‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 9 sur 83 · Ligua plusieurs fois, au lieu de îingua · texte numérisé non relu

Ligua plusieurs fois, au lieu de îingua

1 13 V. Aut atnat aut odit mulier nil tertiutn dédisse flere feminam

est mendaciuntf au lieu de :

Aut atnaty aut odit mulier; nihil est tertiutn, Didicere flere feniinœ in tnendacium.

L'auteur, ou plutôt Fanagnostes, a mutilé deux sentences différentes de Publius Syrus, puis les Ti soudées ensemble, en dépit de la langue et du sens commun.

Au titre et au colophon, edificaiionem au lieu de editionem,

La plupart de ces fautes sont l'écho fidèle de la prononciation d'un anagnostes allemand du diocèse de Cologne.

La faute de Municium culam mérite un développement : il s'agit de la ville de Peniscola, dernier asile de l'obstiné antipape Benoît XIIL C'est une ville du royaume de Valence ; le lecteur sait la signification des mots agricola, christicola,

(i) Dans cette liste d'erreurs, les chiffres indiquent le feuillet recto, le v signifie verso.

regfticolae,,. Au point de vue étymologique, Péniscola signifie donc adorateur du... phallus. L^anagnostes recula devant Tobscénité de ce nom de ville et balbutia deux mots latins barbares, mais chastes, puisqu^ls ne signifient rien. La pudeur, mal à propos effarouchée, faisait taire Tinnocente géographie, qui donnait franchement à une ville son véritable nom.

Enfin, en parcourant ce Formicarius, on est frappé de la multitude des mots abrégés que présentent certaines colonnes, et du voisinage d'autres colonnes dans lesquelles la plupart des mots sont imprimés en toutes lettres.

De tant de désordres d'espèces différentes, on peut conclure que cette édition n'était guère que l'œuvre d'apprentis en typographie, conclusion favorable à l'opinion que j'ai déjà émise que Guldenschaff était un des disciples de l'école de Weidenbach. (Voir Lettres d*un Bibliographe, 3* série, 's** lettre.)

Hain ne cite que quatre éditions du Formicarius, Celle de Zel, dont j'ai vu quatre exemplaires à la Bibliothèque Nationale, est à deux colonnes de trente-sept lignes et contient cent cinquante feuillets environ. Elle a moins de fautes que celle de Guldenschaff, et j'y ai constaté des lignes qui manquent à cette dernière ; il s'y rencontre d'énormes manques de registre; au feuillet 44, le verso est à longues lignes, au nombre de quarante-cinq, au lieu d'être à deux colonnes de trente-sept lignes. Le caractère de ce verso est beaucoup plus petit que celui du reste du livre.

Un des quatre exemplaires de la Bibliothèque Nationale porte la date, écrite en encre rouge, de 1473. L'édition de Zel est donc antérieure à cette année ; c'est évidemment la première du Formicarius,

Après tous ces détails typographiques, ouvrons ce livre, afin d'y jeter un coup d'œil.

Au commencement de son Formicarius, l'auteur, Jean Nyder, de l'ordre de Saint-Dominique, rappelle qu'un frère du même ordre avait publié, vers le milieu du xiii® siècle, un livre

intitulé Bonum universale de apibus, C^était Thomas le Brabançon, de Cantimpré. Son ouvrage est un recueil d^histoires merveilleuses, dont les héros sont de saints personnages de son siècle et de son pays. Nyder veut imiter cet auteur et, comme lui, il raconte dans cinq livres, chacun de douze chapitres, des faits miraculeux et édifiants. Vade adformicanij o Piger/ Ces mots de Salomon sont, pour ainsi dire, Tépigraphe de son livre.

Malgré sa prétention d'enseigner la morale à des chrétiens, il raconte parfois des légendes dont la traduction est impossible en français. Il a adopté la forme de dialogue ; les interlocuteurs sont Theologus, Nyder lui-même, et Piger, un novice. Au chapitre lo de son dernier volume, Piger dit à Theologus : « Veuillez me parler des incubes, pour dissiper » quelques doutes ? est-ce qu'ils engendrent quelquefois ? les » hommes ou les femmes sont-ils plus souvent leurs victimes ? » y a-t-il des remèdes contre leurs attaques? » Theologus répond à Piger, lui parle des incubes, des succubes, lui raconte leurs exploits. •« Les femmes, dit-il, s'imaginent parfois être » enceintes d'un incube ; le ventre s'enfle énormément : mais » quand elles pensent que le temps d'accoucher est arrivé, » voilà que le ventre se désenfle sans qu'il en sorte rien que ;► beaucoup de vent. »

Voici la fin de ce singulier chapitre lo ; je n'en traduis pas les derniers mots; je les donne dans la langue qui brave l'honnêteté : •« On a pu savoir, grâce au témoignage d'une » certaine sainte matrone, que l'un de ces démons, après s'être » joué d'elle, dans un accouplement fantastique, l'avait » réellement souillée, tantofluxu seminis ut mille homines non » tantum emitterent »

Je finis cette trop longue lettre en vous traduisant un passage du livre V, chapitre viii. L'auteur y parle de Jeanne d'Arc.

Piger. « Y a-t-il de nos jours des hommes de bien qui » soient dupes des sorcières et des magiciennes? Qu'en pensez- » vous? »

Theologus. « Dans ce que je vais vous raconter, je sus- » pends mon jugement. Je vous rapporterai simplement ce » que j'ai appris de la voix publique et delà renommée. Nous » avons aujourd'hui un célèbre professeur de la sainte théo- » logie, frère Henri Kaltyseren, inquisiteur de la perversité » hérétique. L'année dernière, pendant qu'il remplissait dans » la ville de Cologne ses fonctions d'inquisiteur, il apprit, me » dit-il lui-même, qu'il se trouvait aux environs de cette ville » une jeune fille qui ne se montrait jamais qu'habillée en » homme; elle portait des vêtements qui ne conviennent » qu'aux seuls vassaux des seigneurs; elle dansait avec les » hommes et s'associait aux débauches du boire et du manger, » à un point peu digne du sexe féminin, auquel elle recon- » naissait appartenir. Dans ce temps-là, hélas ! comme aujour- » d'hui, deux prétendants se disputaient le siège de Trêves et » causaient ainsi de grands maux. Cette fille se glorifiait de » pouvoir et de vouloir placer l'un des rivaux sur ce siège, » ainsi que cette Jeanne, dont nous allons bientôt parler, » venait de le faire en rétablissant le roi Charles (VII) sur » son trône. Elle allait jusqu'à se faire passer pour cette même » Jeanne et se disait suscitée par Dieu lui-même.

» Or, un beau jour, en compagnie du jeune comte de Wir- » nenburg, son protecteur et son amant, elle entra à Cologne » où elle fit, en présence des nobles, des miracles qu'on attri- » huait à la magie. Enfin l'inquisition, dont j'ai parlé, la fit » chercher et citer devant le magistrat, afin de faire une » enquête sévère. Elle avait, disait-on, déchiré une nappe en » mille morceaux ; puis, tout d'un coup, aux yeux de tous, » elle l'avait rétablie dans son premier état. Elle avait aussi » lancé un vase de cristal contre la muraille, et de ce vase » brisé elle avait en un clin d'œil fait un vase parfait. On » citait d'elle encore plusieurs tours du même genre ; mais la » malheureuse refusa de se soumettre aux commandements » de l'Eglise. Le comte dont j'ai parlé la protégea et l'em- » pécha de tomber entre les mains de Tinquisition ; elle put

» donc, grâce à lui, sortir en secret de Cologne et échapper » aux inquisiteurs, mais non à Texcommunication. Toujours » menacée, elle quitta l'Allemagne et passa en France. Afin » de se soustraire à l'interdit ecclésiastique et au glaive de la » justice, elle épousa un soldat. Plus tard, un prêtre, disons » mieux, un vil corrupteur, séduisit notre sorcière, et ils se » retirèrent ensemble en secret dans la ville de Metz. Là, » devenue la concubine du prêtre, elle fit bien voir au public » quel était l'esprit qui l'inspirait.

» Il parut encore, il n'y a pas dix ans, en France, une autre » jeune fille, celle dont je vous ai parlé; elle s'appelait Jeanne. » Comme elle passait pour prophétesse inspirée, pour thau- » maturge toute-puissante, elle devint bientôt célèbre. Elle » portait toujours un costume d'homme, qu'elle gardait obsti- » nément en dépit de tous les conseils des docteurs. Bien » qu'elle refusât de reprendre le costume de femme, elle n'en » avouait pas moins son véritable sexe, et protestait de sa » virginité. Elle disait : — Ce costume guerrier est le signe » de futures victoires; il contribue avec mes paroles à les » annoncer aux Français. Dieu m'a envoyée au secours de » Charles, le roi légitime; j'ai mission de le rétablir dans son » royaume, dont prétendent le chasser le roi d'Angleterre et » le duc de Bourgogne.

» C'était en effet le temps où ces deux princes s'étaient » alliés afin d'écraser la France de guerres et de massacres. » Aussi la vierge guerrière chevauchait-elle toujours aux côtés » de son roi. Elle prédisait mille succès et prenait part aux » victoires. Tels étaient ses merveilleux exploits, que non » seulement la France, mais encore tous les royaumes chré- » tiens en étaient ravis d'admiration.

» Jeanne en vint enfin à ce degré de présomption, qu'avant » même d'avoir reconquis la France, elle adressa une lettre » menaçante aux Bohémiens, chez qui l'on comptait une » multitude d'hérétiques. Les gens du siècle, les ecclésias- » tiques réguliers et les moines se demandaient si c'était

» Tesprit de Dieu ou l'esprit du démon qui Tinspirait. Les » plus grands savants écrivirent des mémoires en sa faveur ; » leurs opinions sur cette fille étaient non seulement diffé- » rentes, mais même contraires.

» Elle avait rendu au roi Charles d'innombrables services ; » elle l'avait rétabli dans son royaume, quand enfin, il y a peu » d'années, Dieu permit, à ce que l'on croit, qu'elle tombât » entre les mains des Anglais, qui la jetèrent en prison. On » appela, on convoqua une grande multitude de maîtres eti » droit civil et en droit divin, qui l'examinèrent un grand » nombre de jours.

» Maître Nicolas Amici (Lami), licencié en théologie, am- » bassadeur de l'Université de Paris (au concile de Bâle), m'ap- » prit que Jeanne déclara elle-même être en communication » avec un ange de Dieu, ange que les savants jugèrent, d'après » beaucoup de conjectures et de preuves, n'être que l'esprit » malin en personne ; à leur avis, Satan avait ensorcelé » Jeanne; aussi laissèrent-ils la justice du siècle la brûler » comme sorcière sur un bûcher. Le roi d'Angleterre adressa » à notre empereur Sigismond un récit assez circonstancié de » cette affaire.

» Dans le même temps, deux femmes des environs de Paris » se signalèrent, en prétendant que Dieu les envoyait comme » auxiliaires de Jeanne. Maître Nicolas, dont je parle plus » haut, m'a informé de vive voix que, traitées de sorcières et » de magiciennes par l'inquisiteur de France, elles furent » arrêtées et examinées par plusieurs docteurs en théologie, » qui les déclarèrent inspirées de l'esprit malin. L'une d'elles » s'avoua dupe d'un ange de Satan, et à l'instigation des juges » revint à résipiscence et reconnut aussitôt son erreur, ainsi » qu'il fallait. L'autre persista, on la jeta sur le bûcher et on » la brûla vive. »

Lenglet Dufresnoy a donné de ce passage une traduction peu fidèle et incomplète. Il impose au Formicarius le titre faux de Traité de maleficiis.

Si ces échantillons, que je vous traduis fidèlement, vous engagent à parcourir l'in-folio de Jean Nider, où vous rencontrerez bon nombre de récits caractéristiques des mœurs laïques et ecclésiastiques au xv' siècle, je regretterai moins l'ennui qu'a dû vous causer U lecture de cette trop longue lettre.

Votre Ami.

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