‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 79 sur 83 · PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

PROLÉGOMÈNES

Ce 13 août 1885.

On ne lit guère V Imitation, sans en admirer, sans en aimer Pauteur, ni surtout sans demander à Thistoire littéraire les renseignements qu'elle peut nous fournir sur son cempte. Par malheur pour notre curiosité, ces renseignements abondent, mais sont tous contradictoires, et nous restons embarrassés et confondus quand les historiens, au lieu d'un seul et même nom, nous présentent une longue liste de près de trente noms différents. Il est vrai que le simple sens commun a éliminé de cette liste le plus grand nombre de ces noms ; mais il y en reste trois sur lesquels on hésite encore, ce sont les noms de Jean Gersen, Jean Gerson, Thomas A Kempis, H suffit d'examiner leurs titres avec une attention soutenue, pour reconnaître que leur valeur est tout à fait nulle.

Commençons par le plus ancien des trois prétendants, Gersen. Le dernier et le plus savant de ses partisans, le docteur Célestin Wolfsgruber, bénédictin allemand, a publié, en 1880, à Augsbourg, un livre très intéressant intitulé :

Giovanni Gersen sein Lehen und sein werk de Imitatione Christi, La première partie est consacrée à la vie de Gersen, mais on n'y lit que des assertions vagues et sans valeur biographique. En voici quelques-unes : « Gersen est né à la » fin du XII* siècle. On montre encore, près du bourg de » Cavaglia, l'endroit où il est né. On trouve encore dans ces » parages des personnes du nom de Gersen, Ghersen ou » Garson. Suivant une tradition locale, il a reçu sa première » éducation dans le cloître de Saint-Etienne. On conjecture » qu'il enseigna, mais on ne sait pas positivement quelle » science. On ne doit pas s'étonner que saint François » d'Assise ait connu Gersen, le saint ayant longtemps » demeuré à Verceil. L'abbé Gersen n'a jamais été canonisé; » seulement, dans un manuscrit, le Codex Parmensis^ il est » expressément nommé saint ...»

Des conjectures, des traditions, des hypothèses ne sauraient jamais constituer une biographie sérieuse. Il faut bien le reconnaître, les bénédictins, Cajétan et Valgrave à leur tête, ont créé de toutes pièces leur fantastique abbé dont le nom même, avec sa demi-douzaine de variantes, n'est que l'écho trompeur du nom de Gerson.

Afin de donner quelque consistance à ce fantôme insaisissable, ils ont fait graver son portrait d'après l'image d'un moine noir qu'ils ont trouvée dessinée dans la lettre majuscule du mot qui^ le premier de V Imitation, Mais Pimage gravée n'a pas suffi à l'enthousiasme croissant des Gersénistes, qui ont fait sculpter, par Martinelli, un médaillon du plus pur marbre de Carrare, offrant en bas-relief le prétendu portrait de l'auteur prétendu de Vlmitation. Ce médaillon fait partie du monument élevé, en 1874, ^^^s une chapelle de l'église paroissiale de Cavaglia^ à l'immortel Jean Gersen, par ses concitoyens.

yOANNI GERSEN

cahalliences populari suo immortali

On est allé encore plus loin cette année (1885); on a élevé dans la cathédrale de Verceil une statue à Gersen, et Parchevêque de Turin l'a proclamé du haut de la chaire l'auteur incontesté et incontestable de V Imitation, N'est-ce pas un double mensonge impardonnable que de dire au public crédule : Voici le portrait gravé, le médaillon, la statue de l'auteur de V Imitation ! quand il est impossible de prouver que V Imitation soit son ouvrage, et que lui-même ait jamais existé ? De la nombreuse famille que lui donnent avec tant de libéralité ses aveugles partisans, il n'est qu'un seul membre avéré et, suivant le mot heureux et vrai de M. Tamizey de Larroque, Jean Gersen est le fils d'une faute d'orthographe.

Jetons maintenant un très rapide coup d'oeil sur les droits de Jean Gerson, le célèbre chancelier de l'Université. Deux de 3es nombreux ouvrages, l'un De Mendicitate Spirituli, l'autre De Parvulis Trahendis ad Ckristum, pouvaient et devaient même nous offrir quelques traits de ressemblance avec V Imitation^ si elle en est la sœur légitime. Dans le premier traité, je lis à plusieurs reprises les mots suivants : dietim employé au lieu de quotidie^ infallanter pour incontestablement, millesies pour mille fois. Je vois aussi les mots oratores pour intercesseurs, venumdavit pour venumdedit, et d'autres encore marqués du même cachet. Dans le second traité, je vois les mots substomachatio, fotrix, sathanizare^ et je compte une douzaine, au moins, de citations empruntées à Socrate, Aristote, Caton, Térence, Cicéron, Virgile, Juvénal, Sénèque, sans compter les Pères de l'Eglise et Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris. Or, aucun de ces mots, aucun de ces noms ne se trouve dans V Imitation^ et quand V Imitation emprunte une pensée, en général elle en désigne simplement l'auteur par le mot quidam. Ce sont là des dissemblances trop marquées pour que l'on puisse reconnaître dans V Imitation la sœur légitime des deux frères qu'on prétend lui donner. Cette douzaine de citations est d'autant plus remarquable que le

traité De Parvulis Truhendis ad Christum n^est pas même, pour retendue, le quart de V Imitation,

Thomas A Kempîs nous retiendra un peu plus longtemps, parce qu41 compte, pour d'assez plausibles raisons, un plus grand nombre de partisans. Ceux-ci font valoir en sa faveur les nombreux néerlandismes de V Imitation et des ouvrages incontestables d'A Kempis. Nous verrons bientôt qu'un autre écrivain, parlant la même langue, remplit mieux que lui toutes les conditions auxquelles doit satisfaire l'auteur que nous cherchons. Ces conditions, un critique distingué et judicieux, M. Tamizey de Larroque, membre correspondant de l'Institut, a démontré avec évidence que Thomas A Kempis ne les a nullement remplies, comme on peut s'en convaincre en lisant son intéressant ouvrage intitulé : * Preuves que » Thomas A Kempis n'a pas composé V Imitation, > A ces preuves, nous en ajouterons quelques-unes; les voici : 1® Le style de V Imitation n'offre jamais d'images triviales, disgracieuses ni surtout dégoûtantes, telles que celles que je vais extraire des ouvrages d'A Kempis. Dans Hospitaîe Pauperum^ il nous dit que le premier homme a succombé dans le paradis, vaincu par une pomme. Dans Enchidirium Monachorum : « Le meilleur mets de Tâme est d'écouter la » parole de Dieu, et de bien la mâcher. » Dans Manuaîe Parvulorum : « L'âme toujours active ressemble à un moulin » que le vent fait mouvoir. » Dans Hortuîus Rosarum : « Beaucoup de belles paroles ne remplissent pas un sac. » Dans Vallis Liîiorum : « Si une seule épine aigûe de la » couronne de Jésus me perçait la tête ou le dos, est-ce que » je rirais ? » Ibidem, dans une prière : * O mon Dieu, tu es » ma musique, ma cithare, mon orgue, mon tambour . . . » Tu es mon casque, ma cuirasse, mon arc et mon épée. » Dans Tria Tabernaculum : « Une tumeur crevée soulage. » Dans Vera Compunctio : € Jette un regard. Dieu de » miséricorde, sur une puce et un chien mort, et redevieng- » moi propice, comme tu le fus pour la bienheureuse

» Marie-Madeleine, qui avait été pécheresse, et qui obtint » si promptement son pardon, en se jetant à tes pieds. » Dans Sermones ad Novitios / « Ce n'est pas un cordon de * » soulier que l'on perd, quand on perd la grâce de Dieu. » Dans un sermon sur TEglise de Jérusalem : « La vraie » perfection est un oiseau rare sur la terre^ et Ton ne voit » partout que des pots cassés. » Dans Sermones ad Novicios : « Si ton chant ne peut pas être aussi beau que celui des » alouettes et des rossignols ( Philomenœ ! ) , chante les » louanges de Dieu sur un ton lugubre, comme les corbeaux » et les grenouilles des marais. Ils chantent comme Dieu et » la nature le leur ont accordé. » Dans le SoHIoquium Anitnœ : « Au jour du jugement, les impies pousseront des » mugissements vers le ciel, eux qui maintenant battent le » tambour et chantent en chœur. » (i)

(i) En comparant le style de \ Imitation à celui du Soliloque de l'âme de Thomas A Kempis, j'ai trouvé dans le Soliloque, tout au commencement, un passage qui en rappelle un autre de Shakespeare.

Voici ces deux passages : anima ! parva tibi videntur quœ in CŒLO

sunt et in T£RRA ? Quem vis sine istis f et ubi invenies eum sine his f

habetue. NOMEN aut LOCUM aut HABriATIONEM ad quœrendum f

The poet's eye, in a fine frenzy rolling,

Doth glance from HEAVEN to earth, from earth to heaven

And, as imagination bodies forth

The forms of tbings unknown, the poet's pen

Tums them to shapes and gives to airy nothing

A LOCAL HABITATION and a NAME.

Les voici tels que je crois devoir les traduire :

« O mon âme ! il n'est donc rien au ciel, rien sur la terre sur quoi puissent se reposer tes regards ? Cependant hors du ciel, hors de la terre qui peuxtu chercher ? Qui peux-tu trouver ? Cet être, quel est son nom, son pays, sa demeure ? »

« Quand un beau délire saisit le poète, son rapide regard s'élance du ciel à la terre, de la terre au ciel. Alors son imagination enfante des êtres inouis qui, sous sa plume, prennent une forme précise, et ces êtres qu'il n'a que rêvés, il leur assigne une patrie, une demeure, un nom. »

Ces vers bien connus du lecteur sont au commencement du cinquième acte de A midsummer-night' s dream.

Cette pièce, composée vers la fin du seizième siècle, est donc postérieure à la mort de Thomas A Kempis (aj de plus de cent ans ; ainsi le Soliloque

(a) Mort en 1471.

Je vais maintenant traduire deux passages dans lesquels l'auteur de V Imitation et Thomas A Kempis se sont proposé de décrire la douceur du service que nous devons à Dieu. Voici celui de Vlmitation^ livre III, chapitre x :

« Est-ce donc un si grand mérite que de vous servir, vous » que doit servir toute créature ? Non, je ne dois pas trouver » grand mérite à vous servir; mais ce. qui doit plutôt me » sembler grand et merveilleux, c'est que vous daigniez me » recevoir comme serviteur, moi si pauvre et si indigne, et » m'admettre au rang de vos serviteurs bien-aimés . . . Que » vous donnerai-je en retour de vos innombrables bienfaits ? » Puissé-je au moins vous servir tous les jours de ma vie ! » Puissé-je un seul jour être votre digne serviteur ! En vérité,

dé Vâmê a pu être traduit en anglais, et la traduction tomber sous les yeux du grand poète (a).

Il est, en effet, difficile de penser que les deux auteurs se soient rencontrés par hasard dans l'emploi de cinq mots dont trois se suivent, chez L'un et chez l'autre, dans une seule et même ligne.

Il est vrai que l'identité de ces cinq mots n'implique pas l'identité de la pensée dans les deux passages ; mais, si l'on étudie les deux textes avec une attention suffisante, on y reconnaîtra cependant que, si Shakespeare n'a pas littéralement traduit le passage du monologue, il lui a cependant emprunté, afin de l'appliquer aux poètes, la pensée même d'Â Kempis au sujet de son âme.

Voici le fond de cette pensée : « O mon âme ! l'objet de ton amour n'est ni au ciel, ni sur la terre ; quel est donc son séjour ? quel est son nom ? »

Shakespeare ne fait que refléter cette même pensée ; il veut nous faire connaître la puissance d'imagination du poète, et nous dit : « L'œil du » poète ne s'arrête ni au ciel, ni sur la terre, et cependant il voit des êtres » dont il assigne le séjour et le nom. »

Dans ces deux cas, l'âme du dévot et celle du poète prennent leur essor, franchissent les limites du monde de la réalité, et vont s'installer dans un séjour qui n'a de nom dans aucune des langues de la terre, car ce lieu n'existe que dans leur seule imagination.

Quelle que soit la cause de cette singulière ressemblance, n'est-il pas extraordinairement intéressant d'entendre tenir le même langage au vieil (b) ascète du monastère du Mont-Sainte-Âgnès et au jeune et sublime poète, acteur du théâtre du Globe ? L'aspiration innée et fatale de l'âme vers le monde de la beauté infinie peut-elle se manifester avec plus d'évidence que dans le langage identiquement extatique de Thomas A Kempis et de William Shakespeare ?

(a) Je n'ai rien trouvé sur cette traduction présumée dans SlMltMj^art and his Times, de Nathan Drake.

(b) A. Kempis dit (chapitre vu du Soliloque) : «. Pourquoi mon séjour sur la terre s'est-il » prolongé jusqu'à ce jour ? H

» vous êtes digne de tous les hommages, de tous les honneurs » et de louanges éternelles. En vérité, vous êtes mon Seigneur, » et moi, votre pauvre serviteur, tenu à vous servir de toutes » mes forces et à ne me lasser jamais de vous louer. Je le » veux, je le désire, mais daignez suppléer à tout ce qui me » manque. C'est un grand honneur, une grande gloire de » vous servir et de tout mépriser à cause de vous ... O » aimable et douce servitude de Dieu, par laquelle Phomme » devient vraiment libre et saint! O servitude sacrée de » Fétat religieux ! par toi Thomme devient Tégal des anges, » aimable à Dieu, terrible aux démons, et respectable à tous » les fidèles. O servitude aimable et toujours désirable, tu » nous procures le bien suprême, tu nous remplis d'une joie » qui ne finit jamais ! »

Voici celui d'A Kempis, méditations sur la Nativité du Christ. L'auteur, en parlant de la Crèche de Bethléem, s'exprime en ces termes qu'il adresse à Jésus : « Je veux rester » ici comme serviteur de mon Seigneur et de ma Dame et » de saint Joseph, ton père nourricier, afin de pourvoir à » leurs besoins. J'allumerai un petit feu que je soufflerai avec » soin ; je préparerai la table et j'apporterai de l'eau; je » nettoierai, j'épousseterai la maisonnette ; je boucherai les » fentes et les crevasses, à cause du vent et de la pluie ; je » joncherai cette crèche noble et royale, j'y étendrai du foin » ou de la paille, car ici il n'est point de précieux tapis ; puis » je cueillerai des roses et des lis ; j'apporterai des fleurs et » des herbes ; j'embellirai ce saint asile qui n'est pas, à mes » yeux, une crèche immonde, mais qui me charme plus qu'un » palais impérial; j'ouvrirai aussi la fenêtre, afin que l'intérieur » brille de la clarté du jour et que les saints anges, s'envolant » du ciel, viennent remplir cette demeure de leurs chants » doux et joyeux ; je garderai la porte avec précaution, pour » empêcher Hérode d'entrer pour perdre l'enfant dont j'ai » pris la garde fidèle, car je me laisserais plutôt tuer que de » l'abandonner à des mains sacrilèges, et s'il fallait fuir par

» ordre d*Hérode, je serai prêt même à passer en Egypte, >

Un peu plus loin, il dit : « Oh ! si j'avais su le jour de votre » départ, je vous aurais accompagnés et j'aurais été le » conducteur du bœuf ou de Pane; j'aurais porté volontiers la » mante de ma Dame ou le bissac de Joseph dans un si long « trajet. »

En parlant du service que l'on doit rendre à Dieu, l'auteur de Vlmitation montre une âme inspirée des plus nobles sentiments qu*il exprime dans un sublime langage, tandis qu'A Kempis débite les paroles du plus humble serviteur et, par ses propos naïfs, semble trop oublier la majesté du Dieu à qui il les adresse.

Deux tableaux d'un style si différent ne sauraient jamais être l'œuvre d'un seul et même artiste.

2^ Je vais maintenant emprunter à la bibliographie un renseignement dont on n'a jamais tiré parti pour la solution du problème qui nous occupe. On a imprimé plusieurs fois, au XV* siècle, un ouvrage ascétique d'un auteur inconnu, dont voici le titre : Aîphabeium divini amoris de elevatione mentis in Deum, L'auteur a eu l'idée bizarre de ranger sui\'ant l'ordre alphabétique les noms propres et les premiers mots de ses paragraphes. Veut-il citer les exemples des saints, il les place ainsi : Ambrosius, Bernardus, Clemens, Dominions. . . Voilà pourquoi il intitule son livre Alphahetum. Presque toutes les éditions attribuaient le livre à Gerson, le chancelier. Celle que donna Albert Kunne de Duderstat, imprimeur de Memmingen, contient un avant-propos que je traduis : « Le présent traité a pour titre : Alphabet de l'amour divin. » C'est, d'après le témoignage d'hommes honorables, l'ouvrage » de l'auteur du très divin traité de Vlmitation du Christ. » Son nom est messire Thomas, prévôt et prélat (i) des » chanoines réguliers de Koczen (sic). Ce divin alphabet » a été écrit avec intention par le doigt de Dieu ; mais

(i) Le président de Grégory fait d*A Kempis le supérieur du couvent de Sainte-Agnès ; il traduit ainsi le mot supprior^ sous-prieur !

» Tadmirable, le séraphique Thomas, pendant tout le temps » de sa vie, inspiré par une insigne humilité, s'est appliqué » sans cesse à le cacher et à le dérober aux regards, et ce n'est » qu'immédiatement après l'heureuse fin de sa vie qu'il » laissa paraître au grand jour ce livre qu'on découvrit sous » le chevet de son lit. »

Au verso du septième feuillet du troisième quaternion, on lit ce colophon :

€ Fin de l'Alphabet de l'amour divin touchant l'élévation » de l'âme à Dieu, ouvrage du vénérable père et messire, » messire Thomas, prévôt des chanoines réguliers de » Kotzen (i) de l'ordre de Saint-Augustin. Achevé d'imprimer » à Memmingen, par Albert Kunne de Duderstat, Fan du » Seigneur 1489. (2) »

L'auteur de VAlphabetum n'était pas Gerson qui s'y trouve mentionné au moins trois fois, de manière à dissiper le doute à ce sujet. L'auteur n'est pas davantage Thomas A Kempis. Pour peu que l'on connaisse le style d'A Kempis, on sera convaincu qu'il n'a pas pu écrire VAlphabetum, Il a composé un petit traité intitulé aussi : De Eîevatione mentis ad inquirendum summum bonum. Il est impossible qu'il ait traité le même sujet de deux manières si complètement différentes. L'auteur de VAlphabetum est un sec scholastique, marchant à pas comptés, symétrisant ses paragraphes, dressant des tableaux de ce qu'il va développer. Par exemple, il commence par donner la longue, la trop longue liste des voies que doit suivre le fidèle pour s'élever jusqu'au bonheur suprême. Ces voies sont au nombre de quinze : voie

inchoative, voie purgative, voie illuminative ;

l'avant-dernière est la voie unitive, la quinzième, la voie exultât ive. La méthode d'A Kempis est toute autre ; il prie,

(i) J'ai en vain cherché quelle était cette localité nommée Kotzen, je n'ai trouvé qu'une mention insuffisante de ce nom dans Hain, 9795; il cite un ouvrage du rabbin Moïse ben Jacob de Kotzen (Kotzensis).

(2) Seemiller, incunables d'Ingolstad.

il crie, il parle à Dieu, à son âme, au verbe, à la trinîté, pousse des O continuels, marche, court au hasard et finit par éjaculer sept fois de suite Ave Domine. . . . Qu'on lise une seule page de chacun des deux ouvrages, et Ton demeure convaincu qu'ils ne sont nullement Foeuvre du même auteur.

Pour quel motif Albert Kunne imprimait-il, non-seulement dans Pavant-propos, mais encore dans le colophon de V Alphahetunij que ce petit livre était l'ouvrage de l'admirable, du séraphique (i ), du vénérable Thomas, prévôt des chanoines réguliers de Kotzen ? Voici notre réponse : Thomas A Kempis, à cause des continuelles redites, de l'incohérence, de la trivialité même de son style ascétique, était devenu l'auteur favori des religieux peu instruits, qui trouvaient en lui un écrivain tout à fait à leur portée. Son nom étant devenu célèbre, Albert Kunne crut pouvoir faire circuler plus facilement VAîphabetum en le lui attribuant. Afin d'exciter plus vivement la curiosité des acheteurs, il invente l'invraisemblable légende de la trouvaille du manuscrit si longtemps caché sous le chevet du lit d'A Kempis. Comment le continuateur anonyme de la chronique du monastère de Sainte-Agnès, confrère de Thomas, en nous donnant la date de sa mort (i" mai 147 1), en nous informant qu'il avait composé différents petits traités pour l'édification des novices, garde- t-il le silence sur l'intéressante découverte d'un manuscrit que son humilité avait si longtemps soustrait aux regards, et que sa mort venait de révéler tout à coup? Pourquoi faire de Thomas le prévôt et le prélat de Kotzen, quand il ne fut jamais élevé qu'à la dignité de sous-prieur, non pas à Kotzen, mais à Sainte- Agnès, près de ZwoU ? L'imprimeur Albert Kunne ne devait pas ignorer, dix-huit ans après la mort d'A Kempis, deux faits si authentiques.

Ce même imprimeur donna, quatre ans après son édition latine de VAîphabetum , une édition en langue allemande du

(i) Pourquoi enlever à saint Bonaventure son titre de séraphique ?

même ouvrage. Il y redit encore, au commencement, que

V Alphabetumt^X. Toeuvrede Pauteur de V Evangélique traité de r Imitation du Christ, et il donne à cet auteur les deux titres de buchschreiher et de buchiichter (sic), c'est-à-dire qu'il le signale comme caliigraphe et comme auteur. La conclusion définitive à tirer de tous ces détails, c'est que la réputation de Thomas A Kempis, chez de trop crédules dévots, était exploitée par des éditeurs qui ne trouvaient pas de meilleur moyen de faire acheter un livre qu'en le publiant sous le nom d'un écrivain depuis longtemps en faveur. Ce qu'ils faisaient pour VAlphabetum, ils l'avaient déjà mis en pratique pour

V Imitation,

La raison pour laquelle A Kempis compte un très grand nombre de partisans, c'est le grand nombre incontestable de néerlandismes de V Imitation. C'est là un cachet d'origine authentique et facilement reconnaissable ; mais il ne s'ensuit pas le moins du monde que Vlmitation soit l'œuvre du chanoine de Sainte-Agnès ; il est plusieurs autres conditions qu'il est loin de remplir. La première de toutes, c'est l'élévation soutenue de la pensée toujours exprimée dans le style à la fois le plus simple et le plus noble. Cette condition, nous venons de le voir, et M. Tamizey de Larroque l'a démontré avant nous, A Kempis ne l'a jamais remplie dans aucun de ses incontestables ouvrages. La célébrité de son nom chez les nombreux dévots ses contemporains, exploitée habilement par des imprimeurs peu scrupuleux, a grandi de siècle en siècle, au grand détriment de son véritable honneur. Il en est et il en sera d'A Kempis comme de ces écrivains dont le public enthousiaste et aveugle se plaît à surfaire la valeur véritable ; l'auréole factice dont on prétend couronner leur front ne tarde pas à pâlir et à s'éteindre, et le public injuste et capricieux en vient même jusqu'à leur reprocher d'avoir usurpé une gloire dont c'est lui-même qui, dans son aveugle admiration, a voulu les affubler.

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