TROISIÈME MYSTÈRE JOYEUX
(( Elle enfanta son fils premier-né, le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie. )> .... Oh ! la phrase doulouireuse : il n'y avait pas de place dans rhôtellerie !... Marie est exténuée ; Joseph plein d'angoisse;... l'instant approche... Où vont-ils trouver un abri.^ Joseph espère découvrir quelque refuge bien clos, bien intime pour recevoir le trésor adorable que Dieu lui confie... Il aperçoit rhôtellerie... il y court empressé, mais une servante regarde le groupe avec une pitié froide... Pas de place ! Pas de place pour d'aussi pauvres voyageurs!... Et ils repartent très tristes, mais confiants... Oui, Jésus ! on vous a refusé l'entrée de rhôtellerie, mais, vous-même n'auriez pas
voulu de ce refuge banal où se pressaient d'égoïstes indifférents... Vous ne vouliez pas descendre au milieu de cette joie grossière des voyageurs repus...
Le couple saint s'enfonce dans la nuit froide, sous h morsure de la brise qui les fait frissonner...
30 septembre.
... Jésus préférait la caverne au bout du village, la caverne glacée, sombre, pauvre... oh si pauvre ! si dénuée de tout, et c'est cette pauvreté qui vous attirait, Seigneur, Deus pauperum !...
— Ce matin, j'ai assisté, à Pontavert, à une messe qui m'a rappelé votre naissance à Bethléem...
L'abbé V... est parti et il a été remplacé par un pauvre curé pyrénéen, riche seulement de vos grâces et de votre amour... Les boiseries rustiques de l'autel étaient mal dissimulées par du feuillage arraché dans la forêt... C'était pauvre, c'était froid !... Deux bougeoirs malingres avec de malingres bougies dont la flamme jaune grelottait... et c'était pauvTe, et c'était sombre...
L'aube trop courte et transparente laissait apercevoir la grossière culotte du prêtre et des moletières mal ficelées... et puis, sur l'autel, presque désert, un calice sans voile, un livre qui gît là grand ouvert ; dans un coin, une burette d'eau et une bouteille remplie du grossier pinard de l'ordinaire ! Comme clochette, une calotte de douille et pour battant une balle de plomb qui sonne mat... A la communion les hosties sont partagées..., elles sont rares, et... très chères... Oh ! la douloureuse éco-
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nomie dans les choses saintes... Et pourtant, Jésus devait se iréjouir de cette pauvreté, car elle ne provenait pas de la négligence ou de la mauvaise volonté du prêtre... Il fallait voir la piété ardente et profonde de ses grands yeux noirs si pieux ! il fallait entendre son prône simple et distingué...; et alors, Jésus, mon Jésus de Bethléem, nous nous sommes promis tous les trois de nous cotiser pour acheter un peu de bon vin et remplacer le pinard violet et douteux...
Rien de nouveau, ma retraite finit aujourd'hui ; le gain spirituel est faible... Enfin, que le Bon Dieu me pardonne, et... allons de Tavant !
I Notre vie se continue dans la paix et dans la joie : îLoïs, Benjamin et Dominique (nos surnoms entre nous), s'entendent à merveille. C'est vrai ! nous sommes si tranquilles dans notre petite cagna au milieu des ruines. Il n'y avait de place libre nulle part (où l'on pût travailler), aussi ai-je eu l'idéB de nous établir ici, dans les anciennes positions de la X®, qui se trouvent à quarante mètres de notre infirmerie... Ces pauvres positions ! elles ont étA bouleversées le i5 août par les 210 boches... et, autour de nous ce sont des arbres brisés, des cagnas effondrées, des trous d'obus... C'est chaotique... mais nous sommes-là architranquilles, les Boches ne s'occupent plus du petit coin qu'ils ont si élégamment retourné ; et dire que tous ces camouflages déchirés, flottant, lugubres, dans la boue, ces rondins renversés masquaient et recouvraient une position luxueuse et dont la X® était si fière I
i^"* octobre.
Encore le troisième mystère joyeux, qui me rappelle qu'à l'échelon j'avais la joie, mon Jésus, d'être un peu comme vous à Bethléem : mon abri n'était-il pas étroit, bas, sombre et froid... et je couchais sur la paille... C'est une grande girâce que vous m'accordiez là...
— Merci pour les bonnes choses délicates et très douces que je viens de recevoir et qui m'apportent un peu de vous et de (( la maison ! » — Renseignements contradictoires sur Bleau et les examens... Je travaille... à Dieu le reste !
2 octobre.
Les (v Saints Anges gardiens ». Mon anniversaire
de naissance.
Que de souvenirs dans cette date ! Laissez-moi vous dire ma reconnaissance à itous, pour tout. Vous avez été si bons pour moi ! vous avez fait de moi l'enfant, puis le jeune homme le plus heureux... Avec le Christ, avec sa Sainte Mère, vous êtes ma vie ! Oh ! qu'il est doux de s'aimeir ainsi !... Pas de nuages..., nous nous aimons ! Ah ! mon Dieu, vous êtes bon pour moi et ma vie ne suffira pas pour vous remercier !
2 octobre ! mon premier 2 octobre passé loin de mes aimés !... Un peu de mélancolie dans cette pensée ! mais devant moi l'horizon s'étend lumineux ...... •
Merci à grand'maman de ses souhaits si affectueux.
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3 octobre,
La leYée beaucoup plus tôt que d'ordinaire. Pourquoi? Tout bien ; rien de nouveau.
U octobre.
Troisième mystère joyeux. — Jésus vous aimiez la crèche de Bethléem ; puisque vous aimez ce qui est humble, ce qui est petit, ce qui est misérable..., je comprends que vous soyez Tami de mon âme. Comme la crèche, elle est si étroite avec son orgueil, son égoïsme, sa mesquinerie... et puis elle est si pauvre ! il y a bien peu de fleurettes pour lorner ; encore, s'il y en a quelqu'une, \ient-elle de votre bonne Mère et son parfum est anéanti par toutes mes indifférences et toutes mes fautes...
... Et puis, il faisait froid à Bethléem; Mario vous avait enveloppé de son mieux, elle vous pressait contre son cœur ; Joseph avait bouché les ouvertures comme il avait pu... mais la brise filtrait par les fentes, et la Vierge sentait votre corps si délicat frémir, frissonner... Ah ! Maître, lorsque vous descendez en moi, le cœur brûlant d'amour, n'êtes-vous pas saisi par mon attitude si froide et par l'obscurité que vous trouvez dans mon Rme? Alors, Jésus, vous épanchez en moi votre chaleur, votre lumière... Enfant de Bethléem, vous aimez mon âme comme vous aimiez la crèche... Venez, venez y habiter avec Joseph et Marie.
— J'étais bien ennuyé hier en voyant arriA^er le ravitaillement d'aussi bonne heure, et en me voyant
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obligé de griffonner pour vous quelques mots sur une carte banale. Aujourd'hui je me rattrape.
D'abord je viens vous supplier de ne pas restreindre votre correspondanoe. J'ai certes tout le temps pour vous lire, et les minutes que j'y emploie sont celles où j'emmagasine le plus de courage et de joie pour ma journée.
Ce matin le lieutenant nous a donné quelques détails sur... Fontaineblieau (toujours !) : i"* Nous ne passerons pas d'examen le 12 ; 2"^ Nous serons appelés à... Bleau avec les jeunes soldats candidats de l'intérieur et cela vers la mi-novembre ; 3° C'est à l'Ecole que nous subirons les épreuves d'entrée.
La grosse question, c'est que notre demande soit acceptée par le général. Nous le saurons avant le 20 octobre. Nous aurons de grandes chances de succès... tout simplement parce qu'il faudra beaucoup d'officiers pour l'année prochaine... Enfin, le Bon Dieu arrangera les choses... Prions, travaillons et laissons-nous conduire... pensons aussi à la fameuse perm' qui s'avance à trop petits pas d'ailleurs.
Non loin de Bethléem, une plaine désolée... Ici et là une pauvre cahute où se pressent quelques bergers... Il fait très froid... Dans la nuit éclate une lumière étrange, surnaturelle... Les dormeurs sursautent, effarés... Un Ange est devant eux... Jésus,i je m'arrête et je médite.
Ce sont ces pauvres gens, ces rustres ignorés, que vous prévenez les premiers de votre naissance. Et
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c'est toujours pour la même et sublime raison... yous les aimez, ces pauvires gens... Point d'or en poche, point de beaux raisonnements en tête, C6 sont des ignorants, des simples... Ils ont bon cœur et bonne yolonté. Cela suffît... Pauvreté ! Simplicité 1 Oh ! les merveilleuses vertus !
— Nos fameuses demandes vont être soumises au Général. D'ici le i5 novembre que fera-t-on de nous.^ L'échelon.^ Je ne le crois pas ; car on nous a alïectés à la deuxième pièce comme servants, ce qui nous vaut quelques corvées, telles, par exemple, que le creusement d'un abri-refuge... Quelques loisirs aussi; j'en profite pour vous mettre au courant d'un ennui, est-ce même un ennui? Vous savez que Charles et moi, nous habitons dans une cagna abandonnée de la X® batterie. Nous y sommes royalement! Tranquillité pour travailler, Loïs, Benjamin et moi ; conversation intéressante, joyeuse... dispute parfois, bien élevée toujours, amicale... Mais certains logis nous jalousent... Est-ce pour notre qualité, bien minuscule et aléatoire d'ailleurs, de candidats élèves aspirants? Ils prétendent, m'a dit un infirmier, que nous voulons nous « embusquer » et nous éloigner de la batterie... Nous n'en montrons qu'une plus grande bonne volonté... et puis, il 'y a pas de place aux autres pièces.
Autour de la naissance de Jésus. — Jésus nous montre qu'il aime les pauvres puisque c'est à eux qu'il s'adresse d'abord, mais cela ne lui suffit pas,
Il veut nous donner une leçon plus directe encoire, en se faisant pauvire lui-même. A quel signe les bergers reconnaîtront l'Enfant divin? J'écoute la réponse de Gabriel, et je suis ravi : « Il est enveloppé de langes et couché dans une crèche. » Aussi, Maître, une de mes grandes joies c'est de rêver que mes sœurs bien aimées et moi nous serons pauvres comme Vous, pauvres des richesses du monde... riches des biens de l'au-delà. Oh ! pouvoir se dire : (( Je nai rien », les vêtements que je porte, je ne les possède même pas ; ma cornette, mon froc ne m'appartiennent pas, ils sont à notre Communauté de pauvres!... Cette pensée-là me fait tressaillir d'une joie religieuse telle que j'abandonnerai sans regret... plus tard... le sabre et la tunique du lieutenant...
Entre les choses que saint Dominique recommanda à ses enfants, la pauvreté fut une des principales : il n'avait ni chambre, ni lit ; il n'était vêtu que des plus méchants habits, et encore, faits de la plus grossière étoffe ; il défendit la pompe dans les édifices ; il Tetrancha la soie dans les ornements d'église, et, hors les calices, ne voulut aucune argenterie
— L'automne se fait sentir. Le ciel tout lumineux de clarté profonde s'est éteint mélancoliquement dans des tons de grisaille,... et la pluie des feuilles mortes a commencé, lente, interminable...; de temps en temps il pleuvioie tristement, et cela sent le deuil des choses. Hier, une averse de grêle s'est abattue brutalement, elle semblait nous dire dans le tapotement sec de ses grêlons : « Finis, les beaux jours vibrants de soleil et de chaleur ! Finis,
les aurores roses et les crépuscules dorés !... Finies toutes ces splendeurs ! Finies ! ))... et ce matin l'herbe des clairières était saupoudrée de gelée blanche...
Mais bast ! je ne m'arrêterai pas au regret de la lumière et de la tiédeur des beaux jours disparus ! Pourvu que ma permission vienne bien vite... -et pourvu, qu'en attendant, le si doux Jésus descende en moi tous les matins... et que tous les soirs m'arrive de vous la quotidienne causerie.
Piien de nouveau. Tout ya bien. Que de choses j'aurais à vous dire... Mais le terrible ravitaillement !
7 octobre.
Deux mots bien vite, mes tant aimés ; aujourd'hui j'ai été envoyé à un observatoire, à deux kilomètires des premières lignes... porter le repas d'un logis... Le ravitaillement va passer dans quelques minutes, je vous envoie mon bonsoir très affectueux et je vous promets pour demain lettre double !
Pas de chance dans cette corvée ! il pleuvinait doucement, tristement, et je pataugeais lamentablement... Mais au retour, quel réconfort ! pendant mon absence mes deux aimables compagnons avaient construit une cheminée, une vraie cheminée ! dans notre cagna. Qu'il fait bon tout près du feu de bois pétillant de gaies étincelles... et sur lequel mijote un civet. Un pacifique et bourgeois civet confectionné avec les cuisses d'un lièvre envoyé à Charles par son père... Il fait surtout bon dans tes chaussettes ma Jeannette ; oui, tu peux dire que ce soir tu as réchauffé les pieds de ton petit soldat au retour de sa course dans Therbe mouillée.
8 octobre.
— ((Au môme instant s'unit à l'Ange une grande troupe de l'armée céleste, disant : Gloire à Dieu ! »
Oh ! comme je m'unis aux Anges et comme, moi aussi, je crie de toutes mes forces : a Gloire à Dieu !... Que la grande brise, qui pleure dans les chênes, Vous bénisse, ô mon Seigneur ! Que le ciel, avec ses nuages torturés par le vent. Vous glorifie !... Que le hurlement de nos canons et l'éclatement de nos obus Vous grondent leur chant brutal, ô Dieu des armées !... Et, là-bas, que l'immensité de la mer, que je voudrais tant revoir, Vous bénisse et vous chante dans sa paix majestueuse ! que les brèves ondulations de nos landes et que la Koule de nos grands arbres Vous disent aussi leur gloria /...
Mais à l'hymne sans fin qui (( s'élève des extrémités de la terre » s'ajoute un chant plus puissant encore et qui réjouit plus splendidement le cœur de Dieu... c'est la voix de toutes nos actions offertes en esprit de Foi, les sacrifices douloureux, les souffrances matérielles, et même tous nos pauvres petits mérites... et ces mille riens qui composent notre journée !... Que tout mon être Vous glorifie, ô mon Dieu ! que mes os Vous chantent ! que mon esprit et ma volonté Vous adorent ! que mon cœur, surtout, sache Vous dire : (( Jésus, mon tout ! Jésus, mon ami !... Je Vous aime... je Vous aime, mon Jésus !... pourrais-je Vous aimer plus encoTe.^ ))....
— Une chemise, deux chemises, trois chemises... trois tricots, deux chandails, deux cache-nez, six mouchoirs, deux bourgerons, une paire de gants,^
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une paire de chaussons... Voilà le contenu de mon armoire volante ! Je pourrais monter un rayon de bonneterie ! et yous voudriez m 'envoyer encore d'autres articles !... Mais c'est moi qui bientôt vous retournerai quelques-unes de mes nippes personnelles... Pourtant, Jeanne, ne crains pas de m'en^oyer une autre paire de chaussettes, de ces bonnes chaussettes tricotées par toi... Il fait si bon là-dedans... elles m'assurent, toutes les nuits, une délicieuse tiédeur
...Et les Anges chantaient : a Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes •de bonne volonté... » Oui, Seigneur, donnez-nous à tous votre paix... « Mon fils, j'ai dit : Je vous laisse la paix^ je vous donne ma paix, non comme le nnonde la donne... Votre paix sera dans une grande patience... Ne désirez rien, ne recherchez rien Jiors de moi... )) Ce passage de l'Imitation me revient à l'esprit et au cœur... Je m'abandonne, vous le savez, en tout à votre volonté, car je la veux A^otre paix, mon Maître... Je désire le succès dans mon examen, je désire ma permission... Oui, Seigneur, mais à la condition que ce soit votre volonté de m 'accorder ces grâces... Aussi je ne m'inquiète pas, et j'attends votre heure...
— Mes tant aimés, imaginez-vous que vous avez débarqué ce matin à la petite gare de Breuil-sur- Vesle, qu'un camion automobile vous a amenés (( tous )) à l'échelon et que, cette après-midi, vous
êtes montés à la position pour me faire une petite visite. Dans le bois de Gernicourt, yous avez demandé le a iio lourde » ; on vous a posé la question traditionnelle « quels canons? » Sur votre réponse (( i55 )), le poilu vous a donné des indications plus ou moins précises... Enfin, vous avez demandé Vinfirmerie, et, mon brave ami Louis s'est chargé de vous conduire à notre cagna. Vous avez pris, à gauche, le sentier boueux et glissant ; à droite, vous voyez des arbres déchiquetés par d'anciens bombardements, des monceaux de sacs à terre éventrés, des cagnas effondrées... (( Prenez le premier boyau à droite )). Louis se retire discrètement,... Charles coupe du bois un peu plus loin... La réunion va être tout à fait intime... Dans les feuillages, vous apercevez une jolie fumée toute bleue qui s'élève gaîment, signalant notre a chez Jious »... puis le boyau descend brusquement, et, tout au fond, une petite porte... J'entends des pas, je quitte mon travail, et... c'est vous !...
Entrez, mes aimés, entrez bien vite, notre abri n'est pas grand, mais il y aura de la place pour tous et les grandes ailes des blanches cornettes ne seront pas froissées... Avant que vous n'ayez eu le temps de jeter un regard sur cette habitation souterraine, si étrange, je vous ai montré une étagère où repose ma petite boîte en bois blanc, qui contient tous mes trésors : dans un coin, mes chères lettres, numérotées ayec soin, et, pieusement rangés, mes livres de prières et de réconfort... Alors, je prends la lettre n"* 67... Oh ! la jolie photo de « notre Sacré- Cœur de là-bas ! )) Comme vous savez bien ce qui
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plaît à votre soldat ! Vos lettres, illustrées si délicatement, m'ont fait un plaisir immense !...
A présent, asseyez-Yous !...
Mais on tire !... Je vous embrasse à la hâte ; finie la bienheureuse vision !...
iO octobre.
Autour du délicieux mystère de la Nativité que j'ai grand plaisir à méditer, — Pendant leurs longues nuits de travail et de rêverie, les Mages ont aperçu l'Etoile miraculeuse... Ils se sont rappelés la prophétie de Balaam et ils se sont promis d'aller adorer le Dieu nouveau-né. Le voyage est pénible, oui, mais le Seigneur les convie à l'honneur d'être parmi les premiers qui L'adoreront, ils n'hésitent pas... ils se hâtent...
Ah ! je comprends leur précipitation joyeuse ; je suis si heureux, moi, d'aller vous T'etrouver chaque matin, Jésus, dans votre petite chapelle, que ma joie me rend plus léger, plus rapide ! Que sera-ce, ô mon Jésus, lorsque je n'irai plus à la messe comme fidèle ou comme servant, mais comme sacrificateur ! Que sera-ce, lorsque, sur ma parole, vous naîtrez entre mes mains tremblantes d'émoi ! Que sera-ce quand j'apporterai aux aimés l'Hostie palpitante de vie 1
— Vous avez dû être un peu interloqués de me voir hier disparaître subitement d'au milieu de vous... C'est que « Titine... Titine la gueularde (/) )) me (réclamait, et tout de suite encore !... Alors, quand Titine appelle... Les yeux de papa sourient, mamaa
s'approche surprise et regarde la bonne Lily qui se trouble dans sa lecture... Riette laisse échapper un (( Eh bien.^ » sonore... Ja a presque envie de &e signer !!!... Titine la g...?!... Mais c'est tout simplement l'aimable nom... de... notre pièce. Croyez bien que ce n'est pas moi qui l'ai baptisée de la sorte... Et donc, mes aimés, au moment où je vous exprimais ma joie de vous voir réunis dans notre logis sous terre, j'entendais des pas précipités dans le boyau, et une voix haletante : a Venez vite..., on tire ! » Je jetais ma lettre à Loïs, lui demandant de k mettre sous enveloppe, d'en écrire T adresse et de vous renvoyer... et je me précipitais avec Charles hors de la cagna. A la pièce tout le monde s'active, mais quelle activité ordonnée, réfléchie I On distribue de l'ouate, je me bouche copieusement les oreilles... Dame ! c'est la première fois que je vais entendre Titine... chanter d'aussi près. Les civières à obus sont prêtes, les sachets antiluenrs sont en place, et déjà les fusées sont vissées... On attend l'ordre de tirer... on attend cinq minutes..., dix minutes...: le logis, sa lampe électrique à la main, repasse les données du tir, la pièce est parée, le pointeur fait éteindre le point de repère qui brille là-bas comme une fusée éclairante : « Probable qu'on ne tirera pas ce soir, dit le logis,... laissez tout prêt, et... allez vous coucher... »
Et quand je suis rentré, Loïs avait déjà fermé ma lettre... Mais je sais que vous ne vous découiragerez pas et que demain j'entendrai vos pas i sourdis dans le boyau...
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 99
il octobre.
Nativité... toujours. — a Les Mages vinrent de l'Orient à Jérusalem disant : « Où est le Roi des Juifs qui est né? » Aujourd'hui, mon Jésus, les Mages me donnent une leçon de foi et de confiance... Ils ne saYent pas où est l'Enfant-Dieu... peu leur importe : Dieu les conduira, et ils partent enthousiastes, . en vrais marcheurs à l'Etoile... »
Oh ! Maître, combien y a-t-il d'âmes qui croient en un Dieu vague, imprécis, mais qui ne savent pas où le trouver?... Gomme je les plains et comme j'adresse pour elles à Dieu ma prière ardente, frateirnelle, sacerdotale. Une des âmes que j'aime le plus au monde a été torturée par la douloureuse recherche... Je ne pouvais encore souffrir pour elle... Mais la petite Etoile veillait... prête à servir de guide... et c'est à la crèche, à Bethléem qu'elle conduisit l'âme angoissée
— Vous voilà donc tous assis dans ma cagna
et je vais, je l'espère, pouvoir vous en faire les honneurs. Face à l'entrée, joyeusement éclairées par un rayon de soleil, sont campées côte à côte deux petites tables que nous avons nous-mêmes fabriquées et qui sont, pendant le jour, recouvertes d'une de nos cO'Uvertures. Là-dessus, pêle-mêle, des livres, des pipes, une bougie fièrement grimpée sur une fusée boche et surmontée d'un abat-jour que Charles a très habilement façonné avec le beau papier vert d'un de vos envois... Tout près, une tablette où s'allonge le reste de notre petite bibliothèque et, au milieu, deux superbes vases gravés dans des douilles de 75
lOO LETTRES D UN BLEUET
sur les dessins de Loïs et qu'il destine plus tard à ia Chapelle de la rue de Sèvres. Au-dessus, et contre la muraille, se développe gracieusement une branche de bonnet carré aux petites grappes roses, et plus haut encore, à un clO'U spécial, ma valise, ma superbe valise, qui pose là en étalant son chic sans modestie.
Un peu plus loin, sur la droite, nouvelle étagère ; appareil photographique, jumelle, lampes électriques ; tout cela surmonté de ma magnifique carte Taride, qui donne à notre cagna un petit genre officier... Mais, attendez un peu !... Je me dirige vers un petit foyer placé tout près de la porte : quelques brindilles jetées sur les cendres encore chaudes, un bon coup de soufflet... buccal, et en quelques instants pétille un beau feu de bois, qui éparpille, en s'amusant, des étincelles et jette des bouffées de chaleur qui sentent le bon a chez soi » !...
On se trouve si bien le soir, lorsqu'on rabat la toile de tente, que l'on éteint da bougie et que l'on voit le feu qui meurt tout doucement dans un amas de cendres...; on s'étend sur les lits en treillage de fil de fer qu'on trouve très moelleux, on s'enfonce dans son sac de couchage, on se ironie dans ses couvertures, on s'enveloppe les jambes dans le manteau qui sert de couvre-pieds... « Souvenez-vous, ô très pieuse... Bonsoir, mes aimés. »
12 octobre.
... Il est 7 heures du soir... Il fait nuit... La toile de tente est rabattue, la bougie allumée, la braise du foyer ardente... Venez prendre vos places dans
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notre abri, car vous avez chacun votre place, et lorsque je m'assieds .sur une caisse, sur un lit, je me dis tout bas : a C'est la place de... )) et je suis content. Asseyez-vous donc, et causons... J'ai du nouveau à vous dire. Le brigadier fourrier part lundi en permission... et les « huiles )) s'inquiétaient de lui trouver un remplaçant. Avant-hier, on m'appelle au bureau ; le Capitaine, les deux Lieutenants sont là... Le Capitaine : « Eh bien, c'est vous qui allez remplacer D... Oh ! ce sera très simple. )) — « Mon Capitaine, j'y mettrai toute ma bonne volonté .» — (( Alors! vous vous en tirerez fort bien... »
Me voilà donc bombardé brigadier fourrier^ ajoutons par modestie fonctionnaire ou faisant fonction I (( Oui, mais... et ton examen? )) me dites-vous. Ne vous inquiétez pas, c'est le Bon Dieu qui m'a mis là... j'y suis bien...; c'est un poste honorable.,, je suis tout le temps avec les officiers, je suis sûr de ne pas aller à l'échelon, et puis je trouverai bien le moyen de travailler un peu... Donc, soyez tranquilles... De plus, j'ai fait de la bonne besogne au bureau : Charles et moi sommes à présent classés, comme permissionnaires, à la vraie place qui nous revient en pleine justice... ce qui nous avance considérablement...; dans un mois et demi au plus tard, en route ! et si nous allons au repos (ce dont on parle sérieusement), qui sait.î^ nous partirons peutêtre à la fin du mois !!!
13 octobre.
... Et l'Etoile veillait et ne se lassait point... Et pourtant lorsque les Mages s'approchèrent de Jéru-
salem, le petit point de lumière et d'espoir s'éteignit,... la nuit se fit autour d'eux, immense, glacée, décourageante . . . Dieu éprouvait ses serviteurs . . . , mais ceux-ci, avec la belle confiance des âmes droites, allèrent toujours de Vavant jusqu'à la Ville des Prophètes
Jésus ! ayez pitié des âmes qui souffrent tant, parce qu'après avoir senti votre présence, là, tout près d'elles, au moment où elles allaient se jeter à genoux, et dire : a Je crois!.., » elles voient tout à coup la lumière s'éteindre... Oh ! le vide glacé... affreux... Maître, ayez pitié de ces pauvres âmes qui se sentent mourir à la joie, à la clarté, à la vie !... Je me jette à vos pieds et je vous crie : (( Oh Jésus vous avez souffert pour elles ! C'est assez, Jésus !... Ayez pitié !...))
— Age quod agis ! Par quelle intuition me conseilles-tu, cher papa, d'appliquer en tout cette maxime.^ C'est vrai ! depuis quelque temps je me laisse absorber à l'excès par mon examen : distractions, oublis s'en suivent... si bien qu'hier mes deux compagnons m'ont dit à leur tour : « Mais, ami, âge quod agis! »... Confusion..., saines et saintes résolutions... Dès aujourd'hui je m'attelle à cette maxime, je serai encore plus ardent dans ma conversion. Priez pour votre petit...
iU octobre. Age quod agis,..
Dimanche !... triste dimanche aujourd'hui, pas de messe!... Que la volonté de Dieu soit faite! mais qn'Il se presse bien vite de nous donner, de nouveau»
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE Io3
secours et joie dans la communion de chaque matin !
Que je vous initie à Tune de nos plus sottes tl répugnantes misères... Ma nuit dernière a été très mouvementée, tourmentée !... des... démangeaisons suspectes, insupportables !... Les hideux totoslL,. Co matin je me suis réveillé de méchante humeur et j'ai juré de me venger sans pitié. J'ai mis le Capitaine au courant et lui ai demandé rautorisation de descendre à l'échelon pour... prendre un bain libéirateur... La permission m'est bien vite accordée, car le bon Capitaine est aux abois... Faut-il rappeler par son nom.^.. la gale, la sournoise , et ignoble gale creuse ses galeries agressives en plein dans notre batterie ! La [\ pièce a été envoyée à l'échelon pour subir un traitement !!!... Mais ne craignez point ! les vulgaires et moins tenaces totos sont seuls en cause. . .
Donc je suis parti vers 7 heures 3o pour réchelon : (j'entrerai dans les détails précis), deux musettes, Tune bourrée de linge et d'un change propres, la deuxième... pour recevoir les autres.
A Ventelay, pas de douches, ni de bains, l'appareil en réparation... Vais-je donc rester impuissant.^... Non ! et, saisi d'une colère atroce, je cours vers un petit ruisseau qui serpente, gracieux, dans le vallon, et là... j'ai opéré ! Si j'ai eu froid un tantinet... « ils )) ont eu froid aussi, et j'ai gagné la bataille ! Quelle chasse ardente, impitoyable !... une trentaine d'ennemis au moins, dûment écrabouillés, ont jonché le terrain, ou plutôt s'en sont allés piteux suivant le fil de l'eau... Ah ! hene egi quod agebam t
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15 octobre.
Me voici tout seul, dans mon petit bureau, et j'en profite pour évoquer votre chère présence... C'est maintenant ma seule heure vraiment douce, puisque je n'ai plus ma grande joie eucharistique de chaque matin.
16 et 11 octobre.
Mon oraison. — Avoir confiance en Vous, mon Jésus ! donner son effort total et ne pas craindre !
C'est une leçon qu'aujourd'hui encore les Mages m'enseignent, et, nouvelle coïncidence qui me charmée, papa, dans sa lettre, me donne la même !...
Tout manquait subitement aux Mages, avec l'Etoile ; la Ville des Prophètes s'étonnait elle-même et ne comprenait pas... Ils marchent quand même. La belle leçon de confiance ! La récompense d'ailleurs ne se fait pas longtemps attendre : là-haut, l'Etoile reparaît souriante, affectueuse.
Et nous, Jésus, pourquoi craindrions-nous?... Nous avons parfois des heures bien sombres... Vous vous souvenez. Maître, l'échelon ! L'échelon pour moi si dur que de temps en temps encore, à son souvenir seul, mon cœur a froid... Ah ! j'ai souffert !... mais l'Etoile a brillé de nouveau...
19 octobre.
Je viens de me lever, il est 4 heures 3o... Dehors la nuit est claire...; là-bas, le tac-tac d'une mitrailleuse, le roulement sourd d'un ravitaillement,
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE Io5
raboiement d'un canon que les échos se répètent étrangement. C'est tout. Je suis seul !
Combien j'aime cette heure, ô mon Jésus I cette heure où je suis tout à Vous et à ce cher groupe de là-bas... J'ai allumé la lampe du bureau, je me suis enfermé, j'ai pris entre mes mains l'image de votre Sacré-Cœur... Je l'ai contemplée longtemps... Je me suis agenouillé... La gravure dont cette image est la réduction, papa et moi nous l 'avons choisie ensemble, nous l'avons aimée ensemble avant de nous quitter (je partais pour le front !), nos petites Sœurs l'ont eue entre les mains, elles l'ont regardée longtemps aussi dans une rêveuse méditation... et maintenant elle est là-bas, dans la si chère maison, à la place d'honneur.
Aussi je l'aime cette image. Mais, Jésus, c'est Vous surtout que j'aime en edle ! Votre regard est un regard de « l'au-delà », il est si profond et si a plein », il me fixe avec une tranquillité si divine que je m'écrie : « Voilà mon Seigneur ! )) Mais derrière la divinité que j'adore sans épouvante tant elle rayonne paisiblement, je reconnais le regard plein de douceur de mon Jésus, son geste, son Cœur... et alors je pousse un cri, celui de Marie-Madeleine : (( Maître ! »
Oui, mes très chers, j'aurais été bien heureux d'assister hier à ila bénédiction du cher tableau..., et comme j'aurais été plus heureux encore de le ponvoir bénir moi-même, si, plus vieux de quelques années, je portais la robe blanche !... Enfin ! patience, courage et prière !
Aujourd'hui, ma chère petite maman et mes deux
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« grandes » soint à Biville... Mon cœur les accompagne... Que le Bienheureux Thomas les protège I,.,. nous protège tous...
— Roucy. Tableau de guerre. La route principale qui zigzague à travers le village a été camouflée minutieusement et les Boches ont beau écarquiller les yeux dans leurs lunettes, ils ne voient que le gris des filets. Rangées de maisonnettes toutes vieilles, avec deux pieds de vigne desséchée qui se croisent au-dessus de la porte...; petits jardinets, avec quelques fleurettes capricieuses qui mettent un peu do fraîcheur, de jeunesse dans le cadre vieillot... Un peu plus loin, des maisons neuves, badigeonnées de peinture jaune clair ; en grosses lettres aux couleurs criardes rangées en bataille sur les façades : Débit- Restaurant. Ça, c'est la note moderne, mais les obus se moquent de l'art moderne aussi bien que des vieilles choses... Les murailles flamboyantes de peinture neuve, comme les pauvres murs de terre glaise sont égratignés, éraflés, troués par les éclats. Les poutrelles en fer, comme les vieilles poutres grossièrement taillées et piquetées de trous de vers sont déchiquetées et rompues... Les toitures en tuiles moussues et l^s légères couvertures en ardoises sont disloquées et s'effondrent petit à petit... Plus de respect pour ces abris du pauvre bonheur humain, mais la lutte brutale, stupide, aveugle...
Sur la route, c'est un grouillement prodigieux de tuniques bleues, vertes, grises, jaunes... vieux cantonniers crottés qui passent et repassent leur balai d'un geste lassé, indifférent ; des plantons à cheval qui trottinent, un gros sac ballant sur le côté ; grands
Marocains déhanchés, souffreteux, « créiis » par le froid. Il y a des yieux, des jeunes... des tristes, des gais... des hommes à la fière allure, des êtres déchus... Toute riiumanité est représentée dans cette cohue... Mais voilà une femme en sabots qui traverse la rue, puis une autre...; elles vont vers une petite fruiterie où Ton vend surtout... café, vin, cartes postales...
Au milieu de cette bourgade figée dans Thorreur de ses ruines, j'aperçois quelques intérieurs proprets...: encore des indéracinables! et ma pensée me ramène à rarrière, dans les petits villages intacts, puis, plus loin encore... plus loin toujours... vers nos paisibles villages normands... moins actifs, moins bruyants qu'autrefois... mais tous debout...
— Surtout ne vous inquiétez pas ! les Boches semblent dédaigner notre position... Pas un obus pour nous ! Je n'ose m'en plaindre, car je serais reçu par vous de belle façon !... et pourtant...
Merci de ta lettre si gaie, ma bonne Grande, comme tu m'as amusé !... j'en iris encore de bon cœur, tout seul, dans mon bureau...
>^ 20 octobre.
Continuons notre promenade à Roucy.
... Un peu partout des écriteaux bizarres : « Dépôt de morceaux de pain, — Catves refuges. — Abri en cas de bombardement seulement. — Au sortir du village^ méfiez-vous, cachez-vous. Longez les murs, )>
A gauche un petit chemin qui conduit à la vieille église : à l'extérieur, massive...; à l'intérieur, pis en-
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core, laide ; affreux badigeons toiut neufs, quel goût ! On peut pardonner au style balourd patiné par le ttemps, mais ces peinturlurages déshonorent la pierre ! Pas de statues, mais des découpures en carton, plaquées impitoyablement contre le mur.
Lorsque j'y suis entré, c'était dimanche dernier, un prêtre-soldat chantait les vêpres au milieu de l'église à peu près Yide...; quelques poilus affalés sur les bancs, la capote baillant comme eux, un vieux bonhomme hurlant les répons, deux ou trois religieuses très recueillies qui jetaient un peu de divin dans le prosaïsme de rensemble... J'ai prié.. J'ai rêvé...
Je sors de l'église et je me mêle de nouveau à la cohue du dehors... Tiens ! en plein au milieu de h route, un abreuvoir qui donne du cachet à ce petit coin banal : une immense vasque de pierre, uni5 colonne bien taillée d'où l'eau ruisselle... Puis la longue file de toits effondrés et de murs croulants reprend, lamentable... A une fenêtre branlante pend une cage... mais elle est vide, la vie s'est envolée de ce milieu de misères...
Tout près, dans une maison épargnée, éclate une fanfare joyeuse... C'est V Orphéon du X qui fait répétition, et cet air emballé sonne étrangement parmi ces ruines... Je m'éloigne... Le Château m 'apparaît alors dans toute sa puissance intacte ou presque : quelques trous dans la toiture, des vitraux brisés, c'est tout..., il étale , tranquille, sa fierté au grand soleil...
Ce petit voyage à l'échelon m'a rappelé bien d'autres souvenirs, et, en particulier, ces fameuses cor-
FRONTS DE l'aISJNE ET DE GHAMPAGISE I09
yées de nuit, sous bois, où Ton ne voit même pas le conducteur qui est devant soi, où l'on marche penché sur l'encolure de son cheval, pour éviter le coup de fouet des branches... On se baisse pour tâter les traits, car si le cheval s'empature, il se blesse ou tombe, attention !... a Attention, le bleu ! un trou d'obus à droite 1 Tiens bien tes chevaux ! »
... Mais je suis obligé de vous quitter, tant aiméi:-, le travail m'appelle... et je m'en réjouis, comme vous le ferez vous-mêmes, car cette besogne pressante ne donne pas au cafard le temps de faire son œuvre sournoise et... dévastatrice pour les courage^^. Si j'avais trop de temps libre, voyez-vous, la position deviendrait pour moi un autre échelon moral, et le mien, mon moral, descendrait au lieu de monter ainsi que tout échelon y oblige... Plaisanterie alambiquée bien digne, n'est-ce pas, d'un... de h lourde !
2i octobre.
Un nouvel aumônier est arrivé, j'ai pu communier ce matin parce que c'est dimanche, mais jus qu'au retour du Brigadier de tir, je serai sevré de ma chère communion...
Ravitaillement !!!
22 octobre.
Hier, je commençais à vous écrire, lorsque j'entends un roulement gras, humide... le Ravitaillement !... et j'ai, car je suis vaguemestre à mes heures, et j'ai ma levée à faire... Vite, ma lampe électrique!... Je sors précipitamment dans le noir en claquant la porte du bureau... Je cours, et le j^t
IIO LETTRES d'uN BLEUET
de ma lampe saute sur les hautes herbes et fait danser les taillis... « Ravitaillement? » — « Oui ! dépêche-toi ! )) Sans m 'arrêter, je cours aux pièces pour faire la levée des lettres... Flic, flac ! Flic, flac, Floc ! Mon enjambée a été trop courte et j'enfonce dans une mare boueuse. Bast ! Qu'importe ! J'ouvre la petite boîte, je plonge une main fébrile et je retire le paquet pêle-mêle... Je confie le courrier au brigadier de l'auto qui me donne les journaux de la position... Je vole au bureau ; à la lueur d'une bougie tout ébouriffée par mon souffle haletant, je compte mes journaux, puis.., à grandes enjambées, je rejoins le ravitaillement qu'on est en train de décharger. Je dois vérifier mes quantités de denrées diverses : pain, vin, gnole, café, sucre, légumes... Ce soir, il m 'arrive aussi quatre balles de peille... Les conducteurs pestent parce qu'on les retient trop longtemps, et... la paille est culbutée dans le fossé ! La voiture décolle avec peine, ses roues s 'engluant dans la boue épaiss-e. Pendant qu'elle s'enfonce dans k nuit profonde, avec son bruit gras, humide, le cuisinier et moi nous transportons les vivres dans la cuisine ; on range tout (c à la va-vite », et je retourne au bureau pour trier mes journaux, car j'ai quatorze abonnés... et ils veulent être régulièrement servis, ces Messieurs. Je me rends d'abord à la cagna des (( Huiles )), j'y laisse une partie de mes feuille^, le (reste est porté chez les téléphonistes, c'est le Dépôt centrât de la Presse !
A demain, si je le puis, la fin de mes aventures, de mes mésaventures plutôt...
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE IIÏ
23 octobre,
...Et je cours encore dans la nuit... Les téléphonistes me demandent un service : porter un appareil dans la chambre de radjudant et le brancher ; c'est sur mon chemin, cela leur fait plaisir, je consens..: Ma lampe électrique sous le menton, je marche, prudemment cette fois, serrant bien fort le précieux appareil dans mes bras... J'arrive chez l'adjudant , je me mets en quête des deux fils. Tout près de \\ table il y en a deux justement qui montent descendent, s'embrouillent. Je laisse ma lampe et dans l'obscurité je cherche les extrémités... je me ,rique à un fil, ça y est. Je démêle .soigneusemert..., je branche. Je touri;ie la dynamo..., résistance f<^rmidable ! J'écoute... Rien... Nouvelle tentative... Rien.
Je commence à perdre courage, puis, je suis pris d'un sursaut d'impatience... Je débranche et je fouille tous les coins et recoins avec ma lampe .. A la tête du lit, deux fils ! Essayons ! Je fais les ccntacts à tâtons... avec quelle peine ! Je serre les boutons molletés qui s'enfoncent dans mes doigts. Adonsy ! Un coup de dynamo ! J'entends la friture... un déclic ! puis tout d'un coup : Allô ! Allô ! Vous m'entendez bien.î^ — Très bien !... Je fme sauve joyeusement vers notre cagna... mais en passant js me butte dans les fameuses balles de paille !!! Il vu falloir les rentrer!.... Les porter où.^.. L'Adjudant, rencontré, m'indique la tente du coiffeur... i J'y retrouve le cuisinier, qui refuse de m 'aider, luî/ très gentil d'habitude. « La paille est à/ la 3' pièce, c'est à elle de la porter ! » Je veux aller à la 3®, mais
je m'égare dans les boyaux... Que me Tépondrait-on d'ailleurs? Les hommes sont peut-être déjà couchés... Je fais donc demi-tour et reviens à notre abri... Mes deux amis ne peuvent m'aider, Charles est couché. LfOuis, en sabots pour venir nous voir, les perdrait dans la boue gluante. Que devenir?... Nous faisons notre prière... Une inspiration me viendra peutêtre....
L'Adjudant a dit : sous la tente du coiffeur ! C'est. précis,... c'est la tente du coiffeur! Me voici de nouveau dans la nuit ; une résolution se forme en moi... Et bien ! je les porterai seul ! En aurai-je la force? Bah ! le bon Dieu me la donnera !
C'est la première fois que je vais porleir seul une balle de paille ! et il me faudra faire quatre fois le voyage... Un signe de croix, comme les anciens lutteurs... xAllons ! Hop! La voilà sur mes épaules, h première balle. Je fais quelques pas, mais le fardeau s'équilibre mal. La balle hésite, bascule et s'écroule dans une élasticité mate ! Je l'empoigne de nouveau... Une! deusse ! et maintenant droit au but 1 Je prends le milieu du chemin, je ne vois plus les flaques d'eau, je n'essaie plus de les éviter... j'en^ fonce lamentablement !
Trois fois j'ai fait le rude trajet dans cette nuit noire... et les balles me semblaient légères... J'allais charger la quatrième quand j'aperçus Louis qui courait vers moi...; il avait deviné que j'irais jusqu'au bout...
Après cela, le lit, le lit bien gagné !... Mais ce n'est pas le petit lit de treillage que je me suis fabriqué dans la cagna... Ce n'est plus la petite cagna
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aux parois rougies par la lueur du feu qui s'éteint. Je ne couche plus là... Depuis le yoI de quelques livres, je passe la nuit au bureau : a Vouvrier en bois )) m'a fait un lit superbe, près du Capitaine : un cadre et des sacs tendus... Quel merveilleux sommeil ! Mais, comme le bureau est très étroit, je suis obligé de trimballer ma couchette matin et soir pour laisser place libre pendant le jour.
^ 2à octobre.
Tout va bien ! Secteur archi-calme ! Beaucoup de travail, mais aucun ennui...