‹ Lettres d'un bleuetChapitre 1 sur 26 · Lettres d'un bleuet · texte numérisé non relu

Lettres d'un bleuet

Nous considéroiis comme un boniieur au-dessus de nos mérites, d'avoir à présenter au public la correspondance de! laspirant Henry Canoville, mort au champ d'honneur le 29 août i9i8.

Trois ans ont passé sur T épopée guerrière dont ces lettres nous appoirtent l'écho frémissant. D'aucuns jugeront peut-être qu'il est bien tard pour évoquer le souvenir d'un jeune héros qui, avec tant d'autres, donna son sang à la cause sacrée de la Justice et du Droit. La littérature de guerre n'estelle pas un peu démodée? Sa raison d'être n'était-elle pas surtout de isatisfaire aux exigences, bien compréhensibles, de la piété familiale? Et n'a-t-on pas fini par se lasser d'écouter le récit de ces vieis qui se ressemblent toutes, parce que l'héroïsme est l'un de ces sentiments qui tranchent dans le vif des diffé-

rence« individuelles, et portent les âmes au même diapason de grandeur et de beauté sublimes?

Il y a sans doute une part de vérité dans ces remarques. Cette part de vérité ne nous semble pas contre-balancer le bien moral que Ion est en droit d attendre de oe genre de publications.

Oui, rhéroïsme s'accommode mal des nuances. Il est exclusif. Il parle un langage net et sans réplique. Quels que soient l'âge, la situation, le caractère de ceux qu'il appelle à lui, il n'admet qu'une seule et unique réponse : le sacrifice total, rabnégatiom absolue de soi-même, jusqu'à la mort. Et c'est une sorte de nivelage par en haut, qui en résulte. Les particularismes s'effacent, comme les distinctions politiques se fondirent, jadis, dans l'union sacrée ; comme les voix humaines s'éteignirent dans le grondement formidable des canons sur le champ de bataille.

Et pourtant, si rhéroïsme est susceptible de se ramener à une formule toujours identique, il y a mille manières d'appliquer la formule. Il y a l'héroïsme spontané et il y a l'héroïsme raisonné, mûri par la réflexion. Il y a l'héroïsme qui se rattache à un idéal purement humain, et il y a l'héroïsme qu'inspire un idéal supérieur, religieux, chrétien, surnaturel. Il y a rhéroïsme éclatant ; il y a rhéroïsme obscur, construit par une accumulation de renoncements successifs, douloureux et convergeant tous vers le même

but. Et chacun de ces types comprend, à son tour^ d'innombrables répliques, où, précisément, les différences d'âge, d'éducation, de milieu, do tempéramment, de caractère, exercent leur influence profonde et, en tout cas, incontestable.

Et qui ne voit qu'à tenir compte de ces circonstances spéciales, on rend aux hommes un réel service? Nous sommes solidaires les uns des autres. Nous n'avons pas seulement besoin qu'on nous désigne du doigt le devoir et le chemin qui y conduit. Nous avons besoin d'entraîneurs, exemples vivants, incarnations lumineuses de l'idéal. Et d'instinct nous cherchons, parmi ceux qui nous précédèrent sur la route et allèrent plus loin que nous, le guide qui nous ressemble davantage. Il importe peu que nous soyons ou non appelés à gravir les mêmes sommets. N'est-ce pas le privilège des modèles de se tenir toujours au-dessus de leurs imitateurs.^ De ces modèles, la guerre en fît naître par milliers. Nous méconnaîtrions les desseins de la Providence, si nous négligions d'utiliser un trésor dont la valeur est inestimable. Beaucoup de familles l'ont compris. Plus d'une a reculé longtemps devant la perspective de livrer à la publicité ces souvenirs sacrés, ces pages intimes sur lesquelles tant de larmes ont coulé. Seul, Tespoir de concourir au bien commun a pu les dé-

cider. Qu'elles en soient bénies. La France et l'Eglise n'hésiteront jamais à leur dire merci.

Et plaise à Dieu que, de temps à autre, quelquesunes de ces fleurs du souvenir viennent éclore piarmi les préoccupations absorbantes de l'heure actruelle ! Les mois, les années passent, et déjà la sombre vision semble flotter dans un brumeux lointain. JV'avons-nous point trop oublié nos morts et les souffrances endurées par eux, avant l'immolation suprême? Et n'est -il pas opportun, parfois, de nous entendre rappeler que si, aujourd'hui, malgré les inévitables épreuves des lendemains de la guerre, nous avons la joie de po-rter noblement, devant le monde entier, notre nom de français, c'est à leur sacrifice que nous le devons, avant tout et par-dessus tout. Et pour que ce rapipel soit efficace, il ne suffit point de dire : ils ont souffert ; il faut, avec eux et par eux, revivre les heures frémissantes de la montée an Calvaire ; il faut, brusquement, se i^etrouver dans la mêlée qui trancha le sort de la patrie et du monde.

A cet égard, les lettres d'Henry Canoville sont suggestives. Ce jeune homme de dix-neuf ans, qui, au jour le jour, écrivait ses impressions à des parents bien-aimés, possède une vigueur et une délicatesse de pinceau étonnantes. Point de descriptions

sayammant orchestrées. Point de considérations stratégiques. Moins encore de raisonneiments à perte de Yue sur la philosophie ou sur la théologie de la guerre. Henry CanoYille aime tendrement, passionnément les siens. Son départ pour le front est la première et, hélas ! la dernière séparation d'avec ce foyer où il a passé les années infiniment douces de^ son enfance. Et dans quel monde nouveau, inconnu, terrible est-il brusquement jeté ! Là-bas, à Che.rbourg, à Paris, le père, la mère, les (( sœurettes » voudraient accompagner, pas à pas, l'exilé. Et lui, sachant que la présence est le lien des cœurs, veut donner à tous, en quelque sorte, l'illusion d'être partout, près de lui : à l'échelon monotone, au poste d'observation juché au sommet d'un arbre, dans la cagna pittoresquement aménagée, sur les routes blanches de poussière ou de neige, au fond du ravin où bientôt l'obus anonyme brisera pour jamais l'essor de sa plume alerte et inlassable. Oui, il faut que les absents soient là ! Et qui ne sait que des millions de lettres écrites jadis sur le front, ont été dictées par un désir semblable .^^ L'amour réalise des mer- Abeilles. Dans l'âme d'Henry, il éveilla, il stimula les dons spontanés d'un véritable artiste, et, — ce qui vaut mieux dans le cas échéant — d'un artiste qui s'ignorait. La sincérité, l 'exactitude, la vie de ces tableaux — instantanés rapides, esquisses au trait

toujours net — répondent aux exigences d'une affection immense. Et cette affection nous vaut, à noais qui sommes introduits dans l'intimité familiale, nombre de pages dont la beauté et la vérité ramènent subitement à quatre ans en arrière, quand les bombes et les obus allemands pleuvaient sur Paris, quand la suprême offensive se déclanchait en Cham pagne, quand nos cœurs vibraient d'espoir au pressentiment de la victoire proche. Et ce retour, — nous en attestons d'avance le témoignage de ceux qui auront lu ce livre, — est profondément salutaire.

Il l'est d'autant plus que, au-delà du peintre plein de charme, il y a une âme, et quelle âme ! Qfui était donc Henry Canoville.^ Qu'on nous permette de le dire ici brièvement. Sa destinée fut courte. Elle ne comporta point d'actions d'éclat, au sens que les hommes attachent à ce mot. Ce fut, — et nous savons tooite la portée de ce terme qui n'usurpe en rien celle que l'Eglise lui attribue — ce fut la vie d'un saint. Nous ne sommes pas seul à l'avoir qualifiée de la sorte. (( Je ne vous apprendrai rien en vous disant que votre fils était un saint », écrivait, au lendemain de la mort d'Henry, le supérieur du Collège où il fit ses études secondaires (i). « Je n'ai pas

("^^ M. le chanoine Cresté.

connu saint Louis de Gonzague, ajoute Taumônier militaire qui eut le soin de son âme au cours des derniers mois ; mais il ne put être meilleur, je crois (i) ». Ses amis ne pensent pas autrement : « Soyez fiers dans Yotre douleur, écrit Tan d'eux aux parents du jeune homme, car c'est du sang des saints tels qu'Henry que sera faite la rédemiption de la France (2) ». (( Oui, conclut un second, la sainteté ! Pourquoi craindre d'unir ce mot à son souvenir? Pour être saint ne suffît-il pas d'accomplir ayec beaucoup d'amour la simple tâche quotidienne? (4) )> Et tous ceux qui s'expriment ainsi ne sont pas des profanes ; prêtres ou religieux, ils sont bons juges.

Et pourtant, on yient de nous le dire, Henry n'eut pas l 'occasion de s'affirmer au dehoirs par telle ou telle de ces actions éclatanteis qui forcent l'admiration et classent un homme, d'emblée, dans la catégorie des héros : « Il s'absorba dans le devoir obscur du travail quotidien avec la conscience d'accomplir qiielque chose de très grand ». Magnifique formule, dont nous n'aurons qu'à contrôler la rigoureuse exactitude.

Henry -Jean-Eugène Canoville était né à Nogentsur-Mame (Seine), le 2 octobre i898. H entra au

(1) Le P. de Condé, aujourd'hui maître des novices cliez les Pères do Slon.

<2) Louis Ozanne, Lazariste.

(3) J.-M. Le Blond, S. J.

Collège Saint-Paul de Cherbourg le lA octobre i9o7, fit sa première Communion le 29 juin i9o9, reçut la confirmation le même jour. Le 12 juillet i9i6, il achevait ses études en conquérant le grade de bachelier en philosophie. Ces dates résument rexisteince heureuse et sans histoire de tous les écoliers.

Mais il y a ici, quelque chose de spécial, et ce quelque chos-e dessine déjà les traits d'un caractère solidement trempé. Et c'est d'abord une a ardeur religieuse » qui n'était point le fruit éphémère d'impulsions intermittentes, mais d'un attachement inébranlable aux sources vives de la piété chrétienne : (( Nos habitués des messes matinales se rappelleront longtemps la physionomie angélique de ce jeune homme qui, si pieusement, communiait chaque matin entouré de tous les siens, et prolongeait ses actions de grâces dans le plus profond recueillement (i) ». Or lorsqu'on a établi sa vie sur une base aussi surnaturelle que celle-là, il n'est pas possible que les grandes lignes du caractère n'acquièrent pas une consistance qui les désignent à l'attention de tous. Même ceux qui n'eurent pas le bonheur d'être introduits dans son intimité, furent toujours frappés par rinilexible énergie de sa volonté. Doué d'une

(1) La vie paroissiale (chanoine Laisney, curé de Saint-Clément de Cherbourg).

intelligence riche et très personnelle, Henry était, plus encore, un travailleur hors ligne. Ses succès scolaires €n font foi. Et ce travailleur n'admettait pas les infractions au règlement : (( Quand il avait dit non, la classe, aux mauvais jours, pouvait bien s'atteler tout entière pour l'entraîner à quelque dé sordre : c'était peine perdue ; si bien qu'à la fin on n'essayait plus )). Et voilà déjà, saisi sur le vif, ce sentiment du devoir qui fera la beauté grandissante d3 sa courte carrière. Sentiment poussé jusqu'au scrupule, parce que du jour où la volonté admet, si l'on peut dire, les zones neutres, elle risque de glisser sur la pente des concessions inquiétantes : (( Bien souvent, je l'avoue — écrit l'un de ses amis, — en revenant du collège, j'insistais, je suppliais pour qu'il consentît à un petit, tout petit détour, quelques pas de plus qui nous auraient permis de causer plus longtemps. Mais, lui, était inflexible et bien vite me répondait avec un bon sourire : (( Tu (( sais bien que c'est impossible ».

Après quoi l'on imaginera peut-être que ses camarades, rebutés par une semblable intransigeance, le tenaient à l'écart. Nulleiment. Au collège, Henry conquit très vite une popularité remarquable : « Réputation de solide piété, de discipline, estime admira tive pour l'élève qui réussit, mais aussi un je ne sais quoi, attirant, qui forçait la sympathie respectueuse.

On aimait à k voir v^nir à soi, la main tendue avec un sourire très simple de bon camarade, mais où la vieille courtoisie française mettait toujours une nuance délicieuise de respect. C'était répugnance pour le genre (( potache », vulgaire et tutoyeur. Mais c'était, bien plus, et tous le sentaient confusément, la transparencei d'une âme affinée, délicate et très pure. Car cette courtoisie-là ne s'apprend tout à fait qu'auprès de Jésus... C'est la fleur non équivoque d'une chasteté d'ange )).

Nous n'ajouterions rien à cette fine analyse, si son auteur n'avait lui-même, et avec le même bonheur d'expression, dégagé les tendances maîtreisses de cette âme qu'il connût et qu'il aima si bien : mille petits faits (( décèlent, dit -il, une volonté très forte, un attachement invincible au devoir au fond de cette nature très tendre et très délicate ». Et voici la remarque d'un psychologue pénétrant : (( Etre maître de son cœur, le maintenir dans l'ordre, allier ces deux forces qui si souvent se nuisent : le sentiment et le devoir, c'est chose bien difficile, quand on déborde d'affection ». Pietenons ce trait. Nous le retrouverons un peu plus tard. Notons encore que l'estime dont Henry Canoville jouissait auprès de ses maîtres et de ses compagnons d'études lui valut d'être nommé, à l'unanimité, président de la Conférence de Saint Vincent de Paul, le jour même où il décida

d'y entrer, et Yice-président du Cercle Saint-Jean. C'en est assez, semble-t-il, pour montrer que notre jeune ami, sans sortir de la yie commune, tranchait sur le commun. Et nous ne sommes pas étonnés de recueillir sous la plume d'un ancien supérieur du Collège Saint-Paul (i), cette confidence précieuse entre toutes : « Vous savez — il s'adresse aux parents d'Henry — vous savez quelle affection j'avais depuis longtemps pour votre excellent enfant ; je puis dire qu'à cette affection s'unissait une estime que l'on accorde rarement, à un pareil degré, aux jeunes gens qui n'ont pas fait leurs preuves ».

Et cependant nous ne sommes qu'au seuil de cette âme d'élite, qui nous réserve d'autres surprises. Parfois, les jeuneis écoliers songent à l'avenir. Que ferat-on plus tard.^ Quelle carrière choisira -t-on ? Mais le plus souvent cette question reste vague, et la réponse flotte comme un nuage lointain et qui se dore des multiples couleurs que l 'imagination veut bien lui donner. A treize ans, Henry Canoville savait ce qu'il ferait. K voulait être entièrement à Dieu et aux âmes. H serait donc prêtre.^ Oui, mais plus encore. Religieux? oui, et il le serait dans le renoncement total, absolu, a soi-même et au monde. Mais la vie religieuse se réalise de plusieurs manières, et

(1) M. le chanoine P.-M. Périer.

Ton ne peut, semble-t-il, attendre d'un enfant qu'il ait fixé son choix définitif entre toutes les façons de consommer le sacrifice sans retour. Henry était fixé. A treize ans, il s'était fait affilier, avec tous les siens, au Tiers-Ordre de Saint-Dominique. A treize ans Henry savait que, si Dieu le voulait, il revêtirait la blanche tunique des Frères-Prêcheurs. Et quand nous parlons de (( sacrifice » nous nous trompons : (( Ce n'était pas pour lui, apparemment, un sacrifice mais une joie de renoncer à la ^de du monde pour se consacrer à l'apostolat et à la pratique de la perfection monastique )).

Vocation bien précoce. Soit... Mais tel que nous connaissons Henry, nous pouvons être assurés que cette vocation n'était pas le rêve incertain d'une âme romantique, .mais qu'elle procédait de cette même force de décision qui n'admettait pas les compromis, les transactions avec le devoir.

Aussi bien, la netteté d'un pareil dessein doit-elle, nécessairement, se traduire en actes. Quiconque aspire à être, dans l'avenir, « un sacrifié n'ayant plus que Jésus pour tout bien )), doit, dans le présent, éprouver le désir de s'entraîner à la vie sacrifiée qu'un jour il mènera. Cette confrontation du désir avec la réalité ne manque pas ici. La piété, la régularité exemplaires d'Henry fournissent déjà une indication précieuse. Il y a plus. Embrasser la vie monastique,

c'est se vouer à raustérité, à la pénitence. Notre jeune ami lavait compris. Pour être le digne enfant de saint Dominique et du P. Lacordaire, il fut austère et pénitent. Il le fut sans doute par volonté. Il le fut aussi, — le croira-t-on — ; par besoin, par élan, par prédilectioaa. a L'immolation est la moitié généreuse de l'amour, avait dit le restaurateur de Tordre des Prêcheurs en France : nul ne sait aimer s'il ne sait s'immoler ». Henry n'avait pas encore, sans aucun doute, entendu cette parole que déjà il la mettait en pratique. Tout petit, l'hiver, il promenait ses pieds dans les zones froides de sa couchette : (( Les pauvres ont bien plus froid encore », murmurait-il en grelottant. Plus tard, il mélangeait, maintes fois, prétextant qu'il les préférait accommodés de la sorte, des aliments disparates, salés et sucrés. Le prétexte était moins valable lorsque, parfois, dans son verre, cidre, vin, café formaient d'affreuses mixtures. Mais alors l'enfant procédait si rapidement qu'on arrivait trop tard pour empêcher l'opération. Un jour — il avait quatorze ans — son père entrant à l 'improviste dans la chambre où Henry étudiait, trouve celuici debout et les yeux pleins de larmes, a Pourquoi pleures-tu .^^ )> — (( Ce n'est rien. )) Le père insiste. a Eh bien, voilà ! Je n'étais pas content de moi, je ne travaillais pas avec assez d'attention. Alors, j'ai pris ma règle et je me suis corrigé ». En disant ces

XYIII

mots, Henry soulève sa manche : son avant-bras^ gauche était marbré de coups. (( Cela me faisait tant de mal que j'en pleurais ! » Naturellement il fut enjoint à Tenfant de ne plus recourir à ce genre de punition.

Voilà comment Henry prenait au sérieux sa vocation dominicaine. Et ce (( sérieux » ne rempêchait nullement d'être affable, gai, enjoué, au contraire, n possédait, dit-on, un réel talent d'imitation. Il excellait à reproduire la voix de ses camarades, voire même de ses maîtres, et mimait, avec beaucoup d'esprit, des scènes désopilantes. Certes ce n'est point là un signe indispensable de la sainteté ! Du moins cela prouve qu'on peut vivre saintement, pratiquer la mortifiction et ne rien perdre de sa bonne humeur. Et puis la joie, elle aussi, n'est-elle pas matière à vertu .^^ Henry, qui savait si bien croquer les allures d'autrui aurait pu pousser le portrait jusqu'à li charge et a achever )> ses modèles par l'une de ces paroles mordantes qui blessent la charité. Jamais il ne tomba dans ce travers. Jamais on ne l'entendit prononcer une parole méchante contre qui que ce soit. Son cœur était à la fois trop affectueux, trop surnaturel et trop humble pour s'octroyer le plaisir cruel de griffer la réputation d'autrui.

Piété dont l 'Eucharistie était le centre radieux ; volonté « de fer » que dirigeait un attachement fa-

Touche au devoir ; tendressei qui, au sein de la famille ou dans les relations d'amitié s'exprimait avec une délicatesse (( presque féiminine )) ; ardeur de sacrifice qui ne voyait d'issue que dans le don total de soi-même sous la sainte livrée d'un ordre pénitent et apostolique : tels étaient, à dix-sept ans, les traits caractéristiques de ce jeune homme que l'on nous dépeint avec (( sa fine silhouette, ses yeux bleus très limpides, un peu rêveurs souvent, et qui semblaient poursuivre dan» l'espace quelque idéal entrevu de beauté ou de vertu » ; avec, encore, son (( gentil sourire » que même la foudroyante vision de la mort no réussirait pas à éteindre sur les lèvres pâlies ei closes pour jamais.

Et c'est le même caractère que nous allons retrouver sous l'uniforme du soldat, humble et obscur acteur de la gigantesque itragédie guerrière.

Le 12 juillet i9i6, Henry terminait donc ses études secondaires. Sa décision était irrévocableiment arrêtée. A bref délai, il irait frapper à la porte de notre couvent du Saulchoir, en Belgique. La retraite, le «ilence, la pauvre cellule d'un moine qui, longuement, se prépare à conquérir les âmes par le ministère de la parole : c'était bien là « l'idéal de beauté.

de Yertu » auquel il souriait avec joie, avec amour, de tout son cœur.

La Providence avait d'autres desseins. Le 2 août i9i4, la guerre avait éclaté. Elle se prolongeait audelà de toute prévision. Adieu, au moins pour Tinstant, la réalisation du projet si doucement caressé. Le noviciat est là-bas, de Tautre côté du front, et la blanche couvée s'est envolée, chacun rejoignant le poste où le devoir patriotique l'appelait. Le coup dut être rude. Henry ne savait pas alors que, de son désir d'immoilation, le Divin Maître n'avait retenu que le fond et ressence. Une âme, totalement oublieuse de soi, s'offrait à Lui a pour le salut de plusieurs ». Cette victime, qui, d'elle-même, s'était désignée d'avance au sacrifice. Il la désigna, à son tour^ pour une cause plus immédiate, plus impérieuse encore : le salut de la France. Religieux, le jeune homme le serait d'intention et de fait, puisque, d'ores et déjà, il avait tout quitté. Mais Celui à qui il voulait appartenir corps et âme, ne lui laisserait même pas la faculté de choisir son Calvaire. Et de cet accord de deux volontés : l'une, humaine, qui ne voudra rien se réserver; l'autre, divine qui entendra ne rien abdiquer de ses droits souverains, résultera l'une des oblations les plus pures, les plus magnifiques qu'une âme chrétienne ait jamais consentie.

Pendant quelques mois, Henry s'ingénia à se ren-

dre utile autour de lui. Le Collège Saint-Paul manque de professeurs : il s'offre à les remplacer. Il est catéchiste, il est conférencier... Mais ces tâches ne suffisent pas à son zèle. D'instinct, il cherche le point où se déploie le maximum du dévouement. Eien n'est plus facile à trouver d'ailleurs. On se dévoue là où l'on se bat, où le sang coule. On se dévoue de tout son être sous l'uniforme bleu horizon. L'idéal, en ces temps héroïques, s'incarne dans le soldat. Et voilà comment, le i®"" décembre i9i6, Henry Canoville, au lieu de heurter l'huis d'un monastère, s'en fut au bureau de recrutement de Cherbourg, pour contracter un engageaient de quatre années. Le lendemain, il était incorporé au iio® régiment d'artillerie lourde. Neuf mois plus tard, il passait au 9® groupe (2 août lOi?), et le 4 août, jour de la fête du patriarche Dominique, il arrivait sur le front de l'Aisne. Et c'est à partir de cette date que commence la corTerspondance dont nous donnons ici de très larges extraits.

A. elle seule elle rend témoignage à l'unité et la continuité de ce caractère dont nous avons tracé l'esquisse. Toutefois — et il ne sera pas inutile d'insister là-dessus — elles ne disent que d'une manière très insuffisante les difficultés, les épreuves, les souffrances physiques, morales au milieu desquelles Henry eut à maintenir et à exercer les vertus enracinées

dans son âme au cours des années de collège. A part quelques aveux, et combien atténués, pour éyiter (( aux aimés » un surcroît d'inquiétude, notre petit soldat jamais ne se plaint, n'a presque jamais Tair de so'uffrir. A rentendre, le front est, sinon un paradis de délices, du moins un séjour très supportable, d'où, par surcroît, le danger est à peu près banni. Les (( boches » semblent simplement occuper le fond du tableau et, le moins possible, on les fait paraître à ravant-scène. Ces précautions ne nuisent pas à l'exactitude des tableaux, des descriptions tracées, de main de maître, par notre peintre -poète. On a vite fait de s'apercevoir que, là où est Henry, tout va bien : sécurité, confortable. Mais lorsqu'Henry n'est pas là, alors le champ de bataille reprend sa physionotmie hargneuse et terrible... Douce ingéniosité de l'amour filial et fraternel ! Elle ne peut nous donner le change, car nous apprenons, par d'autres sources, que l'humble canonnier n'eut point, partout et toujours, la sécurité et le bien-être. Et nous pouvons, en tout cas, être assurés d'une chose : s'il lui arrive au cours de ses lettres quotidiennes, de laisser échapper une plainte, cette plainte est l'écho d'une souffrance réelle et très dure.

Qu'il nous soit donc permis d'ajouter quelques détails à ceux qu'on trouvera dans ce livre et à réparer

sur d autres points le silence de notre' jeune correspondant.

A! la caserne, il avait eu déjà à subir bien des froisseinients. Mais il trouvait, dans la proche affection des siens, une compensation très douce, très fortifiante. Il en fut tout autrement au front. (( Loin des siens, jette au .milieu des laideiurs et des brutalités du monde », il ne devait plus guère conripter que sur lui-même pour affronter répreuve et s'aguerrir à son contact. Et l'épreuve ne lui fut pas ménagée.

Le régiment d'Henry appartenait à la (( Réserve Générale de l'Armée ». Chaque fois qu'une division eu ligne avait besoin de renforts d'artillerie pour exécuter un coup de sonde, la (( Réserve » recevait l'ordre de donner. Et elle donnait, et c'est ainsi que, e.n l'espace de quelques seimaines, la i5® batterie arpeiuta une ligne parallèle au front depuis Château- Thierry jusqu'à Sainte-Ménehould. Et bien qu'Henry fasse à peine allusion à ces coups de main répétés, on sait que les engagements furent sérieux : on fut soumis (( à des bombardeiments de gros calibre très violents » et l'on enregistra a des pertes assez lourdes ».

Cet inconvénient, auquel il n'est pas fait allusion dans les lettres, n'a rien pour nous surpTendre. H en

est d'autres, plus spéciaux, sur lesquels Henry garde également un silence discret.

Il avait été envoyé au front pour s'instruire en vue d-3 Fontainebleau, et s'accoutumer à tons les emplois : conducteur, se^rvant, pointeur, téléphoniste, agent de liaison, brigadier de tir, etc.. Il partageait ce sort avec l'un de ses compagnons de Saint-Paul, Charles L... Les deux amis étaient donc quasi hors cadre et susceptibles d'être employés à n'importe quelle besogne. La situation était, pour eux, pénible et ennuyeuse. Ils n'avaient rien en propre et se trouvaient à la merci de la première mauvaise volonté.

Un soir, un homme fut empêché de monter avec

le ravitaillement. Henry faisait alors fonction de

conducteur : on le désigna pour remplacer l'homnie

nrianquant. Les chevaux harnachés n'attendaient plus

que la bride. Impossible de mettre la main sur cette

malheurense bride. Le temps presse. Le convoi va

partir. (( Allons ! Canoville, dépêchons-nous », crie

le sous-officier. A la cloison d'une écurie, une bride

est suspendue, Henry l'avise, s'en empare et l'adapte

au cou du cheval. Soudain, le propriétaire de l'objet

surgit : une espèce de sauvage, terreur de la batterie,

tant des gradés que des camarades et titulaire de

plusieurs condamnations au conseil de guerre. D'un

l>ond, la brute est sur notre jeune soldat. Il arrache

la bride et d'un terrible coup de poing lancé el pleine figure, il envoie rouler Henry à cinq pas. Celui-ci se relève, sans prononcer une parole. Mais autour de lui, un cri d'indignation s'élève. Un bon vieux court à sa (c guitoun », rapporte sa propre bride, raccommode au cheval, accompagne ropération de quelques apostrophes peu aimables à Tadresse de Tagresseur, puis se retournant vers son ami : (( Quand tu auras désormais besoin de quelque chose, mon p'tiot, sache que le père Babut est là. Maintenant, fais ton ravitaillement et ne t'en fais pas, si jamais il te retouche , il aura à faire à moi ». Aussi longtemps qu'Henry resta à la batterie, le père Babut lui fut dévoué et lui épargna bien des petites souffrances. Et maintenant, ouvrez les lettres. Certes, il y est question du père Babut qui, geintiment partage son pain avec le petit bleuet, et demande en échange, un (( paquet de tabac à priser ». De la scène de brutalité qui donna lieu à leur camaraderie touchante, pas un mot. Encore une fois, il ne faut pas inquiéter (( les aimés » ; eit pour ne pas les inquiéter on présentera, comme un bobo à peu près insignifiant de formidables poussées d'engelures aux pieds, et l'on ne dira pas qu'un matin, après avoir couru des heures à la recherche de la sainte Communion, on a fini par tomber sans connaissance au pied de

l'autel!

Mais, Dieu merci, ces faits ont eu des témoins. Et ces témoins s'accordent à affirmer qu'Henry Cano ville, pour doiminer ces circonstances où la volonté divine l'avait placé, eut à déployer une énergie peu commune, une énergie de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants. Aussi bien les âme« trempées comme la sienne, bien loin de se laisser battre au rude contact de la douleur, s'affinent, grâce à elle, se développent, et marchent à pas de géant dans la voie de la perfection. Entre le l\ août i9i7, date de son arrivée au front et le 29 août i9i8, date de sa mort, on suit, jusque sur ses traits physiques la transformation rapide qui s'accomplit dans son âme. Que l'on compare l'image du collégien et celle de l 'aspirant, et l'on se rendra compte, déjà, du progrès réalisé en si peu de mois. L'aspirant, fièrement cambré dans son dolman, à la physionomie mâle et décidée, au regard qui reflète la flamme ardente d'un cœur épris d'idéal, est-il bien le même homme que l'adolescent au doux visage et qui semble se pencher sur le bord d'un nid bien chaud d'affections très tendres .^.. Oui, sans doute c'est le même homme, mais un homme qui a passé par le creuset douloureux d'où l'on ne peut sortir que vaincu à jamais par la vie, ou définitivement armé pour les combats victorieux et les luttes suprêmes. « Je le revis, écrit un de ses amis, quelques mois avant sa

mort : les mêimes yeux clairs et doux, la même voix où vibrait peut-être une note plus délicate, car les meurtrissures du cœur sont de bonnes formatrices. . Je me souviendrai toujours de son accent lorsqu'à notre dernière entrevue il me jeta son ultime adieu • « Tachons d'être des victimes, souffrir, encore « souffrir, il n'y a que cela qui vaut ».

En attendant que le ciel répondit à C€ cri héroïque, la douleur intensifia dans l'âme d'Henry le triple amour qui, on l'a dit encoTe, se nouait en gerbe exquise dans l'unique amour de Dieu : l'amour des siens, l'amour de « son » Ordre, et l'amour du devoir.

Du premier et du second de ces amours, les lettres parleront assez éloquemment pour qu'il soit besoin d'y insister da/ns cette brève notice biographique. Il y a, du reste, des confidences que l'on dénature en les voulant résumer. Il faut les recueillir, telles qu'elles sont, coimme l'on recueille les gouttes d'un parfum infiniment précieux. Heureuse la famille, selon le sang, qui eut le bonheur d'être entourée d'une tendreisse semblable ! Heureuse aussi la famille spirituelle à qui fut voué un tel culte de respect et de fidélité ! N'était-ce pas spéciakiment pour elle que notre Henry, non content d'accepter les épreuves inévitables, voulait s'imposer, par surcroat, des pénitences d ' élection. î^ Lui qui, à quatorze ans se (( cor-

rigeait )) à coups de règle sur le bras, avait trouvé tout simple d'emporter, dans sa musette de soldat, une corde terminée par un gros nœud serré.,. La discipline monastique au front ! Les coups meurtrissant la chair après les rudes, journées de labeur épuisant ! En vain lui conseilla-t-on de renoncer à ce genre de mortification, un peu insolite chez un (( poilu », ce (( poilu )) s'attribuât-il, à bon droit d'ailleurs, le titre de novice dominicain. Henry ne put se résoudre à se séparer de son instrument de torture. Il voulut bien promettre, néanmoins, de n'en user qu' « exceptionnellement ». Mais où unissait la règle et où commençait 1' a exception ))? Cela, on ne le saura qu'au ciel !

Quand à son amour du devoir, un article sur lequel on le trouve à peu près aussi discret que sur ses souffrances intimes, il était devenu quasi légendaire parmi ceux qui vécurent dans la compagnie d'Henry. (( C'est un consciencieux, il sait toujours faire son devoir, en se l'exagérant peut-être ». — (( Chez mon ami Henry, je n'ai remarqué qu'un seul défaut, l'amour exagéré de son devoir, si tant est que l'on puisse appeler cela un défaut. Quand il avait décidé quelque chose, il était inflexible. Pour le faire revenir sur sa décision, on devait lui prouver que son devoir était précisément le contraire de sa résolution. Alors sans manifester aucun entêtement, il se rendait volontiers»

— « J'admire ce règlement de vie suivi de très près malgré les suprises de la vie de guerre au front. )> Voilà une suite de témoignages, émanés de différentes autorités, et qui toutes, s'expriment dans le même sens. Et ne reconnaissons-nous point là Técolier qui jadis, refusait de prolonger une promenade parce que (( cela n'était pas possible ». Seulement, à deux pas des lignes allemandes, la régularité d'un écolier devient une espèce d'héroïsme. Le mot a été prononcé à l'occasion d'un petit fait qui en dit long, et que nous nous reprocherions de ne point citer : (( Henry avait résolu de ne jamais rien prendre entre sesrepas(i). C'est un /léroîsmedont peu sont capables au front, puisque tout vous invite à manger: d'abord 1 oisiveté forcée... et les camaradeis qui passent ainsi ^e temps et parfois vous convient à partager leur cassecroûte... Un jour d'octobre, de grand matin, Henry était parti à l 'observatoire du Bois des Butte®. Le temps était détestable : pluie et vent à discrétion. Il devait revenir vers quatre heures de l'après-midi. Charles et moi lui avions préparé pour son retour du linge chaud, un grog et des aliments plus substantiels que son repas froid emporté en ligne. A cause du temps peu propice à robservation il revint de meilleure heure. H n'accepta que le linge et les habits

(1) Jamais non pliis U ne voulut fumer même la moindre cigarette, pas plus au front qu'ailleurs.

jusqu'au moment où, à bout d'arguments, j'invoquai l'autorité de son père et son devoir de sauvegarder sa santé. Je crois me souvenir que, même alors, il n'accepta que le grog ».

A Fontainebleau, même intransigeance. Mais une observation, jetée comme en passant, nous dit le secret profond de cette régularité extraordinaire qui, à des regards moins pénétrants, aurait pu paraître excessive, méticuleuse : a Nous étions littéralement obligés de rarraclier de l'étude pour le faire venir à nos petites réunions du mercredi. Je n'ai pu que rarement le décider à sortir le soir pour se délasser. Par ailleurs il était le premier rendu le matin h l'hôtel voisin de l'Ecole où quelques prêtres élèves aspirants disaient la messe. Les galons étaient pour lui un moyen d'arriver aux âmes ; il travaillait en conséquence ».

Ainsi le cercle se ferme, et tout nous ramène au point de départ, à la source vive où s'abreuvait cette âme singulièrement virile : les âmes et par-delà les âmes. Dieu, anotif suprême de la charité surnaturelle. Aussi ne sommes-nous pas surpris de trouver sous la plume de son dernier directeur de conscience, ces lignes lumineuses et qui expliquent tant de choses à<! la vie d'Henry : « Il appartenait à Dieu avant tout. L'amour de sa famille si chrétienne le ramenait encore à Dieu, Il voulait se donner à l'ordre de Saint-

Dominique pour aimer Dieu davantage. La France, lu France du front, les soldats de la cagna, puis les jeunes officiers qui furent ses frères de la fin de Va guerre, tous, il ne les aima qu'avec le souci constant de les amener un peu plus près du bon Dieu )).

Il n'a rien été écrit de plus vrai, croyons-noius, sur l'aspirant He;nry Canoville, celui que les officiers de sa batterie appelaient, dans leur langage de bonne camaraderie, (( un très chic type )).

Dieu entrevu et déjà aimé, de toutes les forces de rêtre, sur les bancs du collège Saint-Paul ; Dieu cherché à travers l'idéal du renoncement religieux, et dans les âmes créées à son image ; Dieu, servi, dans Id souffrance, sur les champs de bataille : voilà l'existence de notre jeune ami. Et c'est pourquoi, avec les compagnons et les témoins de sa trop courte existence, nous n'hésitons pas à souscrire au juge-ment porté sur lui : Henry Canoville fut de la race des saints.

Il ne restait plus qu'un dernier épisode, une étape suprême à parcourir pour achever ce pèlerinage, en ligne droite, vers la Beauté infinie : Dieu trouvé dans la mort généreusement acceptée et accueillie le sourira aux lèvres...

Car la mort ne fut pas pour lui une surprise, le coup brutal que l'on redoute et auquel on ne s'attendait pas. Que l'om relise, l'une après l'autre, les

lettres du dernier mois, de ce mois d'août i9i8, qu'il terminerait au ciel. On dirait que, peu à peu, Tâme saisie par le pressentiment du dénouement fatal, se concentre, se recueille, s élève, s'épure de plus en plus. Un calme immense ; ime sécurité sans égale ^ une possessiom miraculeuse de soi-même, alors que caissons et attelages d'artillerie roulaient dans les tourbillons de poussière aveuglante, comme is'ils avaient hâte de conduire l'Hostie à l'autel du sacrifice suprême. Et puis, le i5 août, l'âme, incapable de se contenir, laissé échapper pour les (( aimés )) un cri sublime : (( Je m'offre au Christ pour vous avec toute mon âme et tout mon corps... Je demande à la Vierge de vous remercier de toutes vos bontés à mon égard, de vous bénir, et de vous envoyer Lumière, Paix, Joie )). — Consummatum est. L'âme a vraiment brisé ses entraves, et la voilà qui s'enfonce seule, mais heureuse, dans l'inconnu où elle devine que Dieu l'attend. Oui, seule, car, dans la course éperdue à la mort, les lettres de l'arrière n'arrivent plus. Le Christ a accepté la victime. Il veut qu'elle gravisse son Calvaire sans appui humain, sans la consolation quotidienne des lettres des (( aimés »...

Et enfin, voici la colline, voici le ravin où le formidablement déchaînement des canons meurtriers chantera rapothéose de celui qui s'est tout donné u corps et âme ))...

XXXUI

Commeiiit mourut-il? Aucun récit ne remplacerait celui du témoin oculaire, récit fidèle dans sa simplicité magnifique. Le Yoici :

Epagny, 23 septembre 1918.

Mon cher Docteur,

Je rentre de permissiion. Là, à quelques mètres de Tendroit où est tombé Henry, je m'installe comme je peux, car tout est atrocement ruiné, pour vous écrira ce que je yous ai dit de vive -voix.

La dernière fois que j'ai parlé avec votre enfant, c'était le mercredi 28 au soir. Après le dîner je m'étais reindu à la batterie afin de prendre des nou- Yelles des uns et des autres et aussi afin d'aYertîr Henry que probablement le lendemain je ne pourrais pas offrir le saint Sacrifice de la Messe : le local était introuvable et de plus on deYait attaquer ; lui et moi serions retenus à notre poste.

Une explosion insolite survenue à rextréimité du ravin nous fit tressaillir : probablement une pièce venait d'éclater... Nous partîmes dans cette direction en compagnie du lieutenant de la 9® batterie.... Heureusement aucun malheur à déplorer à la suite de Taccident. Nous nous quittons avec la pensée de la mort nous guettant à chaque pas... A la grâce de Dieu ! Une bonne poignée de main : « Au revoir, Père ! »..; son bon sourire fait de grâce et de paix intime, et chacun partit de son côté.

Le lendemain matin, dès le petit jour, le canon

Page 1