CHAPITRE XV
Courtieux^ 23 août.
Encore pas de lettres de vous, cela fait cinq jours que je suis sans nouvelles, et mon changement de secteur va retarder encore les courriers.
Bonne et excellente nuit sous la tente de 2 1 heures à 7 heures ce matin. La nuit précédente avait été (( un peu agitée » jusqu'à 28 heures : les avions boches ont fait sur Villers un arrosage (( pépère » ! Quel marmitage de bombes, bone Deus ! Ces avions ronflaient très bas au-dessus de la ville. Ils lançaient les bombes à la Yolée, cinq, six ensemble ; nos batteries de D. C. A. leur répondaient sèchement, en éparpillant leurs éclatements rouges. De temps en temps, des mitrailleuses crépitaient dans le ciel, d'autres répondaient dans le lointain, c'est leur cri de ralliement...
Une lueur sèche !... Trois ou quatre détonations formidables nous font tressaillir : « A 3oo mètres de nous, dit Bernard. » — « A 4oo, reiprend le lieutenant. )) On discute sur la distance, Bernard et moi nous nous levons... Je me dirige vers les petites toiles de tente sur lesquelles joue un rayon de lune qui s'est faufilé à travers les feuillages... « Personne
de touché? )> — (( Personne, me répond-on ». Je vais me recoucher tranquille ; les oiseaux de proie sont loin à présent !
La nuit dernière a été calme ; la journée l'est ^ussi. Nous repartirons peut-être demain vers le Nord pour une étape de 12 à i5 kilomètres, une paille !... Cette journée de repos qu'on nous octroie aujourd'hui me semble exquise... J'ai pu répondre la messe et communier ce matin.
Dès que je le puis, je reprends l'exécution de mon cher programme : coonmunion et oraison mentale en sont la base... Le reste en cours de route... et je ne Yous oublie pas...
Je tiens à cette régularité ponctuelle, peut-être plus nécessaire pour moi que pour d'autres... Je ne veux pas être un mollasse qui se laisse vivre et ne sait pas se diriger : sans règle pas de novice !... et je suis un novice !... un artilleur aussi !... mes devoirs d'état n'y perdent pas, soyez-en sûrs.
Causerie avec le P. de Condé auquel je m'attache de plus en plus.
La chaleur est adoucie aujourd'hui par une légère brise et pourtant Chobeau qui vient de dresser no'S lits est inondé de sueur. Il vient d'enlever sa flanelle et sur sa poitrine d'hercule brille magnifiquement le soleil couchant. Il se tapote les pectoraux en riant, et ses mains claquent sur sa peau humide. Il tord ses vêtements et de ceux-ci giglent des jets de sueur qui mouillent le sol.
Mais voilà plusieurs fois que je vous parle de Chobeau, je ne vous l'ai pas présenté l'as Chobeau, notre ordonnance à Bernard et à moi. Il était culti-
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valeur dans les environs de Saint-Quentin ; 35 ans, marié. Il ^porte le portrait de sa femme dans un petit médaillon sur sa poitrine. Il en parle souvent. Il lui écrit tous les jours. C'est un excellent homme, d'un dévouement extrême : qu'il soit fatigué ou non, il court nous chercher des lits de treillage, on en trouve dans tous les cantonnements et les villages ; il nous dresse une tente a\ec une intelligônce et une adresse extraordinaires. Il me lave mon linge, le raccommode, brosse nos vêtements, s'occupe de tout. Nous pouvons compter sur lui..., et il peine, le brave garçon, toujours chantant, toujours riant, toujours blaguant ; un ATai Français !
Un petit détail encore : dans les trous d'obus l'eau de pluie a séché si rapidement sous l'ardent soleil des jours derniers que la boue s'est figée et craque sous le pied comme du verre.
...Si vous pouviez nous envoyer quelques bougies, elles serviraient à notre messe de chaque matin..., un peu de vin aussi nous rendrait grand service. Je serais si heureux que vous participiez directement au sacrifice...
CoiwtieuXf 24 août.
...« Je vous assure, M'sieu l'Aspirant, que c'est un Boche, cet homme que vous voyez là-haut, assis sur un rocher... Là, il se lève !... 11 porte des culottes blanches ; je l'ai vu tout-à-l'heure à 3o mètres de moi, dans les vignes... Il avait une veste grise, comme « eux )>. — « Allons, pas de blague... un boche à six kilomètres des premières lignes ! » — (( Ça n'a rien de drôle, mon Aspirant, pensez qu'à
Tincourt on en a retrouvé deux endormis dans une cave... et c'était à trente kilomètres du front ! » — (( Si c'est un boche, de deux choses l'une, ou bien il veut s'échapper et dans ce cas il n'aurait pas gardé une culotte blanche, visible de loin, et il ne se serait pas mis en vue sur le haut d'une roche..., ou bien, il veut se rendre, mais il n'ose pas aller au devant des batteries, il attend qu'en le cueille... Une troisième hypothèse... C'est un fou ! »
Une dizaine d'hommes sont là qui discutent ; l'un d'eux brandit une jumelle et assure qu'il n'y a pas de doute possible... J'examine à mon tour, c'est vrai que l'uniforme de cet homme est étrange...
Bernard me frappe sur l'épaule : a Et bien, mon vieux, allons-y... A nous deux nous allons faire la patrouille. )) Je souris et je le suis.
Nous nous faufilons dans ks vignes qui semblent vouloir nous enlacer dans leurs ceps, nous retenir prudemment... L'homme suspect se lève debout, bondit et disparaît... Les vignes remuent là-bas... l'homme les frôle et rampe dans leur ombre... Nous nous avançons doucement, prêts à nous aplatir dans un sillon... A tout hasard, j'arrache un échalas que je saisis, bien en main... A quelques mètres du point où nous supposons notre boche, Bernard hurle : (( Hé là ! halte !... » Pas de réponse... Auprès de moi tout à coup surgit l'homme ! je crie « qu'estce que vous f...aites-là.^ »
Il me regarde d'un air étonné et avec le plus pur accent parisien : a On se ballade, mon lieutenant ! » Il est vêtu d'un treillis et d'un bourgeron grisâtre...
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« C'est 1)011 ! Continuez ! )> Et je m'esclaffe de rire avec Bernard qui m'a rejoint.
Hier, lorsque nons sommes rentrés sous notre tente, pour la nuit, nous avons été surpris d'entendre un bourdonnement confus, mais assez intense... Coup de lampe électrique !... La toile de tente était noire de mouches. Elles étaient là par milliers, par millions grouillantes, agglutinées... Beaucoup semblaient inertes et endormies ; quelquesunes voletaient, cherchant à se frayer un passage au milieu des autres pour trouver quelque bon coin pour la nuit. Quelquefois, elles bousculaient une compagne, c'était un petit duel brusque qui en réveillait d'autres... elles prenaient leur vol, se poursuivaient dans l'air, puis, après quelques zigzags, chacune d'elles oubliait l'autre pour aller se nicher n'importe où. a Nous ne pourrons jamais dormir, di^ le lieutenant... Et bien, on va voir ! » Il prend un journal, le tord, en fait une torche qu'il allume et badigeonne la tente à grands coups de son pinceau enflammé. Ce fut une pluie noirâtre qui nous couvrait en entier, pluie de petits cadavres brûlant en pétillant et descendant sur le sol lentement. La plupart, les ailes brûlées, nous couraient dans les cheveux, sur les épaules, s'infiltraient par le col... D'autres moins atteintes, affolées, nous frappaient au visage.
Vaine cruauté aux conséquences désastreuses ! Le sol, nos lits, nos couvertures, nos oreillers étaient noirs des gênantes bestioles... Il fallut se coucher au milieu de cette fourmilière agaçante dont nos gestes désespérés ne pouvaient nous débarrasser... Et je
44o LETTRES d'uN BLEUET
pensais à certaine de mes sœurettes... et je me disais... puis je m'endormis en souriant.
Je Yiens d'ouvrir mon petit agenda rouge, j'ai repassé les dates du mois d'août, nos dates : 2, 4, ...23... il y a un an hier que je quittais la position pour l'échelon... Que de souffrances me rappelle cette date ! Peut-être ne les ai-je pas toujours supportées assez religieusement ! C'était la première fois que je sentais l'étreinte prolongée de la souffrance... Je bénis le Christ de sa bonté pour moi... Ces douleurs ont été fécondes; qu'elles torturent le corps ou l'âme, ce sont de grands échelons qui élèvent vers Dieu... Et dire qu'à présent je suis dans une paix profonde I J'en suis presque effrayé...
Pas encore de lettres, mais Baro - Superbe '! Nous partons ce soir pour nous porter à trois kilomètres au Nord de l'Aisne... Demain nous mettrons peut-être en position...
Vic-sur-Aisne^ dimanche^ 25 août.
Et pas de lettres de vous ! Mais je n'ai aucune inquiétude à votre sujet, je vous ai confiés tous à Jésus et à Marie, cela suffit !
Hier matin j'ai répondu la Messe et communié des mains du P. de Condé... pour vous bien entendu et pour la France.
Pauvre Père, comme il se dévoue pour le bien des âmes !... Imaginez-vous qu'il n'a pas été en permission depuis six mois et qu'il ne veut pas y aller tant qu'il restera un seul homme de la batterie qui sera dans le même cas. Comme aumônier et
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brancardier, il appartient à une liste à part, mais il ne veut pas bénéficier de ce privilège.
Hier à i3 beures 3o, un aspirant de la 3^ batterie venait me chercher au galop pour une reconnaissance. J'enfourche Rosette et je pars. Je trouve à la 3® le lieutenant Labat* qui me dit qu'il ma choisi parce qu'il est sûr de bien s'entendre avec moi sur le choix des meilleures positions pour nos batteries respectives... Que le Bon Dieu guide mon inexpérience !... Arrivés sur le terrain, nous partons chacun de notre côté, j'ai vite trouvé l'emplacement rêvé. Vous le Aboyez, les ennuis sont écartés de moi par le Maître si bon. Bonne causerie avec le très sympathique lieutenant Labat.
Ce matin, je me suis réveillé à 6 heures. Où aller à la Messe dans ce nouveau pays inconnu de nloi? Je me lève et je me dirige vers le gros bourg de .Vic-sur-Aisne, situé à i.5oo mètres de nos emplacements.
Naturellement ma première reconnaissance est pour réglise. Les autels sont encore couverts de plâtras et de débris de corniches. On n'y dit certainement pas la Messe.
Je m^agenouille... Dans ma prière figurent vos noms en bonne place...
Je sors, j'aperçois une affiche rouge : « Dimanche
* Tué quelques minutes après Henry à qui il venait de porter secours.
20, Messe à 7 heures, au château. » Dimanche 25... M^is c'est aujourd'hui ! et je pars en reconnaissance vers le château...
Je suis chef de popote ! et, conscient de mes devoirs, je viens de courir à bicyclette pour dénicher du... pinard. J'ai pu trouver huit bouteilles de Bordeaux blanc à 4 fr. 5o... C'est nn gros succès I av€c cela une boîte de saumon... J'ai été très bien accueilli par mes administrés.
Nous allons sans doute rester ici une semaine ou deux...
Oui, je suis le plus heureux des hommes, malgré la rude vie que nous menons...
26 août
Grande date encore ! Ce matin, à leur Communion, nos cornettes ont renouvelé leur acte d'abandon, avec quelle émotion sainte !... Trois ans déjà de vie religieuse, complètement à Dieu et à ses petits... Sinite parvulos.,. Pauvres sœurettes, que de sacrifices ! que d'efforts semblant parfois inutiles... Oui, peut-être les ont-elles cru inutiles leurs efforts patients.^ Pourtant l'action apostolique animée de l'esprit intérieur rayonne d'autant plus qu'elle est plus humble et semble plus cachée ; mais elle a d'autant plus de puissance qu'elle semble inféconde.
Cette pensée, qui m'a toujours été très chère, a été confirmée fortement par Dom Chautard : « Dieu
utilise pour le bien des âmes les revers mieux encore que les triomphes. » L'apôtre qui voit ses œuvres s'épanouir, qui voit ses patronages bondés, une multitude d'enfants enthousiasmés par sa parole, de nouvelles recrues affluer : qui se sent admiré par ses confrères... Oh ! comme celui-là doit craindre ses succès !... Il ne fait peut-être que moissonner sans mérite ce que d'autres ont semé dans la douleur... (( Mîsî vos metere quod vos non laborastis : alii laborauerunt et vos in labores eorum introistîs. » Et puis, leur œuvre, « sî elle n'est pas basée sur le Christ », n'est qu'un pseudo-apostolat... la piété qu'ils peuvent développer dans les âmes est de la mièvrerie... leur dévouement est intéressé... Un jour leur œuvre se retournera contre eux
...Me voilà donc en route pour le château. J'examine curieusement en passant ces maisons éventrées, pauvres intérieurs dévastés ! Un lit en bascule sur une poutre et dont l'édredon, crevé par des éclat< d'obus, laisse échapper des flocons de plumes; un classeur très luxueux dont les tiroirs ont tous été fouillés et laissés ouverts. Au premier étage une armoire aux portes battantes d'où s'échappe jusqu'au rez-de-chaussée un flot de linge...
Et, partout, les grès taillés du Soissonnais, échafaudés sous forme d'escaliers bizarres, encadrent le toit de toutes les maisons en leur donnant un petit air architectural... la plupart sont encore debout
mais souYent les pignons restent seuls, les toits sont effondrés...
Une usine immense a brûlé ; les énormes murailles de briques rouges, badigeonnées de fumée, sont seules debout avec la haute cheminée qui domine impassible, dédaigneuse, les ruines...
Les machines chôment depuis longtemps et la suie a collé des plaques noirâtres dans rhuile qui tache leurs flancs... Je vois gravé sur l'une d'elles : Soissons i9io. Les obus, qui ont crevé le vieux clocher bâti au moyen âge, n'ont pas épargné rusine, flambant neuf...; c'est la destruction brutale, barbare, totale.
Sur la place du Château... Fossés herbeux que Ton voudrait voir traversés de ponts-levis. Vieilles tours où grimpent du lierre, se détachant fièrement au milieu du parc roussi comme à l'automne, mais dont les tons contrastent étrangement avec quelques chênes d'un vert sombre épargnés par les projectiles et l'incendie.
J'entre dans la Cour d'honneur où sont amoncelés des tas d'ordures... Je vois un nouvel écriteau rouge : a Chapelle.., » J'entre... Un vestibule très bas où traînent des cadres brisés... Puis, une chambre aux tentures très claires... J'aperçois un baldaquin de soie, et, sous les plis pleins de jeunesse et de grâce, un autel pauvre, pauvre, pauvre : une simple toile grise jetée sur un tréteau, deux bougies, deux bouteilles renfermant l'eau et le vin, un calice très simple, pas de canons d'autel.
Un prêtre à grande barbe et dont les leggings apparaissent sous sa courte soutane d'aumônier s'ha-
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bille pour le sacriflce adorable... et quelques instants après, le Christ yenait dans sa pauvreté tragique... là où s'étaient peut-être complus les raffinements d'un grand luxe...
...Et... pas de nouvelles des aimés !... Nous sommes, et peut-être pour longtemps encore, dans notre petit bois. C'est le calme ! Les (( civils » font la moisson dans les champs à côté.
Barom. physique et moral = Parfait, inversement proportionnel au baromètre atmosphérique, car il pleut à torrents et il fait presque froid.
Voulez-vous m 'envoyer l'adresse du Père chargé des novices. Je dois l'avoir laissée sur mon bureau.
27 août.
...Hier j'ai communié pour nos chéries petites Sœurs, c'était l'anniversaire de leur prise d'habit. Ce matin je me suis rendu à la 8® batterie pour recevoir la sainte Communion, le Père de Condé devait dire la messe à neuf heures ; elle fut brusquement avancée d'une heure à cause de notre départ... Quand je suis arrivé tout était fini je n'ai pu que me confesser...
Oui, mes aimés, nous partons à i5 heures, vers l'avant ! Nous allons à Epagny... Je ne sais quoi vous raconter, je ne puis vous dire qu'une chose, que je vous aime immensément et que je suis très heureux.
Nous partons dans i heure 3o j'ai quelques prépa-
ratifs à faire, une quelconque suTYeillance à exercer... de tout mon cœur joyeux je voug embrasse.
Aucun danger.
Epagny^ mercredi 28 août.
Notre position (à Epagny) est intéressante. Le ravin devait être gracieux autrefois avec ses quelques maisonnettes éparpillées parmi les saules et auxquelles leurs pierres régulièrement taillées donnent une physionomie de tranquille robustesse. A présent, quelques arbres brisés et deis pans de murs, debout au milieu de monceaux de pierres éclatantes de blancheur.
Nous sommes défilés derrière une croupe déserte couronnée de boqueteaux où rugit le 76. Le soir elle flamboie comme un Sinaï.
Nos pièces sont nichées juste au bas du coteau, leurs tubes braqués vers le ciel, et, lorsqu'elles grondent, elles semblent tendre le cou en tressaillant lugubrement comme les chiens qui hurlent à la mort...
Nous couchons avec les officiers de la 3', tous charmants pour moi... Installation succincte dans la seule grange à peu près debout... Plusieurs poutres ploient d'inquiétante façon et portent des fentes dangereuses... Elles en ont vu de dures, les pauvres poutres vermoulues ! Aujourd'hui le charpentier étalera notre soi-disant abri... ce soir nous pourrons dormir tranquilles.
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Hier, vers 20 heures, do longs sifflements se précipitent dans un miaulement aigu... puis explosion sèche qui emplit le yallon de ses échos brutaux...
Le lieutenant Bernard et moi sortons en hâte de la grange... un éclair brille dans le fond du ravin, un éclat sifflote... puis, a toc! )> dans les pierres... Une fumée phosphorescente s'élève comme un fantôme...
Nous courons vers les pièces... Un nouveau sifflement...; le lieutenant s'arrête, nous nous agenouillons prêts à nous aplatir dans les herbes... L'obus semble passer lentement au-dessus de nos têtes... Ce n'est pas pour nous, celui-ci... Coup de lampe électrique pour reprendre notre course... Nouveau sifflement qui se précipite et grandit... Hop ! cette fois nous nous enfonçons dans l'herbe marécageuse... Explosion... On se relève... J'ai failli, en m 'aplatissant, avaler l'éperon du lieutenant ! Nous nous secouons en riant...
n pleut et de longues hachures raient le faisceau lumineux de nos lampes... Je bute contre quelque chose de mou, qui grogne. J'aperçois trois corj^ alignés sous le demi-couvert d'une haie... Une bâche les couvre en entier. Un homme se soulève à demi et regarde la lumière en clignant des yeux : « Pas de blessés, les gars? » — (( Oh ! y a des éclats qui radinent. » — (( Bonne nuit !» — « On tâchera, mon lieutenant... et pour vous pareillement ! » Bon sourire du brave garçon qui s'enfouit frileusement sous la bâche.
Nous longeons les petites toiles de tentes. Les poilus sont contents de voir « qu'on pense aux pauvres bougres quand ça perlote » ; notre tournée leur fait 4u bien...
Un sifflement aigu, les têtes se baissent inYolontairement... ce Ah ! les salauds !... je suis touché ! » Dans les décombres j'aperçois un homme qui bondit : (( Chambou, vous êtes touché? » — « Ho ! c'est un éclat mort, mon aspirant !» — « Montrez donc !... )) A la lueur blafarde électrique, je vois sa jambe maigre... je me penche... Ce n'est rien, la peau à peine éraflée... « C'est bon ! nichez-vous dans quelque trou, et... bonne nuit !... »
Nous retournons à la grange... Les obus sifflent au-dessus de nos têtes et arrosent... loin de nous.
Nuit parfaite et profonde... Je me réveille. Par une trouée de plafond j'aperçois un carré de ciel bleu... 7 heures à ma montre ! Vite à l'infirmerie de l'Etat-Major et essayons d'avoir la Messe...
Je monte là-haut, je m'informe... Là, dans le talus, la cagna !... J'entre... Une trentaine d'hommes sont vautrés dans leurs couvertures poussiéreuses... Ronflements... Atmosphère plutôt lourde !... Au milieu d'eux j'aperçois la figure délicate et pâle du Père... Il dort...
A un poilu qui passe je demande l'heure (( six heures ».,. Ma montre s'est arrêtée hier soir... Discrètement je me retire et je redescends à la batterie avec l'intention de revenir... Mais je ne puis plus
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lïi^éloigner : des concentrations de feux sont commandées pour 9 heures. Mon devoir est d'être près des pièces. . .
i4 heures ! Nous n'avons pas tiré...
En ce moment le front est calme.
Je suis heureux, très heureux !
PRIEZ POUR QUE MON ACTION SOIT FÉCONDE ET QUE JE SOIS, SURTOUT, UNE AME INTÉ RIEURE.
J'attends toujours vos lettres, avec quelle impatience !
De toute mon âme, mes tant aimés papa et maman, mes chéries sœurettes, je vous ejnbrasse en Jésus et Marie.
Henry Canoville.