CHAPITRE V
25 octobre.
Il est 4 heures 3o ; je me lève, je fais mon petit ménage... Communion spirituelle... et maintenant, à Y0U3, mes tant aimés ! Que je vous dédommage un peu de ma brièveté !
Me voici à mon bureau, j'ouvre mon calendrier familial . 25 octobre ! la fête de maman ! Mon âme quitte la petite pièce où je vous écris... (pourquoi le corps ne la suit-il pas.^)... Des champs, des coteaux, des bois... et des champs encore, tout cela engrisaillé pair une petite pluie fine, comme le jour où je les traversais, après t 'avoir quitté à Noisy-le-Sec, cher papa, pour venir au front... Aujourd'hui, dans mon rêve, la pluie ne me semble pas triste, la grisaille me paraît lumineuse... Vite à Paris chez Sœur Marie !... La chapelle silencieuse, mais toute vibrante d'ardeurs et d'adorations muettes...; devant moi la Yierge enveloppée d'une clarté de l'au-delà...; à ses pieds les grandes ailes blanches immobiles... J'adore le Maître tant aimé dans la pieuse maison..., puis je regarde..., je reconnais..., je m'approche... « Viens... nous allons porter à maman nos souhaits de bonne fête... )) Et la cornette s'est inclinée dans un oui joyeux.
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE Il5
Vite encore... Dans l'autre chapelle même Tecueillement... Sœur Madeleine s'avance... Quelques mots tout bas et les deux cornettes s'inclinent dans un sourire muet... Les grandes ailes palpitent et m'entraînent dans leur yoI... Les âmes vont vite...
Et nous entrons, tous les trois, les trois petits absents... et maman qui vient de s'éveiller, regarde, s'étonne... puis sourit en ouvrant tout grands les bras... Bonne fête, petite maman aimée !...
Nous nous agenouillons et prions de tout cœur.
Mais le beau rêve prend fin... Les cornettes ont leurs classes à piréparer, et moi... Et bien, maman chérie, viens me reconduire au front !
5 heures 3o, je quitte mon bureau, je plie ma lettre inachevée que je niche dans « ma plus profonde »... Mes doigts froissent une autre lettre... de chèires pensées du 20 octobre... « Salis suaviter equitat qiiem gratta Dei portât. )) Oh ! la jolie chose que me transcrit le cher papa, comme elle est suave à la méditation...
5 heures 35. Dépêchons-nous ! J'éteins la bougie et je fais un bout de toilette ; on commence à y voir plus clair.
5 heures 45. Je me rends chez les téléphonistes : (( La section a-t-elle tiré cette nmt? » Une voix enrouée me Tépond : a Non ». Je cours réveiller le cuisinier, je vais avec lui préparer ma distribution. Je compte les boîtes de sardines... Dix ! et nous sommes quarante ! Une boîte pour quatre... J'inscris
Il6 LETTRES d'un BLEUET
tout sur ma feuille qui se .couvirCi de colonnes, de cases. . .
Je vide le baril de pinard dans une grande marmite... J'ouvre le sac à pain... Le demi-litre... Tentonnoir... Tout est prêt... D'une Yoix tarasconnienne je crie « Au pinard ! ))... J'attends... il fait si chaud dans les couchettes... Tant pis pour le cabot ! » Le cabot, c'est moi ! Personne ne se lève... Pacifique je dis au cuisinier de m 'appeler dès que mes premiers clients arriveront, et je retourne au bureau.
26 octobre.
Hier, vous m'avez laissé au bureau... Ce matin vous m'y retrouvez encore, il est 6 heures i5. Nous n'avons pas de calendrier, aussi, sur un petit papilïon^ j'inscris en gros chiffres le quantième du mois et j 'épingle à mon casier ; puis, je mets à jour mon (( contrôle d'hommes », enfin je reporte sur un cahier spécial les données météorologiques de la nuit (sondages, etc.). Mais j'entends une voix éraillée qui m'appelle... « On y va ! )) C'est mon premier chent qui arrive. Ma feuille de distribution sur ]a table graisseuse, mon crayon à côté... Je suis prêt... Un homme de chaque pièce et de chaque abri est là, tout bourlinguant avec ses bidons.
(( 3® pièce ! 8 présents ! Quatre boules, quatre litres de vin, deux boîtes de sardines ! Servi ! » Et je mets une petite croix dans la case indiquée... Un brave homme d'artificier distribue le pinard ; quelquefois je lui donne un coup de main, et nous les avons violettes, nos mains...
Entre deux clients, je prends une bouchée de pain, je bois une gorgée de jus, et je déjeune ainsi petit à petit. A 8 heures, fermeture de la boutique, ^e rentre au bureau, je yérifie les contrôles, j'établis les situations de matériel, les tours de permission, ou bien ritinéraire et l'horaire des trains que doit prendre chaque permissionnaire. Je reste aussi au bureau pour répondre aux appels téléphoniques...
A 10 heures 3o, la soupe ! Toujours le même menu, heureusement varié par yos bonnes surprises et, ces jours derniers, grâce aussi aux envois cynégétiques du père de Charles (avant-hier nous avons mangé une cuisse d'écureuil — c'était délicieux ! — pris et rapporté par la chatte du chalet.) Le repas est vite enlevé, on babille, on rit... Je me détends carrément, sans trop d'exubérance, je respère, des fatigues de la matinée.
A 12 heures retour au bureau. Même travail que le matin. A 3 heures i5, par téléphone, je donne au P. C, nos comptes rendus de tir et à 4 heures j'envoie ces mêmes comptes rendus et la situation des munitions, relevés par écrit « au propre », et que je confie au planton. Lorsque nos pièces tirent, je dois faire un petit rapport au P. C.
A 4 heures 3o, re-soupe ! puis je retourne au bureau, je vous écris et bientôt, trop tôt souvent, j'entends un roulement d'auto... Le ravitaillement !... et vous connaissez la suite,
27 octobre.
Aujourd'hui, voulez-vous visiter mon bureau.î^... Entrez, n'ayez crainte, je suis seul, les officiers sont
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à la (( popote », votre arrivée ne dérangera personne... Poussez la porte légère..., entrez donc... ne yous donnez pas la peine de la refermer, le « Blunt >) s'en chargera, car nous avons un Blunt, non pas à air comprimé^ c'est trop banal, mais formé par un ingénieux système de poids, où les lourdes fusées boches jouent le grand rôle. Prenez les escabeaux..., asseyez-vous comme vous pourrez, car l'espace libre est très restreint... Le plafond en outre est joliment bas et c'est même un des grands amusements de notre Capitaine qui est tout petit, d'y faire entreir le gigantesque Capitaine X..., l 'obligeant à prendre la forme du s grec.
Une immense table éclairée par une large baie par où la lumière voudrait bien passer... mais les toiles huilées qui nous servent de vitres ne sont guère translucides... A gauche et au fond, des casiers où sont sagement rangés les bouquins les plus pratiques (( pour bien occire les voisins d'en face » ; puis un classeur avec des inscriptions : Commandant — Echelon — Divers... Sur la table une large planchette de tir, une douille de i55 sur laquelle on perche la bougie, le soir..., encriers, plumes, rapporteur, réglettes, dans un artistique désordre... Puis, majestueux dans son silence obstiné, un (( clakson » pour pTévenir la batterie en cas d'invasion des gaz...; tout à côté une pile de photos prises par avions, prodigieusement intéressantes I... Sur les cloisons, couvrant toutes les places vides, des cartes, des plans...
Voilà où je passe mes journées depuis deux semaines... Ah ! j'oubliais de vous dire que je couche
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE Il9
de nouveau dans notre chère petite cagna. On a installé un poêle dans mon bureau..., plus de place pour mon lit... Un poêle? Oui ! inversement proportionnel en grandeur et en pouvoir calorifique aux dimensions dudit bureau, ou plutôt du P. G. de la i5, comme Ta fait noblement inscrire le Capitaine sur les toiles-vitraux de la porte : (c Nous ne sommes pas des ronds de cuir que diable ! ))
Grâce à ce fameux poêle, Tadjudant fait un feu d'enfer, «qui vous apoplectise... Il faut ouvrir de temps en temps la porte... Quel feu ! Quel poêle !.. d'ailleurs on dit que cet adjudant est de Villedieu...
Une de mes agréables occupations, lorsque mes grands devoirs (!) sont remplis... est d'établir la liste des trains avec leurs horaires pour nos permissionnaires. Je fais ces recherches avec un vrai plaisir, il me semble que c'est déjà moi l'un des heureux partants... et c'est avec une réelle émotion que je suis du doigt le nom des stations qui dé la gare Saint-Lazare se succèdent jusqu'au cher coin de France où vous m'attendez...
28 octobre.
Aujourd'hui dimanche, journée un peu grise, ô Marie, ma confiance ! et pourtant, ma communion de ce matin?... Je devrais être rayonnant de joie, de lumière , de force ... G 'est peut-être précisément parce que je me suis fortifié que Jésus veut m 'éprouver par un douloureux désir de ma permission... J'offre donc ma journée pour remercier la Vierge sainte ! n'est-ce pas en ce jour, il y a six ans ! qu'elle
a fait connaître à ma bonne et chère Sœur Marie l'appel du Maître très doux. C'était au pied de Tautel, à Notre-Dame des Victoires, dans cette atmosphère de supplications et d'actions de grâce... Qu^ la cornette te protège, petite Sœur...
Secteur très calme, oui, alors... apparition sournoise du cafard... Plus de communion que le dimanche... mais des occupations, des préoccupations continuelles... plus une minute pour penser à vous... Et encore on parle de me garder au bureau... Ah 1 vite la perm', et Bleau !... Je confie tout cela h notre grand Patron. J'attends avec une tranquillité... impatiente : à Lui de me débrouiller...
30 octobre.
C'est ce maudit ravitaillement qui a interrompu ma pauvre lettre d'hier soir. Le bureau où je l'attends d'habitude avait été envahi par les a huiles » et vous savez combien les huiles s'étendent et tiennent de place. Je m'étais donc modestement retiré dans ma cagna assez éloignée du lieu de ravitaillement... A chaque roulement de voiture, je sortais précipitamment... Au front, les nuits sont toutes remplies par le roulement sourd des roues et les grincements des essieux... Des milliers de voitures montent dans le demi-secret, sortant de l'ombre brusquement pour travitailler les positions et les premières lignes... Aussi, dès que le bruit semblait
s'approcher, je me précipitais... mais je m'en retournais penaud.
Le bureau s'éteignit enfin... A mon tour I J'accours, j allume ma bougie... je yous écris quelques mots... Un roulement plus rapproché... Cette fois ce n'était pas une illusion... Et je n'aurais pas un peu le cafard avec cette vie-là !... Heureusement, grand réconfort par tes bonnes paroles, cher papa, oui, vaillance est notre devise et aussi Veritas ^ <( la Vérité vécue, c'est-à-dire la Foi active nous élevant au-dessus des petites besognes que le Devoir impose.» ))
Eh bien, voici un petit brin de nouveau... on s'occupe un peu de nous... Celui que je remplaçais au bureau vient de rentrer, il a repris ses fonctions et moi... Mais commençons par le commencement. J'avais décidé d'aller trouver le Capitaine et de lui dire : a Mon stage au bureau est fini... Vous m'aviez parlé de m 'apprendre le métier de chargeur, de pointeur. Je serais très heureux de' le faire dès â présent et de reprendre activement mes mathématiques... )) J'étais en route, lorsqu'un camarade m'interpelle : « Charles et toi ! le Capitaine vous «attend au P. C. » Nous nous précipitons palpitants... La porte du bureau se ferme devant nous... « Non. Le Capitaine vous verra demain. )) Nous repartons déconfits, tourmentés du désir de savoir... Est-ce réchelon.^ Charles me déclare virilement : « Tu sais, ne nous en faisons pas, même si c'est l'échelon... Dans une quinzaine, c'est la permission assurée,
donc... )) Et moi je dis tout bas à la Sainte Vierge :
Votre sainte Volonté, voilà ce que je veux... Si c'est r échelon, et bien, ce sera l' échelon, monastique ment, joyeusement accepté cette fois... Et j'étais tranqinlle.
Le dîner s'est bien passé ; plaignez-nous, voici le menu : matelote de grondins et de rougets I Compotes de pommes !... Vrai, l'ami Charles est un artiste. Après le repas, au moment où l'on retire la pipe des profondeurs de la poche bourlingante, où on la frappe d'un air dégagé sur le manche du couteau, X... arrive (c Je suis nommé servant à la 3'' pièce et le même sort vous attend. » Et moi,j joyeux d'échapper à l'échelon, je murmurais : (( En core une fois, merci, douce Vierge I Je reprends donc] demain matin ma chère communion, la lecture tranquille de mes lettres, et aussi mes Math... »
Toujours, mes aimés, vous pouvez être tranquilleS| et, quand bien même les obus pleuvraient, vous devriez l'être encore... Le drapeau du Sacré-Cœur est] là, à la place d'honneur dans notre cagna. Tenez, c'est extraordinaire, ou plutôt non, c'est tout naturel... Aux deux ou trois bombardements auxqueisj j'ai assisté j'étais dans le plus grand calme... Certains) n'avaient guère faim... Moi, j'avais un appétit féroce. Oh ! n'admirez pas le pauvre que je suis : tout simplement j'ai confiance et surtout je m'abandonne...
Ça n'a d'ailleurs rien d'impressionnant : vous entendez d'abord un sifflotement lointain, aux premiers] coups je le prenais pour le ronflement aigu d'un avion de chasse, puis le sifflement grandit subite-| ment, devient criard, alors petit signe de croix bieii
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE I2,'^>
TÎte esquissé et je me couche par prudence... Craonne ! c'est réclatement... suivi d'un bourdonnement très doux... et tout se tait... Sub umhra alarum tuarum...
i^^ novembre.
Omnes Sancti Dei, orale pro nobis ut digni efficiamur promissionibus Christi..,
Vous souvenez-vous, ô Marie, très douce Mère, qu'il y a trois ans, le 3i octobre, je m'agenouillais, seul, dans ma chambre, devant mon bureau, et je VO'US consacrais mes aimés, et je vous consacrais nion pauvre m,oi : mon esprit, mon cœur, mon corps, mon âme, ma volonté, toute ma vie, toute mon éternité... Cette consécration, je veux qu'elle ait un caractère d'action de grâce... Nous avons une telle charge de reconnaissance envers Vous... Est-ce une si grande charge? toute notre bonne volonté, voilà ce que vous nous demandez...
Encore du nouveau, du vrai nouveau : ce matin I3 Capitaine nous appelle Charles, un candidat aspirant et moi au bureau : « J'ai besoin de brigadiers... Vous êtes susceptibles tous les trois de faire mon affaire, mais je suis embarrassé pour savoir qui nommer le premier... Pendant quelques jours vous allez suivre de petits cours sur le i55... Je vous questionnerai. Celui qui me répondra le mieux, passera brigadier. » Donc potassons le i55... et laissonsnous conduire en tout par le Maître... En outre, je suis nommé servant à la i"" pièce... Justement, le logis de cette pièce, D..., logis tout jeune que je connais bien, nous nous tutoyons, arrive et nous
donne du travail : une cinquantaine de numéros de théorie à apprendre... Ça sent le Dépôt... Je ne serai donc jamais tranquille.^... puis, je réfléchis. Non, je ne serai jamais tranquille : Texamen de brigadier..., Bleau... officier quelque temps, puis, oasis calme et béni... quelques mois près de vous!... puis le Noviciat... le grand travail de rapostolat !... Puisque le bon Jésus me veut toujours actif, soit ! Allons-y joyeusement ! Travail ! et encore du travail !...
2 novembre.
Hier c'était la grande fête du Paradis et nous avons chanté la gloire de la Sainte Vierge, de nos Saints, ceux de nos deux grandes familles religieuses, ceux aussi de la lignée que nous closons et qui sont dans un repos débordant de lumière et de bonheur.
Aujourd'hui notre prière s'est élargie... Nous saluons les bienheureux, mais nous prions aussi pour ceux qui s'épurent au Purgatoire, en attendant le, grand jour... Si nous pouvions avancer pour euxj l'heure bienheureuse !... J'entends les milliers de; supplications qui s'élèvent de tous les coins du] monde... Je vois la petite Hostie rédemptrice qui se: multiplie, qui se dresse toute palpitante de Charité : (( Père ! Père ! pardonnez-leur... Je vous le dis avec toute ma soumission de Fils et mon autorité de^ Dieu... J'ai pleuré pour eux; j'ai été déchiré pour eux... Mon martyre ne suffît-il pas? ))
Et le Ciel s'ouvre ; et il s'épanche une grande pitié et un immense repos...
— Oui les jours passent à la fois lourds et ra-
ipides I Quant à Bleau, plusieurs points d'interrogation deviennent nécessaires, donc ???... Ce matin, après une heure d'instruction assez bizarre où le sous-lieutenant a a^ouIu nous voir en tenue réglementaire, garde à vous, etc., etc., tout comme au Dépôt, un téléphoniste est venu, a causé avec nous, puis au cours de la conversation a jeté ces mots lugubres : a Vous n'êtes pas reçus à Bleau, seul le logis D... va y être admis. On vient de nous le téléphoner... » Je ne me dépars pas de ma tranquillité...
3 novembre.
Je n'ai que le temps de vous embrasser... Les Boches ireculent légèrement... Nous avançons notre position : tout très bien, secteur archicalme.
U novembre.
Que de choses depuis avant-hier ! Le jour de la Toussaint (les Boches choisissent toujours de grandes fêtes pour nous offrir des distractions), 8 heures du soir : Louis, Charles et moi nous écrivons ; la toile de tente est rabattue, la bougie perchée sur sa fusée jette une lueur très douce ; quelques tisons noyés dans la cendre fument activement ; cela sent l8 (( chez soi »... Tout à coup, de longs sifflements s'élèvent, mêlent leur gémissement aux stridences des obus français..., mais pas d'éclatement brusque et brisant ; on dirait que l'obus s'enfonce dans le sol et qu'il crève comme une vieille marmite dans un brisement étouffé... Nous écoutons... Louis nous dit, presque tout bas : (( Les gaz ! )) Chacun prend son masque, le suspend à son cou. Une petite
prière dans le fond du cœur..., et l'on se met gaîraent à causer... Je sentais que la Vierge était là, j'étais très calme...; bientôt, des picotements dans le nez... puis, une odeur de papier brûlé.
Il est 8 heures 5... Nous bouchons hermétiquement la cheminée...; deux toiles de tente, soigneusement mouillées, sont tendues et clouées devant la porte... Mais le clakson n'a même pas sonné l'alerte et les masques ne nous ont pas servi...
A minuit je suis réveillé par le jet brutal d'une lampe électrique, j'ouvre des yeux clignotants, refermés aussitôt : (( On tire ! » Nous allumons la bougie ; on se secoue, on se dépêche de son mieux... Nous voilà prêts... Nous nous glissons dehors par un coin de tente resté libre et nous filons trébuchant dans les boyaux. Je cours à la i"^ pièce, personne... La (( Joconde )) est appesantie dans un lourd sommeil sous les bâches qui la recouvrent. Dans la cagna voisine, pas de lumière... des ronflements étouffés par les couvertures... « Tout le monde dort.^ » Une voix éraillée : a Et ben, quoi.î^ » — (( On ne tire pas.^ » — « Non répond le logis, on tirera à 5 heures i5. » Et se tournant vers moi : (( Tu prendras la garde contre les gaz à 3 heures 3o et tu nous réveilleras à 5 heures. » Entendu... Je vais me recoucher... mes couvertures sont encore tièdes... Je m'endors...
A 3 heures 3o, Charles me secoue : Dis donc, on t'appelle ! )> Je soulève mes couvertures... Je vois rœil d'une lampe électrique... C'est l'heure... Debout !... et je me lève, un peu maussade.
Secteur très calme... Nouvelle position charmante.
5 novembre.
L'œil moqueur de la lampe électrique me fixe
et semble me dire : Oui ! allons ! debout ! En même temps, j'entends D..., qui me dit joyeux : u A ton tour, il est 3 heures 3o, mon vieux... Lève-toi... moi^ je vais me coucher... » J'achève de m 'habiller...
Dehors, c'est la grande nuit silencieuse; un rayon de lune joue à travers le camouflage, et le boyau est parsemé de paillettes lumineuses. Je fais le tour de la batterie endormie... Je rentre dans ma cagna... Bientôt on pourrait entendre le grincement de ma plume tantôt joyeux et sautillant..., tantôt grave et lent... Elle chante mes sentiments, la pauvrette !... Par elle je vous chuchote mes espoirs... mes déceptions... cette perm' qui se fait attendre... Tout à coup j 'entends un miaulement plaintif, puis je sens une petite tête qui me frôle le bras... qui voudrait bien passer pour venir sur mes genoux... Notre petit chat... Oui, notre cagna est maintenant égayée par les jeux d'un tout petit minet, noir et blanc. II est ravissant avec ses caresses, ses explorations prudentes, ses airs soudain terrifiés, ses attitudes de fauve... et aussi son petit museau rose, ses grands yeux câlins, naïfs et joueurs... Je l'aurais voulu tout noir avec un rabat blanc... comme celui de Léleine.
Il s'est assis sur mes genoux, a fait longuement sj toilette, puis le grincement de ma plume l'a distrait..., il a dressé son cou soyeux, s'est mis en arrêt, penchant la tête de côté..., il a allongé la patte tant qu'il a pu, a caressé légèrement la plume...
Ï28 LETTRES d'uN BLEUET
mais les petites pelotes roses sont devenues toutes noires...
5 heures ! Je cours à la i""® pièce ! Allons debout ! Une allumette craque, une bougie s'allume ; les couvertures se soulèvent..., des bâillements, des étirements, des toussotements... « Allons ! Debout les gars ! répète Piriou le brave maître-pointeur... Ne soyons pas en retard... Les fantassins vont faire des patrouilles... Attention à ne pas tirer dessus ! )) Et bientôt les bâches sont retirées... La Joconde apparaît dans toute sa puissance massivement moderne. Le repère est allumé et il brille là-bas dans le bois, comme une petite étoile. Le pointeur l'œil à la visée commande la manœuvre ; j 'empoigne la civière de chargement, je la dispose. Le logis me fait signe d'apporter un obus. On m'a dit que les 43 kilos de l'obus, concentrés en un seul bloc d'acier, étaient très difficile à manier... Je demande au Bon Dieu un petit coup de main et je me dirige carrément vers le chantier. Je soulève... Bast ! un jeu, un vrai jeu d'enfant ! Je dispose la douille, l'obus, selon les indications du pourvoyeur qui visse la fusée, et j'attends, un peu... inquiet pour mes oreilles. C'est la première fois que j'entends le canon d'aussi près...
6 novembre,
... J'ai clos ma lettre d'hier au moment critique... La pièce est prête. Le tireur ouvre le coffret de crosse, retire un gros tampon de coton ; chacun accourt, on picore des doigts deux petites floches... moi j'en prends une copieuse et je me bourre consciencieusement les oreilles, je rabats les revers de mon calot
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 129
et je retourne à mes obus... Je n'avais pas le dos tourné qu'une déflagration brutale me fait tressauter... Instinctivement je fais le gros dos... puis, un peu honteux de ce mouvement, je cours à la civière, je l'empoigne vigoureusement avec l'autre pourvoyeur et je l'apporte, l'air terrible, jouant un peu mon Tartarin... Le tireur vient d'ouvrir la culasse, et, dans un nuage de fumée argentée, la douille s'échappe brûlante et vibrante...
Nous chargeons de nouveau... Quelques tours de volant et le chef de pièce crie (( Pièce... feu ! » Le marteau frappe, une détonation, assourdie par le coton, vous fouette le visage et cingle les yeux... le tube recule brutalement, la crosse tremble et le soc de la bêche donne un violent coup de dent dans la terre durcie...
7 ncwembre.
Samedi matin, après mon premier tir, j'ai été à la messe. Nous revenions tout tranquillement vers notre petite cagna si intime où nous étions si bien « chez nous », où nous avions préparé notre examen, où vous aviez vos places... lorsque l'adjudant, qui passait par là, nous dit froidement : « Vous êtes servants aux pièces, il faut que vous habitiez aux pièces... Vous déménagerez ce matin. » Et il s'en alla...
Adieu le cher petit endroit tranquille, assez étroit pour être intime, assez large pour nous mettre à Taise ; adieu les bons petits lits moelleux, le foyer que nous avons creusé ! adieu les étagères commodes où s'étalait joliment notre bibliothèque... Quitter
l3o LETTRES d'uN BLEUET
tout cela pour la pièce obscure, puante, où Ion couche sur la paille pouilleuse, où l'on se gêne les uns les autres, où l'on est obligé de fourrer toutes ses affaires dans un grand sac... où, hélas ! on est saturé de conversations... banales !
Nous étions navrés : j'essayais de me consoler, de me réjouir même, en voyant là une épreuve... monastique à laquelle je devais me somnettre gaîment. J'avais, malgré tout, le cœur un peu gros.
Le déménagement commença et notre cagna, à mesure que nous la dépouillions des mille petits riens qui nous la rendaient chère, prenait un air désolé, qui nous désolait nous-mêmes... Je laissai sur une étagère mes pauvres souvenirs de guerre ramassés un peu partout, et lorsque j'emportai ma dernière musette, je jetai un regard sur la pauvre cheminée endeuillée..., irien d'aussi triste qu'un feu qui s'éteint pour toujours...
A la pièce, accueil d'abord un peu froid, puis on fit connaissance et je remarquai que les gars de la (( première )) étaient de vrais bons gars sur toute la ligne... logis en tête !
Priez ! Priez ! Priez !
8 novembre.
Nous avons travaillé hier à la construction de notre réfectoire... Je pelletais furieusement lorsqu'un cri me fît tomber la pelle des mains : « Aux lettres ! » Le vaguemestre arrive ; il déboutonne lentement son imperméable, comme un comédien sûr de son effet... puis, il tire d'un geste lassé les courroies de sa î^acoche. Il tapote les paquets de lettres d'un air
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indifférent... u i5® Batterie. )) Extraction pénible, le groupe frémit et se xesserre... Puis l'appel commence...
Cris de joie, murmures d'impatience, grognementg déçus... Une enveloppe bleue, une écriture bien connue et tant aimée... a A moi !... )) Puis la dernière lettre... le groupe se disperse... Moi, je me sauve sous Je camouflage de la première pièce, je m'assieds sur la crosse, votre chère pensée en main... cette pensée à laquelle je vais communier... et je Tai lue votre chère lettre..., et, comme j'étais seul... j'ai pleuré... Pauvres tant aimés ! oui, quand vous embrasserai-je.^...
Je viens d'installer mes pauvres petites affaires dans le trou étroit et ténébreux qui forme l'abri de la première pièce, puis je m'assieds à la table grassouUleuse et tachée de vin. Le même adjudant de tout à l'heure arrive et avec le même flegme : a Préparez-vous tous à filer ce soir..., les Allemands reculent, la première section ira se poster à 2 kilomètres d'ici... » Et il s'en va, impassible. Les types de la pièce se regardent en hochant la tête et rient... de dépit. Pour moi, mes affaires sont encore empaquetées ; les Boches reculent, je suis enchanté, je vais voir du nouveau.
Vite nous faisons nos préparatifs : le camouflage est replié, nous amarrons la Jocande, nous demandons un coup de main aux pièces, une quarantaine d'hommes s'attellent et, dans un effort gigantesque et bien cadencé, la pièce s'ébranle avec une lenteur massive.
Mais l'heure du repas arrive, le bouteillon cîé
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fayots €st apporté, une boîte de conserve au boul^ d'une baguette sert de louche... Je paie une bouteille de bouché aux gars de la première, je distribue des cigarettes, et nous attendons larrivée des chevaux et des chariots.
9 novembre.
J'unis mes pauvres petits travaux aux travaux et aux souffrances du Christ...
... Et bien ! pas de chance aujourd'hui... Je n'ai pas eu besoin d'aller sous le camouflage... Piien au courrier.
Ma fameuse perm' ! Je l'espère toujours, et il faut pour cela que j'aie une rude confiance, rudement accrochée à mon rude (?) cœur pour l'espérer toute prochaine, car le Capitaine vient de diminuer le pourcentage ; au moment où je croyais la tenir, psitt !... envolée ! C'est que la perm' serait à désirer non seulement pour les raisons que vous connaissez si bien, mais aussi pour Bleau... Vous vous éton^ nez.^... Ici, je n'ai pas le temps de travailler, tandis que là-bas (oh ! ce là-bas plein de tant de joies !) je pourrais assurer deux heures de travail pour jour, à mon réveil, de 5 heures 3o à 7 heures 3o par exemple.
Quant aux galons de brigadier ??? Je sais que nous sommes bien proposés, mais à quand la nomination.^ Cela viendra...
10 novembre.
A\ant-hier nous avons laissé la pièce décollée, prête à partir...
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE l3J
Il fait sombre et pourtant, là-haut, par une échappée, les étoiles jettent leur clarté douce... Tout est prêt ; les cinq gars de la pièce sont réunis dans un coin : les uns sont assis sur un tas d'obus, les autres debout, moi je suis confoirtablement installé sur une brouette... et l'on cause de ce que l'on va trouver là-bas... on parle de l'avenir... on discute, on est sûr... Au fond, qui donc peut être sûr de l'avenir .î^... et le sommeil m'envahit doucement...
Dans la nuit, un roulement, de plus en plus proche ; des cris rauques de conducteurs... Les voilà I Bientôt la pièce est accrochée et mise en disposition de route... Puis on charge le chariot, le matériel lourd en dessous, en dessus nos pauvres petits ballots qui contiennent tant de choses chères.
Puis, je rentre dans notre abri prendre vite ma musette, ma capote... Allons ! Plus de bidon ! Avec ma lampe électrique je fouille dans tous les coins. Rien. Je m'entête, je recommence mes recherches.. Toujours rien ! Alors, un haussement d'épaules ; un Tant pis plein de philosophie résignée... Je sors précipitamment... Plus personne !... Par où aller? Je le demande à un logis qui me fait de la main un signe assez vague, et je cours... Je m'englue dans la boue qui me retient et me crie : Non ! tu n'iras pas plus loin ! — Si ! je les aurai !... Bientôt, dans j h brume opaque j'entends un clapotis. « Hé ! les gars de la première ! c'est vous.»^ » Une voix répond : (( C'est toi, Canoville.î^ » — « Oui ! et mon bidon .î^ » — (( Nous l'avons ! Monte vite ! ))... et je m'accroche au chariot, je me hisse, je me laisse tomber sur les sacs gonflés... et la lourde voiture nous em-
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porte, nous trimbalant lentement. Floc ! Flo€ ! Floc !... Dans le bois les branches bruissent contre les flancs du fourgon, se détendent cinglantes... Je me tapis entre les sacs. Là, je suis tranquille... puis le sommeil m'étreint de nouveau... Je sens que je... m'en vais ; je n'entends plus flic floquer les roues... Tout disparaît...
... Nous avons, vous le voyez, quitté les bois de Gernicourt et nous sommes postés dans une carrière de craie... Je suis enchanté de ce changement ; mon imagination est occupée par la nouveauté, ce qui rend mon attente de la perm' moins cafardineuse.
Secteur toujours calme.
li Novembre.
De la carrière lorraine. — Dès hier soir je voulais te remercier de ta si bonne lettre, mon papa tant aimé..., cela m'a été impossible. Imagine-toi que la 2® et la 3^ pièces ont tiré quelques obus, et, les canailles ! à chaque coup, elles me soufflaient ma bougie. J'avais beau m 'entêter à la rallumer, j'avais beau établir les plus ingénieux paravents... Pfoutt !... Alors je me suis résigné et j'ai dit : à demain !...
Carrière lorraine^ 13 novembre.
Mon oraison, a Et les Mages offrirent de l'Or, de l'Encens, de la Myrrhe. » La jolie pensée pour des âmes païennes ! les gracieux présents qui adorent symboliquement la royauté, la divinité et l'humanité du Christ. Je comprends leur joie d'offrir ce
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qu'ils avaient de plus beau, de plus .riche à ce Dieu Yolontairement pauvre.
Et moi, mon Maître, je voudrais bien vous offrir aussi quelque chose... De lor.^^ Mais, mon Jésus, j'ai juré d'être pauvre comme vous, et d'offrir mon or aux pauvres !... De l'encens? Oui, Seigneur, j'espère vous offrir l'encens qui ajoute tant de poésie à nos grandes prières collectives... Oui, mais plus tard... Que vous offrirai-je aujourd'hui.^^... De la myrrhe.î^... Que servirait la myrrhe à votre corps glorieux.^...
Et alors je ressens en moi un désir étrange... de (( me donner », de faire l'oblation totale de mon pauvre moi, et, à la place des trois présents des Mages, de vous offrir les trois facultés qui constituent ma personnalité : mon esprit^ mon cœur^ m.a volonté,..
Mon esprit... Illuminez-le, élargissez ses conceptions, donnez-lui souplesse et gravité. Que cette amélioration ne tende qu'à Vous servir mieux, Vous et les âmes que vous voudrez bien me confier...
Mon cœur!... Oh! réchauffez-le près du Vôtre, donnez-lui la soif de sauver les âmes et le zèle cons:^ tamment ardent de le bien faire !...
Ma volonté enfin !... Je vous l'offre, ma volonté si frêle... Virilisez-la, mon Christ! faites que je sois un homme, un moine!... plus que cela, si vous le voulez : un autre Christ...
Mon présent jusqu'ici est bien peu de chose, mon Jésus ; mais, attendez, il va devenir très riche !... r je vous offre mes « tant aimés »... Je vous en confie? la possession... A Vous, à Vous mon trésor eacUé^ à Vous ces êtres qui sont ma douce 7ie...
— Merci à tous, mes très chers, pour vos bonnes pensées vers moi ; merci à petite maman pour sa gentille lettre... Une messe pour moi ! Comment n'aurais-jepas confiance.^... Quelquefois je ressens une joie subite, que je ne m'explique pas... C'est vous, mes aimés, qui venez me visiter... Oui, je ressens en moi votre présence mystique à côté de la présence réelle du Maître... et c'est très doux.
Savez-vous que je me mets en bel état pour aller vous voir, mes aimés ; on me dit que je grossis à vue d'oeil... Et puis, imagine-toi, petite maman, que je deviens coquet : je me coiffe, s'il vous plaît. L'habitude de porter le calot et le casque m'a rebroussé... mes pauvres crins, si bien que j'ai une (( brosse magnifique ! » Tu ne te désoleras plus de me voir tondu de trop près.
Les gars de la première lisent beaucoup, et comme ils n'ont que peu de livres, ils relisent toujours les mêmes. Ils sont tous d'ailleurs très intelligents. Si vous pouviez m 'envoyer quelques-uns des livres de Pierre l'Ermite, la Grande Amie, Restez chez vous, etc., je crois que nous ferions une excellente œuvre d'apostolat... Priez pour eux !
lU novembre.
Récits d'avant-hier. — « Vous serez ce soir chef de corvée ! Vous irez au P. C. de... Ma foi, je ne sais trop où c'est... Regardez, voici la carte. Tout droit jusqu'à Pontavert... Vous tournez à droite, puis à gauche, puis... puis... enfin, vous vous débrouillerez. )) — (( Oui, mon lieutenant ! réponds-je (!)
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d'un air très sûr, qui, au fond n'était ni assuré, ni rassuré, mais qui était peut-être rassurant.
Et le soir je partais avec mes cinq hommes, casqué, masqué, botté, capoté, approyisionné car on est très précautionneux chez nous ! Sur la route, les Boboches s'amusent à envoyer des fusants, mais, les maladroitsl ils tapaient trop court et nous passions majestueux et dédaigneux !... Bientôt, un tournant à droite... Est-ce celui-là.^ On se regarde, on discute, la lampe électrique vers le poteau indicateur... brisé... Non ! pas celui-là !... On continue... On tourne enfin un peu... au hasard. Moi, j'ai une peur bleue de me tromper. Enfin, je confie notre petit groupe à Saint- Dominique... Un bois!... De mieux en mieux!... J'entre résolument : « Eh ! dis donc, vieux, sais-tu où se trouve la i3^ (car les trois batteries ont déménagé).^ » — (( Oui, j'suis d'ia i3... Suis-moi. » Et nous le suivons tous les six, emboîtant son pas dans la petit chemin creux qui court entre les buissons gTisailleux... Au bureau de la i3, je demande le P. C... Un aspirant foït aimable envoie un guide pour nous piloter... Un rude merci à saint Dominique, et ailons-y !...
Cette nuit-là j'ai appris le métier de mineur. Voyez le tableau. Au fond d'une sape solidement étayée, mais où l'on entend rouler sourdement les éboulis, à la lueur d'une bougie, pelle ou pioche en main ,on travaille... Oh ! ce n'est pas très dur, mais on a un peu sommeil... De 7 heures du soir à I heure du matin, j'ai rempli, à moi seul, 80 sacs à terre... Les sacs pleins, on fait la chaîne et on se les passe de main en main. A 10 heures, au cri de
l38 LETTRES d'un BLEUET
(( Tabac ! » on s'asseoit autour de la bougie. Sardines, chocolat, un coup de pinard... et on est d'attaque. A I heure nous partions un peu lourds sur la route boueuse. A 2 heures 3o on ronflait dur... A 10 heures 3o seulement, j'ouvrais de grands yeux bien ireposés.
Oui, ce matin je suis content, le chef m'a dit qu'il y aurait un départ prochain de permissionnaireset que peut-être j'en serais de ce départ ! Sapristi ! je serais S', heureux... Je ne veux pas y croire... et pourtant i^ Enfin, si je ne fais pas partie du premier tour, j'espère bien au moins que ce sera du second ! Ah ! quand pourrai-je donc a^ous griffonner dans un délire de bonheur : (( Ce soir je pars : demain, mes Sœurs ! après demain, vous ! »
Mais revenons à ma lettre du 11 ; je ne vous ai pas encore présenté notre nouvelle position : c'est la fameuse Carrière Lorraine. Justement, la brume s'évapore et la lune jette un rayon langoureux et vague sur ces visions brutales... la craie s'illumine et tout devient neigeux : un grand cirque troué de deux entonnoirs que les obus de l'attaque d'avril ont creusés... A droite, camouflés de blanc, des abris formidables, rondinés, bétonnés, où l'on aperçoit des trous noirs... Ce doivent être les portes... et j^. regarde autour de moi, tout étonné de me trouver là, moi, l'homme des bois...
15 novembre.
Je viens de... vider la boîte à ordures de ces Messieurs les logis... Que voulez-vous ! j'étais de corvée... Ah ! oui, j'ai eu du mal : la fichue boîte ! elle était
FRONTS DE I^'aiSNE ET DE CHAMPAGNE l39
joliment lourde, allez ! ma brouette était toute engluée de boue, un énorme tampon de terre faisait frein et immobilisait la roue... J'ai renversé la moitié du contenu, j'ai failli être entraîné dans un trou d'obus (un tout petit trou d'obus, un vieux trou datant de l'attaque d'avril)... et je tirais, et je poussais, et je secouais... Je grognais un bon coup... sentant que des yeux moqueurs étaient posés sur moi... J'enrageais un brin...
Enfin, ça y est., .et je viens te souhaiter une bonne fête, mon papa tant aimé. Et dire que j'espérais être le premier à te la souhaiter, ta fête ; oui j 'espérais que j 'aurais été ce matin au milieu de vous, que j 'aurais communié pour toi, près de toi, et le Bon Dieu en a disposé autrement. Je dis mon Fiat... pour toi.
Ah ! comme je voudrais voler près de vous, voir en passant nos chères cornettes ! puis aller t 'embrasser, et, tout ému, te murmurer : 0 papa ! mon papa tant aimé! Bonne fête!... Tiens! j'embrasse ma lettre, là... pour toi...
Partons en corvée ce soir... Tout bien.
16 novembre.
Mes bons souhaits d'hier ont été arrêtés net par la corvée du soir... Cette fameuse corvée s'est admirablement passée... Nous nous sommes bien un peu égarés dans le bois...
Je suis toujours ballotté d'une journée à l'autre pour ma pauvre perm'. Vrai, la vie militaire est une belle école de patience.
Avant-hier je vous ai brusquement laissés au clair
l4o LETTRES d'uN BLEUET
de lune dans ma Carrière Lorraine. Quel décousu dans mon récit, j'y reviens :
G... se dirige vers une des ouvertures qui trouent la Carrière...; il disparaît dans le noir. J'essaie de le suivre, je tâtonne, je itrébuche... Un frottement, une étincelle, et une belle flamme jaune jaillit de son briquet... Je regarde curieusement : nous sommes dans un couloir très étroit ; des murs solidement bâtis et cimentés ; au-dessus, un plafonnage bétonné soutenu pas des barres de fer en T. Cet étroit couloir ouvre sur une chambrette où s'étagent deux rangées de lits superposés ;^ d'un rude coup d'épaule je lance mon sac sur un des grillages supérieurs... J'ai choisi le bon coin... Mais je sors, on me réclame pour la mise en batterie. J'arrive ; sur le haut de la carrière les huit chevaux s'avancent lentement, se détachant superbement sur le ciel ruisselant d'étoiles. Derrière, la pièce suit, massive..- On dirait un animal monstrueux qui s'arc-boute, se ramasse, concentre son poids pour résister, ne se laissant traîner qu'à regret.
Le maître-pointeur est à califourchon sur le tube. « Halte ! »... un rétablissement magnifique, et il se laisse glisser... dans la boue. Je le vois serrer nerveusement les freins... « En avant, doucement ! » Tous les regards se fixent sur la pente raide et gluante. La pièce arrive sur le bord, le pointeur fait un dernier effort et bloque les freins... les conducteurs sont en garde... et le canon semble s'animer, il commence à glisser... Les chevaux d'arrière se retiennent, s'agrippent du sabot à la terre qui fuit sous leurs fers trépidants... ils se sentent gagner, la pièce
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE l4l
s'enfonce dans leur croupe, ils font un bond, rentrent dans les chevaux de devant... Mais la pièce vient de s'incliner, ses roues formidables s'immobilisent... Le monstre patine dans la boue, puis, colossal, reprend sa descente... et s'arrête.
La pente est franchie. Les attelages embrouillés se redressent sous les jurons des conducteurs : la pièce est acculée dans un trou.
Alors, un immense silence... courte détente après l'angoisse. .. On dételle... et les huit chevaux s'écartent dans unebuéechaude et puante, a Maintenant, les gars, allons-y ! )) Pour la besogne délicate, nous nous attelons à la pièce. Des leviers sont embarrés dans les roues... On en met un coup^ un de ces coups rageurs qui centuplent les forces et sont toujours vainqueurs... La pièce s'ébranle : en entend des halètements fiévreux, des grognements brefs...
Et quand notre pièce fut garée, il fallut assister à la dégringolade des trois autos et les garer, elles aussi, pour la nuit... Cela fait, la Carrière fut bientôt déserte ; dans les abris on aperçut des lueurs, puis, retomba le silence... le silence des anciennes positions abandonnées, entrecoupé par le galop et les cris répétés... des rats
Toujours mes lettres sont interrompues par
quelque incident : hier, deux permissionnaires de Il première sont rentrés et ça a été la grande fête ! poulet aux petits pois, veau, pommes... du beurre ! du beurre à volonté et puis du jus, de l 'eau-de-vie, du kirsch, des cigares... Une petite fête de famille^ très convenable, très gaie... et en même temps., sobre !
l42 LETTRES d'uN BLEUET
Bonnes lettres, mais le papa semble un peu... cafardineux à son tour. Je le vois bien entre les lignes... Ah ! mon pauvre papa aimé, si tu savais comme je voudrais te l'arracher ta tristesse... je serai tenté de demander au Christ de la prendre sur moi... Mais, jo me souviens de ce que tu m'as dit... Je ne puis que prier et travailler... pour toi et pour vous tous. Mais patience ! Allez, je l'aurai ma perm'... et bientôt...
18 non)embre.
Dimanche. Ce matin messe de communion à 7 heures... A. 9 heures messe officielle. Ma matinée va être pieusement remplie ; c'est pour vous, très aimés, que j 'offre toutes mes actions, pour que Jésus enlève bien vite le cafard que je vois poindre dans vos âmes si chères et que je voudrais si heureuses !...
Nous venons de tirer un fusant sur les Boches ; du haut de la carrière nous apercevions le petit nuage noir en plein ciel gris... Ce qui me rappelle im souvenir tout récent ; la deuxième nuit passée ici, nous avons tiré. Encore un tableau, en passant :
Dehors la Carrière est toute lumineuse de clartés pâles... Dans le fond, des caissons, des attelages tout embués d'une vapeur argentée... Les portes du premier caisson s'ouvrent lourdement, et, d'un vigoureux coup de main, on arrache un obus et l'on s'en va en clochant, les 5o kilos sur l'estomac. Tout va bien et Dieu donne une force géante losrqu'on a confiance. Tout le monde se met à la besogne sans trop rechigner... ; le tir fini, les portes des caissons
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE l43
se referment brutalement avec un bruit de ferrailles creuses...
On va se recoucher, lentement, comme on était venu, avec la lourdeur lassée du sommeil interrompu. Par une petite échelle verticale, très incommode d'ailleurs, je grimpe à mon premier étage, sous le toit de tôles et de rondins... Tout courbé j'arrive à mon lit, à droite, le long du mur. Le treillage de fil de fer a dû jadis être délicieusement moelleux... mais des fils sont rompus...
19 novembre.
Pas de lettres de moi, dites-vous ! mais pourtant je vous écris régulièrement chaque jour ! mais le secteur est calme I et quand bien même ça tapoterait de part et d'autre, les liaisons et les communications sont telles que pas une lettre ne devrait subir de retard. Ne vous basez donc pas sur la plus ou moins grande régularité de mes lettres pour conclure à Tagitation ou à la tranquillité de notre petit coin. Je la comprends, la cause du cafard !... Ce ne peut être qu'un retard de iquelques jours. Donc, pas trop d'imagination... Secteur calme. Installation confortable à tous égards ; permission assurée et prochaine... Sachez donc que je suis le quatrième du prochain tour... J'ai là devant moi la jolie feuille rose qui me conduira jusqu'à vous.
Maintenant, écoutez comment je suis installé dans mon nouvel abri.
A ma couchette quelques fils de fer du treillage ont cédé, et le grillage repose en partie sur la tôle...
Bah ! C'est peu de chose pour un yieux briscard ! De la paille poussiéreuse traîne, tassée sur les lits... Je la ratisse avec mes doigts et je la dépose charitablement sur la couchette du voisin... Ces vieux grognards ont le dos rhumatisant, ils aiment que le grillage soit rembourré ; ils ont, par contre, la peau dure et ne craignent pas les puces... Moi, au contraire, j'ai le dos bon et la peau délicate, j'aime mieux sentir le dur que le... piquant... Mes godillots sont enlevés ; je commence à border la couverture lorsque le veilleur ouvre la porte avec fracas ; j'entends son frôlement le long des couchettes (( Nouveaux caissons !... Aux obus !... » Et j'arrache la couverture, et je bondis au dehors, un peu rageusement.
Le caisson s'est embourbé là-bas et la pile d'obus est loin. Je vois tous mes gaillards qui gracieusement jettent l'obus sur leur épaule et s'en vont le décharger à une trentaine de mètres de là. Je vais essayer... Hum ! cela ne monte pas vite ! Encore un effort... encore..., ça y est ! et me voilà parti tranquillement comme eux... seulement l'ascension est un peu pénible...
Le caisson est vidé... On se recouche et le sommeil vous fige aussitôt... Une heure après, la porte s'ouvre avec la même brusquerie ; même frôlement le long des murs, même cri : Aux obus !... Et on se lève encore une fois... Je murmure tout bas mon petit mécontentement... Mais tout de suite je m'en veux de cette faiblesse ! C'est là petite épreuve qu'un moinillon devrait subir avec joie... -et je rougis de voir tous les poilus qui m'entourent se lever sîm-
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPx\GNE l45
plement, aller simplement là a où il faut )). Oh ! belle simplicité, comme je l'admire !
On se recouche... encore un appel !... debout encore ! cette fois, c'est pour des caisses de douilles. Je m'approche du chariot avec inquiétude... une soixantaine de kilos .^ soixante-dix .^^ peut-être plus, mal équilibrés dans chaque caisse... Hum !... Petit signe de croix rapide... Je m'adosse contre la Yoiture, j'empoigne la corde, un coup de rein ! Ça y est ! Ah ! j'ai ma charge ! je trébuche un peu de droite e: de gauche, je roule sur les cailloux... Je me raidis et je Yais jusqu'au bout... presque sans fatigue ! Très fier, je reviens, inconsciemment, je compte sur mes forces, à moi tout seiil^ j'oublie mon petit signe... Cette fois... ça ne va pas. La caisse bascule, d'un côté, de l'autre, elle m'entraîne. Patatras !... La voilà qui se décharge par dessus mon épaule... Un copain complaisant m'aide à la porter... .Troisième essai, avec, cette fois, mon appel à la force divine... et cela va tout seul... Elle est finie la corvée de déménagement...
— Ma journée encore offerte pour que le bon Jésus jette un peu de lumière dans votre grîs^ beaucoup d'espérance dans votre tristesse ! Qu'il remplisse le vide de nos cœurs.... Ah ! tu souris, papa, ça y est i Merci, mon Dieu ! et vive la perm' !...
20 novembre.
Après ma communion, ce matin, j'ai fait un beau rêve... Il me semblait que j'étais transporté « làbas... )) Il était 7 heures, je poussais la porte de
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l'église Saint-Clément... Je regardais au haut de la nef, à gauche, et près de la chaire, j'apercevais de loin... Alors, j'oubliais de prendre de l'eau bénite, je me hâtais, le cœur palpitant de joie... Je tousse légèrement, l'un de vous se retourne... légers appels du bras, chuchotements discrets... les chaises s'écartent, on me fait place entre papa et maman... Je Yous souris tout pâle de bonheur... Puis, en se recueille... La communion !... Quelques-uns pleurent doucement... Puis l'action de grâces s'achève,... on se lève... L'Eglise est déjà déserte... et je vous embrasse sous l'œil de Dieu...
Oui, il serait grand temps que la perm' arrive ! Vous ai-je dit comment nous avons plus solidement installé notre pièce .^ Ecoutez :
Un beau matin, brusque réveil : a Au. boulot ! » crie le chef de pièce. Tout le monde est vite debout et quelques minutes après, on pioche, on encadre remplacement de la pièce avec des tôles, et on roule Id pièce sur la plateforme... Le maître-pointeur, que nous appelons le patron^ gars trapu, moustache noire, grands yeux noirs aussi, sourire très doux, le maître-pointeur dessine la courbe de la circulaire. on pioche encore, on fait un barrage solide avec des rondins et des sacs à terre. Le travail a été vite enlevé et bien. La première pièce est l'as de la batterie. Le soir, tir, la bêche de la crosse mord dans les sacs à terre, puis reste immobile. Elle ne bougera plus... Vive la première !...
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21 novembre.
Que la sainte Volonté de Dieu soit faite en toutes choses...
Devinez d'où je vous écris... Cherchez bien... Non I J'ai pitié de vous... Je vous écris de notre ancienne cagna de l'é-che-lon !... Pas possible ! mais... attendez, je vais vous raconter ça.
Hier soir j'ai été envoyé au P. C. porter un pli. Je revenais paisiblement, mon chapelet à la main. Je rencontre le cuisinier...; petit signe de tête amical ; mais lui : a Dis donc... tu pars ce soir à h i4^ faire un stage de quinze jours, comme fonctionnaire brigadier. » — « La jolie blague !)) — (( Mais non... d'ailleurs voilà H... qui, lui, est envoyé i^ la i3 pour le même motif..., il te renseignera. » Il arrive, lève les bras au ciel : « Tu ne sais pas ! nous quittons demain la position... etc., etc. » Je n'en reviens pas, puis je continue mon chemin en me disant : J'en ai vu d'autres... passer brigadier .î^.î^.^ et Charles qui reste à la i5...
Ce matin vers 9 heures, vous auriez pu voir, suivant le taco qui unit Gernicourt à Pontavert, deux canonniers, capotes énormes, tontes les poches bourrées, musettes bedonnantes, bidon..., les couvertures sur l'épaule... Grands pas lourdauds et lassés... Pas un mot entre eux... Il fait chaud... L'un d'eux se laisse tomber sur le remblai... a Tabac ! », l'autre fait de même : a On casse la croûte. î> » — « Allonsy. )) Et on y va, seulement... il n'y a pas grand'chose à casser... pas même de- croûte... Alors Tun d'eux
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(celui que yous savez), semble avoir trouvé..., il fouille dans sa musette, retire une petite boîte qui sent la vanille, l'ouvre, écarte des papiers mystérieux... Oh là ! L un se régale tout bonnement, tout prosaïquement..., mais l'autre goûte les yeux fermés et semble respirer un parfum plus délicat que la vanille..., quelque chos^e de très doux...
Ils se sont quittés à la lisière du bois...
A la i4, le lieutenant vient de se lever, il achève sa toilette... Un canonnier, debout devant lui, un peu embarrassé : a Eh bien, non, mon ami, il n'y a pas de place de fonctionnaire à la position, ni au téléphone... mais il y en a à... l'échelon !... Vous allez manger ici, puis vous partirez pour Ventelay. ;> — (( Bien, mon lieutenant, mais permettez-moi de vous faire remarquer que je n'ai pas eu ma permission de détente, que j'étais du premier tour à la position et que... » — a Entendu, vous en parlerez au chef... »
L'échelon !!!... Demi-tour, correct quand même, et je sors suivi du lieutenant Godfrin, celui qui avait écouté mes petites misères avec tant de bienveillance... Il s'approche de moi : « Vous savez, c'est pour vous faire passer brigadier incessamment, dans dix ou douze jours... Soyez énergique... Faites du service. Quant à votre permission, parlez-en au chef. Bon courage ! » et il me serre la main. Ah ! le brave cœur !... Je le remercie, et, pensif, je me dirige vers les cuisines... Deux parts de viande, du camembert, deux quarts de vin... Je suis d'attaque. Seulement,^ avant de me rendre à réchelon, je tiens à retourne! 5 la position, à préparer mon sac et en même tem;
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à prendre quelques p'hotos qu'un infirmier de ia S** m'a promises... Sur la route, je... rêve un brin, je regarde vos visages tant aimés que j'ai toujours sur moi... Je dis mon chapelet... L'échelon !.^ Fiat ! Fiat! Fiat voluntas tua! J'accepte cette petite épreuve pour que vous enleviez. Maître, tout ennui de l'âme de mes aimés...
A la position, grande activité, les quatre pièces tirent... J'aperçois Charles la figure noire de cendre plaquée de taches blanches de craie, la veste jaune, d'un jaune brun, humide, sale. « Et ben ! ça barde h — a Oh, mon vieux !... » et il lève les épaules en hochant la tête. Je lui fais mes recommandations, je lui confie mes sacs pour qu'il les mette au ravitaillement le soir même... « A Dieu ! vieux Charlot... » — ((A bientôt... Tu m'écriras?... »
Un dernier regard sur la Carrière où j'ai passé des heures intéressantes, impatientes aussi. Merci, mon Dieu, de toutes les grâces que vous m'avez accordées dans ce petit coin de la grande bataille !... et je m'éloigne...
Roucy !... Je suis un peu fatigué, j'ai la bouche sèche, je voudrais prendre un petit repas. J'entre dans un restaurant. Une femme, très aimable s'excuse, répond qu'elle n'a rien... Je ne crains pas alors de me faire... mendiant : je vois un poilu sur le seuil d'une parte : a Dis donc, vieux, tu n'aurais pas un pen de pain à me donner? )) — « Si, je n'ai pas uni ma boule,.. Viens, petit ! » J'ai du pain, je vais vers la fontaine pour l'humecter d'eau et me rafraîchir..., un poilu m'arrête : « Mais, à 'deux pas d'ici une société américaine prépare des
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boissons chaudes... gratuites. Vas-y, mon petit gars... Au fond de la ruelle à droite. »
Au fond de la petite "ruelle à droite, une cour... Sur une table : une boîte de conserves vide... une louche. A côté, d'immenses marmites où fument des infusions gigantesques de thé... Je demande timidement... Le cuistot me répond paternellement : (( Astu ton quart .^ )) — a Non. » — « Eh bien, prends la boîte sur la table, et ne te gêne pas... Vide la marmite, si tu Yeux... » La « boîte )) de tout le monde... J'ai presque envie de refuser... Mais, je contrarierais le brave homme... et j'y vais... tout simplement.
Je sors, gratuitement bien réchauffé... J'aperçois une autO' qui se dirige vers Ventelay...
Au bureau, le chef me reçoit gentiment et me dit : (( Débrouillez-vous pour faire signer votre perm' le plus tôt possible... et vous partirez. » Piavissement ! Je savais que l'affaire tournerait bien ! Aujourd'hui c'est l'anniversaire de mon engagement... c'est, surtout, la Présentation !
Comme il n'y a pas de place à la 1 4^, je vais coucher dans la petite cagna qui a vu mes espérances., mes déceptions... mes tristesses... des joies aussi... Demain je ne dois me trouver au bureau qu'à 9 h. 3o, je pourrai donc communier... Alors...
Ventelay, 22 novembre.
Merci, ma Jeannette, pour le petit colis si bien ficelé, qui contenait une paire de chaussettes, si chaudes... Comme tu t'es donné du mal pour moi ! Mais sois contente, elles me font tant do bien tes
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chaussettes ! Hier j'ai fait une vingtaine de kilomètres dans de la boue liquide, par moments j'enfonçais bien au-dessus de la cheville... et je n'ai pas eu les pieds mouillés... Explique cela comme tu voudras. Mes souliers ne sont certes pas imperméables... j'ai, en outre, été obligé de les fendre parce qu'ils étaient trop étroits... Tes chaussettes sont... miraculeuses !...
Bonne lettre aussi de ma grande qui attend la perm' avec une confiance patiente... Tu as bien raison ! Moi je ne suis pas de même ! ma confiance est très impatiente... Je crois pourtant que cette fois (( Elle » est toute proche !... Le tub !... les draps sentant la lavande ! Quand pourrai-je m 'étendre dans un lit moelleux .î^ Précisément, hier soir, j'ai couché tout simplement... par terre, dans notre ancien abri, ma capote étendue sur moi pour me protéger du froid. Sous moi des couvertures de cheval humidement graisseuses... Ah bast ! cela ne m'a pas empêché de dormir comme un bienheureux... Je me demande si je pourrai dormir, là-bas, la première nuit, tant je serai bien ! Les permisionnaires, dît-on, n'y peuvent parvenir... on est trop bien...
Ah ! mes aimés, ne vous inquiétez donc pas de ce que disent les communiqués... Jusqu'à avant-hier le (( secteur très calme » demeurait le vrai bulletin de chaque jour... Avant-hier, chez nous, une superbe attaque de notre artillerie s'est déclanchée : l'air a hurlé lamentablement toute la journée et j'ai fait la route avec du coton dans les oreilles, ça aboyait, ça tonnait à droite, à gauche, devant, derrière moi...
l52 LETTRES d'uN BLEUET
et c'était splendide... magnifique fête sans aucun danger puisque les Boches n'ont rien répondu... Pas un obus ! par un litre de gaz !
Ventelay, 23 novembre,
...Voilà qui est fait ! je viens de transporter mon petit ballot à la i4' batterie dont je fais partie comme subsistant. Je suis fonctionnaire' brigadier de la 3^ pièce, la bonne, bonne pièce, m'a dit un vieux, en me voyant arriver. Les (( gars d'ia pièce )) m'ont fait bonne figure, je suis sûr que tout ira merveilleusement... Mais, j'ai la charge sans des galons... enfin !
J'ai porté ma feuille de perm' ce matin, au bureau. Le chef m'a dit qu'il la ferait monter ce soir pour que le lieutenant la voie et que le commandant la signe. Je suis un peu inquiet : le lieutenant voudrat-il laisser partir un fonctionnaire en plein stage .^^.. Je remets tout entre les mains de... qui de droit.
Je couche dans une charmante petite cagna au flanc d'un coteau, piqueté ça et là d'arbustes et de vieux pins., Au bas, les écuries, les chariots, les hangars surgissent d'une boue affreuse, sillonnée par les récents passages de centaines de voitures, tourmentée par des milliers de pas d'hommes et de chevaux. A gauche sur le haut de la petite colline, roussie par l'automne, une petite lumière brille chaque soir : c'est l'infirmerie des échelons où j'irai saluer dans quelques jours (si je suis encore là !!!) l'aimable aumônier, M. de Ch..., de retour de convalescence après sa blessure.
Dans le fond du vallon, un bois sans feuilles et
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE l53
aux profondeurs mauves... Là se cache la I3^ puis derrière le coteau oii passe chaque jo'ur un taco affairé, la i5^.
Tout au fond, dans une brumasse lourde de pluie, le petit village de Ventelay, et, tout là-bas, une légère teinte grise, sur le gris plus blanc du ciel, les terres que je traverserai, fou de joie, en me ren dant à la gare.
Ma toile de tente se soulève ; un fonctionnaire brigadier comme moi me dit le visage rayonnant : « Tu pars demain matin,.. » Mon cœur bondit ! a En perm'.^ » — « Oh non !... en corvée. Tu iras, comme chef de corvée, chercher des obus à... Tu auras six attelages sous tes ordres... » Allons ! en corvée, soit ! Que la volonté de Dieu s'accomplisse en toutes choses... Oui, mon Jésus, je me perds en Vous. Je m'abandonne... Je vous aime...
Ventelay, 2U novembre.
Voici la corvée terminée, je viens d'avaler mes lentilles... et mes confitures (!) en lisant vos lettres. J'ai les houseaux et les godillots pleins de boue, mes mains sentent le bourrin ! Tant pis ! Je me précipite sur mon papier pour vous écrire ma petite chansonnette de chaque jour...
Ce matin, réveil à 5 heures 3o. Dans une demiobscurité je cherche un bridon, une selle... Je détache le cheval du logis de la 3^ : un bon canasson rouan, bas sur pattes, mais allongeant bien quand même, caractère très tranquille. Puis, je remonte dans ma cagna ; un conducteur trop complaisant
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m'apporte du jus trop fortement gnoré..., un croûton de pain et une croûte de fromage, que les rats ont grignoté cette nuit, me mettent le cœur bien d'aplomb. Vers 7 heures je pars avec trois conducteurs et six cheyaux... Nous sommes en retard... Au trot !... et de chaque côté, c'est une gerbe de boue qui s'éparpille en grosses gouttelettes épaisses. Nous arrivons au petit bois ; cinq conducteurs de la i3 se joignent à mon petit bataillon... et je regarde leur longue file sur la route... elle me paraît très longue : huit hommes, seize chevaux ; et je me dis tout bas, pas trop rassuré : je commande à tout cela !
A l'ancienne position du P. C. où, il y a trois mois, je me rendais chaque soir, l'âme anxieuse, cherchant une nouvelle raison diplomatique pour me débourriner et me dépuriner...^ à l'ancienne position du P. C. s'est établie la section des munitions. C'est là que je dois me Tendre pour recevoir les ordres de la journée. Mon ancien adjudant des échelons arrive, assez froid : (( Bonjour, vous ferez quatre corvées d'obus que vous porterez à la i3... la i3 a avancé ses positions de deux kilomètres. »
On charge ; on part. Un caisson s'embourbe, glisse, penche dans un trou... Jésus ! Marie ! saint Dominique !... Les chevaux font un effort surhippique... Ça y est !... Nous sommes sauvés ! Merci !
Les conduoteurs ont entendu : quatre corvées ! Ils fouettent, éperonnent, hurlent, et la batterie se met en branle. Elle part au petit trot, tressaute sur la route, dans un bruit de ferraille assourdissant. Nous traversons des bois immenses où les fûts argentés des bouleaux se dressent éclatants sur les ombres
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE l55
violettes de la forêt. Là dessous, des cagnas, des abris..., partout une activité fébrile : dépôts de grenades et d'artifices, ateliers de menuiserie, des postes de Croix Rouge et jusqu'à un (( poste de réconfort pour les militaires fatigués » annoncé par une pancarte flamboyante sur laquelle fume joyeusement une énorme tasse de chocolat.
Puis, brusquement, à quelques pas, une clairière : immense champ de petites croix blanches, chacune avec son écriteau et sa cocarde qui scintille au soleil, petite étoile qui fait penser à l'au-delà...
A la i3 on décharge, et je décharge comme les autres, moi aussi... Je suis content de leur montrer, à mes hommes, que je ne rechigne pas lorsque je puis leur donner un coup de main.
Quatre fois nous avons fait le même voyage : 3oo obus, plus de 12.000 kilos ; les pauvres gens commencent à en avoir assez, les chevaux aussi, et moi, cavalier seulement de temps en temps, j'ai les muscles des jambes qui se crispent. Pensez, une quarantaine de kilomètres...