A MONSIEUR HERMANN TROSS
Cher Monsieur,
Depuis bientôt dix ans, votre importante maison de librairie avait cessé d^exister, quand les bibliophiles, au commencement de cette année, ont appris avec plaisir votre réinstallation rue des Pyramides.
Quant à moi, qui vous dois déjà l'acquisition de tant de précieux incunables, vous venez encore de m'en procurer un que vous saviez devoir m'intéresser. C'est, en effet, un livre dont je possède déjà plusieurs exemplaires d'éditions différentes. La comparaison de ces exemplaires m'a révélé des faits typographiques intéressants que je crois devoir vous communiquer. Votre précieux empressement à m 'aider de votre science bibliographique mérite bien cette petite manifestation de ma reconnaissance.
Disons d'abord un mot de Tauteur de notre incunable : on lui donna le surnom d'Antonin, c'est-à-dire le petit Antoine, à cause de sa petite taille. Doué d'une mémoire fecile et fidèle, il apprit et sut par cœur, jeune encore, tout l'énorme et lourd décret de Gratien. Il excella donc dans la science du droit canonique. H composa une énorme somme théologique en quatre volumes in-folio, à deux colonnes, puis, de cette immense compilation il tira ce qu'il appelle Summula Confessionis, C'est un véritable manuel à l'usage des confesseurs. Comme Antonin devint archevêque de Florence, vers le milieu du xv® siècle, son manuel acquit une rapide estime et la typographie naissante en multiplia les éditions. Hain en énumère soixante-treize jusqu'à la fin du xv** siècle. Cette lettre vous prouvera sans doute que le nombre en fut encore plus considérable.
L'exemplaire que vous m'avez procuré est un petit inquarto gothique de cent quarante- trois feuillets, le dernier qui manque est blanc. Les cent quarante-quatre feuillets forment dix-huit cahiers chacun de huit feuillets. Les caractères sont ceux bien connus attribués à Ulric Zel. La page a vingt-sept lignes ; les marges sont vierges. Les trois premiers feuillets contiennent la table des quarante-neuf chapitres de l'ouvrage. J'appellerai A cet exemplaire. J'appellerai B celui que je possède et que je veux comparer à A.
A et B, au premier coup d'œil, semblent identiques, car les deux cent quatre-vingt-six pages de l'un et de l'autre commencent et finissent par les mêmes mots, à l'exception de quatre pages seulement. Le titre du Prologus, imprimé dans A et B avec le gros caractère de Zel, vous offre un moyen facile de les distinguer ; dans A l'auteur est appelé Anthonius, dans B Anihoninus,
Si l'on compare les pages chacune à chacune, on y constate de continuelles différences. Voici d'abord une cause nécessaire de ces différences : la ligne dans A a 85 millimètres et 89 dans B. Mais d'autres causes ont amené ces différences : deux
compositeurs ont travaillé aux deux éditions et chacun a empreint son travail de ses propres qualités et de ses i)ropres défauts ; de plus, ces deux compositeurs composaient sous la dictée d*un lecteur, d*un anagnostes. C'est ce mode de composition que je dois vous démontrer.
I. Un anagnostes dictait d'après un manuscrit. En effet, il n'a pas toujours su le déchiffrer, ainsi que le prouvent certaines fautes des compositeurs. En voici quelques-unes, j'en indique la page ; v indique le verso :
oleth au
lieu
de holkot.
nimbertus
himbertus.
luia
liçentia.
; assisinos
assastnos.
: culcinando
cultivando.
adfictum
ad affictum.
inculcinari
incultixfari.
: area
arca.
La ressemblance de c et de t, àt u om v et de n dans les anciens manuscrits expliquent, sans l'excuser, la faute du lecteur, qui ne reconnaît pas un mot aussi familier que cultivare et qui la commet deux fois en quelques pages. Outre ces fautes de l'anagnostes, révélées par les deux compositeurs, il en est que ne trahit qu'un seul des deux. Ainsi le mot Balivi est devenu, dans A, Baliuc, et dans B, Balini, sans doute pour Baliui OM Balivi, p. %\, Paraphernales dans B est devenu parciphernales. A en iàxt prnales, p. 81 v.
Feodum ttfeoda sont devenus dans Kphendum etphenda,
A la page 143, il fallait suavis odor in naribus, odeur suave aux narines. L'anagnostes n'a pas su déchiffrer ces quatre mots d'un sens si clair ; aussi A a-t-il composé au lieu de in naribus invariabilisf et B in varibus!
Il est, de plus, facile de reconnaître à certaines erreurs que
ce lecteur était Allemand. Il avait à dicter le mot immorigeratos; A composa immorieratos, p. 85, ainsi qu'il Tentendait. A la page 25 v il fallait employer le signe § bien connu, signifiant paragraphe. A a employé ce signe. B a composé tout au long par agravo, le mot qu'on lui dictait. A la page 37 v, on dicta le mot physionomia que A composa visonomia. Ce v prononcé comme un y par un Allemand me rappelle un souvenir de Cologne. Je me trouvais en face d'une vénérable église où j'allais entrer, mais dont j'ignorais encore le nom. Je priai un passant de me dire comment elle s'appelait. Sainte Zéphyrine fut sa réponse, telle du moins que je l'entendis. C'est ainsi qu'il prononçait le nom de saint Séverin.
2. Les deux compositeurs composaient sous la même dictée. Voici des fautes communes à l'un et à l'autre :
18 V : quidetn qui quidetn.