‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 7 sur 83 · SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SIXIÈME LETTRE

Mon cher Ami,

Je possède un exemplaire du Formicarius^ dont Pexamen m'a révélé les procédés les plus intimes d'une imprimerie de Cologne au xv® siècle.

C'est un in-folio gothique, imprimé sur seize cahiers de huit feuillets ; il contient donc 256 pages ; elles sont à deux colonnes de trente-six lignes. Ce sont les caractères bien connus de Guldenschaff.

Voici en quoi consistent les faits révélateurs que j'ai constatés.: à quatorze feuillets (savoir : 5, 6, 7, 10, 11, 25, 29, 53, 61, 65, 67, 69, 94, 112), la page verso se termine par les mots et les syllabes qui suivent :

evangelistas

videretur

est

domus

usque ad

dicit

fe

ita

et

esse

et similis cum

consuetudine

quam

sapientibus

La page recto en regard de chacun de ces verso commence

précisément par chacun de ces mêmes mots ; on croirait que

ce sont des réclames.

A neuf autres feuillets (savoir : 8, 47, 49, 60, 70, 71, 78, 84,

88), la page recto se termine par les mots et les syllabes qui

suivent :

verum quia pigritiam

de propriis vocabolis

eo si

leo no de manu ydriam

ministravit

La page verso qui suit immédiatement commence précisément par chacun de ces mêmes mots, à la façon de réclames.

Il n'y a rien de systématique dans la manière dont sont distribués ces mots répétés au bas et au haut des pages ; ces répétitions n'obéissent donc à aucune loi : elles ne relèvent que du hasard.

A ces singulières anomalies, opposons des faits d'une régularité parfaite : il y a, dans notre exemplaire, 249 pages imprimées ; par conséquent, le lecteur passe du bas d'une colonne au haut de la colonne suivante de la même page, autant de fois précisément qu'il passe d'une page à la suivante, c'est-à-dire 249 fois ; or, il n'arrive pas une seule fois que la fin d'une première colonne et le commencement de la seconde de la même page offrent la moindre répétition de mots ou de syllabes.

Ainsi la cause, quelle qu'elle soit, des erreurs dans le passage d'une page à la suivante, n'existait pas dans le passage d'une première colonne à la seconde.

Or, si le compositeur, en passant d'une première colonne à la seconde, accomplissait sa tâche d'une manière si régulière, c'est qu'il ne rencontrait dans son chemin aucune pierre d'achoppement ; il lisait sa copie ligne après ligne^ uniformément, et sa composition, que rien ne troublait, restait donc irréprochable.

Si le passage d'une page à la suivante se fût accompli dans

— ailes mêmes conditions d'uniformité, il ne se serait pas davantage produit d'irrégularité.

Ce passage s'accomplissait donc autrement que celui d'une première colonne à la seconde, lequel était caractérisé par la continuité et l'uniformité de la lecture de la copie.

Ainsi, dans le passage d'une page à la suivante, la lecture du texte subissait une interruption, n'était plus continue.

Dans ce que je viens de dire, il n'importe pas que le compositeur ait lu lui-même ou seulement écouté lire le texte à composer; dans Tun ou l'autre cas, la lecture a dû cesser d'être continue pour que le désordre pût avoir lieu.

J'aime à croire que déjà l'on entrevoit au moins la cause du désordre en question. Cette cause ne peut être que celle-ci :

Un anagnostes dictait à deux compositeurs deux pages différentes en même temps ; il devait donc marquer d'avance, sur la copie d'après laquelle il dictait, l'endroit où il comptait finir la dictée d'un compositeur et commencer celle de l'autre ; il en résultait que la seconde page commençait à se composer bien avant que la première fût achevée.

Quand l'anagnostes finissait de dicter presque en même temps la dernière ligne de chacune des deux pages, il avait eu le temps d'oublier par quels mots il avait commencé à dicter la seconde ; il avait sans doute aussi marqué d'une manière insuffisante le point où il avait résolu de finir une page et de commencer la suivante; il résulta de cette incertitude qu'il répéta à la fin d'une première page des mots qu'il avait déjà dictés au commencement de la suivante.

C'est ainsi que la dictée faite à deux compositeurs à la fois rend de nos anomalies la seule raison valable.

D'autres considérations achèveront de vous convaincre : les dix premiers feuillets contiennent à eux seuls cinq de ces erreurs ; les cinquante suivants n'en contiennent à eux tous que sept. Ne voyez-vous pas à ces chiffres que l'anagnostes a commis beaucoup plus de fautes au début de sa tâche que dans la suite } rien de plus naturel.

Dans les dix feuillets du 6i® au 70®, je compte aussi précisément le même nombre d^erreurs de ce genre, c'est-à-dire cinq ; dans les cinquante suivants, je n'en compte que six.

De ces deux dernières remarques, où Ton voit que les fautes dont nous parlons sont distribuées deux fois presque identiquement dans les deux moitiés du livre, on peut logiquement conclure que deux anagnostes dictaient chacun à deux compositeurs les deux moitiés du manuscrit et que, par conséquent, quatre compositeurs travaillaient en même temps à la composition de notre Formicarius.

Je vais maintenant, mon cher ami, vous faire connaître un désordre énorme d'un tout autre genre dans ce même exemplaire.

Le dernier cahier, le seizième, avec la signature ^, se compose, comme les quinze précédents, de huit feuillets. Le premier n'est imprimé que sur le recto, le second que sur le verso, de sorte que deux pages blanches en regard Tune de l'autre interrompent disgracieusement la continuité du texte ; le troisième feuillet porte la signature y 2, le quatrième q 3. Les quatre autres se terminent par cinq pages blanches; ainsi ce cahier de seize pages en contient sept qui ne sont pas imprimées : trois feuillets suffisaient pour imprimer les neuf pages.

Quelle est la cause de cette singulière anomalie ?

Tout me porte à croire qu'après avoir disposé quinze cahiers de quatre feuilles, le metteur en pages a voulu que le dernier en eût aussi le même nombre, quoiqu'il n'eût en réalité que neuf pages métalliques à faire imprimer. Il disposa donc ses formes de manière à avoir à la fin une page blanche suivie de deux feuillets blancs ; cette disposition représentait cinq pages. Quant aux deux autres pages blanches qui lui restaient encore, il conçut l'idée bizarre de faire de l'une le verso du premier feuillet et de l'autre le recto du second ; en collant ces deux feuillets par leurs faces blanches on obtiendrait un feuillet deux fois plus épais que les autres.

Je me hâte de vous dire que cette erreur fut corrigée ; en

effet, dans les sept exemplaires de cette édition que j*ai examinés à la Bibliothèque Nationale, le dernier cahier ne contient que six feuillets.

Je ne veux pas vous signaler les innombrables erreurs de mon Formicarius : la tâche serait trop longue. Je vous en citerai seulement assez pour justifier les conséquences auxquelles je veux arriver (i) :

Page 1