LA PRESSE MECANIQUE ET SON INVENTEUR FRÉDÉRIC KOENIG
Né pour vivre avec ses semblables, Thomme a toujours éprouvé le besoin de communiquer sa pensée, même aux absents, même aux hommes de Pavenir. Dans les premiers siècles, c'est la mémoire qui se chargeait du dépôt et de la conservation des pensées, ainsi que du soin de les transmettre. Combien de ces traditions, plusieurs fois séculaires, Moïse ne nous a-t-il pas transmises dans son Pentateuque! Rapsodes, druides, bardes, skaldes, ces échos des antiques légendes, n'avaient d'autre réceptacle des pensées que leur mémoire à laquelle la musique et la poésie servaient de puissants auxiliaires.
Cependant, il fellut bientôt un moyen plus sûr et plus efficace de conserver et de transmettre la pensée; alors on inventa V écriture.
Ce moyen devint lui-même insuffisant, et Gutenberg, il y a près de quatre siècles et demi, inventa Vimprimerie, Dans son Eloge de la typographie, en distiques latins, Jean Arnold de Bûrgel, en 1541, disait: « Gutenberg aperçut un pressoir en » chêne, le pressoir de Bacchus. A ton image, s'écria-t-il, je
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» ferai la presse nouvelle. » Ce fut donc par une pression verticale que la feuille de papier, étalée horizontalement sur la forme, en reçut l'impression. Le pressier agissait sur le levier, le levier sur la vis^ la vis sur la platine qui s'appliquait à la feuille de papier. La pression qu'il fallait exercer, les frottements inévitables, rendaient cette manœuvre lente et ûitigante. Il ûiUait un foulage plus fort quand le caractère était plus fin, et le nombre de lettres plus considérable. Quand la surface métallique dont on prenait l'empreinte était trop grande, on employait un barreau plus long et, partant, plus facile à rompre, ou bien on se servait de la presse à deux coups. Dans tous les cas, le pressier exécutait de continuels mouvements, surtout d'avant en arrière ; il en résultait de violentes secousses, au grand détriment des reins et de la poitrine, et si le barreau venait à se rompre, l'ouvrier lancé en arrière pouvait se blesser et se tuer. Le travail de la presse manuelle en peu d'années ruinait les plus robustes constitutions. De plus, le pressier avait besoin d'un auxiliaire chargé de déposer sur la forme l'encre que la presse allait déposer sur le papier. On voit donc que l'action de la presse était soumise à d'incessantes intermittences et par conséquent d'une lenteur extrême.
Au commencement du siècle dont la fin approche, les événements politiques surexcitaient une curiosité universelle que la presse était loin de satisfaire. Dans le magnifique et important ouvrage (i) que vient de publier à Stuttgart M. Théodore Goebel, je lis dès la première ligne ces paroles d'un à-propos incontestable : « On a souvent dit, et il est » toujours vrai, que toute grande invention est l'enfant de son siècle. » Le besoin d'une invention se fait longtemps sentir avant qu'on la réalise. Jupiter, dit Virgile, veut que l'homme lutte avec le besoin :
Ut varias usus meditando extunderet artes.
(l) Friedrich Koenigund die Erfindung der Schnellpress.
Voici comme on peut traduire ce vers des Géorgiques:
« Du besoin naît la réflexion, de la réflexion le travail, du » travail tous les arts. »
Partout on cherchait à corriger les défauts de la vieille presse. Dans le nombre de ces réformateurs, il faut citer lord Stanhope en Angleterre, George Clymer, de Philadelphie, qui substituèrent sagement le fer et la fonte au bois; mais c'était toujours la presse, pour ainsi dire, asthmatique, avec ses intermittences désespérantes.
Enfin parut Frédéric Koenig dont le génie fut assez hardi pour abandonner une routine séculaire, et assez heureux pour remplacer une action intermittente par une action continue. Disons quelques mots de cet homme de génie dont TAllemagne a le droit, et toutes les nations le devoir, d'inscrire le nom à côté des noms immortels de Gutenberg et de Senefelder.
Koenig naquit le 17 avril 1774, à Eisleben, en Saxe. Dès ses jeunes années, il montra d^heureuses dispositions pour les mathématiques et la mécanique. Vers la fin de 1804, il écrivait ces paroles : « J'ai dans ma jeunesse appris » l'imprimerie ; mais après les années d'apprentissage, j'ai » abandonné la profession pour me livrer à l'étude des » sciences. » Pour gagner son pain quotidien, il travaillait comme imprimeur et compositeur, ou traduisait pour les libraires pendant la journée ; pendant la nuit, il étudiait. Dès 1802, il pensait aux moyens de rendre plus facile le travail de la presse. En 1803, inspiré par son expérience en typographie, il cherchait à construire une machine capable de remplacer un ouvrier et d'augmenter la vitesse de la presse; mais il échoua, faute d'argent. A Meiningen, à Vienne, à Saint- Pétersbourg, il offrit aux rois et aux empereurs ses plans ingénieux; mais rois et empereurs pouvaient-ils le comprendre ? Après avoir passé en Allemagne et en Russie plus de deux ans en démarches inutiles, en 1806, Koenig tourna ses, regards vers la terre hospitalière du génie méconnu, et, ce que les
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princes du continent refusaient de faire, quelques simples particuliers, des imprimeurs de Londres, raccomplirent ; c*étaient Bensley, Woodfall, Taylor. Le 31 mars 1807 est la date remarquable de son association avec Bensley.
Après avoir surmonté mille obstacles, après mille retards, Koenig, avec sa première machine à imprimer, tira, en avril i8ii, 3,000 exemplaires de la feuille H du New Annual Registerfor 1810, Principal Occurrences, C'est assurément la première partie d*un livre qui ait été imprimée à l'aide d'une machine.
L'emploi de cette machine lui suggéra les moyens de la rendre moins compliquée et plus puissante. Dans ce but, il employa des cylindres ; puis, aidé de son compatriote et ami Bauer, il acheva, à la fin de 1812, une machine avec laquelle furent imprimées les feuilles G et X de Clarkson*s Life of Penn, vol. I, les premières sorties d'une presse entièrement cylindrique. Cette machine imprima encore les papiers de l'union protestante en février et mars 1813, ainsi que la feuille M de Aiton^s Hortus Kewensis, vol. V. Cette machine livra au public environ 160,000 feuilles. Elle en donnait 800 par heure, avec l'aide de deux personnes. Ces renseignements sur les premiers produits des presses mécaniques ne sauraient être indifférents aux bibliophiles.
Walters, propriétaire du journal le Times, témoin des admirables résultats auxquels était parvenu Koenig, comprit sans peine combien son journal gagnerait à être imprimé par ses procédés; il lui commanda donc deux machines qui, destinées à imprimer un journal extrêmement répandu, devaient surtout viser à une très grande vitesse. Après vingt mois de travail, les machines étaient enfin prêtes à fonctionner; comme leur longue élaboration s'était accomplie dans l'ombre du mystère, la manifestation soudaine de leurs merveilleux effets remplit le monde de surprise et d'admiration.
C'était dans la soirée du lundi 28 novembre 1814 que cette presse mécanique, remplissant un vaste espace de son appareil
dispendieux et compliqué, imprima pour la première fois le numéro du Times qui parut le lendemain. Koenig, Bauer, Walters, entourés d'un nombreux personnel, furent enfin témoins du plus merveilleux spectacle. Tout à coup, à un signal donné, la vapeur s'élance d'une salle voisine et vient animer les mille organes de l'énorme machine. Les formes contenant les pages du journal se mettent à glisser horizontalement d'un mouvement régulier de va-et-vient. Elles passent et repassent sous des rouleaux qui les recouvrent d'encre, puis sous un cylindre enveloppé de la feuille qu'il presse sur la forme. Deux jeunes garçons suffisent au service de la machine, l'un pour lui offrir une feuille blanche, l'autre pour recevoir cette même feuille imprimée. Au bout d'une heure, la machine a enfanté onze cents feuilles. Le Times était bien imprimé par la presse à bras, il l'est beaucoup mieux par la presse mécanique.
En tête du Times du mardi 29 novembre 18 14, on lisait l'article que nous allons traduire :
« Notre journal de ce jour offre au public le résultat » pratique du plus grand perfectionnement qu'ait éprouvé » l'imprimerie depuis sa découverte elle-même. Le lecteur » de cet article tient dans ses mains l'un des exemplaires du » Times, tiré à plusieurs milliers hier soir par une presse » mécanique. Un mécanisme presque organique a été inventé » et disposé, mécanisme qui non seulement délivre le pressier » de ses laborieuses fatigues, mais encore dépasse de beaucoup » en vitesse tous les efforts dont il est capable. La grandeur » de l'invention sera justement appréciée par ses effets, » quand nous informerons le public que les lettres une fois » placées par les compositeurs et enfermées dans la forme, » l'on n'a plus guère qu'à rester tranquillement témoin » des opérations qu'exécute cet automate inconscient. Il » suffit de lui fournir du papier. Il place la forme, la couvre » d'encre, applique et presse la feuille sur la forme, et la met » entre les mains d'un employé. Aussitôt la forme se retire
» pour recevoir une nouvelle couche d^encre et recevoir une » autre feuille qui se présente pour être imprimée à son tour. » L'ensemble de ces mouvements compliqués s'accomplit » avec une vitesse et une harmonie de mouvements telles » qu'il suffit d'une heure pour imprimer onze cents feuilles.
» Il va sans dire qu'avant de réaliser une pareille invention » qui n'est pas l'effet du hasard, mais le résultat de » combinaisons mécaniques tracées avec méthode dans » l'esprit de l'ingénieur, il a fallu éprouver beaucoup de » résistances et de retards. Notre rôle dans cette circonstance » a été simplement d'appliquer l'invention à nos besoins » personnels, après un accord avec les brevetés. Cependant, » malgré notre rôle limité, peu de lecteurs pourront imaginer » les mille désappointements et la profonde anxiété que nous » avons éprouvés pendant très longtemps.
» Quant à l'auteur de l'invention, nous n'ajouterons que » peu de mots. Le plus beau monument à la mémoire de sir » Christophe Wren n'est-il pas l'édifice qu'il a élevé (la » cathédrale de Saint-Paul à Londres) ? De même le meilleur » tribut de louanges que nous puissions offrir à l'inventeur » de la machine à imprimer ne se trouve-t-il pas dans la » description précédente, faible esquisse de ses talents et de » son utile invention? Ajoutons seulement qu'il est Saxon » de naissance, s'appelle Koenig, et que sa machine a été » exécutée sous la direction de son ami et compatriote » Bauer. »
Cet article du Times est le premier hommage rendu au patient génie de Koenig. Du milieu de la savante complication de sa machine, il se dégage aux yeux de l'observateur attentif un feit dominant : c'est l'emploi du mouvement continu des rouleaux et des cylindres substitué à l'action intermittente de la presse et des balles d'autrefois. Au lieu d'avoir à presser l'une contre l'autre deux surfaces planes à l'aide d'efforts presque surhumains, on voit un énorme cylindre appliquant les génératrices de sa surface
isolément et successivement sur la surface horizontale de la forme. Les lignes de la forme s'impriment ainsi Tune après l'autre avec une vitesse presque sans limites.
Grâce au génie initiateur de Koenig, sa schnellpresse , ou presse rapide, répandue par milliers dans toutes les parties du monde, excite l'admiration de tous ceux qui la voient fonctionner et qui la comprennent. Voyez cette large feuille de papier blanc qui peut être aussi longue que l'on veut ; un jeune garçon en place une extrémité entre deux rouleaux parallèles presque tangents. Cela suffit. La longue feuille saisie glisse rapidement, s 'enroulant sur le dessus d'un cylindre, puis sur le dessous d'un autre. Elle parcourt une route sinueuse qui rappelle la lettre 8 couchée CO, s'imprime d'un côté, se retourne pour s'imprimer de l'autre, et, se dégageant du merveilleux système de cylindres qui vient la couvrir de caractères innombrables, est recueillie par les mains d'un autre enfant.
Que penserait un imprimeur du xv° siècle en présence d'un pareil spectacle? Que diraient, par exemple, les imprimeurs de la Bible traduite dans le dialecte de Valence, en Espagne, eux qui nous informent que leur impression a été commencée au mois de février de l'an mil quatre cent septante-sept, et achevée au mois de mars de l'an mil quatre cent septante-huit. Treize mois pour imprimer la Bible! De cette Bible il ne reste que les quatre derniers feuillets où se trouve le colophon. Traduite en langue vulgaire, la sainte Inquisition a dû en brûler tous les exemplaires.
Comme contraste à cette lenteur d'impression, je traduirai quelques lignes d'une lettre d'un correspondant des Annals of Pkilosophy, octobre 1 8 1 8 :
« L'imprimerie mécanique fait dans ce pays (l'Angleterre) » des progrès considérables, grâce surtout aux machines » de M. Koenig, chez Mmrs Bensley, Mmrs Taylor » et à l'imprimerie du Times, Aujourd'hui pourtant nos » compétiteurs transatlantiques nous surpassent tellement
» qu'on imprime actuellement la Bible dans TAmérique du » nord dans la très courte période de trois minutes/ On » arrive surtout à ce résultat par l'emploi de cylindres » couverts de plaques stéréotypées, que j'ai inventés et » cherché à introduire dans ce pays, il y a plus de huit ans, et » qui enfin s'introduisent, je crois, maintenant ici petit à » petit. »
Thomas Gill, l'auteur de cette lettre, aurait donc inventé, en 1808, la presse rapide avant Koenîg, qui ne nous a donné la sienne qu'en 18 14. La vanité de Thomas Gill devait être énorme pour lui dicter de pareils mensonges.
Revenons à Koenig. Nous avons signalé l'avènement de la presse rapide; c'est le fait dominant dans son histoire. Quant aux autres, on les trouvera dans l'ouvrage que vient de publier M. Théodore Goebel. Nous mentionnerons seulement la cause et la date de sa mort. Dès 1826, une affection cérébrale terrible, l'insomnie, vint s'installer à son chevet ; chaque année sa durée augmentait et dépassa parfois cent heures. La science et le dévouement du médecin demeuraient impuissants. Mussahat tacito medicina timoré. Enfin Koenig expira le 17 janvier 1833.
M. Théodore Goebel a consacré plusieurs années à recueillir tous les documents, tous les renseignements relatifs aux travaux de Koenig et à rédiger la biographie de cet homme de génie. Son ouvrage se développe sur près de trois cents pages grand in-quarto et est orné des portraits de Koenig et de Bauer, de trois gravures héliographiques représentant la maison où est né Koenig, son tombeau et le cloître d'Oberzell, d^un fac-similé de l'écriture de Koenig, et d'un bon nombre de machines gravées.
Dès le premier coup d^œil jeté sur ce livre, on y reconnaît un auteur animé du désir de convaincre l'esprit à force de lumière et à grand renfort de faits positifs et mathématiques ; car à toutes les pages, sans exception, des chiffres ou des nombres en toutes lettres s'entrelacent dans le tissu de