‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 80 sur 83 · L'ORIGINE DE "L'IMITATION · texte numérisé non relu

L'ORIGINE DE "L'IMITATION

Ce 15 juillet 1885.

Depuis cinq siècles bientôt, on lit, on aime, on admire le livre de V Imitation, et l'on demande qui en est l'auteur. Les savants et les prétendus savants ont tous une réponse que chacun d'eux trouve incontestable ; parmi les auteurs qu'ils allèguent, on compte deux saints, saint Bernard et saint Bonaventure ; deux papes. Innocent III et Nicolas V ; deux homonymes, Jean Scot, dit ErigètiCj et Jean Scot, dit V insigne docteur; trois autres homonymes, les Gerson, deux frères, les A Kempis, c'est-à-dire des All^ands, des Français, des Italiens, et même des Anglais, des chartreux, des bénédictins, des franciscains, des chanoines réguliers. Comme le nombre de ces prétendus auteurs s'élève à vingt-six, le choix du lecteur curieux n'est pas facile; plus tard, on a voulu sans doute imposer silence à sa curiosité, en émettant deux solutions nouvelles du problème : suivant les uns.

V Imitation n'a pas eu d'auteur ; suivant les autres, c'est l'humanité chrétienne tout entière. Ainsi, quand vous demandez aux savants : à qui faut-il attribuer V Imitation f vous recevez une trentaine de réponses différentes qui vous plongent dans le plus pénible embarras. Après avoir subi un profond découragement, ma curiosité s'est ranimée, en découvrant une lueur d'espérance là où les regards de tant de chercheurs me semblaient s'être peu fixement dirigés. Je résolus de m'adresser au livre lui-même, et de lui demander à lui seul qui en est l'auteur. C'est sa réponse que je soumets aux juges impartiaux, telle que je l'ai entendue et comprise. Il est évident qu'afin de découvrir qui est l'auteur de V Imitation, il faut chercher d'abord dans quel lieu et dans quel temps il vivait ; dans un même temps, quelque court qu'il soit, on compte toujours un infiniment plus grand nombre d'hommes que dans un même lieu. Cherchons donc d'abord à quel pays appartient notre auteur, ou, ce qui revient au même, quelle était sa langue maternelle. Ce n'était pas la langue latine à laquelle il prête une foule de solédsmes et de barbarismes, sous lesquels et grâce auxquels nous allons la découvrir. Comme on rencontre souvent de nos jours des personnes qui parlent bien une langue étrangère, il n'en faut pas conclure que ces personnes pensent dans cette langue ; on ne pense jamais que dans sa langue maternelle*; on peut acquérir l'accent étranger, on pense toujours dans la langue de sa mère. Le nombre des sons d'une langue est toujours plus ou moins limité, celui des phrases et des tournures est presque infini. En d'autres termes, l'oreille et la voix ont à remplir une fonction purement musicale, c'est-à-dire matérielle, tandis que la tâche de la mémoire est purement intellectuelle. Voyez les enfants! ils ont bientôt acquis tous les sons de la langue qu'ils ne posséderont elle-même plus ou moins complètement que beaucoup d'années plus tard. Cette acquisition lente, commencée au début de la vie, associée à toutes les sensations, à tous les sentiments, imprime

à Tâme un caractère ineffaçable, et, quand îa pensée s'exprimera par le langage, elle montrera toujours l'empreinte du moule primitif; ainsi, quand l'auteur de V Imitation écrivait ce livre en latin, il devait le penser dans la langue de son pays natal ; cherchons donc dans ce latin, dans lequel il traduisait sa pensée, les traces qu'il a dû y laisser de la langue dans laquelle il pensait.

Il va sans dire que V Imitation n'a pas été écrite dans une autre langue que la langue latine. Elle n'est pas une traduction ; elle est une œuvre originale. On sait, en effet, que sous la plume du traducteur le texte se dilate presque toujours. En voici un exemple que j'emprunte à l'7i«f /^/rbii^ livre III, chapitre liv, paragraphe 15 :

Texte latin : Gratia constanter fert inopiam.

Traduction de Lamennais : « La grâce supporte avec constance » la pauvreté. »

Traduction italienne : « La grazia porta con fermo cuore la > povertà. »

Traduction espagnole : « La gracia sufre con buen rostro à la » pobreza. »

Traduction anglaise : « Grâce endureth need with firmness and » constancy. »

Traduction allemande : < Gnade trâgt standhaft den mangel. »

Traduction flamande : « De genade verdraegt de armoede met » stand vasti gheid. »

Traduction grecque : « 'H Xapiç tiqv àicopîxv tuaraOuc xapripil. »

Les quatre mots latins sont traduits dans les sept langues respectivement par

7, 8, 9, 7, S, 7 et 6 mots.

Je rappelle à ce sujet que chez les frères de la Vie Commune, à Déventer, on parlait toujours la langue latine. Dans leur maison que Gérard Groote avait fondée, il avait imposé une amende sur quiconque laisserait échapper un mot de bas-allemand, nederduitsch, (Delprat, Verhandeh'n^,p2ige 262,)

Il ri^est pas étonnant que V Imitation écrite par un de leurs élèves Tait été en langue latine.

Dès les premières lignes de V Imitation, je lis ces mots : « Si scires totam bibliam exterius, » « Quand tu saurais » par cœur la Bible tout entière. » Justifions, d^abord, ma traduction. Dans une lettre de Florenz Radewin à un chanoine de Windesheim, il lui conseille dWoir toujours sur lui le Spéculum Monachorum ou le Spéculum Bernardi, et même de l'apprendre par cœur, discas exterius^ afin d'avoir un guide dans toutes ses actions ; puis il ajoute : « Cette » règle de conduite te sera facile, quand, à force d'habitude, » tu sauras par cœur, scis exterius, ce petit livre. » Cette citation ne permet plus de douter du sens des mots scire exterius. Cette locution si étrangère aux langues néo-latines est très usitée dans la langue néerlandaise (i). La traduction flamande de V Imitation, par le chanoine David, traduit les cinq mots cités de cette manière : Al wist gy geheel de Schriftuer van buiten. Or, van buiten traduit exactement exterius. M. Charles Ruelens dit dans la Revue de la Belgique : « L'écolier de certain quartier de Bruxelles qui dit » encore aujourd'hui : Je sais tout mon catéchisme dehors, ■ » traduit littéralement scire exterius, » Buiten se compose des prépositions bij et uit en néerlandais, lesquelles correspondent respectivement aux prépositions by et out en anglais. On a souvent cité ce néerlandisme, et avec raison, car il pourrait suffire à révéler le pays de notre auteur. En voici deux autres que je ne sache pas avoir été jamais signalés : i** au troisième livre, chapitre m, paragraphe 2, je lis : Parum satis est; en français : « c'est bien le moins ; » en néerlandais : het is weinig genoeg. On voit ici que le solécisme latin est tout simplement la traduction littérale de la pensée d'un flamand;

(i) La langue néerlandaise a deux dialectes : le flamand et le hollandais. Ce dernier, au moyen âge, n'avait pas encore reçu son nom qui ne date que de 1579, année de l'Union d'Utrecht, et le même nom, Duitsche désignait les deux langues. Néerlandais est donc ici l'équivalent de Duitsche.

2** au même livre, chapitre lu, paragraphe 3, je lis : Non habeo os îoquendi; en français : « ma bouche se refuse à parler; » en flamand : ik heh geenen mond om te spreken ; cette traduction presque littérale est celle du chanoine David, notre contemporain. C'est que Pauteur qui se sert d'une langue morte pour exprimer des pensées qu'il a conçues dans sa langue maternelle ne fait souvent que les traduire de la langue qui lui est familière dans celle qui lui est étrangère. Aussi peut-on à travers le latin dont il se sert, en y regardant de près, reconnaître les traces de sa langue habituelle. Ces traces sont d'autant plus visibles et d'autant plus fréquentes qu'il possédera moins bien la langue latine dans sa pureté classique. Tel est précisément le cas de l'auteur de V Imitation, M. Spitzen a publié à Utrecht, en 1884, un travail intéressant dans lequel il signale 350 néerlandismes dans V Imitation, Il n'en faut pas un si grand nombre pour convaincre un lecteur judicieux. Sans connaître le travail de M. Spitzen^ mes lectures fréquentes m'ont fait découvrir dans l'auteur de V Imitation des habitudes de langage purement néerlandaises ; en voici quelques-unes :

I** Nous exprimons en français, à l'aide du seul verbe être, des attitudes tout à fait différentes. En néerlandais, chacune s'exprime à l'aide d'un verbe qui peint cette attitude; tels sont liggen, jacere^ zitten, sedere^ staafp, stare. En voici quelques exemples : Op zyne voeten staan, « être debout; » te paard zitten, « être à cheval; » te hed liggen, « être au lit. » Il va sans dire que ces verbes d'un continuel emploi ont fourni un grand nombre de métaphores; ainsi, on dit : Dat staatin den Bybel, « cela est dans la Bible ; > altoos fhuis zitten^ « être toujours à la maison ; » voor eene stad liggen^ « être » campé devant une ville. » J'ai compté dans V Imitation au moins soixante-quinze fois l'emploi de ces verbes. Si l'on compare ce nombre à cent quatorze, nombre des - chapitres, si courts en général, on admettra sans peine que celui qui employait tant de néerlandismes était un néerlandais.

2® \J Imitation, livre III, chapitre xx, paragraphe i*^', dit : Valde vilis quandoque res est unde gravis tentatio provenit; en néerlandais : Het is somfyds eene heuzeling waer eene zware bekoringuw vortspruit (chanoine David). On voit dans cette phrase que le latin unde traduit très exactement les deux mots waer uit, mais que, au lieu de unde, il fallait ex qua. Je ne cite que cet exemple, pour ne point fatiguer l'attention du lecteur. Je pourrais lui en citer une cinquantaine de semblables. Dans ces nombreux passages de V Imitation, il est facile de reconnaître une habitude de la langue néerlandaise. Dans cette langue, au lieu d'un pronom démonstratif, relatif ou interrogatif, on emploie, en parlant de choses, les adverbes waar, daar, joints à une préposition. On obtient ainsi les mots :

waarin, waarvoor, waarop,,, daarvan, daarop, daaruii,., correspondant respectivement aux mots anglais : wherein,wherefore,whereupon.„ thereof, thereupon,thereout...

Les verbes stare, sedere, jacere, et les adverbes unde, inde, hinc,,.^ dont Fauteur a si habituellement parsemé son discours, ne laissent aucun doute sur sa nationalité; en lisant isolément chacun de ces mots, on soupçonne que l'écrivain était néerlandais ; en considérant leur ensemble, on n'en peut, plus douter.

Les partisans d'A Kempis ont cité en sa faveur quelques-uns de ses néerlandismes, mais- je vais plus loin qu'eux, en signalant dans V Imitation l'emploi habituel de plusieurs de ces idiotismes.

On pourrait m 'objecter que le néerlandais est un idiome bas-allemand, platt deutsch, et que non-seulement en Belgique et en Hollande, mais encore dans les villes anséatiques, le Hanovre, le Holstein, le Mecklembourg, la Basse-Saxe, la Westphalie et la Prusse, on parlait et l'on parle encore le bas-allemand. Ulmitation va nous fournir elle-même le moyen de répondre à cette objection.

Au livre P', à la fin du chapitre xviii, Pauteur dit au lecteur : « Plaise à Dieu que ta passion pour la vertu ne s'endorme » pas en toi profondément, en toi si souvent témoin de tant » d'exemples donnés par les dévots ! » Au paragraphe s du dernier chapitre, il s'écrie : « Qu'on est content, qu'on est » heureux de voir la ferveur des frères dévots ! » Devotos fratres.

Au livre II, chapitre ix, paragraphe 6, il parle encore des frères dévots, devoti fratres.

Au livre III, chapitre lu, paragraphe 2, il dit à Dieu : « Mon nom ne mérite pas de figurer au milieu de ceux de

» tes dévots. » DEVOTOS.

Au livre IV, pour ne citer qu'un seul de plusieurs passages analogues, au commencement du chapitre xiv, le disciple du Christ lui dit : « Quand je me rappelle, Seigneur, le souvenir » de certains dévots, devotorum, alors qu'ils s'approchaient » de ton sacrement, avec tant de dévotion et d'amour ...»

Dans ces passages et dans ceux plus nombreux que je passe sous silence, le mot devotus a une signification toute spéciale; il désigne toujours les membres d'un christianisme régénéré.

Voici à ce sujet quelques détails historiques indispensables : Gérard Groot de Déventer, témoin de l'indifférence religieuse de son siècle, le xiv®, de la négligence des prélats, de la dissolution régnant dans les monastères, inspiré du Ciel, résolut de ramener à l'Evangile, par ses prédications, les peuples égarés. Il y avait alors à Déventer une florissante école où l'on envoyait de tous les pays d'alentour les jeunes gens feiire leurs études. Gérard choisit parmi eux ceux qui savaient le mieux écrire, et leur faisait copier les ouvrages des saints pères, en les payant d'un prix convenable, car il était un des plus riches citoyens de cette ville. Ces jeunes clercs mettaient en commun ce qu'ils gagnaient chaque semaine, et se procuraient ainsi les choses nécessaires à la vie. Ils ne tardèrent pas, grâce aux conseils et à la protection de Gérard, à embrasser pour toujours la vie commune telle que l'avaient

instituée les apôtres. N'ayant qu'un seul cœur et qu'une seule âme, ainsi que les chrétiens de la primitive Eglise, ils offraient à tous le modèle de la perfection évangélique, et la vie pure et simple qu'ils menaient remplissait le monde d'admiration et du désir de les imiter. Telle fut l'origine de ces nombreuses congrégations dévotes, comme les historiens du temps les appellent; dans les unes, c'étaient des prêtres; dans les autres, des clercs; dans d'autres encore, des femmes qui menaient ensemble la vie commune; on comprend maintenant ce qu'il faut entendre par ces mots : la dévotion MODERNE, les DÉVOTS. Voycz à ce sujet la chronique de Windesheim de Jean Buschius, au commencement.

L'idée de dévotion est exprimée plus de cent fois dans le livre de V Imitation, et souvent avec une incontestable allusion à cette DÉVOTION moderne, à cette réformation accomplie par le zèle et l'inspiration céleste de Gérard Groot. L'auteur y parle des dévots comme de ses contemporains; or, Gérard est mort à Déventer, en 1384, à l'âge de quarante-quatre ans. Il ne feiut donc pas chercher le pa)^ dans lequel vivait l'auteur de V Imitation ailleurs que dans la Néerlande.

Cherchons maintenant en quel endroit de la Néerlande il vivait. Au livre III, chapitre xlv, paragraphe 3, je lis: Homines sumus, nec aliud quam fragiles homines sumus^ etiamsi angeîi a mnltis œstimamur et dicimtir, « Nous sommes des hommes, » nous ne sommes que des hommes fragiles, quoique » beaucoup de personnes nous estiment et nous appellent des » anges. » On ne rencontre pas souvent ni partout des hommes qu'on puisse appeler des anges. Cependant, je puis indiquer un monastère situé dans l'Over-Yssel, entre ZwoU et Déventer, le monastère de Windesheim, dans lequel on pouvait admirer ce rare phénomène. Je traduis quelques lignes de la chronique de Buschius, page 83 : « L'an du » Seigneur 1392, et ensuite sous notre dévot père, frère Jean » de Huesden, plusieurs clercs et laïques divinement inspirés » et qu'attirait de toutes parts la grande renommée de

» sainteté et de vie angélique (angelicœ vitœ) de nos frères » de Windesheim, résolus à servir fidèlement Dieu, leur » créateur, tous les jours de leur vie, dans le mépris du » monde, la pénitence de leurs péchés, Tespérance du salut » des âmes et Tamour de la céleste patrie, en entrant dans la » sainte religion et en prenant l'habit religieux, furent » envoyés de la congrégation des clercs de la Vie Commune » de Déventer à Windesheim. »

Buschius dit encore, page 292 : « Notre monastère se » montrait le riche asile de tant de vertus, de tant de grâces » du Ciel qu41 méritait qu'on l'appelât un paradis de délices, » et ses habitants des anges, à cause de leur vie sublime et * angélique, de la pureté de leurs âmes, et de leur sainte » dévotion. »

Les anges de V Imitation et les anges de Windesheim ne sauraient être, vu leur extrême rareté, que les mêmes anges. Nous sommes donc ainsi amenés par les paroles mêmes de l'auteur inconnu à le chercher dans le monastère des chanoines réguliers de Windesheim.

Disons quelques mots de l'origine de ce monastère, origine grâce à laquelle nous pourrons découvrir l'auteur de V Imitation, Gérard Groot, de Dé venter, après avoir institué les clercs de la Vie Commune, confia leur congrégation à son disciple bien-aimé, Florenz Radewin. La peste sévissait alors dans l'Over-Yssel, surtout à Déventer. Gérard, à la prière d'un ami atteint du fléau, se rendit auprès de lui pour lui donner des conseils et des consolations, mais il y contracta la peste lui-même et en mourut. Au lit de mort, il consolait les frères et les prêtres de la congrégation de Déventer, leur recteur Florenz et tous les pères dévots (patres devotosj, qu'il avait appelés auprès de lui ; il leur disait : « Mes frères » bien-aimés, ne craignez rien ; Dieu ne laissera pas périr ce » que nous avons commencé en son nom ; il fera croître et » grandir notre entreprise pour le bien de l'Eglise et le salut » des âmes ; je vous servirai mieux là-haut qu'ici-bas, parce que

» je ferai pleuvoir des roses du ciel dans votre sein. Il faut » œpendant que quelques-uns d'entre vous entrent dans un » ordre approuvé de PEglise, pour servir de défenseurs et de » conseillers à toutes les personnes dévotes (devotas) des » deux sexes de nos monastères et de nos congrégations. . . » Je vous enjoins donc de construire, immédiatement après » ma mort, un monastère dont les religieux puissent protéger » et défendre tous les dévots de cette contrée... Je vous » recommande de choisir de préférence Pordre des chanoines » réguliers de Saint- Augustin. Je vous laisse et je vous donne » pour vous servir de père, de recteur, et pour me remplacer, » Florenz Radewin, dévot éclairé, dont vous écouterez les » conseils, afin de pratiquer la charité fraternelle les uns » envers les autres et envers toutes les personnes dévotes des » deux sexes, en tout temps et en tout lieu. »

Ce fut pour obéir aux recommandations de Gérard Groot, que Florenz Radewin, devenu le père et le protecteur de tous les dévots, de concert avec de sages amis, s'occupa des moyens de fonder un monastère de chanoines réguliers. En 1386, deux ans après la mort de Gérard, on en choisit l'emplacement à Windesheim, dans la paroisse de Zwoll, au diocèse d'Utrecht; on en consacra l'église en 1387. L'année suivante, les frères élurent pour premier prieur de Windesheim le prêtre Werner Keynkamp, un des leurs. Werner, disciple de Florenz, s'appliqua à conserver à Windesheim tous les pieux exercices, toute la dévotion dont il avait été le témoin dans la congrégation des clercs de la Vie Commune de Déventer ; il aimait à rappeler aux chanoines réguliers qu'ils sortaient de la maison de Florenz et que les membres des deux établissements ne devaient avoir qu'un même cœur et qu'une même âme. Vers le même temps, Florenz envoya de Déventer à Windesheim Jean Vos (John Fox, en anglais) de Huesden, jeune clerc qui brûlait du désir d'entrer dans l'ordre des chanoines réguliers, et que le prieur Werner reçut à profession à vingt-six ans. Nous nous empressons de mentionner Jean

Vos de Huesden, parce qu'il va jouer le rôle le plus important dans nos recherches.

Werner se démit des fonctions de prieur en 1 391, et Jean Vos de Huesden fut élu en sa place. Un des derniers services que rendit Werner à son monastère en cette même année mérite un souvenir. Il voulait bâtir un moulin à vent ; un seigneur du pays s'y opposa, prétendant que tous les vents de cette contrée lui appartenaient. Werner exposa Tafiaire à Tévèque d'Utrecht qui, en homme sage et se souciant peu des droits du seigneur sur les vents, autorisa les frères de Windesheim à se bâtir un moulin. Je reviens à Jean Vos de Huesden, pour faire remarquer qu'il n'avait que vingt -huit ans quand il fut élu second prieur, en 1391. Il voulait refuser, mais il finit par accepter, quand Florenz de Radewin lui représenta qu'il s'agissait ici de la gloire de Dieu et du salut des âmes. L'âge auquel les suffrages des frères et celui de Florenz l'élevaient à l'importante et lourde dignité de prieur doit nous donner une haute idée de la sainteté de son âme et de la sagesse prématurée de son esprit.

Nous allons emprunter à la chronique de Buschius quelques renseignements qui le concernent, et dont nous aurons à faire usage. Né à Huesden, sur la Meuse, en 1363 (i), on l'envoya suivre les cours de littérature et de sciences qui florissaient alors à Déventer. Comme il s'appliquait surtout aux études grammaticales, il ne tarda pas à se faire connaître de Florenz et des prêtres et clercs de la Vie Commune, qu'il visitait souvent. Il recueillait chez eux les conseils et les exemples de la piété, et s'appliquait à les mettre lui-même en pratiqué. Comme il avait une belle écriture, Florenz le présenta à Gérard Groot pour qui il pourrait écrire, et gagner ainsi quelque argent. Gérard le considéra fixement, et voyant en lui un jeune homme doux, modeste, humble, simple, laborieux et sage, il s'écria dans un transport prophétique :

(i) La même année que Gerson.

€ Voilà l'homme que je cherchais et qui m'aidera à faire » du bien en ce monde. » C'est que Gérard devinait en lui le père, le protecteur futur des dévots et des chanoines réguliers. Aussi avait-il avec lui de fréquents entretiens familiers dans lesquels il l'exhortait à se faire religieux. Nous avons vu qu'il fit profession à Windesheim à vingt-six ans ; peu de temps après, il fut élevé à la prêtrise, et à vingt-huit ans il était prieur. Quand il avait à donner son avis sur quelque afiaire conventuelle, il répondait ordinairement : Nescio (je ne sais pas). Aussi l 'appelait-on Johannes Nescio. <k J'ai vu, dit » Buschius, beaucoup d'autres pères de notre ordre, saints, » humbles et magnanimes ; mais autant d'humilité, de » modestie, de grandeur d'âme et de confiance en Dieu, c'est » ce que je n'ai jamais vu que dans Jean de Huesden. Quand » il arrivait dans un monastère ou une congrégation de » religieux ou de religieuses de notre ordre ou d'un autre, on » le recevait toujours avec autant de dévotion que s'il eût » été lui-même un saint ange de Dieu. Il aimait à dire : » Nous autres frères, nous vivons trop longtemps. Au » commencement de notre conversion, nous sommes bons, » décidés à devenir parfaits et à croître en vertus ; mais à » la fin nous commençons à devenir tièdes, impatients, » incapables de bien faire, appliqués sans cesse à nous » contenter et à nous reposer. » Ulmttation, livre 1", chapitre ii, paragraphe S, nous tient le même langage : « Il » disait aussi : « Le Fils unique de Dieu, J.-C, a daigné » descendre de son trône royal dans cette prison, dans cet exil » d'un monde qui lui est si étranger, afin de sauver nos âmes » et de détruire la mort. Il est venu nous montrer le chemin » de la vie et de la science, et nous appeler aux joies éternelles. » Faisons comme lui à notre tour, et ces âmes que racheta » le sang du Christ, hâtons-nous de les arracher par nos » saintes paroles et nos saints exemples à la fureur de Ten- » nemi, et tâchons de les présenter au Christ saintes et sans » tache. »

Quand il fallut introduire au monastère de Windesheim les antiques usages et la discipline des chanoines réguliers, ce fut le prieur Jean de Huesden, accompagné du sous-prieur, qui se rendit à Paris pour consulter les chanoines de Saint- Victor et de Sainte-Geneviève.

Ce fut encore lui qui représenta au Concile de Constance, en 1414, le monastère de Windesheim. Il était accompagné des prieurs de Bethléem et de Zwoll et du recteur de la congrégation des clercs dévots de Munster. Les cardinaux, après avoir écouté leurs discours, s'écrièrent : « Voilà des » religieux que depuis longtemps nous désirions de voir et » d'entendre. » En effet, le prieur de Windesheim, par la noblesse de son caractère et la sagesse de ses discours, semblait aux membres du Concile un autre saint Bernard. De retour à son monastère, il dit à ses religieux qu'il avait visité à Constance la cellule du célèbre dominicain, auteur du livre de la Sagesse éternelle (horoîogium œternœ SapientiœJ, c'était Henri Suso.

L'auteur de V Imitation aime à rappeler le souvenir des vertus d'autrefois. Voici un passage de Buschius qui attribue aussi à Jean de Huesden ce culte des souvenirs : « J'ai vu » souvent notre prieur, assis devant le chœur de notre église, » seul, silencieux, les yeux fixés sur les tombes où reposaient » les cendres de ses frères dont les âmes régnent au ciel avec » Dieu ; il aimait à méditer sur leur béatitude, sur leur gloire, » et se plaisait à espérer qu'il irait bientôt les rejoindre. » Je m'asseyais quelquefois auprès de lui, devant ces tom- » beaux, et il me disait familièrement : « Le Seigneur appelle » à lui d'abord les meilleurs de nos frères, de même » que la colombe choisit dans le froment les grains les » meilleurs. »

Jean Vos de Huesden mourut le 2 décembre 1424. Dans sa chronique du monastère de Sainte-Agnès, Thomas A Kempis raconte une vision qu'il eut en songe et d'après laquelle devait bientôt mourir le prieur de Windesheim.

Jean Vos mourut, en effet, quinze jours après cette révélation, (i)

Il résulte des renseignements que nous a donnés V Imitation elle-même : i** que son auteur vivait dans une contrée où Ton parlait le bas-allemand, puisque c'est la langue qu'il parle lui-même ; 2® que la partie de cette contrée qu'il habitait était la Néerlande, puisque c'est là qu'on voit naître et se propager la dévotion moderne dont il parle si souvent dans son livre; 3® que c'est dans le monastère de Windesheim qu'il faut le découvrir, puisque ce n'est guère qu'à Windesheim qu'on peut rencontrer les anges dont il nous fait mention.

Quelques ressemblances que nous avons signalées entre les paroles de Jean Vos de Huesden, second prieur de Windesheim, et le langage de V Imitation, nous font conjecturer qu'il pourrait bien être notre auteur inconnu. Nous alloue essayer d'identifier notre inconnu et Jean Vos de Huesden que la chronique de Buschius nous a déjà fait connaître.

Nous apprendrons de limitation quelles conditions doit remplir son auteur, et nous montrerons que Jean Vos de Huesden les remplit toutes.

\J Imitation nous montre son auteur sous les quatre conditions suivantes : i^ le caractère religieux ; 2^* les connaissances littéraires ; 3** la méthode de composition ; 4® l'élévation hiérarchique.

Comparons donc notre inconnu et Huesden sous ces quatre points de vue.

i'* Depuis cinq siècles bientôt, le respect et l'admiration universels ont placé l'auteur de V Imitation à côté des écrivains sacrés. Le caractère religieux de Huesden, s'il était plus connu, mériterait la même estime. Nous n'avons guère

(i) Le chanoine Eusèbe Amort, Certitude moralis^ page 122, et l'évêque de Bruges, Malou, à la remorque du chanoine, font mourir Jean Vos en présence de Thomas A Kempis qui, cependant, dit lui-même dans sa chronique, page 51 : « Quindena peracta obiit, il mourut quinze jours après la vision. »

de lui qu'une longue épître sur la Vie et la Passion de J.-C. Il Ta composée en néerlandais, et elle servait à Windesheim à diriger les exercices religieux des frères et des laïques. Son but principal est d'exciter son lecteur à méditer sur la Vie et la Passion du Sauveur, et telles sont les ressemblances entre l'épître et V Imitation que Tune semble n'être que l'écho de l'autre. Voici quelques citations : dans le manuscrit de V Imitation f écrit en 1441, par A Kempis, on lit cette pensée : « Si c'était pour la plus grande gloire de Dieu, que le vrai » chrétien restât au fond de l'enfer pendant l'éternité, au » lieu de jouir de la gloire éternelle, ce vrai chrétien n'en » éprouverait pas la moindre répugnance. » Je lis à peu près la même pensée dans notre épître : « Sois persuadé que si » Dieu t'imposait la damnation éternelle, il te faudrait la » subir, car tu n'aurais que ce que tu mérites (i). » \J Imitation dit, livre P"", chapitre 11 : « Nous sommes tous fragiles, mais » tiens pour certain que personne n'est plus fragile que toi. » L'épître dit : « Quand la fragilité de quelqu'un te choque et » t'irrite, sache que ton irritation est encore plus choquante. » Tout le monde connaît ces mots sublimes de V Imitation : Ama nesciri et pro nihiîo reputari, L'épître dit à son tour : Ama nesciri et ah aUis contemni exopta,

\J Imitation dit encore livre II, chapitre i*^' : « Cherche ton » repos dans la Passion du Christ, et ton plaisir à demeurer » dans ses plaies sacrées; » et l'épître : « Frère bien-aimé, » est-il rien de plus doux que de demeurer saintement caché » dans les plaies de J.-C, notre Seigneur ? »

L'auteur de limitation s'inspire toujours, dans les conseils qu'il nous donne, dans les exhortations qu'il nous adresse, d'un zèle ardent et inépuisable. Huesden brûlait de la même sainte ardeur. « Notre prieur, dit Buschius, à qui Dieu

(i) Dans ses Souvenirs d^un Voyage, Kotzebue cite un manuscrit de la Bibliothèque Royale de Naples, dans lequel on lit cette pensée : « Quand » même Dieu nous aurait créés pour brûler éternellement en enfer, il » mériterait encore notre amour et nos adorations. » Collection de Sentences, datée de 1680, sous le titre de Sentiments des Héros.

» venait de confier cette plantation divine de la nouvelle » dévotion, ne cessa jamais, au milieu des orages et des y> tempêtes de ce monde et du démon, de la gouverner avec » une charité sans bornes, de la maintenir dans la paix et la » religion, et de la diriger avec courage, avec profit, avec » bonté. En peu de temps, il fit faire à notre monastère tant » de progrès que, suivant Topinion de quelques religieux, si » Ton considérait toute l'ancienne observance régulière de » Windesheim, bien que suffisante et fervente, on la trouvait » cependant, sous le régime primitif, bien incomplète et » n'offrant que les premières étincelles d'une véritable » réforme. Il y avait alors à Windesheim tant de charité, de » ferveur, de discipline et de dévotion^ que nos religieux » laissaient bien loin en arrière les pères et les frères les plus » fervents de la congrégation de Florenz Radewin, à Déventer, » qui avaient été leurs maîtres et leurs professeurs, tant ils » menaient une vie religieuse et sainte sous le priorat de » Jean Huesden 1 »

A ce brillant éloge que fait Buschius de la nouvelle génération religieuse de Windesheim, opposons les propres paroles du nouveau prieur; elles feront ressortir sa grande modestie : « Les saints hommes qui nous ont précédés, » disait-il, ont fait pour le royaume des cieux beaucoup plus » que nous; mais, avec ce peu que nous faisons, si nous » persévérons, nous serons sauvés. »

Un semblable éloge des religieux antérieurs se trouve aussi dans Vlmitaiion, livre P', chapitre xviii.

2® Les connaissances littéraires des deux écrivains nous offrent des ressemblances frappantes. Dans V Imitation^ on rencontre un nombre considérable de pensées, d'expressions empruntées à saint Bernard. Or, voici ce que nous apprend Buschius, page 408 de sa chronique : « Notre prieur, frère » Jean de Huesden, compila un recueil de pensées pieuses » très remarquable ; il les avait extraites des sermons de saint » Bernard sur le Cantique des Cantiques ; c'était presque la

» moitié de ces sermons. » L'auteur de V Imitation emploie des mots, des expressions, des pensées qui appartiennent à Homère, Aristote, Ovide, Sénèque, Lucain, Tacite, etc. Jean Vos de Huesden avait étudié la littérature ancienne à Técole de Dé venter, d'après ces mots de Buschius : Scientiis prœsertim grammaticaîihus opérant impendit diligentem, Grammatica, dans les lexiques du xv® siècle, à Tusage des Allemands, est défini par ces mots : ein kunst des latins. Or, on ne se livre guère à Tétude de la langue latine sans en connaître les grands écrivains.

3" La méthode composition que Fauteur de V Imitation a mise en pratique est celle d'un merveilleux artiste en mosaïque, celle d'un admirable compilateur. Je ne suis pas le premier à dire que le plus beau des livres, après les livres saints, est une compilation. La Dioptra du jésuite Héser indique un manuscrit du monastère de Sainte-Croix, à Augsbourg, dans lequel les quatre livres de V Imitation sont terminés par ce colophon : Compilaior hujus opusculi fuit, . . ; ce manuscrit est du milieu du xv® siècle.

Le chanoine Eusèbe Amort a découvert dans un couvent près de Passaw, un manuscrit à peu près de la même époque dans lequel l'auteur de V Imitation est appelé compilator^ et de plus dans le même paragraphe on lit aussi le mot compilavit appliqué à l'auteur.

A la fin d'un exemplaire imprimé à Venise, en 1501, on lit ces mots écrits : Hune lihrum non compilavit. . . « Ce n'est pas Gerson qui a compilé ce livre. , , »

Dans un catalogue des œuvres d'A Kempis, le premier livre de V Imitation est ainsi indiqué : Lihellus sententiarum et verhorum humilis Jesu, C'est à peu près la paraphrase du mot compilation

Ce mot n'avait pas au xv® siècle la signification méprisable que lui a infligée le ricaneur Voltaire, en disant dans son Pauvre Diable :

II compilait, compilait, compilait.

Le catholicon en donne une excellente définition : 4^ Compiler » dit-il, c'est entremêler ce qu'ont dit les autres à ce que nous » disons nous-mêmes, » compilare est aliéna dicta suis intermiscere.

Nider, dans son consolatoi-ium^ emploie ce mot dans le sens véritable : « C'est assez parlé, dit-il, de la consolation de la » conscience. Si chacun voulait reprendre ce qui est à lui » dans cette compilation, il ne resterait rien ou que bien peu » à l'auteur. »

Il est important de se rappeler, à propos des nombreux passages empruntés par l'auteur de Vlmitation^ que cet ouvrage n'a qu'une très petite étendue ; on n'y compte que 538 paragraphes, et ces paragraphes sont en général très courts ; cependant ils contiennent un millier d'emprunts faits à la Bible, aux pères et à d'autres écrivains. Ne pourrait-on pas déjà regarder comme compilation un ouvrage qui contient deux emprunts dans chaque paragraphe } La puissance des nombres impose brutalement à l'esprit la conviction ; mais Tesprit n'en désire pas moins la persuasion que font naître seuls les détails lumineux.

Offrons donc au lecteur quelques faits isolés qui lui fassent reconnaître aisément, par leur grande évidence, que l'auteur que nous cherchons était un compilateur.

Fulgura coruscationem tuam et dissipa eas, (Imitation, livre III, chapitre xlviii, paragraphe 5.)

Fulgura coruscationem et dissipa eos, (Saint Augustin, Soliloques, au commencement.) L'expression : « lance les éclairs » de ta foudre » est trop belle et trop énergique pour que les écrivains l'aient inventée tous les deux ; l'un la doit à l'autre.

Il en est de même de Strepitus verborum dans la citation suivante :

Ego doceo sine strepitu verborum, {Imitation, livre III, chapitre XLiii, paragraphe 3.)

Tu corda doces sine strepitu verborum, (Manuel de saint Augustin, au commencement.)

Une édition de V Imitation, imprimée vers 1480, l'atlribuait encore à saint Bernard. C'est qu'on avait depuis longtemps été frappé des nombreux passages de ce saint qu'on y rencontre. En voici quelques-uns :

Noli credere affectui tuo qui nunc est. {Imitation, livre III, chapitre xxxiii, paragraphe i*".)

Noli nimis credere affectui tuo qui nunc est, (Saint Bernard, De Consideratione, chapitre 11.)

O supernœ civitatis mansio heatissima! {Imitation, livre III, chapitre xlviii, paragraphe i®'.)

O civitas cœîestis, mansio securaf (Saint Bernard, De Cœlo.)

Primo occurrit menti simplex cogitatio, deinde fortis imaginatio, postea delectatio et motus pravus et assensio. {Imitation, livre I®', chapitre xiii, paragraphe 4.)

Primo carnem cogitatione modicum titillât, deinde delectatione furpi mentem maculât et ad extremum per consensum pravitatis sibi mentem suhjugat (Saint Bernard, Méditations, chapitre xiv.)

« L'ardeur de la passion commence en chatouillant » légèrement la chair par la pensée; puis, à l'aide d'un » honteux plaisir^ elle souille l'âme et enfin la subjugue en la » faisant consentir au vice. »

On remarque l'exquise délicatesse dont V Imitation revêt la pensée qu'elle emprunte à saint Bernard.

Principiis obsta; sero medicina paratur. {Imitation, livre F*", chapitre xiii, paragraphe 4.)

Sero medicina paratur Cum mala per longas invaluere moras.

(Saint Bernard, lettre 191.)

Si Vlmitation a emprunté ici quelque chose à saint Bernard, comme on n'en peut douter, les copistes ont singulièrement altéré la citation, en ajoutant au demi vers hexamètre et en supprimant tout le pentamètre, et Thomas

A Kempis se montre bien comme copiste, et non comme auteur, en reproduisant cette citation tronquée.

Saint Bernard dit encore dans le sermon De Septetn Spiritihus : -« Beata anima quœvenas susurrt divini perdpitji^ et V Imitation : « Beatœ aures quœ venas divini susurri suscipiunt », livre III, chapitre i*', paragraphe i". A propos de cet emprunt, nous ferons remarquer que Thomas, dans son manuscrit de V Imitation de 1441, a montré lui-même qu'il n'en est pas l'auteur, en écrivant suspirii au lieu de susurri.

Les ondulations de la voix sont une expression belle et juste ; les ondulations d'un soupir sont une chose fausse et grotesque.

O guam suavisest, Domine, spiritustuus qui, utdulcedinem tuam in filios demonstrares, pane suavissimo de cœlo descendente, illos reficere dignaris. {Imitation, livre IV, chapitre xiii, paragraphe 2.)

Ce passage, jusqu'au mot cœlo inclusivement, est emprunté à une antienne de l'office de la Fête-Dieu de saint Thomas d'Aquin ; l'antienne finit ainsi : de cœlo prœsHto, esurientes impies bonis, fastidiosos divites dimittens inanes,

\J Imitation a donné à ce passage une allure plus rapide,

en supprimant plusieurs mots de la fin. Il est bon de

remarquer que Thomas A Kempis cite aussi cette antienne

au chapitre m des Trois Tabernacles, mais il ne manque pas

de l'alourdir, en y ajoutant deux mots oiseux. Si Thomas était

l'auteur de Vlmitation, comme il l'est des Trois Tabernacles,

pourquoi n'a-t-il pas cité Tantienne de la même façon dans

les deux ouvrages? Pourquoi abréger dans l'un et allonger

dans l'autre? Ne voit-on 'pas là encore qu'il n'est pas l'auteur de Vlmitation ?

Venite ad me omnes qui lahoratis et onerati estis et ego reficiam vos,,, quid sibi vult ista piissima dignatiof (Imitation, livre IV, chapitre i**, paragraphes 2 et 3.)

Venite ad me omnes qui laboratis et onerati estis et ego reficiam vos ... verœ pietatis voxf ... Dei nostri dignatio

admirabilis. (S^int Bonaventure, Ëpistola, au commencement.)

Ne voit-on pas que le premier de ces passages n'est que Télégante condensation du second ?

Sicut navis sine guhernaculo hinc inde a JlucHbus impellîtur, ita homo remissus et suum propositum deserens varie tentatur, {Imitation, livre I" chapitre xiii, paragraphe 4.)

Cor tuum hinc inde velut naviçuîa in fluctibus maris fluctuans sic quatitur diversis affectionihus et meditationibus. (Chapitre lxvii, De Spiritualibus Ascensionibus Gerardi Zutphaniœ^

Ici encore limitation emprunte et embellit à la fois.

Dixit quidam : quoties inter homines ftii^ minor homo redii, (Imitation, livre P', chapitre xx, paragraphe 2.)

Fertur Albertus magnus dixisse nunquam se ad homines accessisse quin minor homo rediret, (Henri Suso, Ëpistola secunda)

On voit encore ici la pensée qui gagne à être mise en œuvre par des mains plus habiles.

Sénèque, qui a sans doute fourni cette pensée à Henri Suso, la développe à outrance dans sa septième lettre : Inimica est multorum conversatio... avarior redeo, ambitiosor, luxuriosior, imo vero crudelior et inhumanior quia inter homines fui.

Voici deux autres emprunts faits à Henri Suso :

Ibi erit una hora gravior in pœna quam hic centum anni in gravissima pœnitentia. {Imitation, livre P"^, chapitre xxiv paragraphe 4.)

Una hora hic prolixior esse videtur quam centum anni in terris, (Henri Suso, LHalogus, cap. xxr.)

Si nunc tam parum non vales sustinere, quomodo œterna tormenta poteris sufferre? {Imitation, livre I", chapitre xxiv, paragraphe 6.)

Si perexigua afflictio usque adeo mihi dolet in hoc vita, qui tandem immensos iîlos purgatorii cruciatus tolerare potero ? {Imitation, livre P"^, chapitre xxiv, paragraphe 6.)

J'ai déjà cité un passage de la lettre de Jean Vos de

Huesden dont la pensée se retrouve dans le manuscrit de V Imitation de Thomas  Kempis.

Jean Vos de Huesden Ta emprunté lui-même à Gerlach Petersen, auteur du Ignitutn Soliloquium.

Voici un dernier exemple d'emprunt, dans lequel je compte jusqu'à quarante-six mots empruntés :

« O quam prudenter praemonuisti cavendum ab hominibus » et quia inimici hominis domestici ejus nec credendum si » quis dixerit : ecce hic aut ecce illic ! dortus sutn datnno ^ meo et utinam ad cauteîam majorem et non ad insipieniiam » mihi! cautus esto, ait quidam, cautus esto ; serva apud te » quod dico et dum ego sileo et absconditum credo nec ille » silere potest quod silendum petiit sed statim prodit me » et se et abit. » {Imitation, livre III, chapitre xlv, paragraphe 4.)

« Vis nosse quomodo incautus sit proditiosus contra » proximum ? Ecce doctus sum damno quoniam inimici » hominis domestici ejus sed utinam ad cauteîam majorem » et non ad insipieniiam mihi nec tibi ! cautus esto, ait » quidam, serva apud te quod dico tene sub secreto et tege » silencio et dum ego sileo et absconditum credo nec silere » potest quod silendum petiit sed statim me et se prodit et abit » et saepe plus dicit quam fuit. » {Breviloquium de Jean Institor, chartreux de Buxheim.)

De ces deux paragraphes, celui de V Imitation offre une rédaction sage, claire, mesurée, tandis que dans celui du Breviloquium on constate du désordre dans Tenchaînement des idées, des idées même étrangères au sujet, et d'inutiles redondances. U Imitation , comme toujours, embellit ce qu'elle emprunte. On peut conclure de ces remarques que la rédaction de V Imitation, étant beaucoup meilleure que celle du Breviloquium, doit par conséquent lui être postérieure.

Outre ces nombreux emprunts dont l'auteur était conscient, le lecteur familier avec la littérature ancienne a dû remarquer dans V Imitation ce qu'on peut appeler de simples réminiscences, c'est-à-dire, des expressions, des

membres de phrases flottant dans la mémoire, et qui se glissent dans le style sans qu'on en ait conscience.

Par exemple, livre III, chapitre vin, paragraphe i*', je lis : Qui proprio pondère semper ad ima fer or. On reconnaît facilement ici disjecii membr a poetœ; en plaçant le mot pondère au commencement, on obtient un vers pentamètre régulier.

Ces mots, livre III, chapitre xxiv, paragraphe 2 : Non sit Hhi curœ de magni nominis umbra deviennent vers hexamètre, en plaçant non au troisième rang. Lucain avait dit : Stat magni nominis umbra, (Livre I", vers 135.) (i)

Relictus sum pauper et exul rappelle le pauper et exul de l'Art poétique.

Le chapitre x du second livre finit ainsi : Oret ut redeat, . .

L'Art poétique dit aussi : Oret ut redeat miseris abeat, fortuna superbis.

L'expression volantia verba est l'écho lointain de sTrea TTTs^ôevTa d'Homère.

Lucrèce avait dit : Terrigenarum et terrigenas, avant le totus thésaurus terrigenarum de V Imitation,

Quand on y lit : Securitas plena timoris Dei exHtit; nec minus solliciti , . , ^ on ne peut manquer d'y reconnaître un visible reflet de ce vers de la première héroïde d'Ovide : Res est solliciti plena timoris amor. Quoique le vers soit d'Ovide, V Imitation l'a reçu des mains de saint Bernard ; car ce saint dans sa lettre lxxiv cite précisément l'hexamètre qui précède :

Quando ego non timui graviora pericula verisf

Ainsi, l'auteur de V Imitation nous révèle un trait caractéristique de sa méthode, par les emprunts continuels que nous venons de signaler.

(i) Bebber de Cologne a fait imprimer dans cette ville, à ses frais, en 1734, ^cs quatre livres de limitation traduits en distiques latins, sous le titre de Ovidius christianus. Il emprunte surtout à Ovide le plus de vers qu'il peut ; il n'a pas remarqué le vers que je signale ici, et l'a remplacé par cet hexamètre : Non sectare lèvent famosi nominis umbram.

Cette méthode de compiler, dont je signale les traces évidentes et nombreuses dans le texte de V Imitation, l'auteur l'avait probablement apprise et pratiquée chez les frères de la Vie Commune, à Déventer. Là, dès le début de l'institution, on encourageait les élèves à rassembler, pour leur propre usage, des extraits de tout ce qu'il y avait de remarquable dans leurs lectures, dans la conversation, ou même dans leurs propres méditations. Le recueil ainsi composé s'appelait Rapiarium, probablement du verbe néerlandais rapen, faucher, rassembler, to reap en anglais. (Delprat, Verhandeling, page 263.)

Buschius nous fait comprendre le sens exact de ce mot, en parlant des vertus d'un frère du monastère de Windesheim, Albert Winbergen. « Ce frère, nous dit-il, ne pouvant » retenir dans sa mémoire tous les écrits qu'il avait lus » sur le Christ, écrivit un bon recueil, bonum rapiarium, » dans lequel il avait rassemblé les plus beaux passages de » plusieurs docteurs au sujet du Christ. »

Jean Vos de Huesden avait été initié dès ses plus jeunes années à tous les exercices, à toutes les sages habitudes des premiers clercs de la Vie Commune, sous la direction de Florenz Radewin, à Dé venter. Ainsi, il est probable que chacun des quatre livres de V Imitation, des trois premiers surtout, a eu pour origine un rapiarium, un recueil de pensées pieuses puisées avec un goût irréprochable aux sources les plus pures.

Cette méthode, quelque habilement qu'on la mette en œuvre, laisse toujours des traces d'imperfection. La mosaïque la plus parfaite ne peut jamais offrir cette union des teintes que le peintre demande et emprunte à sa palette ; de même aussi l'admirable mosaïque littéraire de V Imitation offre les défauts inhérents à l'essence de toute compilation. En yoici quelques exemples :

Au chapitre v du livre III, le fidèle s'adresse à Dieu le Père, et lui dit : 4c Je te bénis. Père céleste, Père de mon Seigneur » Jésus-Christ ! » Dans le chapitre qui suit immédiatement.

et qui est une réponse adressée à ce fidèle^ ce n'est pas cependant Dieu le Père qui lui répond, mais Dieu le Fils, ainsi que le prouvent ces paroles : « Mon fils, le démon » s^applique à te faire perdre le souvenir de ma Passion; » dis-lui : Jésus sera avec moi. »

Dans ce même chapitre v, le fidèle, s'adressant toujours à Dieu, passe en revue le nombre énorme des qualités de l'amour qu'il doit à Dieu; mais au lieu de faire cette énumération d'une manière continue, il en forme deux groupes que sépare Tun de l'autre, au grand étonnement du lecteur attentif, le paragraphe commençant par Si guis amat, et finissant par lucens ex te. Dans ce paragraphe, le fidèle dit à Dieu : « Celui qui ainie sait ce que cette voix fait entendre. » Et cependant le lecteur ne peut savoir de quelle voix il s'agit ici. Le fidèle continue, en disant: « Le désir brûlant de » l'âme est une voix qui retentit jusqu'aux oreilles de Dieu. » L'âme lui dit alors : « O mon Dieu, ô mon amour, tu es tout à moi et moi tout à toi ! » Ainsi, oubliant qu'il parle lui-même à Dieu, il lui fait parler par son âme. Cette évidente incohérence a une cause ; la voici : l'auteur de V Imitation empruntait à je ne sais quel auteur, à luimême peut-être, le développement de cette pensée de saint Bernard ; In Dei auribus desiderium vehemens clamor tnagnus (i6® sermon sur le psaume : Qui habitat). Ce développement, au lieu d'être légèrement modifié, afin de pouvoir le mettre dans la bouche du fidèle, fut enchâssé tel qu'il était, et Tàme prit la parole et la place du fidèle, au grand détriment de la simplicité et de la clarté.

Au livre III, chapitre xviii, paragraphe 2, le fidèle dit au Fils de Dieu : « Malgré les douleurs de la vie présente, elle » est cependant remplie de beaucoup plus de consolations » que sous la loi ancienne. » On voit que le fidèle est ici bien loin de se plaindre, ce qui n'empêche pas Tauteur de commencer le chapitre suivant par ces mots : « Que dis-tu » là, mon fils? cesse de X& plaindre, »

Dans le chapitre lv du livre III, le fidèle s'adresse, du commencement à la fin, à Dieu le Père, et nous apprend que dans le chapitre précédent c'est Dieu le Père qui parle lui-même ; cependant ce chapitre liv, dans lequel Dieu parle treize fois de lui-même, ne nous offre toujours que les mots deij deo, deum, sans employer une seule fois le mot propre qui est un pronom possessif. Il est donc probable que ce chapitre célèbre de la nature et de la grâce a été écrit avant que Pauteur se fût déterminé à faire de Dieu le Père un des interlocuteurs.

Dans une douzaine d'endroits, le Seigneur parle lui-même, et ne laisse pas de l'oublier et de dire : Dtcit Dominus. Au livre III, chapitre xxx, paragraphe i", il dit : Prope sum, dicit Dominus. Même livre, chapitre xlix, paragraphe 3, il dit : Expecta mCf dicit Dominus; même livre, chapitre lvii, paragraphe 2, il dit : Adhuc vivo ego, dicit dominus. Au livre IV, chapitre vu, paragraphe 4, il dit : Vivo ego, dicit Dominus... Le discours du Seigneur se trouve ainsi interrompu par un tiers venu on ne sait d'où pour nous apprendre ce que nous savons bien, que c'est le Seigneur qui parle,^ Il est infiniment probable que ces passages sont des emprunts que fait l'auteur de V Imitation à des écrivains qui pouvaient dire légitimement : Dicit Dominus, et que ces deux mots devenaient superflus dans les endroits où nous les voyons placés. Ces mots dicit Dominus rappellent le souvenir de ces naïfs paysans qui, voulant orner d'une inscription le pont qu'ils venaient d'achever, n'en trouvèrent pas de plus belle que la suivante : « Ce pont a été feit ici. »

Au livre III, chapitre l, paragraphe 2, une seule phrase contient quatre citations : une de la Genèse, nne de Job et deux des psaumes. Cette accumulation de pièces de rapport ne pouvait guère manquer de produire quelque disparate ; aussi, y lisons-nous : « Il n'en est plus pour lui de même » qu'hier et avant-hier, alors que resplendissait ta lampe sur » sa tête, et que sous l* ombre de tes ailes il était à l'abri des

» tentations déchaînées contre lui. » On ne peut pas recevoir de la lumière sur la tête, quand on se trouve sous Pombre d^un abri quelconque.

Dans le chapitre v du livre III, c^est à Dieu le Père que s'adresse le fidèle ; dans le chapitre suivant, Pentretien se continue sur le même sujet : Tamour divin que le fidèle vient de longuement définir. « Mon fils, lui dit-on, il manque à ton » amour encore du courage et de la sagesse. Pourquoi, » Seigneur? demande le fidèle. » La réponse remplit le reste du chapitre, et nous y lisons ces mots placés dans la bouche de Dieu le Père : « Sache que Tantique ennemi s'efforce par tous » les moyens d'étouffer tes saints désirs, de te faire renoncer » à tous les pieux exercice?, au culte des saints et au tendre » souvenir de ma Passion ...» Ainsi, Dieu le Père commence à parler, l'auteur l'oublie, et c'est le Christ qu'il fait parler ensuite. Cette erreur ne peut résulter que du rapprochement précipité de morceaux empruntés à des textes différents.

Je ne citerai que quelques exemples des nombreuses redites qu'il est facile de relever dans V Imitation; elles sont une conséquence inévitable de la méthode de compilation. Différents esprits peuvent avoir la même pensée ; un seul et même esprit n'oublie pas ce qu'il a déjà dit, au point de le redire inutilement. Voici ces exemples : Au livre P"*, je lis deux fois : Omnia vanitas prœter amare Deum et illi soli servire.

Aux livres P'' et II, l'auteur dit et redit : Non habes hic manentem civitatem. Aux chapitres xi et xiii du livre I®*", il dit : Résiste in principio inclinationi tuœ puis principiis obsta.

Au livre P', il dit : « C'est une grande sagesse de ne pas » croire les hommes sur parole, et de ne pas débiter aussitôt » aux oreilles des autres ce qu'on vient d'apprendre ou de » recevoir en confidence. » Au livre III : « Oh ! qu'il est sage, » qu'il est ami de la paix celui qui se tait sur les autres, qui » ne croit pas tout sur parole et ne va pas le redire à tout » venant ! »

Au livre P', dernier chapitre, il dit aux religieux de s'exercer à méditer la Passion du Sauveur, et au chapitre f du livre II, il leur recommande de se réfugier dans les plaies et les stigmates de Jésus.

Je reconnais encore des traces de la méthode de compilation dans remploi qu'a &it notre auteur du mot amen, qui se rencontre sept fois (i) dans les livres I, III et IV. Remarquons d'abord que deux livres seuls et une seule des nombreuses prières finissent par ce mot, et que les livres III, I et IV, ainsi rangés d'après leurs longueurs croissantes, contiennent amen respectivement quatre fois, deux fois, une fois. Le livre II, le plus court des quatre, ne contient pas ce mot.

Voici pourquoi je vois des traces de compilation dans cessept chapitres :

1° Livre I", chapitre xxiii, les mots : Non habes hic manentem cwitatem se retrouvent livre II, chapitre i*'*'.

2° Livre P', chapitre xxv, je lis : Ad quid venisti et cur sœcuîum reliquisti f Au chapitre xvii du même Uvre, on a déjà dit : Ad serviendum venisti, non ad regendum.

3® Livre III, chapitre xv : Da mihi amare contemni et nesciri, est la redite de : Ama nesciri et pro nihiîo reputari, du livre P', chapitre ii.

4® Au chapitre lv, livre III, le fidèle nous dit que c'est Dieu le Père qui parle au chapitre précédent, et cependant il n'en est rien. Les chapitres liv et lv ne sont donc pas du même auteur.

5° Chapitre lvii, livre III : « Pourquoi t'affliger du mal » qu'on a dit de toi ? On en aurait dit davantage que tu » n'aurais pas dû t'en émouvoir. » Même livre, chapitre xxviii, je lis : « Ne te fâche pas si l'on a de toi une mauvaise » opinion, et si l'on en dit ce que tu n'aimes pas à entendre. » Tu dois avoir de toi-même une plus mauvaise opinion, et » croire que personne n'est plus imparfait que toi. » Au

(i) Je ne compte pas le mot amen^ vers la fin du chapitre XIX du premier livre. Il est de. saint Luc et non de notre auteur.

livre II, chapitre ii, je lis encore : « Ne te flatte pas du » moindre progrès, si tu ne te crois pas inférieur à tous. » Dans ce même chapitre lvii, le Seigneur parle et dit : Adhuc vivo ego, dicit Dominus,,. C'est-à-dire que Tauteur a emprunté un passage où dicit Dominus était à sa place, mais il fallait supprimer ces deux mots dans l'emploi qu'il en voulait foire.

6^ Livre III, chapitre lix, je lis : Omnia, te absente, nihil sunt, . . pauper servus tuus. . . servulus tuus. Au chapitre m du même livre, nous lisions : Omnia hona mea tu es.* . ego sum pauperrimus servulus tuus, . . La mémoire d'un écrivain peut-elle être assez infidèle pour le laisser écrire une seconde fois ce qu'il a déjà écrit lui-même ?

7° Le chapitre ix du livre IV, nous offre trop de phrases tirées des Oraisons du Missel pour n'être pas un incontestable emprunt.

Ce mot amen qui termine sept chapitres d'une façon si capricieuse, ne serait-il pas une marque placée là afin d'indiquer une origine à part de ces chapitres, empruntés sans doute par l'auteur de V Imitation à quelqu'autre écrivain?

Non-seulement on découvre dans plusieurs chapitres de Vlmitation des indices de l'absence d'unité de composition, mais on en constate de plus frappants encore, quand on compare entre eux les quatre livres dont elle se compose. Ils se présentent non comme les parties d'un même tout, mais comme quatre -ouvrages dont chacun est complet en soi-même ; cela est si vrai que les manuscrits nous offrent souvent les quatre livres dans un ordre différent les uns des autres. Quelquefois le manuscrit ne contient que trois livres, ou deux ou même un seul. J'en possède un qui n'a que le quatrième livre, j 'en dirai ici quelques mots utiles. Ce manuscrit fait partie d'un assez gros codex composé de sept ouvrages différents, dont quatre sont imprimés et trois manuscrits ; en tête, sur une feuille de garde, on lit : Liber capituli eccîesie béate Marie virginis in Konincksteyn ; puis suit la liste des

sept ouvrages. Cette liste, écrite au xv* siècle, signale les noms des auteurs des six premiers ouvrages. Voici comme elle indique le quatrième livre de V Imitation :

Quedam exhortatio cujusdam devoti regularis de venerahili sacramento altaris eukaristie.

Après nous avoir donné exactement les noms des six premiers auteurs, le rédacteur de la liste se contente de nous dire que le dernier est un certain dévot, chanoine régulier. Il est vraisemblable qu'il ne nous communique ici qu'un renseignement dont il est certain, et à travers lequel il est bien permis d'entrevoir un prieur des chanoines réguliers de Windesheim.

L'indépendance relative des quatre livres se révèle aussi par leur très inégale étendue ; le second n'est que le quart du troisième, qui égale presque à lui seul les trois autres.

Cette indépendance se montre encore mieux par la méthode de composition qui a présidé à chacun des quatre livres. Dans le premier, l'auteur s'adresse au lecteur, excepté dans les chapitres xii et xv; dans le second livre, le chapitre xi est le seul dans lequel il ne s'adresse pas directement à son lecteur. Le troisième livre est un continuel dialogue entre Dieu et l'âme ; le quatrième est aussi un dialogue dont les interlocuteurs sont le disciple et le Bien- Aimé.

Dans le premier livre, on entend le langage plein d'autorité d'un vieillard à des religieux plus jeunes. Dans le second, le langage également élevé s'adresse aux hommes de toutes les classes de la société ; dans le troisième, la voix de Dieu lui-même, voix austère et menaçante, impose à l'homme l'écrasement de la volonté, la résignation aux longues tortures de la vie, l'anéantissement de nos facultés naturelles, le mépris souverain de tout ce qui n'est pas Dieu ; on croirait, en lisant ce troisième livre, parcourir une sombre forêt qu'éclaire la foudre à de longs intervalles. Au quatrième livre, la voix divine du Bien-Aimé console et caresse l'âme du disciple qui semble reposer alors dans un paradis de délices, respirer le

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parfum de fleurs suaves, baignées de la plus douce lumière. Chacun des quatre livres a donc un objet spécial, et constitue un tout complet. En un mot, Thumble auteur n*a voulu faire que quatre opuscules différents; ses admirateurs en ont fait le beau livre de Vlmitation,

J^ai constaté dans V Imitation un arrangement des mots qui peut aussi caractériser la méthode de Fauteur. Quand la pensée, exprimée par deux mots joints par et, est complétée par un troisième mot, il place ce troisième mot suivi de et entre les deux autres, et remplace ainsi la motononie de Farrangement logique par une. disposition symétrique et gracieuse.

En voici quelques exemples : Vitam ejus et mores. Scrutanda sunt et ordinanda, Pati voîuit et despici. Semper timida est et inquiéta, Surdi sunt et duri, Ab oratione revocat et sacra lectione. Odium mundi pariunt et tœdium, Contentari débet et consolari. Opta semper et ara. Passionibus conteratur et languoribus, Otium amat et quietem, Quidquid taudis habent ac decoris.

Dans les trois premiers livres, cet arrangement symétrique se montre régulièrement une fois pour quatre pages ; dans le quatrième livre, il ne se montre qu^une fois pour onze pages. Ces chiffres semblent indiquer pour ce livre ou bien un auteur ou bien une manière différente.

Un autre caractère de la méthode de notre auteur consiste dans l'emploi réitéré des mêmes mots dans le même paragraphe et dans la même phrase, et si Ton dresse jamais le vocabulaire de V Imitation, on y reconnaîtra qu'elle est le livre contenant le plus petit nombre de mots différents.

En voici des exemples :

AUDivi securius esse audire. (Livre P', chapitre ix, paragraphe 3.)

Quid potes alibi videre quod hic non vides? (Livre P', chapitre xx, paragraphe 7.)

Au chapitre xxiii, livre P', l'idée de la mort est exprimée plus de vingt fois dans les neuf paragraphes.

Dans le dernier paragraphe du deuxième livre, une seule phrase contient les mots sequentes, sequi, sequatur, sans compter ventre post, '

Le chapitre v du troisième livre exprime au moins trente fois ridée d^amour dans huit paragraphes.

Au chapitre xxxiv, même livre, les deux premiers paragraphes expriment onze fois Tidée de saveur, sapor, saperCf sapetns.

L^dée d'offrande est exprimée une vingtaine de fois, livre IV, chapitres viii et ix, sous les formes oblatio et offerre.

La phrase : Tu met indiges, non ego tui indigeo (livre IV, chapitre xii, paragraphe 3), est le type de ces répétitions caractéristiques, qui traduisent la pensée d^une manière aussi lumineuse que naïve.

Comme la lettre de Jean Vos de Huesden, relative aux exercices dévots des frères et des laïques de Windesheim, est quatre ou cinq fois plus courte que V Imitation, nous n'avons pas tous les moyens désirables de découvrir la méthode de composition. Cependant, je vais traduire un passage de cette lettre, dans lequel il nous apprend lui-même que son procédé consistait aussi dans la compilation. Voici ce passage : « Très » cher frère, vous m*avez prié de vous tracer quelque règle » de bons exercices; je vais donc vous écrire ce que de saints » hommes et des personnes de grande expérience m'ont légué » et non le résultat de ma propre expérience. Si vous ne » deviez lire ici que mes sentiments personnels, vous » n'apprendriez que bien peu de chose ; mes exercices de » dévotion sont, hélas ! bien modestes, sinon nuls. » Plus loin, il compare l'aveuglement de l'esprit à la quatrième plaie d'Egypte causée par les grosses mouches, musca gravissima; c'est sans doute un emprunt fait à saint Bernard, dont nous avons déjà vu qu'il était grand admirateur. Saint Bernard, chapitre v. De Conscientia, désigne par les mots pestilentia mascarum ^gypti, l'invasion des mauvaises pensées.

4° Quant à l'élévation hiérarchique de l'auteur de

Vlmitation, le quatrième livre nous apprend quMl était prêtre. Au chapitre m, le disciple dit : « Je ne suis pas tous » les jours bien disposé à célébrer. » Au chapitre v, le Bien- Aimé lui dit : « Considère de qui tu es devenu le ministre par » l'imposition des mains de Tévêque; te voilà devenu » prêtre. » Non-seulement il était prêtre; il était plus encore. Dans le premier livre, il tient un langage plein d'autorité. Au chapitre xix, il dit au religieux : « Si tu ne peux observer un » recueillement continuel, tu le peux au moins de temps en » temps, au moins deux fois par jour, le matin et le soir (i). » Le matin, résous ce que tu feras; le soir, examine ce que tu » as fait. » Au chapitre xxi, il lui dit ; « Tiens les yeux » toujours ouverts sur toi-même, d'abord, et fais des » remontrances plutôt à toi-même qu'à tes plus chers amis. » Au chapitre xxii : « Tu ne dois pas, mon frère, désespérer » d'avancer dans la vie spirituelle. » Au chapitre xxiii, l'autorité de son langage grandit encore, quand il lui dit : « Apprends aujourd'hui à mourir au monde, pour » commencer à vivre avec le Christ. Apprends aujourd'hui » à tout mépriser, afin que la mort t'ouvre un libre passage » vers le Christ. Châtie ton corps par la pénitence, afin » d'avoir alors une confiance assurée. Insensé, tu penses vivre » toujours, et tu n'as pas un seul jour d'assuré . . . Allons, » allons, fais aujourd'hui, très cher frère, tout ce que tu » peux faire ; car tu ne sais pas le jour de ta mort, tu ne » sais pas davantage ce qui t'attend après la mort. » Au chapitre xxv, il dit : « Sois vigilant, sois zélé au service de » Dieu, et dis-toi souvent à toi-même : Pourquoi es-tu venu » ici? Pourquoi as-tu quitté le monde? N'est-ce pas afin de » vivre pour Dieu, afin de vivre de la vie spirituelle? » C'est dans le dernier chapitre du second livre, l'admirable

(i) Le texte vrai doit être : Ad minus bis in die, mane videlicet et vespere. Jean Vos de Huesden, dans son Epistola, recommande aussi le recueillement du matin et celui du soir. De mane cor tuum cum Deo sit occupatum. De vespere rememorare prœteritum diem.

chapitre du Chemin de la Croix, que l'auteur de Vlmitation s'élève à la plus sublime hauteur^ et se transfigure, pour ainsi dire, à nos yeux ; sa voix semble alors descendre du ciel, et son langage nous émeut et nous impose comme celui d'un prophète. Qui donc à Windesheim pouvait ainsi parler aux religieux ? Lequel des frères aurait osé leur faire entendre des enseignements aussi contraires à nos penchants naturels, aussi durs à mettre en pratique? Ce n'était pas trop d'être investi de la dignité de prieur pour sentir qu'on avait le droit et le devoir de leur prescrire un renoncement aussi complet à toutes les joies de ce monde, et de leur dire, par exemple : < Sachez-le et n'en doutez pas, il vous faut » vivre toujours comme des mourants, et plus on meurt à » soi-même, plus on commence à vivre pour Dieu . . .

» Notre mérite et notre avancement dans la vie spirituelle » ne consistent pas à goûter beaucoup de douceurs et de » consolations, mais plutôt à savoir supporter de grandes » douleurs et de grandes tribulations. »

L'auteur de Vlmitation prêche la soumission, l'obéissance, le renoncement, l'abnégation et l'humilité avec trop d'insistance, de zèle et de chaleur, pour n'avoir pas été du petit nombre de ceux qui commandent; en un mot, pour n'avoir pas été le prieur du monastère de Windesheim. Mais s'ensuit-il que ce prieur était précisément Jean Vos de Huesden? Quelques éclaircissements chronologiques vont nous en convaincre. Je les emprunte à Tritheim, autorité considérable en fait de chronologie. Dans son traité De Luminatibus Germaniœ, il dit : « Nos anciens nous » rapportent que leurs anciens ont lu Vlmitation, il y a déjà » bien des années. » On peut ici, sans inconvénient, remplacer l'assertion de Tritheim par celle-ci : « Mon père me dit que » son père avait lu V Imitation, »

C'est vers 1494, à trente-trois ans, que Tritheim pouvait s'exprimer ainsi.

Que le lecteur jette les yeux sur le tableau suivant, et il

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y verra de la Êiçon la plus claire que Vlmiiatiom se lisait \*ens Fan 141 5.

PéricMle de trente-trois ans

Période de trente-trois ans

Période de trente-trois ans

an 1395 * naissance du j^rand-père de Tritheira.

an 14 15 I il lit à ringt ans VIimitatîoH.

an 1438 ! naissance du père de Tritheim.

an 1448 il lit à vingt ans Vlmitatiom.

an 146 1 naissance de Tritheim.

an 148 1 il lit à vingt ans Vlmitatiom.

an 1494 il écrit le De Luminarihus.

J'admets dans ce tableau qu'il y a trois génératious }xir siècle.

Si donc on lisait V Imitation dès 141 5, c*est qu'elle a\*ait ctt5 écrite quelques années auparavant, c'est-à-dire pendant les premières années du x\'* siècle. Ces temps correspondent au priorat de Jean Vos de Huesden, qui fut élu prieur en i^oi» et qui en remplit les fonctions jusqu'au jour de sa mort, le 2 décembre 1424.

Les paroles de Tritheim, d'après lesquelles nous plaçons^ aux premières années du xv® siècle la composition de V Imitation, sont d'une haute importance, parce qu'elles invoquent le témoignage, non d'une seule personne, mais de plusieurs à la fois. « Nos anciens, dit Tritheim, nous » rapportent que leurs anciens lisaient Vlmitation, » Il s'agit ici de vieillards bénédictins rendant témoignage d'un tait intéressant à Tritheim, le plus savant bénédictin de son siècle. Fabricius, dans sa Bihliotheca latina, arrivé au nom de Tritheim, sort de sa froide monotonie habituelle, et semble heureux et fier de proclamer les nombreux services que ce bénédictin a rendus à l'histoire civile et ecclésiastique de l'Allemagne.

Eusèbe Amort, dans sa Dednctio Critica, conjecture, et

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