‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 1 sur 83 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Cette sixième et dernière série se compose principalement, ainsi que les précédentes, de mes lettres déjà publiées dans la Typologie -Tucker. Elle est imprimée avec le beau caractère elzévirien que faisait graver, il y a une quinzaine d'années, feu Caslon, le cinquième du nom, et le dernier membre d'une famille célèbre dans les annales de la typographie. Afin de rendre un hommage mérité à la mémoire de Charles Derriey qui, peu d'années avant sa mort, nous fit, à M. Tucker et à moi, le plus bienveillant accueil dans le riche musée de ses propres inventions, nous offrons au lecteur, dans la dernière feuille de l'atlas, une vignette de campanules entourant quelques vers, cadre gracieux d'un rustique tableau. Cette vignette, c'est Derriey qui l'a dessinée et gravée ; c'est Caslon qui la fondue.

Ici, je dois signaler encore les innombrables services que m*a rendus M. Tucker pour l'impression de ce volume. C'est à ses soins intelligents que je dois les nombreux clichés, les types de langues anciennes et orientales, les belles photographies et les chromo-lithographies du livre et de l'atlas. Qu'il veuille bien recevoir l'expression publique de ma profonde gratitude.

L'amour de la vérité; seul motif et seul but de mes patientes recherches, m'oblige à reconnaître quelques erreurs que m'ont signalées des savants bienveillants. Dans ma première série, j'ai négligé l'emploi d'une donnée précise : à la seconde ligne de l'épître de Pie II à Mahomet II, on lit l'année 'de la mort de ce pape, 1464. Il faut donc placer l'impression de cette épître un peu après cette date. C'est au savant bibliographe de Liège, M. Helbig, que je dois ce renseignement. Un membre correspondant de l'Institut, M. Tamizey de Larroque m'a signalé une seconde erreur que, sur son autorité, je m'empresse de rétracter : à la page 177 de ma cinquième série, je répète le racontar sans valeur de Voltaire, relatif aux enfants de Jacques d'Armagnac, que Louis XI aurait placés sous l'échafaud sur lequel on décapitait leur père.

Voici de plus, deux petites erreurs géographiques :

1° Ce n'est pas d'Alen, près de Stuttgard, mais d'Alen en Wesphalie, qu'était natif l'auteur de notes manuscrites mentionnées quatrième série, page xi.

2"" Jean Heynlein était de Stein, village sur le Rhin, au diocèse de Spire, grand-duché de Bade, et non de Stein d'Argovie. Je dois ces redressements à deux savants regrettés, l'archiviste de Cologne, Léonard . Ennen, et le président Baudrier, de Lyon (Une Visite à la Bibliothèque de r Université de Bâle). Enfin, j'ai encore une erreur à rétracter, erreur que bien d'autres que moi, ont depuis longtemps partagée. Les savants connaissent et doivent connaître l'ouvrage si remarquable du docteur Van der Linde, intitulé : Gutenherg, Geschichte und Erdichtung (Gutenberg, histoire et légende). Dans ce livre, d'une haute importance pour l'histoire de l'invention de l'Imprimerie, l'auteur quoique Hollandais, quoique né à Harlem, à force de faits authentiques qu'il a eu la patience de rassembler, à force de bon sens et de logique, est parvenu à renverser l'idole ridicule de ses concitoyens, de ses compatriotes et de beaucoup d'autres dupes : moi, par exemple. Le travail admirable du docteur Van der Linde a converti l'histoire de Laurent Coster en un mythe inventé par la vanité nationale. Le savant et très sceptique antagoniste du docteur, M. Hessels, regarde lui-même les prétentions de Harlem comme insoutenables.

(Voir son livre intitulé : Gutenherg, was he the inventor of printing?)

Après avoir reconnu mes erreurs, je puis en réfuter deux que l'on m'attribue :

— vin —

1° Un savant bibliophile lyonnais, le regretté président Baudrier, dans Une Visite à la bibliothèque de l Université de Baie, dit que l'édition de Perse, imprimée en Sorbonne, m'est restée inconnue. J'ai cité dans l'atlas les satyres de Juvénal, sans mentionner, il est vrai, celles de Perse, qui ne forment que les onze derniers feuillets, sur les soixante-douze du volume.

2° L'habile et heureux investigateur d'antiquités typographiques, M. Claudin, dit, page 26 de : Origine de V Imprimerie à Albi, que l'édition de : Exempla Sacrœ Scripturœ, imprimée à Paris, en

1477 (1478 N.-S.), au Soleil d'or, m'est restée inconnue. C'est une erreur; l'auteur, n'ayant pas vu le titre de cet ouvrage dans mon tableau des impressions faites au Soleil d'or par les trois prototypographes, en a -conclu que j'en ignorais l'existence : ce livre ne devait pas figurer dans ce tableau, parce qu'il n'appartient qu'à Ulric Gering seul^ qui l'a imprimé au Soleil d'or^ le 30 janvier

1478 (nouveau style). Son association avec Krantz et Friburger avait cessé le 31 octobre 1477.

D'ailleurs, je signale cette édition de Gering seul au Soleil d'or, page 207 de ma cinquième série.

Comme le lecteur érudit a pu constater un grand nombre de fois avec quelle patience scrupuleuse je me livre à mes recherches bibliographiques, il comprendra sans peine pourquoi je tiens à me justifier, même de petites erreurs, quand je ne les ai pas commises.

Qu'il me soit permis, enfin, de constater dans cet Avant-Propos quelques-uns des témoignages qu'on a rendus à mes humbles travaux.

Commençons par celui si favorable du continuateur de Brunet, M. Pierre Deschamps, qui veut bien trouver très savantes mes lettres d'un bibliographe {Manuel du Libraire, supplément, tome I, xiv). Je puis être fier à bon droit de cette appréciation, quand le savant qui la donne occupe incontestablement de nos jours le rang le plus élevé dans la science bibliographique.

Je puis citer aussi l'auteur du livre intéressant intitulé : Origine de l Imprimerie à Paris, M. Jules Philippe, député de la Haute-Savoie : « Nous avons souvent, dit-il, utilisé le tris » consciencieux travail de M. Madden. » Cette appréciation de mes travaux, par un savant initié à toutes les difficultés que présente le sujet que nous avons traité l'un et l'autre, est pour moi du plus haut prix, parce qu'elle est donnée avec une entière connaissance de cause.

Feu le président Baudrier, de Lyon, bibliophile ingénieux et érudit, non-seulement a pris la peine de venir visiter mes incunables, mais encore a écrit dans : Une Visite à la Bibliothèque de l Université de Bâle, entre autres éloges trop bienveillants, que certains chapitres que j'appelais modestement lettres d'un bibliograp/ie mériteraient plutôt le titre de discussions transcendantes. La vanité ne me fait pas mentionner ces flatteuses

paroles ; j'ai un motif moins frivole : je veux simplement préparer le lecteur à apprécier à sa vraie valeur le dernier et remarquable témoignage qu'il va lire à la fin de cet Avant-Propos.

Voici d'abord l'avant-dernier :

Paris, 27 avril 1878.

Monsieur,

Je ne suis point un bibliographe, et je ne le dirais pas que vous et tout le monde vous en apercevriez sans peine. Cependant, j'aime les livres, et j*ai lu les quatre premières séries de vos Lettres d^un Bibliographe, y y ai été conduit, parce que m^étant occupé d^éducation toute ma vie, j^avais entendu parler de ce que vous aviez écrit sur les frères de la Vie Commune, et sur la manière dont ils ont contribué à la propagation des livres au début de l'imprimerie.

L'intérêt que j'ai pris à cette lecture m'a porté à la continuer, et cet intérêt a été croissant, parce que vous m'avez appris, sur la confection des livres dans ces premiers temps, une foule de choses que j'ignorais. Je ne saurais trop faire l'éloge de la sagacité dont vous faites preuve dans vos recherches; ce que je puis en dire de mieux, c'est qu'à mes yeux vos Lettres seraient une excellente lecture pour les jeunes gens ; elles leur montreraient à quels résultats on peut arriver par un emploi habile de la méthode inductive ; je la leur conseillerais donc, ne fût-ce que pour cette raison.

Mais ce n'est pas seulement pour vous remercier du plaisir que m'ont procuré vos Lettres y bien que ce soit en quelque sorte, à mes yeux, une espèce de devoirs des lecteurs à l'égard des auteurs qui les instruisent. Je désire vous signaler un complément que je croirais utile d'ajouter à la dernière série que vous comptez publier prochainement. Ce serait une table analytique des matières contenues dans les six séries. Vos recherches vous ont amené à revenir successivement et à différentes reprises sur le même sujet, de sorte que pour le connaître en entier il faut, si l'on veut retrouver quelque chose, parcourir souvent beaucoup de lettres et plusieurs séries. Une table analytique aiderait beaucoup dans ces recherches ; elle me semble d'autant plus nécessaire, qu'il y a des séries où je n'ai pas trouvé de table particulière; je

serais donc, pour mon compte, très heureux de la trouver dans la dernière.

Je vous demande pardon de vous indiquer ce desideratum, qui serait pour vous une cause d*un nouveau travail, mais il prouvera l'intérêt que je prends à cet ouvrage, et mon désir d*en rendre la lecture plus profitable.

Je saisis avec empressement, Monsieur, cette occasion de vous adresser, avec mes félicitations et mes remercîments, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

J. J. Rapet.

Inspecteur général honoraire de f Instruction publique,

91, Rue Saint-Dominique.

C'est pour remplir le vœu de cet inspecteur si bienveillant que j'ai ajouté à cette sixième série une table analytique des six volumes. Je regrette que les paroles décourageantes d'un simple inspecteur d'Académie, paroles qu'on lira plus loin, en refroidissant mon zèle de bibliographe, m'aient empêché d'oflFrir à l'honorable M. Rapet, mort en 1882, cette faible preuve de mon empressement à suivre ses conseils, et de lui témoigner toute ma gratitude pour sa rare bienveillance.

Voici enfin le dernier mais triste témoignage rendu à mes travaux, par un collègue de longues années, à qui j'avais plus d'une fois donné des preuves de sympathie dans ses jours de deuil et d'orgueil satisfait :

Le ministre de l'instruction publique, M. Brunet, avait décidé qu'il serait formé dans le Palais de l'Industrie, lors de l'Exposition universelle de 1878, une bibliothèque composée des ouvrages publiés par les professeurs, de 1867 à 1878. Or, j'avais

publié précisément dans ces limites de temps, cinq séries de mes lettres d'un bibliographe, le texte d'un psautier français du xiii® siècle et une brochure d'astronomie, le passage de Vénus sur le disque du Soleil. Je m'empressai, c'était mon droit, c'était mon devoir, de remettre ces ouvrages entre les mains de l'inspecteur ; mais quand l'Exposition fut ouverte, mes livres étaient absents de la bibliothèque du corps enseignant. Au commencement de juin 1878, j'en demandai la cause à l'inspecteur. Voici textuellement sa laconique réponse : Ce n'est pas (sic) des livres comme ça qu'il nous faut. Cette réponse produisit en moi un profond découragement, car mes livres se trouvaient privés d'un honneur et d'une publicité dont je ne les croyais pas indignes.

Dans mon découragement et dans ma tristesse, je me consolai en écrivant ces deux quatrains, à propos du rôle odieux de l'inspecteur d'Académie à mon égard.

O rare et noble exploit, vole de bouche en bouche, Montre de l'inspecteur tout le vaste savoir : Il lance d'une main sur mon dos une douche, De l'autre sur mon livre un ignoble éteignoir.

La haine souffle en vain sur la faible lumière Que mes patients efforts veulent entretenir ; Je pardonne à la haine et poursuis ma carrière ; Mon vrai juge sera l'impartial avenir.

Le lecteur comprend pourquoi ma sixième série ne paraît que huit ans après ses cinq aînées.

J. P. A. Madden.

Versailles, ce 24 janvier 1886.

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