‹ Lettres d'un bleuetChapitre 2 sur 26 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

fait rage de notre côté. On l'a déjà tellement entendu qu'on n'en a cure et dans l'abri je continuie à sommeiller. Pourtant vers 6 iieures, je me lève en sursaut... le nez picote et il faut cracher... Les gaz !... Je m'habille rapideiment et descends vers le Poste de secours afin d'avertir qu'il y avait à se méfier... sur mon chemin perso mie n'a plus son masque, j'enlève le mien.

Mais montant du ravin, je vois un maréchal des logis de la 7® batterie avec le bas du visage tout en sang... Très calme, comme tous nos braves servants des Alpes, il me dit simplement qu'il y a des blessés à la batterie, entre autres l'aspirant Cano ville.

Moins calme que ce sous-olficier, je descends rapidement le ravin et au bas je vois quatre brancardiers transportant un blessé... C'est lui... je m'approche... Henry est très pâle, il sourit, ouvre des grands yeux, mais ne bouge pas... Je lui donne la Sainte Absolution, je mets ma main dans sa main, je lui deimande un mot... rien. Si, un soupir profond, celui de quelqu'un venant d'être oppressé et pouvant enfin trouver sa respiration... Hélas ! c'était son adieu à la terre. . . il venait de présenter au Bon Dieu son âme si jolie, qu'il avait conservée si pure. La mort l'a trouvé bien prêt, soyez-en certain.

H avait été atteint par deux éclats d'obus de plein fouet au moment où il commandait le tir de sa section...

Son corps, du poste de secours du groupe où il avait été déposé, fut emmené le matin même à Téchelon avec celui du lieutenant Labat frappé cinq minutes après Henry.

Le leindemain soir eut lieu 1^ mise en bière. Moimême je mis leis restes mortels de ce cher enfant dans le cercueil et une dernière fois, pensant à sa famille de la terre et à la famille religieuse à laquelle il se réjouissait d'offrir sa vie au lendemain de la guerre, je déposai sur son front glacé le baiser de tous ceux qui raimaient.

Les honneurs militaires étant rendus, on partit pour Vie-sur- Aisne. Nous avions, deux jours avant, arrangé un peu, ensemble, la sacristie de cette église meurtrie... il me fut possible de trouver rapidement une soutane, un surplis et une étole. Je bénis la tombe et avant rensevelissement je laissai parler mon cœur quelques minutes ; le lieutenant D... dit son adieu au nom du groupe... Ce fut terminé.

De tels holocaustes comptent dans la vie d'une nation : celui de votre enfant, cher Docteur, intimement uni au sacrifice de Notre-Seigneur, obtiendra bien des grâces à la France... Les paroles du saint Sacrifice de la Messe que j'ai si souvent prononcées en sa présence, lui, se faisant mon servant de messe, me reviennent naturellement à l'esprit et au cœur : i( ...Per ipsum^ cura ipso et in ipso est tihi, Deo omnipotenti^ omnis honor et gloria... Hostiam puram, hostiam sanctam^ hostiam immaculatam... »

En union intime avec votre enfant, cher Docteur, pauvre chère maman, et vous ses sœurs tant aimées, offrez bien à Dieu pour la France (la France qui doit être l'apôtre du Christ) le sacrifice choisi librement par le Ciel dans votre iamille... Et puis, dans la joie profonde du sacrifice consenti, demeurez en

paix... et priez, s'il vous plaît, pour ce pauvre petit prêtre que le départ d'Henry laisse si seul. Je vous présente, etc..

P. DE CONDÉ, des Religieux de N.-D. de Sion.

Dans la joie profonde du sacrifice consenti !

Seule la religion chrétienne, parce qu elle est vraie, peut demander et inspirer de tels sentiments. Ils n'excluent pas les regrets. Et ces regrets seromt partagés, avec la pieuse famille d'Henry Canoville, par leic fils de l'Ordre religieux auquel il rêva d'appartenir. Pour avoir gagné, au ciel, un nouveau protecteur, ils ont perdu, sur la terre, un saint, un apôtre qui eut honoré la milice des Prêcheurs.

Les desseins de Dieu sont impénétrables. Mais, surtout, puissent les Français, par leur fidélité aux grâces de la Victoire, ne plus rendre nécessaires l'oblation do ces victimes innocentes qui, généreusement sans doute, mais douloureuseiment, ont payé de leur vio le? déviations de la conscience nationale.

Paris, 1" novembre 1921, en la fête de la Toussaint.

Th. Mainage, 0. P.

4 Août 1917. — 29 Août 19i«.

Page 1