‹ Lettres d'un bleuetChapitre 8 sur 26 · DEUXIÈME MYSTÈRE : VISITATION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME MYSTÈRE : VISITATION

(( Or Marie se levant s'en alla en toute hâte vers les montagnes, dans une ville de Juda où habitait sa cousine Elisabeth. » Je me recueille pour ma petite méditction habituelle... je la résume... voyez, toujours cette obsession :

Quand me lèverai-je moi aussi, quand me dirigerai-jevers les deux villes qui me sont les plus chères au monde, où habitent mes tant aimés .î^... Quand donc viendra ce jour dont la pensée seule m 'encourage .^.. et trop souvent m'assombrit ! Oh ! ma première permission ! Mon imagination en évoque les joyeux préparatifs et la grande douceur... 0 Marie, excusez ma faiblesse et... priez pour moi.

— Ai-je tort -de vous montrer votre petit canonnier en si peu héroïque posture.î^... C'est vrai, l'échelon me pèse... Ah ! si je pouvais retourner à la position de tir, à mon observatoire... mais, le pansage ! les corvées d'abreuvoir, de ravitaillement !... Laissons tout cela.

d6 septembre.

VISITATION (suite).

Je vous suis, Marie, dans votre voyage et peu à pei mes pensées me ramènent à ce jour où l'on mj dira : « Ce soir, tu pars ». Ce sera un flot de li

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mière éclatant dans mon âme un peu assombrie ; mon cœur bondira d'une joie brutale et douce à la fois... Je me vois déjà préparant dans une bâte joyeuse mon petit ballot de souvenirs. Je me vois passant un manteau boueux et, par dessus, deux ou trois musettes pleines qui me semblent légères... u Au revoir, les copains ! » — (( Bonne perm', hein !» — (( Oh ! tu sais !... )> ...et je dégringole le coteau, anîve dans le petit village, je n'attends même pas Tauto. Je file comme un fou sur la grande route. Cinq kilomètres ! qu'est-ce que cela pour un permissionnaire .^^ Et je savoure tout seul mon bonheur dans la campagne qui me sourit, et, à chaque instant, je presse mon cœur en murmurant tout bas : a Non I est-ce possible.^ Oh ! mon Dieu que vous êtes bon !... ))

Du nouveau !... Jetais fonctionnaire-brigadier de îa première pièce... Or le vrai brigadier de la première pièce vient de rentrer de permission, donc... je ne suis plus fonctionnaire... etc.. Que la volonté de Dieu soit faite!... mais... je voudrais bien être téléphoniste... Tout cela en somme me serait pres-^ que indifférent, si je pouvais chaque soir me iretroiuver auprès de vous. Je souffre vraiment de mon éloignement. Ah ! si vous saviez comme je vous aime...

17 septembre,

... Encore un peu de lourdeur... mais vous pouvez compter sur votre petit gars : il sera courageux quand même, jusqu'au bout. D'ailleurs je sais pour

qui olfrir toutes ces petites épreuves dont chacun dt Yous, je l'espère, bénéficie à tour de rôle...

- 19 septembre.

— Bienheureuse Imelda... C'est sous votre protection que je veux passer cette journée... Que tous nos petits mérites soient présentés par vous au Maître... Et puis j'ai à vous remercier d'une grande grâce et à vous confier une petite 4)eine.

Il y a quelques jours, j'ai été très touché par la lecture de votre vie si délicate, si pure et qui s'est consumée dans l'amour aux pieds de Jésus-Hostie. Jeanne m'en envoyait le récit au moment psychologique, jugez-en.

Depuis une huitaine de jours, j'avais beau me lever tôt pour courir à l'église avant l'appel, je m'en retournais hélas ! le cœur vide... la porte du tabernacle ne s'ouvrait pas pour moi ! Pas de prêtre î Alors, non-seulement vous, mais Jésus aussi allait me manquer.^ Une idée m'est venue, inspirée peutêtre par notre gracieuse petite Imelda ; j 'ai été trouver le brigadier : (( Me permettez-vous de m 'absenter du pansage de 7 heures moins 10 à 7 heures 20 pour aller à l'église.^ )) — a Je ne vous permets rien du tout ! demandez à l'adjudant. » A l'adjudant : (( Je suis novice dominicain et je serais très heureux d'aller à la messe chaque matin. » (Novice I pas encore, mais je le suis de désir ardent.) — (( Je ne vous le refuse pas, à condition que vos chevauxj soient propres! ou alors... )) Vous pensez si j'étaî

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heureux I Hier matin je faisais la sainte Communion à 7 heures, avant de partir pour la corvée de pieirres.

Par certaines allusions, j'ai compris que les gradés avaient parlé entre eux de ma demande et s'en moquaient en dessous. Première impression : tristesse ! Deuxième impression, réfléchie celle-ci, joie ! (( Lorsqu'on vous insultera ou qu'on se moquera de vous à cause de mon nom^ réjouissez-vous. Votre récompense sera grande dans le ciel, ))

Hier l'après-midi, revue de chevaux ; je travaille posément, sans fièvre ; à 4 heures, l'adjudant regarde mes chevaux..., j'étais assez tranquille au fond, je les trouvais propres... « Chevaux sales ! Inscrivez-le moi : nira pas à la messe tant que ses chevaux seront mal tenus, »

Je m'en vais, la tête basse, me disant : Fiat voluntas tua, 0 petite Imelda^ aidez-moi dans Vépreuve I

Les pairoles de l'adjudant avaient été jetées à haute voix, devant tous... Bien vite j'en prends mon parti el je me promeits d'essayer le lendemain, ce matin avant l'appel, une nouvelle tentative auprès de Jésus-Hostie... Hélas ! le tabernacle m'était encore fermé ! Je pris alors la résolution de travailler avec plus d'éneirgie encore pour mieux gagner mon Jésus chaque matin.

Pas de chance d'ailleurs aujourd'hui. Je suis un peu fatigué depuis quelques jours : pas d'appétit, un peu de fièvre, de surmenage sans doute... Je me suis fait porter malade, le major parti à la position ne vient point passer la visite. Travail quand même toute la matinée, puis je retourne à rinfirmerie à I heure 3o. Le médecin arrive, m'ordonne un peu

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d'antipyrine, mais no m'accorde aucun repos... J'insiste sur ma fatigue trop réelle... Rebuffade...

20 septembre.

— Ma journée pour tous ceux qui m'ord fait souffrir à V échelon.

...Je suis reparti un peu triste, mais résolu quand même au travail et j'ai frotté, étrillé, brossé mes chevaux jusqu'à l'heure de la soupe. Je me préparais à déguster mon rata avec un assez bon appétit malgré mon malaise, lorsque le brigadier de la première arrive dans ma cagna : (( On vous appelle au bureau. )) Une pensée me traverse l'esprit : « Si c'était pour être téléphoniste !... Mais c'est impossible ! »

Au bureau, plusieurs poilus entourent le fourrier qui demande leur adresse pour les mettre en route ! en permission ! Je donne mon adresse, la vôtre, oh très chers ! sans grand espoir car mon tour est encore éloigné, et j'allais repartir quand le logis prend une note de service et lit : « Le canonnier Canoville montera le plus tôt possible à la position pour pouvoir trayailler l'examen de Fontainebleau. )> Cri de bonheur ! Je sors du bureau, je dévale le coteau tout joyeux... Des camarades m'interpellent : « Pourquoi iris-tu.î^ )> — a Mais... parce que je monte ce soir à la position ! )) Ils ne comprenaient pas. = . Le rata est vite avalé ; mes petits trésors de soldat promptement entassés dans le grand sac... A 6 heures 3o je sautais dans la voiture de ravitaillement où je finissais mon pauvre dîneir, avalant dans ma joie tout l'excellent riz que vous m'avez envoyé.

A la position, bonne nuit presque par terre sur le sol, dans Tabri des ordonnances. Ce matin, messe à 6 heures 3o. Communion. J'ai trouvé une cagna où je pourrai traYailler à mon aise avec Charles et Louis... déjà nous avons repris Géométrie et Algèbre.

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