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JOIE

Laissez-moi vous embrasser tous avec tout mon amour mes bien aimés papa, maman, chéries sœurettes.

En Marie / )>*

15 août.

(à Sœurs Marie et Madeleine.)

Laborare, Jesu^ in conspectu Maiiœ,

Pone me ut signaculum super cor tuum, ut signaculum super brachium tuum.

Ce doivent être les mots d'ordre de Vhomme intérieur jeté dans l'apostolat public et qui unit la vie contemplative et la vie active dans une harmonie féconde et pour les âmes et pour lui...

Ceux qui se sentent poussés par l'Esprit à se dépenser pour le Christ dans un labeur extérieur et sans complaisance personnelle envers leur propre activité ; ceux qui sont assez pleins du Christ pour faire déborder sur les autres le trop plein de leur

* Il faisait ce jour-là son sacrifice.

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vie intérieure et qui regagnent par la ferveur Ist brièveté de leur oraison, ceux-là seuls peuvent se dire réellement des apôtres, des laboureurs du Christ,., ils ont bien sur leur cœur et sur leur bras le sceau divin de rEvangéliste.

Laborare, Jesus^ in conspectu Mariœ ! Laborieusement creuser son sillon, sous le regard de Marie, dans la terre dure comme dans la terre molle ; marcher dans la lumière brutale et aveuglante du monde, au lieu de vivre à Tabri dans la paix du cloître ; se réjouir des pierres qui écorchent et des épines qui déchirent; aller jusqu'au bout du champ... N'avoir comme but que le Christ^ comme moyen que la vie intérieure du Christ, comme aiguillon que la soif du Christ, qui là-bas tout au bout du champ, dans le repos de la tâche accomplie et la fraîcheur de sa paix, a préparé la Table sainte et éternelle.

Mais dans cette vie ardente, T Apôtre trouve une autre douceur divinement forte et attirante... Quand ii sent son âme troublée, sa volonté fatiguée, sov. cœur vide... Oh alors ! qu'il s'approche de la Reine des Apôtres : Salve, Cordis Jésus vivum receptaculum ; fac ut sancti siinus sanctificantes !... Un seul regard de Marie suffira pour l'apaiser et le rassurer... Il s'étonnera bientôt de sentir son âme renouvelée, rajeunie... et le sillon sera moins dur a creuser, car il ne sera plus seul...

Allez-vous me gronder, petites cornettes chéries? savez-vous ce qui me désole, au milieu de ma joie si grande .^.. C'est d'être loin du front; le canon

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gronde de temps en temps, mais si loin !... J'ai la nostalgie du sifflement des obus... Enfin ! à la grâce de Dieu...

Je demande au bon Jésus et à sa douce Mère, la nôtre aussi, de vous exprimer par de grandes grâces toute mon affection, toute particulière pour vous deux mes Parisiennes, qui déjà portez le poids du jour dans le Champ du Seigneur, a Que nos âmes soient unies dans « notre effort pour Jésus sous le regard de Marie. »

Romeryy 16 août.

Hier à i9 heures nous désarmions la position ; la difficile manœuvre.

Nous arrivions à Marfaux à minuit ; nous avons terminé la nuit dans une maisonnette toute neuve ^ qui n'avait reçu qu'un seul obus... une bagatelle I Couché dans une salle à manger rendue plus triste encore par le gai reflet d'une glace qui se jouait sur les murs dénudés.

Sur une litière bien propre faite de rouleaux de paille provenant des camouflages boches, les ordonnances ont étendu nos sacs de couchage, mon cher sac de couchage ! Ah ! quel bon sommeil !

A 6 heures le fidèle Chobeau nous apportait notre café au lait (plaignez-no<us donc !) Nous ne nous sommes levés qu'après l'avoir siroté tout doucettement, tout délicieusement, tout paresseusement sous nos couvertures. Rudes moments de fatigue, mais parfois sybaritique repos !

A 8 heures, le Cirque s'ébranlait au milieu des coteaux, splendides sous le grand soleil du matin.

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Champs de blé immenses, calmes, baignés de lumière ; pâturages qui jettent leur fraîcheur et qui reposent de l'ardeur des blés et du blanc monotone de la grand'route... Quelques moissonneurs au geste large et rythmé, vieux territoriaux, quelques vieillards... Et puis là-bas, encadré gracieusement par les coteaux, dans le bleuté lumineux do la Yallée, Nanteuil avec son clocher discret et son semis de maisonnettes.

A 9 heures nous arrivons à un très vaste emplacement sous bois, à rembranchement de la grande Toute près de Romery. Nous avons déjeuné avec la 3' batterie, maintenant 9®. Le repas s'est passé très agréablement.

Nous sommes ici pour une nuit.î^ deux jours.^ trois peut-être .î^ Nul ne le sait, même pas notre Commandant... Je suis désolé... Nous voilà à l'abri !... de vrais embusqués ! J'espère bien que ce ne sera pas pour longtemps !

Le i5 août à Savîgny. — L'église est gentillette, fièrement campée sur un mamelon et dominant le petit village. Clocher ébréché par un obus. Vitraux pulvérisés ; colonnettes flamboyantes brisées. Statues décapitées. Hachures d'éclats sur les murs et les piliers... Petits dégâts vraiment, auprès des ruines atroces de Pont a vert et de Chaudardes, que les Boches ont fait sauter à la mine. Mais si les dégâts matériels sont infîmes, hideux sont les sacrilèges dont la petite église vient d'être tout dernièrement souillée : ils ont forcé la faible fermeture du Tabernacle et volé les vases sacrés ; ils ont pillé la sacristie et souillé diaboliquement les linges sacrés ;

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ils ont grimpé dans le clocher pour décrocher les cloches et les envoyer à la fonderie... Ils ont même soulevé les dalles du chœur et fouillé les tombeaux I ei la petite église, autrefois si gracieuse, semble encore toute frissonnante d'horreur avec ses lambeaux de vitraux qui tremblent au canon. Ses voûtes autrefois teintées par les ors, les bleus, les rouges filtrant doucement des verrières, sont inondées à présent d'une lumière éclatante, brutale ; la poésie du mystère, du recueillement est absente

Un petit bout de ma méditatiom de ce matin : Jam non esse vos servos sed dixi amicos... Je serais déjà si heureux de pouvoir me dire esclave de mon Dieu !... Mais non ! Dieu ne veut pas me voir tremblant à ses ipieds. 11 m'attire à Lui, Il veut me parler comme à un ami, se donner à moi, et attendre de moi la réciprocité affectueuse..., Suscitans a terra inopem... Cela ne lui suffît pas encore, il nous adopte, il veut que no'us participions à sa gloire, à son bonheur, à son Ciel et il nous ordonne de l'appeler Notre Père. Notre filiation divine est une filiation d'adoption... Nous sommes les enfants de Dieu.

17 août.

Le lieutenant Paturel me témoigne la plus granda sympathie ; ces vingt jo'urs que nous venons de passer ensemble ont établi entre nous une affec^ tueuse camaraderie dont je lui suis reconnaissant. Je suis bien vu par tous... je suis très heureux... et

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comment ne le serais-je pas avec toutes les bontés dont Jésus €t Marie m'accablent !

Bonne et longue causerie avec le lieutenant Labat, puis un bain m'ont empêché de continuer ma lettre ; à demain... Nous passerons sans doute encore ici la journée de demain... De toute, toute, toute mon âme à vous.

n août (à Sœur Madeleine).

Je viens de recevoir une très longue lettre de toi. Comme tu es bonne ! et combien je te remercie de cette affection si profonde dans le Cœur du Maître... Je n'y réponds pas suffisamment, je le crains, pardonne-moi...

Oh ! quelle splendide mais si délicate activité que celle de V apostolat I J'ai eu cette après-midi une longue conversation avec un officier de la X^ batterie. Il se dit théosophe et croit à un cycle de métempsychose ascendant. Est-ce badinage ou conviction sérieuse? J'ai parlé, moi, le plus sérieusement du monde. Lui ai-je fait du bien? Dieu seul le sait, Dieu seul me juge ! Je suis parfois effrayé ; je n'ai pas une instruction théologique assez approfondie pour ne pas dérailler parfois... souvent peut-être... Mais je voudrais faire aimer mon Jésus... Ce qui me manque surtout, je le sens bien, c'est la vie du Christ débordante... c'est l'ardeur désintéressée de l'homme intérieur... c'est la sensation de parler au nom du Christ, d'être un autre Christ... Prie pour ton frérot si pauvret I

J'ai la joie de pouvoir communier chaque matin

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à Hautvillers. Eglise superbe, absolument intacte... Je te raconterai ça... Un vieux curé, courbé de yieillesse et do bonnes oeuvres, aux beaux cheveux blancs qu'illuminent parfois les rayons des vitraux... Joyeusement en Jésus î

...Délicieux retour au cantonnement sous les arbres immenses qui me rappellent les splendides beautés de Bleau... Déjeuné avec le P. de Condé qui vient nous voir... Nous lui faisons fête...

Faut-il vous dire encore que je suis très heureux? Milieu charmant...., et puis, surtout, ma communion quotidienne !

Tous je vous embrasse et particulièrement toi, papa tant aimé : avec quelle joie je me souviens de nos émotions... à ma dernière permission... rappelle-toi...

Nous restons ici un jour ou deux encore. Donc repos... Que faire? sinon dire à Dieu que je veux être à Lui... et vous redire aussi toute mon affection immense.

DormanSj 19 août.

Enfin ! vous voilà réunis à Paris, excepté maman et ma grande à qui j'écris en même temps qu'à vous, chers voyageurs. Je suis si heureux de vous savoir pleins de joie auprès de mes deux petites Sœurs ! Vous vivez les meilleures journées de votre année, après la si longue attente ! Je voudrais que rien ne vienne vous attrister ! que vos santés soient excellentes, que votre esprit et votre cœur puissent librement puiser aux sources des tendresses et de la lumière !... Je vous dis bien mal ce que je désire

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pour VOUS et ma bouche ne parle pas aujourd'hui aisément de rabondance du cœur. Excusez-moi, nous venons de faire trente kilomètres au pas... Nos pièces énormes et nos chariots chargés à en craquer ne peuvent pas se déplacer à plus rapide allure... C'est abrutissant trente kilomètres au pas, sur une route où les colonnes interminables de camions vous énervent, où la poussière vous aveugle et vous étouffe.

Hier soir, à minuit plutôt, nous nous endormions... A I heure on nous envoyait l'ordre de partir. A 3 heures nous étions prêts. La nuit a été courte, n'est-ce pas, et pourtant je ne suis pas fatigué et, après les premières lignes, de ma lettre, péniblement tracées, je me sens tout dispos, mais là, vraiment en train ! Tous se disent fatigués, moi je ne le suis plus depuis que j'ai écrit vos chers noms.

Où allons-nous .^^.^^.^ Nous avons quitté notre bois pour longer pendant toute la journée la splendide vallée de la Marne. Elle est si belle ! si belle surtout à l'heure dorée où le bleu du fleuve plus profond que le bleu du ciel est encore intensifié par l'or ardent des blés...

Des écriteaux boches ; des munitions ennemies laissées en pagaille le long des routes ; des caissons criblés de balles, déchiquetés, tordus... Et puis ces interminables rangées de tertres fraîchement remués, surmontés d'une pauvre petite croix blanche..., une bouteille renfermant des indications, quelques objets que le défunt serrait dans ses mbains crispées à son agonie : masque, casque, fusil brisé..., et les petites tombes remplissent les fossés, débordent dans

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les champs... et nos étapes ressemblent à une proicession interminable dans un cimetière sans fin.

Nous arrivons à Dormans. Dans les petites rues, on s'est mitraillé, égorgé, pendant que les maisons s'écroulaient, méthodiquement, une à une en enterrant les combattants. Les monceaux de débris qui barraient les routes ont été déblayés à grand 'peine par le génie. Les murs crevés ont des déchirures toutes neuves ; les cendres semblent encore- fumer dans le vent. On sent que toutes ces douleurs sont d'hier.

Il y a des maisons effondrées d'un seul grand coup, et le toit affaissé recouvre tout. Il y en a d'autres qui ont été fouillées profondément par les projectiles... C'est un amas de pierres émiettées, d'éclats de poutres, de lamelles métalliques ; d'autres ont brûlé et il ne reste plus que leurs murs squelettiques, jaunis et noircis sur les bords. L'église n'a que de vastes ébréchures et pourtant elle en a vu de dures I

Cinq ou six, faut-il dire femmes? passent avec un air indifférent, de jolies manières affectées... et la note gaie de leurs corsages blancs et la coquetterie de leurs hautes bottines jaunes se détachent douloureusement sur ces misères... Tristes antithèses partout ! et toujours !...

Nous cantonnons à cinq kilomètres de Dormans dans un petit village.

Nous sommes logés très chiquement à l'Hôtel du Midi, dirigé par une brave dame et sa fille qui ont ouvert pour nous une immense salle avec billard.

Demain nous repartons pour Château-Thierry...

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Je suis heureux, très heureux malgré nos îatigues et la dévastation qui nous entoure.

Marîgny-en'Orxois, 20 août.

Encore trente kilomètres ! Nous avons passé par les villages où nous cantonnions il y a huit mois : Blesmes, vous vous souvenez? Blesmes tout onfoui sous la neige... Château-Thierry..., on s'y battait il y a un mois... Je m'attendais à voir une ruine immense comme Dormans. Mais non ! certains quartiers ont bien souffert, et beaucoup sont presque intacts.

Nous avons déjeimé à Vaux ; là j'ai aperçu deux femmes prostrées devant le monceau de pierres qui était autrefois leur maison. Elles étaient pâle», défaites, tremblantes... Nous les avons questionnées par bienveillance, avec respect..., elles ne nous ont rien répondu, mais se sont mises à sangloter tout bas... Misères! atroces misères! Oh! Christ^ combien faut-il encore de pleurs et de sang avant que nous ayons gagné la grande Victoire?

Nous avons déjeuné à Vaux, dans un champ, au milieu d'un désordre formidable : des chaises, des rouleaux de fil de fer barbelé, des milliers de chaussures et de bottes, des tas de linge souillé ou propre, des caisses de grenaten empilées les unes sur les autres.

Des femmes encore fouillent en pleurant ce gigantesque capharnaûm, elles espèrent retrouver leurs biens... C'est triste, infiniment triste !...

Nous sommes arrivés à Marigny-en-Orxois à

i6 heures 3o. Nous allons y passer la nuit et repartirons demain matin à 5 heures 3o pour Villers- Cotterêts... Un château-ferme où habitent de vieilles demoiselles, une ferme immense toute neuve, même inachevée, gracieux cottage pour gentilhomme agrophile, un Jacques de la Ferlandière probablement. Granges spacieuses avec somptueuses écuries, bassecour...

Voilà ce que j aurais rêvé si je n'avais pas eu ma vocation tant aimée... Eglise gentillette, mais un tabernacle vide. Dans l'église est enterré M. de Poisson?... vous connaissez .î^... un célèbre architecte du Roy !

Vieux marché couvert sur le milieu d'une vieille plac^... Nous papotons dans la maison du Maire, dont nous venons de trouver l'écharpe . inérable. Nous couchons dans un hôtel abando^ e où nous avons de jolies chambrettes. Quelle Lristesse dans toutes ces belles campagnes de Fiance, désertes, ruinées ! Oh ! la guerre !

Et (pourtant je suis heureux, très heureux dans une sorte de paix profonde... Mais je n'ai pu ce matin faire la sainte Communion. Demain.^ je crains qu'il n'en soit de mên ... Bonne fête à ma Jeannette : j'offre pour ti trois de mes journées. Je vous envoie la photo de votre Aspi devant le Tank du P. Deblic...

Villers-Cotterêts, 21 août.

Oui bonne fête à ma Jeannette. Le P. de Cond^ devait avant notre départ me donner la Communion x^ ce matin à 5 heures. Je me suis rendu à l'églisif

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Personne. Malentendu au sujet de l'heure... Je n'ai donc pu communier sacramentellemment pour ma bonne petite Sœur, mais je me suis rattrapé tout le long du chemin en communions spirituelles et en oraisons jaculatoires... Ah ! combien de fois ton nom a-t-il été prononcé aujourd'hui.^ Et combien le sera-t-il demain.^ et après demain .^^ puisque ces trois journées-ci sont pour toi et tes intentions... Chacune des secousses de mon cheval, chaque morsure des rayons brûlants du soleil, chacun des actes de mes journées et de mes nuits si mouvementées, je veux qu'ils tendent à la gloire du Christ... ipour ma seconde grande.

Nous avons encore fait trente kilomètres ! Je supporte joyeusement, facilement ces longues étapes qui m'intéressent et ne me fatiguent pas le moins du monde. Certains de mes camarades semblent harassés par le soleil, moi rien ! Il est vrai que mon cheval est merv.nlleux... je suis presque trop moelleusement porté !... je n'ai aucun mérite.

Mais 'pas de lettres ! pas une depuis avant-hier. Barom. = Magnifique !

Nous avons passé par la Ferté-Milon, patrie de Racine. Aujourd'hui nous cantonnons à six cents mètres de Villers-Cotterêts. Oemain nous repartons dans la direction du Nord p^ ur une étape de i6 à 20 kilomètres (Courtieux). Senimes-nous assez de l'active !

Combien elles sont typiques ces étapes sons le grand soleil. On entend les pas secs des chevaux qui frappent lentement, avec lassitude, le gravier sablonneux de la route surchauffée. Les freins grin-

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cent sur les bandages brûlants des roues, qui jettent, au soleil, des étincelles d'argent. Les chevaux balancent leur tête blanche d'écume et, à grands coups de leur queue, balaient furieusement leur croupe luisante et leurs flancs poudreux. Les hommes sont couchés sur les bâches des chariots, ils ont la moustache grise de poussière... l'un d'eux vient de porter le doigt à son casque, il l'en a retiré prestement, car il brûle.

Soyez tranquilles, je suis prudent, pas d'insolations à craindre, tout va admirablement bien.

A vous de toute mon âme très heureuse.

Caurtieux^ 22 août.

Enfin nous voici à Courtieux... Diable ! 120 kilomètres en quatre jours avec un matériel comme le nôtre, c'est un vrai tour de force !... Allons-nous rester ici deux ou trois jours.^.^.^^ ou bien courir sus aux Boches qui n'en mènent pas large en ce moment .^.^.^.. Nous sommes bien installés ici, à quelques centaines de mètres du village. Notre tente est plantée dans un petit boqueteau bien ombreux... Exquis !

Mais quel écrasement de chaleur ce matin ! Jamais de ma vie je n'avais souffert une aussi gigantesque flambée... Souffert, entendons-nous, souffert dans le sens de supporté, car je ne puis dire que réellement je souffre, moi... L^s routes sont couvertes de plusieurs centimètres de poussière dans laquelle on patauge lamentablement, en soulevant un nuage desséché... A certains moments le nuage

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«st tellement dense qu'on ne voit plus le chariot qui vous précède à trois mètres !... Dans les moments d'éclaircie, sous les arbres, on aperçoit la colonne toute en grisaille : plus de jeux de couleurs, tout est gris, d'un gris triste, triste, presque décourageant... Et il faut chercher bien loin dans les champs une note Yerte et humide qui vous rafraîchit un peu l'âme desséchée... et même là-bas en plein dans la campagne on voit d'immenses barrages de fumée qui s'élèvent dans le ciel bleu... c'est encore la poussière d'autres routes soulevée par les milliers de convois qui roulent interminablement vers la forêt...

Une charrette vient de passer, chargée de nègres... Je les ai reconnus à leurs lèvres lippues et à leurs cheveux crépus... ils étaient tout gris comme nous... l'un d'eux en riant s'est penché vers nous et a tracé de larges traits sur sa joue avec son doigt, on aurait dit qu'il se barbouillait la figure avec du cambouis. IVous avons ri, un peu, puis nous sommes repartis dans le grand flamboiement, sans im mot, et comptant les bornes kilométriques.

Deux choses m'ont intéressé ce matin : la Forêt de Villers, et, au loin, celle de Compiègne. C'est admirable la beauté de ces vieilles forêts de France I Et puis, sur le plateau tout ardent de soleil, au milieu des immenses champs de blé, des machines fauchaient les céréales et les rejetaient régulièrement en gerbes. Ah ! c'était vite fait, je vous assure, et ces autos qui fendaient ces vagues dorées, contrastaient avec les lourdes charrettes traînées par quatre bœufs blancs, la tête basse sous le joug et

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qui fouettaient leurs flancs énormes avec leur queue grêle... Et ces terres seigneuriales étaient coupées de loin en loin par un bouquet de grands arbres, où se cachaient, dans l'ombre, des toits rouges... et, encore, me hantaient les souvenirs de la Ferlandière.

Il est i4 heures 3o, hommes et chevaux ont mangé, ont bu, rebu avec une avidité formidable... puis ils sont tombés de sommeil là où ils étaient. Je viens de faire un tour à la batterie : à voir ces hommes couchés, sur le sol dans des poses étranges on aurait cru voir une section d'infanterie fauchée par des feux de mitrailleuses. Toutes les poses que j ai vues à Tincourt, je les ai retrouvées ici chez ces hommes harassés de fatigue. J'ai vu six servants affalés dans des broussailles, la tête renversée en arrière, bras et jambes écartés ; un autre tombé dans un fossé, ventre contre terre, le visage caché dans son casque.

Un maréchal des logis, nu jusqu'à la ceinture, est enfoui dans un camouflage, les pieds en l'air appuyés sur un chariot ; à côté de lui un jeune conducteur est recroquevillé sous une roue, un autre presque sous les pieds de ses chevaux. C'est le grand affaissement brutal de toutes les énergies... Ces hommes sont saouls de fatigue...

Et moi qui me ballade sur un cheval délicieusement souple, moi, je n'en ressens aucune. Soyez sans inquiétude ! C'est étonnant comme la chaleur m'incommode peu maintenant, si bien, comme me I3 disait en riant le bon Père de Condé, que j'ai peu de mérite à faire la guerre...

Je VOUS affirme que jamais je ne me suis aussi bien porté, et depuis que je suis soldat je n'ai jamais été dans une paix aussi profonde.

Pas encore de nouvelles de vous, cela commence i être long... Oh ! laissez-moi vous dire que je vous aime ! (( Que je serais heureux de tout souffrir pour vous.,. Oh! mes bien aimés! »

Baro physico-moral = Baro atmosphérique et ce n'est pas peu dire.

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