‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 6 sur 83 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

Mon cher Ami,

J'ai reçu, il y a trois jours, un livre que m'envoyait un libraire de Berlin, M. Albert Cohn. J'avais lu dans son catalogue que ce livre avait été imprimé à Cologne et qu'il ne contenait pas le nom de l'imprimeur. H y avait là certainement un problème bibliographique que je devais chercher à résoudre ; cettre lettre vous informera si j'ai réussi dans ma solution.

Voici la description du volume : c'est un grand in-folio, demi-reliure en peau de sanglier, plats en bois de hêtre^ tegminefagi; il se compose de trente-sept cahiers, dont trentequatre sont des quaternions, les cahiers avec les signatures o et y n'ont que six feuillets ; le cahier avec la signature 3 en a dix. Le livre a donc deux cent quatre-vingt-quatorze feuillets ; le dernier est blanc. Hain ne compte pas ce dernier (Hain, * 650). La page a deux colonnes de cinquante-neuf lignes ; l'ouvrage se développe donc sur près de 1,200 colonnes. Le papier est épais et solide, aussi le volume pèse-t-il plus de cinq kilogrammes.

Au recto du premier feuillet se lit le titre en deux lignes :

Summa que Destructori um Uitiorum appellatur.

Le colophon nous apprend que le compilateur est le fils d'un charpentier, /Î7^r/ îignarii fiîio^ que Touvrage a été achevé par Tauteur en 142g, et par ^imprimeur, à Cologne, le 16 août 1485.

Qui est cet imprimeur ? J*ai comparé les types qu'il emploie à ceux de quelques-uns de mes incunables de Cologne et je n'ai pas tardé à trouver la réponse. Vous vous rappelez le Spéciale opus missarum (i) que je vous ai prouvé, je l'espère, être l'ouvrage des frères de la Vie Commune du couvent de Weidenbach, à Cologne. Eh bien, le Destructorium sort aussi de leurs presses.

En effet, j'ai constaté l'identité de dix-sept majuscules initiales dans les deux ouvrages. Celles du Destructorium sont répandues dans tout le livre; celles de VOpus missarum se trouvent sur la table au second feuillet ; il y a surtout au verso de ce feuillet une lettre M facile à reconnaître : on la dirait composée d'un O suivi d'un J, ainsi OJ. Ennen attribue à tort cette impression à Kôlhoff (2).

Dans l' Opus missarum et dans le Destructorium^ le premier feuillet ne contient que le titre, sur cinq lignes dans l'un, sur deux dans l'autre. Immédiatement à la suite vient la* table dans Tun et dans l'autre. Les deux colophons ne contiennent que la date de l'impression.

De plus, rappelez-vous, mon cher ami, les raisons pour lesquelles j'attribue aux frères de la Vie Commune deux missels et deux psautiers, dans la quatrième série de mes lettres, et vous partagerez mon opinion au sujet de l'imprimerie à laquelle il faut attribuer aussi notre Destructorium,

Je vous dirai en finissant quelques mots de cette énorme compilation : elle se compose de huit parties ; la première traite du péché en général, les sept autres des sept péchés capitaux, dans l'ordre que voici : gourmandise, luxure, avarice,

(i) Lettres d'un Bibliographe^ quatrième série, page 136,

(2) Katalog der Inkiinabeln in der Stadt-Bibliothek zu Koln.

paresse, orgueil, envie, colère; le compilateur ne consacre au premier que douze colonnes, tandis qu41 en consacre trois cent quatre-vingt-quatre à l'avarice et trois cent soixante-huit à Porgueil. Dans ses développements sur Porgueil, j'ai trouvé un passage remarquable sur Gerbert, le premier pape français, qui occupa le saint-siège de Tan 999 à l'an 1003, sous le nom de Sylvestre II. Il y appelle Gerbêrt Serebert. En voici la traduction : •« Quand on s'adonne à la magie, on devient la » risée des démons et souvent la dupe de ces mêmes esprits » trompeurs et malfaisants auxquels on a sacrifié et rendu un » culte. On en a vu la preuve dans le pape Sylvestre II qui » s'appelait auparavant Serebert. 11 fut d'abord moine au cou- » vent de Floriac (Fleury ?) ; mais ensuite il apostasia et se » livra corps et âme au diable et à la magie. Il alla jusqu'à » rendre hommage à Satan, à condition qu'il réussirait dans » toutes ses entreprises. Ce fut donc grâce à l'aide du démon » qu'il put s'élever et se soutenir. D'abord il devint arche- » véque de Reims, ensuite archevêque de Ravenne, enfin pape » de Rome. Alors il en vint à demander au diable combien de » temps il vivrait pape. Le diable lui répondit : Aussi long- » temps que tu n'officieras pas dans Jérusalem. Or il advint » qu'un jour il officiait dans un certain lieu de Rome nommé » Jérusalem. C'était dans la basilique de Latran. Le bruit que » firent les démons l'avertit qu^il allait mourir. Il poussa des » soupirs et des gémissements, et malgré tous ses crimes il » conserva l'espérance. En présence de tous il confessa son » péché, puis ordonna de couper et de retrancher tous les » membres qui lui avaient servi à adorer les démons et de » placer le tronc du cadavre sur un char à deux chevaux et là » où s'arrêteraient d'eux-mêmes ces animaux de l'ensevelir. » Mais Dieu donna un signe manifeste de sa miséricorde et de » sa clémence, car les chevaux transportèrent son corps dans » la basilique de Latran. »

Si le colophon ne donnait pas la date de l'impression, 1485, on la découvrirait dans ce passage de la page recto 1 63 : Les

faux chrétiens à qui le Christ, avec ses apôtres, ses martyrs, ses confesseurs, ses docteurs, et tant d'autres prédicateurs ont prêché depuis 1485 années déjà révolues, n'en persistent pas moins dans leurs péchés.

Qui est l'auteur de cette longue et lourde compilation? Dans plusieurs manuscrits de l'Angleterre on l'appelle Alexandre le Charpentier, carpentarius. Gesner, qui trouve son ouvrage élégant et pieux le nomme Alexander Fabricius seu Carpentarius. Dans la première édition donnée à Nuremberg par Koburger en 1479, il est nommé Alexander Anglicus. Vous avez vu que notre édition le dit fils de charpentier. De là sans aucun doute les noms de Carpentarius et de Fabricius. Voilà tout ce qu'a pu découvrir sur le compilateur du Destructoritim

Votre Ami.

PenUcôte, 1882.

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