PREMIERE LETTRE
Mon cher Ami
Vous aimez, ainsi que moi, à chercher en toute chose quel en est le commencement. Quant à moi, si ma bonne étoile me jetait jamais sur les bords du Nil, je crois que les merveilles de ses bords ne sauraient me retenir et que je remonterais son cours sans m'arrêter avant d^avoir trouvé ses sources. Dans cette lettre, je m^abandonne à ce penchant à propos des lettres de Cicéron à ses amis. Elles sont restées pendant des siècles inconnues aux savants. C'est à Pétrarque que nous devons de les avoir pour ainsi dire exhumées d'un trop long oubli. Voici la traduction du commencement d'une épître qu'il adresse à Cicéron lui-même (i).
« Je possède enfin un manuscrit de tes lettres. Après l'avoir
(i) Pétrarque adresse cinq épîtres à des hommes célèbres de l'antiquité : deux à Cicéron qu'il appelle ami, les trois autres à Sénèque, Tite-Live, Varron.
» tant et si longtemps cherché, je Tai trouvé où je m'y » attendais le moins. Je Tai lu ou plutôt dévoré ... à Vérone, » sur la rive droite de TAdige, ce i6 juin 1340. »
Ce fut, en effet, dans la bibliothèque, ou plutôt dans le bibliotaphe du chapitre de cette ville que Pétrarque découvrit les lettres familières du grand orateur. Il s'empressa d'en écrire une copie qu'on peut voir aujourd'hui, ainsi que l'original, à la Laurentienne, à Florence.
Dès que l'imprimerie eut pénétré en Italie, elle s'empressa de multiplier les exemplaires de ces lettres. Sur soixante-douze éditions au moins imprimées dans le dernier tiers du xv® siècle, l'Italie seule en réclame plus de soixante.
La première de toutes, celle qui, marchant en tète du long cortège, mérite le nom de Princeps, est datée de Rome et de l'année 1467. C'est celle dont je viens vous entretenir.
Et d'abord, je vous traduis ici l'intéressant colophon d'une édition de ces lettres : « On a multiplié les lettres familières » de Cicéron en différents endroits de l'Italie, grâce à ce » nouvel art des imprimeurs. Si à ce grand nombre d'éditions » s'ajoutait une correction suffisante, on n'aurait nul besoin » du présent travail; mais il y a tant d'erreurs, tant de » confusion dans ces ouvrages, que non-seulement lettres et » mots s'y mêlent en désordre, les uns à la place des autres, » mais que même les épîtres et les livres n'y offrent que pêle- » mêle. On ne dirait pas que ce sont des livres que le zèle » des savants destine à l'utilité publique. On les croirait » plutôt l'œuvre d'une insatiable cupidité, tant on y voit » de précipitation, d'obscurités, de désordre et de foutes » grossières manifestes ! Voilà ce que m'ont dit des savants » recommandables. Afin d'être utile aussi en quelque chose » à mes concitoyens, moi, Philippe Lavagna, citoyen de » Milan, je me suis procuré un manuscrit très correct. J'ai » eu recours au zèle éclairé de savants distingués, et j'ai fait » tirer trois cents exemplaires de ces lettres. J'ai eu soin de » faire lire et corriger par un savant toutes les pages avant
» le tirage. Si je trouve que je n/ai pas perdu ma peine, je » compte publier la plupart des ouvrages très correctement » et le public n'y gagnera pas moins que moi.
Naguère il fallait lire un Cicéron barbare ; Par ce livre aujourd'hui tout le mal se répare.
A toi, mère du Christ, à toi, reine des anges, Ainsi qu'au Dieu, ton fils, éternelles louanges.
25 mars 1473. *
Il est très probable que Lavagna dans ce colophon fait allusion à des éditions des lettres familières dont celle dont j'ai à vous parler fait partie. Ainsi, vous n'attribuerez pas à moi seul les reproches que je vais faire aux imprimeurs de l'édition princeps.
Elle se termine au deux cent quarante-sixième feuillet par quatre hexamètres que voici en prose :
« Conrad Sweynheym et Arnold Pannartz, honorables » Allemands, associés dans la même maison, ont achevé avec » UN ORDRE merveilleux le présent ouvrage. A Rome, » maison (3) de Pietro de' Massimi, 1467. »
Ce livre ne fut tiré qu'à deux cent soixante-quinze exemplaires ; aussi les exemplaires en sont-ils très rares et très chers.
Les deux imprimeurs étaient jeunes, au dire de Gaspar de Vérone, dans son ouvrage sur le pontificat de Paul II ; mais ils trouvèrent dans le savant évêque d'Aleria, Jean André, un auxiliaire dévoué qui préparait les manuscrits destinés à
(i) Je ne dis pas : palais, comme Didot, ni hôtel, comme Bernard. Je dis maison, comme Valéry dans Voyages en Italie. Voici le passage : « C'est dans la maison voisine du palais Massimi que s'établit la deuxième imprimerie de l'Italie. » Dans leur touchante requête à Sixte IV, Sweynheym et Pannartz disent : « Domus nostra satis magna plena est çuinternionum^ inanis rerum necessariarum» Notre maison, qui est assez grande, est remplie des feuilles de nos livres, mais vide des choses nécessaires à la vie. »
L'imprimerie avait plus besoin d'une simple maison que d'un palais superbe .
l'impression. Pour vous le faire un peu connaître, je traduis ici le commencement et la fin d^une de ses préfacesrdans laquelle
il s*adresse au Saint-Père :
« Carthage avait un jour envoyé des ambassadeurs à Rome. » Invités par la plupart des plus illustres citoyens, ils remaria quèrent que c'était toujours dans la même argenterie qu'on jp^ leur servait à dîner. Il faut, dirent-ils, que les Romains » soient bien unis entre eux pour que la même argenterie » serve à tous les patriciens (i). Il me semble que la postérité » tiendra sur nous le même langage, quand elle s'apercevra » que nos livres si nombreux, si variés, gnt dû être écrits, » pour ainsi dire, tous d'une seule et même main, tous en » même temps. Elle attribuera tant de merveilles à votre > immortelle vertu, à votre éternelle béatitude. N'est-ce pas, » en effet, sous vos divins auspices qu'elle goûtera le délicieux » bonheur de lire tant d'excellents volumes si promptement » exécutés?... mais je ne dois pas, en prolongeant cette épître, » retarder la lecture du plus éloquent des écrivains. Qu'il me » suffise donc, Très-Saint-Père, de vous informer que j'ai publié, » il y a quelque temps, les Lettres de Cicéron à ses amis et à » Atticus dans l'intérêt des lecteurs pauvres. . . »
Il est assez piquant d'opposer ces dernières paroles : ad pauperutn commoditatem, à celles du bibliographe Laire, qui disait en 1778 qu'un exemplaire de l'édition de 1467 si occurrat in auctione puhlica pondère auri venumdatur. Le livre que le savant éditeur était fier de mettre à la portée du pauvre se vendait, trois siècles plus tard, au poids de l'or.
Nous possédons aujourd'hui des éditions correctes des épîtres familières de Cicéron ; nous allons voir combien il y avait d'erreurs à redresser avant d'atteindre à cette perfection. Ce n'est pas que je veuille dresser un errata complet de toutes les fautes de l'édition princeps ; je ferai un choix.
i** Dans cette édition, le titre et la majuscule initiale de
(I) Voir Pline, XXXIII, 50.
chaque lettre sont restés en blanc, ainsi que les espaces assez nombreux où Pacquéreur du livre devait écrire lui-même les mots grecs, sans doute d'après un texte complet que les imprimeurs mettaient à sa disposition. Dans mon exemplaire, la place des mots grecs est restée, blanche.
2® La même lettre se trouve dans deux livres différents : ainsi la douzi^ne du livre II est aussi au commencement du livre VIII. La neuvième du livre II se retrouve la sixième du. livre IX. La quatorzième du livre II se retrouve la cinquantième du livre XIII. La vingt-neuvième du livre XII se retrouve la soixante-dix-septième du livre XIII. La. vingt et unième du livre XII se retrouve avant la soixante-dix-huitième du livre XIII.
Voilà donc cinq lettres imprimées en pure perte, sans qu'aucun bibliographe s'en soit jamais aperçu.
3® Mais il est un reproche beaucoup plus grave à l'adresse de cette édition ; je suis aussi le premier à le faire.
En lisant les lettres familières dans mon exemplaire de cette édition, je me trouvai plus d'une fois arrêté par l'incohérence énorme des paroles du grand orateur. Je ne veux pas vous entraîner avec moi dans le dédale obscur et épineux où j'errai longtemps avant de trouver la cause des énormités qui choquaient ma raison. Je vous signalerai de suite cette cause et vous en comprendrez à l'instant les effets.
On imprimait, vous le savez, d'après un manuscrit. Ce manuscrit, qui certainement n'était pas relié, consistait en plusieurs cahiers. Appelons A, B, C, D, quatre de ces cahiers consécutifs et placés dans l'ordre nécessaire. Si cet ordre avait été conservé, notre édition n'offrirait pas les incohérences que j'y ai constatées en trois endroits différents ; mais au lieu de les imprimer dans l'ordre A, B, C, D, on les a imprimés dans l'ordre A, C, B, D. Vous voyez naître alors une première discordance entre la fin de A et le commencement de C, une seconde entre la fin de C et le commencement de B, enfin une troisième çntre la fin dç B et le commencement dç D»
Je dois maintenant vous signaler le lieu de ces trois discordances.
i'* A finissait par inquis (quatrième ligne de la seconde lettre du livre VIII).
2^ C commençait par mihi. Ainsi première discordance par le rapprochement absurde des mots inquis mihi,
3° C finissait par probabantur, dernier mot de la lettre quinze, livre IX.
4*^ B commençait par non me Hercules. Seconde discordance produite par le rapprochement de probabantur et de non me Hercules,
5® B finissait par spem, vers les deux tiers de la lettre neuf, livre Vin.
6^ D commençait par delectaverunt. Troisième discordance produite par le rapprochement de spem et de delectaverunt
Il est probable que C se composait de deux cahiers^ car il contient deux fois plus de texte que B.
Ce qui rendait ma recherche plus longue et ma découverte plus difficile, c'est que les cahiers manuscrits que j'appelle A, B, C, D, imprimés dans l'ordre A, C, B, D, commencent et finissent dans notre incunable sans que rien indique ce commencement ou cette fin. Le dernier mot d'un cahier est suivi immédiatement du premier mot d'un autre cahier, sans qu'il y ait la moindre liaison entre ces deux textes consécutifs. Il allait donc découvrir dans de nombreuses et vastes pages le point de rencontre précis des deux parties étrangères l'une à l'autre malgré leur juxtaposition.
Je crois que nos imprimeurs ont reconnu une partie du désordre qui règne dans leur ouvrage. En effet, les mots spem, delectaverunt ne sont pas réellement en contact immédiat; on lit entre eux : aut in tecto vitii, cœtera mihi probabuntur. Ces mots formant la fin de la lettre quinze, livre IX, élèvent ici le désordre jusqu'au comble, puisqu'on a imprimé dans la même page un morceau de la lettre neuf, livre VIII, la fin de la lettre quinze, livre IX, et le commencement dç la lettre seize,
livre IX. Je soupçonne ici un artifice assez grossier par lequel on aura prétendu dissimuler l'énormité de la faute résultant du dérangement des cahiers B et C. Les mots aut in tecto. . . probabuntur sont les derniers de la lettre qui précède immédiatement celle commençant par deUctaverunt. Cette seule et dernière ligne de la lettre avait pour but de feire croire que les parties consécutives du texte se suivaient, bien que cette dernière ligne fût précédée d'un texte auquel elle est tout à feit étrangère.
Vous voyez, mon cher ami, combien les textes si corrects des auteurs anciens que nnus possédons ont dû subir de judicieux examens , d'ingénieuses critiques et d'indispensables corrections, avant de devenir pour nous l'objet d'une lecture facile et souvent délicieuse. Vous voyez aussi quel était cet ordre merveilleux, ordine miro, dont se vantent les jeunes imprimeurs du premier livre à Rome.
J'espère que vous m'aurez suivi à travers les brouillards et les ronces, moi qui m'y suis engagé le premier et qui n'en éprouve nul regret, si j'ai réussi à découvrir la cause de la plus grande anomalie qui fut jamais commise en typographie.