PREMIER MYSTÈRE DU ROSAIRE : ANNONCIATION
— Marie est à Nazareth... Oh ! le joli village au printemps : il est enfoui dans une vallée de lis... et Marie attendait, toute blanche, Tu flos liliis aU bior^ les volontés de Dieu...
Il y a bientôt un an, j'attendais moi aussi les ordres de Dieu... Qu'allais-je devenir .î>... Moine.^.. Soldat. î^ J'attendais, et je restais heureux dans ma vallée... Oh ! la « maison » avec ses intimes et lumineuses affections! Son piarfum si doux !... Inconscient do mon bonheur, je vivais mon rêve dans In vallée des lis... mais depuis. . .
— J'entends vos questions empiressées et tendres : Comment vas-tu .î^ De mieux en mieux; je pourrais
Ot) LETTRES d'un BLEUET
même dire très bien... Si bien que je vais demander à Teprendre mon service demain. D'autant iplus que le Major, et pourtant je suis fatigué, m'a mis à la diète : du lait... du lait... un point c'est tout. Et j'ai un appétit féroce, aussi ce soir je vais me permettre du pain et du chocolat. Je ne veux pas m 'attarder à l'infirmerie où je laisserais mes forces.
Mon service.^ Il n'a rien de bien intéressant mon service de fonctionnaire ! J'ai la responsabilité de ma pièce, mais aucun des avantages qu'ont les brigadieirs : toujours deux chevaux dont il faut que je m'occupe ; conduction à deux ; harnais complet à installer... Je voudrais bien sortir de cette situation pleine d'inconvénients. Je vais encore essayer l d'être téléphoniste et si je ne réussis pas, je considérerai comme formelle la volonté du Bon Dieu et avec tout mon courage je tâcheirai de faire un bon conducteur.
Ce qui me manque, hélas ! c'est votre présence près de moi. Il me semble que je supporterais toutes mes petites épreuves bien facilement, si chaque soir^ je me retrouvais au milieu de vous... Depuis que j suis descendu à l'échelon, j'ai des moments de tristesse... Vous êtes trop loin...
Laissez-moi vous dire tout bas que j'ai été si occupé avec mes doubles fonctions de conducteur et de vaguemestre que je ne pouvais faire aucune toilette, même la plus sommaire, pas même me laver les mains, car il eût fallu descendre au fond du ra vin. Ah ! le bon coup de savon aujourd'hui ! m voilà frais et dispos ! et puis, ce matin, j'ai eu 1 grande joie de faire la Communion. Depuis une se*
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 67
maine, la messe de 6 heures avait été supprimée, j'allais bien à réglise, mais j'en sortais à 6 heures lo avec le cœur vide... Vous expliquez-vous ma détresse.î^ Aujourd'hui, me voilà bien d'aplomb !...
i2 septembre.
J'ai été débordé tous ces jours-ci... un peu fatigué... un peu... mais aujourd'hui je me suis ressaisi... j'ai eu plus de temps à donner à Dieu. Tout près de la Vierge j'ai rêvé en égrenant mo^n chapelet : Annonciation,., pour demander pardon à Dieu de mes faiblesses de ces jours-ci.
(( Et Marie attendait à Nazareth dans le recueillement, la prière et le travail... Et moi ! Comment attendais-je l'heure de Dieu.^ Ce n'était guère difficile pour moi de me recueillir, ma vallée était si loin du monde, elle ne s'ouvrait que vers le Ciel... La prière !... Oui, j'étais au milieu des lis, dont le frémissement très doux sous la brise très pure, chantait la gloire du Bon Dieu dans une mélopée toujours la même et toujours variée, avec cette mélancolie plaintive des âmes qui voudraient monter plus haut... Je vibrais, par écho, parce que les autres vibraient autour de moi, et, lorsqu'elles ne tressaillaient plus... moi, je me taisais, j'aurais pourtant voulu chanter toujours...
Le travail ! Autour de moi, les lis épuraient chaque jour leur blancheur... ouvraient leur corolle avec plus de splendeur... travaillaient à s'éleveir vers la lumière...
Mais ! quels sont ces deux lis cueillis par Marie,
€t emportés loin de ma vallée? Je les vois fermer leur corolle, se pencher avec tristesse... ils pleurent l'intimité d'autrefois... mais, Marie passe... ils se redressent, s'ouvrent tout grands, leurs pétales vibrant d'allégresse... et Marie en arrachera d'autres encore de la chère vallée et elle les replantera au grand soleil de gloire et d'amour dans le jardin de
son Fils
Marie, Marie ! bénissez nos vocations »
— Bonne journée ! Ce permissionnaire, Lecoq, qui vous a remis de ma part quelques souvenirs de guerre, est revenu à l'échelon... J'étais ému de façon très douce en le voyant s'avancer vers moi... Vingtquatre heures avant ce moment, il était entré dans la si chère vallée et il me rapportait un peu de son parfum... Je le regardais, et je pensais que tes yeux, papa aimé, s'étaient hier posés sur lui... et je serrais sa main, sa grosse main de maréchal-ferrant, que la tienne, incarnant l'étreinte de tous, avait serrée... je l'aurais baisée cette main...
Il m'a donné d'excellentes nouvelles de vous tous. Il m'a remis ton petit mot, où, cher papa, tu me prêches courage et confiance... alors que, justement, je viens d'être un peu... découragé... si peu digne de la bonté constante, toute condescendante du Bon Dieu... Monsieur était fatigué du pansage, de tou^ ces travaux de réchelon ! Il rêvait de téléphone ! d'aventures ! Il s'ennuyait loin des aimés!...
Ce petit mot de toi, une lettre de sœur Madeleine m'ont apporté la paix et rendu l'énergie... A vous, merci !
rr-:'.
A LA CASERNE (Décembre 1916)
Mais il n'y avait pas qu'une lettre venant. « du pays », un gros paquet est suspendu à la musette de Lecoq et se balance vers moi, comme pour me dire : Prends-moi donc bien vite... et sauve-toi ! Et je l'ai pris bien vite mon cher paquet, et je me suis sauvé... jusque dans mon trou souterrain où j'ai déballé, tout ému, les chères choses
Baromètre : Tirés beau !...
13 septembre.