LA PROFANATION DE LIMI.ME
et ne le veux. Mais il est (raiilres citations devant lesquelles je recule. 11 y a de ces jeunes filles qui écrivent placidement des pages « sur la virginité » ; il en est d'autres qui lonl un charmant portrait de leur liancé à venir. En vérité, j'aime encore mieux ces aimables pédantes de dix-huit ans qui font é;alage, en leur Journal, de leur érudition précoce el de leurs connaissances en histoire ou en physique; j'aime encore mieux ces petites vaniteuses qui se font, à toutes les pages, de jolis compliments à elles-mêmes et disent candidement : « J'excelle en tout ce que je fais ; » j'aime encore mieux ces sérieuses qui se hasardent jusque dans le domaine de la politique, et qui écrivent gravement des imjjressions telles que celle-ci : « Vendredi, \ A décembre. Enfin, nous avons <if un ministère. » Mais quelles misères que tout cela I
Le pire, c'est la tristesse de toutes ces âmes; c'est celte langueur fatale; c'est, pour dire le vrai mot, cette mélancolie dangereuse qui est le propre de toutes ces faiseuses de Mémoriaux.
292 lA l'ROFANATl()?i DE l/lMIME.
Eli î mesdemoiselles, il fut un temps dans rÉglise, où il y avait huit péchés capitaux, et le huitième était la tristesse. Veuillez vous en souvenir, et ne point prendre de ces airs penchés. Ayez plutôt le rire franc, le bon rire loyal et chrétien. Au lieu de rêver, chères broyeuses de noir, pensez, agissez, travaillez. Cette mélancolie qui nous vient de Lamartine, elle est essentiellement inactive, et nous vivons dans un siècle où l'activité est le premier de tous les devoirs. Ne parlez pas tant de mort, de cimetière, de cercueil, et sachez vivre pour apprendre à mourir. Tant de tristesse, d'ailleurs, cache souvent un peu de vanité, et je ne sache pas qu'un saint ait jamais eu de ces attitudes de saule pleureur.
11 est une dernière imperfection de ces sortes de livres contre laquelle je dois vous mettre en garde. Quelques-uns de ces Journaux intimes n'ont qu'un défaut : c'est qu'ils ne sont aucunement l'œuvre de la jeune fille à laquelle on a la bonté ou l'esprit de les attribuer. Il n'est pas 4'are que les écolières de seize ans compilent.
LA PROFA^ATIO.N 1)12 l'iMIME. 293
pour leur propre usage, ccriains Recueils de morceaux choisis, certaines Anthologies oh elles font entrer les plus beaux passages de leurs auteurs favoris, de Lamartine et de Lacordaire, de Montalembert et de Louis Veuillot. C'est le meilleur résultat de leurs lectures et le plus sûr moyen de graver ces beautés dans leurs jeunes mémoires. Mais voyez ce qui est arrivé à quelques éditeurs de ces Mémoriaux dont je ne puis véritablement vous parler sans indignation ou sans rire : ils ont naïvement attribué à la jeune morte tous ces extraits qu'ils avaient un jour trouvés dans ses tiroirs, et les ont publiés sous son nom. Je connais de ces Journaux où j'ai trouvé facilement six pages de Veuillot, deux de Montalembert, huit de Lacordaire. On a été jus(iu'à descendre aux inconnus, et je n'ai pas été peu surpris de trouver un jour ma prose encadrée dans le Mémorial de M""" Z. Ici comme partout, ce ne sont pas les jeunes filles qui sont coupables : ce sont leurs éditeurs. Mais quel aveuglement chez ceux-ci... et quelle candeur !
'29-i LA PROFANATION UE l'INTIME.
Tenez, ma chère et vieille amie, j'éprouve en ce moment un sentiment que je ne saurais vous cacher plus longlemps. Est-ce l'amourpropre qui me l'inspire, ou la seule force de la vérité? mais je sens que je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, et que je vous ai convaincue. Donc, vous garderez précieusement ces pages qu'a tracées la main de votre chère Gabrielle; vous les enchâsserez dans l'ivoire et dans l'or; vous en lirez une tous les matins, une autre tous les soirs...
Mais vous ne les publierez [)oint, n'est-il pas vrai? Et vous ne vous rendrez pas coupable de ce grand crime de notre siècle, que j'ai appelé la Profanation de l'intime.
LE SACRE CŒIR — IG Juin 1873. —
A TOUS I.Ef5 CATHOLIQtES QT:i N ONT PAS VU POSER LA PREMIÈRE PIEBRE DE LA BASILIQIE DE MONTMARTRE.
Ce jour est un de ceux qui seront grands dans l'histoire-
La plupai't des dates qu'on fait subir à la mémoire de nos enfants ne leur rappellent que des souvenirs sanglants. « Tel jour, cent mille hommes sont tombés sur tel champ de bataille, et, tel autre jour, deux cent mille. Le sang coulait à ruisseaux ; les rivières roulaient des cadavres; l'épouvantement régnait. Cela s'appelle Austerlitz... ou Waterloo. » Telles sont les leçons que nos maîtres nous ont apprises et
(jiie nous apprenons nous-mOmes à nos élèves. Il est temps qu'à côté de ces dates lugubres, nous ayons enfin la hardiesse d'imposer à l'histoire (|iic'hjnes dates chrétiennes. Donc, nous espérons (jiie, dans leurs livres les plus élémentaires, les fils de nos fils liront un jour le récit animé de celte noble et pacifique journée du 1G juin 1873. On leur dira qu'au lendemain de désastres inénarrables, la France a considéré son abaissement comme le ti'ès-juste châtiment de ses crimes; qu'elle s'est pi'osternée dans la poussière; qu'elle s'est frappé la poitrine, et qu'après s'être appelée, durant mille ou douze cents ans, c( France la douce, France la louée, France la glorieuse, » elle n'a plus aspiré à porter d'autre nom que celui-ci : Gallia pœnitens. On leur dira que cette nation, héi'oïquement repentante, a voulu faire ce jour-là une profession solennelle de sa vieille foi et affirmer la plénitude de sa croyance en Dieu, en Jésus-Christ et en l'Eglise. Ou leur dira que rien ne fut plus beau que ce spectacle d'une nation proclamant fièrement la vérité tout entière et choisissant,
avec une admirable précision, le Sacré Cœur de Jésus pour forme et pour objet de sa dévotion. Le Sacré Cœur, c'est-à-dire l'Incarnation et la Rédemption, rEucharislie et l'Amour; le Sacré Cœur, c'est-à-dire Jésus-Christ tout entier, offrant pour le salut du monde la circulation et l'effusion de son sang divin ; le Sacré Cœur c'est-à-dire le Sacrifice donné en exemple à toute la race chrétienne. Oui, la France égoïste et sensuelle d'hier aspire à être aujourd'hui une France de dévouement et de sacrifice; elle prétend, elle veut, elle va reproduire en elle tous les traits du Modèle divin : Sacratissimo Cordi Gallia pœnitenset devota.
Et voilà pourquoi, ce matin, la plus illustre des collines qui dominent Paris s'est couronnée soudain de multitudes recueillies et joyeuses. Voilà pourquoi, ce matin, toute l'élite de la France s'est trouvée réunie, autour d'une croix, sur les hauteurs d'où l'on découvre cette ville étrange qui s'entête à ne pas être une Babylone et qui ne. désespère pas de devenir une Jérusalem. On posait la première pierre de la Basi-
lique que la France a fait le vœu d'élever au Sacré Cœur.
11 nous a semblé qu'à cette occasion nous avions à écrire h nos frères les catholiques et à les entretenir de ces choses augustes. Dévorés comme ils le sont par la fièvre de leurs occupations temporelles, ils n'ont pas le loisir d'approfondir le sens des plus belles solennités de l'Église. Parmi les catholiques qui étaient aujourd'hui sur les sommets de Montmartre, combien y en a-t-il qui aient lu, dans le Pontifical 7'omain, l'admirable office de la « Bénédiction d'une première pierre? » Combien y en a-t-il qui aient compris la suite mystérieuse de ces rites incomparables ? Nous allons tenter de les leur exposer brièvement. Puis, comme cette église, dont on jette aujourd'hui le premier fondement, est consacrée au Sacré Cœur, nous en viendrons rapidement à ce Cœur de notre Dieu ; nous essayerons de découvrir les raisons de ce culte et de pénétrer dans les profondeurs de ce mystère. Telle est la division de cette dernière lettre que je prends aujourd'hui la liberté d'écrire à
tous mes lecteurs ; tel est l'objet de ces quelques lignes. Pro Clirislo cœplœ, pro Christo finiantur.
Rien n'est plus simple, en sa magnificence, que l'appareil des fêtes de l'Église. Sur remplacement de la basilique dont on va bénir la première pierre, une croix de bois, une grande croix est dressée depuis la veille, et frappe aisément tous les regards. L'image et le souvenir de la croix vont, d'ailleurs, occuper une large place dans toute cette solennité, et le temple nouveau recevra lui-même celte forme auguste. Quant à cette croix provisoire, vers laquelle nous voyons déjà l'Évèque s'avancer majestueusement, on a pris soin de la poser à l'endroit même que doit occuper le maître-autel. Un jour, Dieu descendra sacramentellement dans cette partie de l'espace qu'on va spécialement lui consacrer, et l'on ne saurait mieux marquer ce lieu béni que par une croix. La
?.02 LE SACRÉ CCEUU.
Passion, en effet, csl intimement liée à l'Eudiaristie, qui en est le mémorial. Sans la Croix, nous n'aurions pas eu le Tabernacle.
L'évêque a commencé j)ar bénir soleiineUement l'eau et le sel qui vont tout à l'iienre être employés dans cette belle fonction liturgique. Cependant rarcliilecle a tiguré, aussi bien que possible, les limites du futur édifice, les murs de la basilique future : et voilà qu'au centre de cet emplacement sacré, le prélat, debout, mitre en tête et crosse en main, élève soudain la voix et se prend à chasser énergiquement les Démons de ce coin de terre (pii va devenir le domaine de Dieu. Ces exorcismes vainqueurs sont accompagnés d'oraisons qui sont peut-être comparables à ce que l'antiquité a produit de plus beau. Les plus magnifiques épithètes y sont décernées à l'essence divine, et pourraient, à elles seules, composer une tliéodicée lumineuse. La Toute-Pui.<^sanco, l'Eternité, la Sainteté et la Bonté de Dieu y sont glorieusement proclamées et, dans un de ces moments d'emportement poétique où la raison ne perd jamais rien
de ses droits, rÉgiisc jette à Di'lmi ces appellations superbes : Deus, invictœ viriiitis aiictor et insuperabilis impcrii rex ac semper magnificus triiimphator. Les préliminaires de la grande solennité sont terminés. On peut dire déjà que les Démons sont en fuiteet que la place est nette.
Cette eau bénite que Tévèque vient liturgiquement de mêler au sol bénit, il la répand tout d'abord sur le lieu où s'élèvera bientôt le tabernacle, et le chœur entonne alors le plus ardent de tous les psaumes. 11 semble que déjà l'Eucharistie soit là et que TEi^lise veuille la saluer par avance de ses cris, de ses balbutiements d'amour : «Qu'ils sont aimés, mon Dieu, « tes tabernacles. Mon âme se consume, elle se « pâme pour les parvis deJéhovali. Mon caMir « et ma chair tressaillent pour le Dieu vivant. « Le passereau trouve une demeure, et la tource terelle uû nid pour ses petits. Tes autels, ô « Jéhovah, tes autels, mon Dieu et mon Roi ! » Alors les yeux de l'évèque tombent sur cet humble morceau de matière, sur ce petit bloc
de marbre ou de calcaire qui est appelé à devenir tout à l'heure la première pierre de ce vaste édifice, de ce nouveau temple de Salomon. Tout aussitôt le représentant de la sainte Église se recueille, il médite, il élève sa pensée au-dessus de cette crealura lapidis, et il en dégage clairement le merveilleux symbolisme. Cette pierre, c'est le symbole du Christ, qui est la Pierre angulaire ; et c'est aussi le symbole de l'Église romaine et de ce premier Pape sur lequel Dieu a voulu la construire. Il s'échange alors un dialogue, un vif et profond dialogue entre le prélat et le chœur. « Cette pierre, dit l'un, dont n'ont « pas voulu les architectes; — Elle est deve- (( nue, répond l'autre, la pierre angulaire de « l'éditice. — Tu es Piei're, s'écrie l'évêque. — « Et sur cette pierre, reprend le chœur, je bâte tirai mon Église. » Puis, l'Évêque se perd, il se noie, pour ainsi parler, dans la considération de la pierre mystique, lapis prohaius, angularis, preliosus, in fiindamento positus, de quo dicit Apostohis : (.(. Pctra autem erat Chriskis. » Il n'est arraché à ces hautes pensées que
par la vue de la pauvre petite pierre matérielle qu'on lui présente : il la couvre tVeau bénite ; puis, saisissant un couteau, il creuse, il grave vaillamment une croix sur toutes ses faces. La croix, toujours la croix! Si ce rite offre partout une beauté réelle, il a ici une éloquence encore plus persuasive, encore plus forte. A notre siècle, qui ne veut plus de la mortification et de la pénitence, il rappelle que le sacrifice est l'essence même de la foi chrétienne. Toute société qui n'aura pas pour fondement l'idée de sacrifice, est une société vacillante, ([ui tremble aujourd'hui sur sa base et qui jonchera demain le sol de ses débris. Et voilà ce que signifie la croix sur cette première pierre.
Elle est là, la petite pierre éloquente, elle est toujours là. Mais avant de la jeter dans les fondations de la basilique, il faut faire les dernières invitations. On a invité à ce spectacle les grands de la terre, mais non pas encore les saints du ciel. 11 est temps cependant que le demi-chœur du paradis vienne se joindre au demi-chœur de la terre, et voici que l'on
Cîitonne les Litanies des Saints. C'est la plus solennelle de toutes les formes de supplications qui soient en usage dans TÉglise. La Vierge immaculée, les neuf ordres des Anges, les Patriarches et les Prophètes, les Apôtres et les Évangélistes, les Martyrs et les Confesseurs, les Vierges et les Saintes femmes, sont tour à tour invoqués parla voix des prêtres et par celle du peuple, et il est permis de croire qu'ils descendent en réalité auprès du pontife pour faire avec lui, invisible procession, le tour de ces fondations saintes. C'est alors, c'est après avoir demandé à Dieu d'écarter tous les maux de ses chères ouailles, que le pasteur s'apprête à placer enfin la première pierre dans le lieu qu'elle doit définitivement occuper. Mais, dans cette admirable série des Psaumes où il y a des chants de joie et de douleur pour toutes les conjonctures de la vie humaine, il en est un qui, en ce moment, vient naturellement aux lèvres chrétiennes : c'est le Nisi Domiuus œdific.averit domum. On le chante donc en toute confiance et en toute joie. Puis, un ouvrier s'avance avec
du ciment; le prélat se baisse et pose la pierre que Foiivrier affermit et cimente. Ici se place la prière qui résume toute la solennité, et qui est h ce rite ce que la Collecte est h la Messe (ie chaque jour : « Dans la foi de Jésus-Clirist « nous plaçons cette première pierre en ces « fondations, — au nom du Pèie, du Fils et « du Saint-Esprit, — afin qu'ici fleurissent « toujours la foi, la crainte de Dieu et la cliari- « rite fraternelle et afin (pie ce lieu soit un « lieu de prière où Ton invoque, où l'on bé- « nisse sans cesse le nom de Notre-Seigneur « Jésus-Christ. « Vous l'avez entendue, cette oraison de l'Église qui a été prononcée ce matin à Montmartre, non loin du lieu où a grondé la guerre civile, non loin du lieu où des chrétiens ont tué des chrétiens, où des Français ont massacré des Français : Ut vigecit ibi frafernn dilectio.
Et maintenant, que reste-l-il à faire, sinon h parcourir toute la surface de l'éditice sacré? Le chœur jette tout d'abord le grand cri de la pénitence, et chanté ce Miserere qui sei'a chanté
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tant (le milliers de (ois par la France pénitente en son sancliiaire du Sacré-Cœur. Puis on se met en marche. Quatre fois le Pontife fait halte sous la voûte du ciel ; quatre fois il entonne une antienne (|ui est suivie d'un psaume et accompagnée d'une oraison claire, substantielle, vivante : quatre fois il se remet en marche, en longeant les murs de l'église, dont les linéaments sont à peine tracés. El le peuple chrétien songe à tout ce qui s'élèvera bientôt entre ces murailles bénies. Là seront les tribunaux sacrés de la pénitence, où s'empresseront les pèlerins du monde entier ; là se dressera la chaire d'où les plus illustres orateurs voudront lancer leur verbe de feu ; là s'ouvriront ces chapelles que les artistes, les savants, les soldats, les étudiants et les ouvriers voudront fonder dans la grande basilique. Cependant la procession marche, marche toujours. Elle demande à Dieu la paix : Fax œterna huic domui ; elle réclame la santé de l'âme et celle du corps ; elle lève les yeux au ciel pour en voir descendre l'Ange de la réconciliation. Mais l'évêque et le peuple ne sau-
LE SACKÉ COELT.. 300
rtiient oublier le Sanclificateur souverain, (iiii est le Saint-Esprit, et, en réalité, c'est le Saint-Esprit qui est le roi de celte fête. Le prélat s'arrête une dernière fois, et, au milieu du recueillement et du silence universels, s'écrie : Veni, crealor Spiritus. On sait quel frémissement parcourt nos fou les catholiques toutes les fois que ce chant vain queur est entonne : « Que l'Esprit descende sur l'édifice qu'on va construire. » La multitude alors se prosterne, et la grande bénédiction solennelle de l'évêque tombe sur elle. En ce moment, des indulgences sont promulguées à haute voix ; la sainte mère Église ouvre ses mains toutes grandes, et, sans les compter, lance ses richesses sur tout le peuple chrétien. La foule enfin s'écoule, radieuse, et jette un dernier regard sur ces fondations d'où elle espère voir bientôt sortir une magnifique, cathédrale digne de Notre-Dame de Paris ou de Saint-Pierre de Rome. Le rite est achevé. Nos lecteurs connaissent-ils beaucoup de poëmes qui soient plus émouvants et plus beaux? Et cette froide anaivse ne leur donnera
t-ellc pas Tenvie de lire et de relire ce chefd'œuvre itiimorlel qui s'appelle le Pontifical romain ?
Mais il faut se liâîcr d'en venir au Sacré Cœur, (|ui est l'objet particulier de la solennité de ce jour. 11 semble en effet que Jésus- Christ se tienne, visible, sur la colline de Montmartre et que son Canir projette aujourd'hui de longs et beau.\ rayons sur Paris. Allons à lui.
Le K) juin iiolo, dans une petite ville sans renom, au fond d'un couvent incouiiu, une religieuse ignorée vil un jour le Christ lui apparaître et lui montrer son Cœur : « Voilà, dit-il, « ce Cœur qui a tant aimé les hommes. » Et le Sauveur ajouta : « Je te demande que le pre- « mier vendredi après TOctave du Saint-Sacre- (' ment soit consacré à faire une fête particu- (( Hère pour honorer mon Cœur. » La petite
l,K SAC m'. CŒLll. 31 l
ville était Paray-ie-Mouial ; le couvenl était celui de la Visitation ; la religieuse était Marguerite-Marie Alaeoque.
Certes, de tels commencements n'ont rien de très-glorieux aux yeux du siècle : les habiles do ce monde en ont ri, et en rient encore. Mais voici qu'aujourd'hui, J6 juin ^875, le monde catholique s'émeut et tressaille tout entier, pour célébrer l'anniversaire de cette apparition du Sauveur à la petite religieuse de Paray ; voici que Mlle Alacoque est devenue la Bienheureuse Marguerite-Marie ; voici que la fête du Sacré- Cœur est une des plus grandes solennités de l'Église universelle ; voici que d'immenses Congrégations d'hommes et de femmes se sont placées sous ce vocable glorieux ; voici que les catholiques, menacés dans la très-chère liberté de leur foi, n'ont trouvé un jour rien de mieux à faire que de placer sur leur poitrine l'image du Sacré Cœur, comme le résumé le plus exact de toute leur croyance et leur meilleur encouragement au marlyi'c ; voici qu'une poignée héroïque de Français, aux jours où la patrie
312 LE SACRÉ CCELR.
était envahie, presque déshonorée et tout à lait vaincue, se sont jetés au-devant de renncmi avec un drapeau où le Sacré Cœur était uniquement représenté : et ils ont su si bien mourir, à l'ombre de ce drapeau, qu ils ont jeté un magnifique rayon de gloire dans la nuit de nos défaites; voici qn'aujourd'liui deux cents millions de chrétiens récilent d'une seule voix une «Amende honorable au Sacré Cœur,» qui leur est envoyée par le Souverain Pontife, par le Vicaire de Jésus-Christ ; voici que cent mille pèlerins peuplent joyeusement tous les chemins qui conduisent à Paray ; voici que tous les diocèses de France associent leur amour et leurs offrandes pour élever, d'un commun effort, cette basilique du Sacré-Cœur, dont les coupoles et les tours feront demain une si magnitique couronne k la colline de Montmartre ; voici que le plus grand pays du monde, à l'heure de ses angoisses et de ses espérances suprêmes, ne peut mieux exprimer toute la profondeur de sa pénitence et toute la vivacité de sa prière qu'en se tournant vers le Sacré Cœur ; voici enfin
que, ce matin, les représentants les plus autorisés de la France ont voulu faire cortège à nos évéques et ont gravi avec eux les flancs de la petite montagne parisienne ; voici que cette élite de la France, ces députés et ces soldats, ces savants et ces magistrats, sont tombés à genoux et ont jeté ce grand cri : ce Sacré Cœur « de Jésus, ayez pitié de nous. »
Eh bien ! je le demande aux adversaires de cette prétendue nouveauté, je le demande à ceux-là du moins qui aiment encore à se dire chrétiens : n'y a-t-il pas, dans le merveilleux développement de cette dévotion au Sacré Cœur, un signe très-évident de la légitimité de cette croyance et de la divinité de ce culte? Je ne veux même pas rappeler ici que Pie VI, dans sa bulle Audorem fdei, a condamné les ennemis du Sacré Cœur, et que Pie IX a béatifié Marguerite-Marie. Je ne veux pas citer ces textes glorieux et ces faits décisifs. Mais est-ce que, du haut de son ciel. Dieu pourrait permettre qu'il se formât jamais dans son Église un tel courant de foi et de piété, si ce courant
314 l-K SACRÉ CŒUU.
n'avait rccllemeiit pas une source céleste? Non, non ; la logique n'est pas un vain mot, et l'on ne saurait être catiiolique sans avoir la dévotion au Sacré Cœur,
J'affirme, (railleurs, que ce n'est point là une dévolion nouvelle, mais seulement une ("orine nouvelle donnée à la plus antique et à la i)lus nécessaire de toutes les dévotions : j'culends celle au Verije incarné et h l'Eucharistie.
Tous les théologiens, en effet, sont unanimes à nous enseigner que nous ne pouvons, dans notre adoration, séparer le Cœur de Jésus de son corps, ni son corps de sa divinité, à cause de l'union hypostaliqne. Dans le Cœur de chair, « nous honorons donc Jésus-Christ tout entier, sans séparation ni division. » Et enfin : « Le Cœur de chair de Jésus-Christ est adoré, par nous, d'un culte de latrie en Jésus-Christ, avec Jésus-Christ et à cause de l'excellence de Jésus- Christ. » Ainsi parlent les théologiens ; mais il est permis d'ajouter que le cœur, au point de vue purement physiologique, a dans l'organisme humain un rôle véritablement essentiel. J'ai voulu
l'cliidiei' hier, très longuement et en des livres spéciaux, cet organe central de la circulation, ce cœnr qui envoie le sang h toutes les parties du corps, ce cœur qui a deux mouvements, l'un de contraction et l'autre de dilatation, lesquels s'harmonisent si bien et se complètent si parfaitement. Et je pensais au corps adorable de Notre-Seignenr ; et je me représentais la circulation de son sang dans ses veines et dans ses artères divines; et je me figurais surtout son cœur matériel : je le voyais entretenant le mouvement dans ce corps sacré et y faisant courir la vie, jusqu'au jour où, par un effet de son amour pour nous, ce cœur fut percé et cessa de battre durant les trois jours du sépulcre. Et je me disais encore que, dans les corps glorifiés eux-mêmes, le cœur peut avoir un rôle que nous ignorons. Mais, je sens, hélas! je sens mon impuissance à exprimer ces choses. Que n'ai-je ici, pour écrire cette physiologie divine, un peu de cette vigueur de coloris que possédait si bien le P. Faber? Toujours est-il que, sans séparer jamais ce cœur de notre Dieu du corps et de la
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divinité de Jésus-Christ, il nous est permis de le considérer comme très-grand et très-saint, môme au point de vue matériel. Oui, la pensée de ce centre et de ce foyer de la vie est inséparable de la pensée de Tlncarnation et de celle de rEucharistie. Le culte du Sacré Cœur, c'est l'adoration de l'humanité du Christ, qui est indissolublement unie à sa divinité.
Mais il est d'autres sommets où nous pouvons encore nous élever. Dans cet Office du Très- Saint Cœur qui fut approuvé par le Pape Clément XIII, on lit ces remarquables paroles ; Sub sanctissimi cordis syniholo charilatem Christi patientis recolimiis. Toute la liturgie est d'accord avec cette définition, et la fête du Sacré Cœur nous apparaît en réalité comme la fête de l'Amour de Jésus-Christ pour les hommes. Or cet amour n'a pas fait sa première apparition sur notre terre en la nuit du Gloria in excelsis. Non, c'est un amour éternel, et qui s'est manifesté avant l'origine du monde; c'est un amour qui est glorieusement attesté par la création de cet univers, dont l'homme
est le centre réel et le représentant intelligent ; c'est un amour qui éclate, plus admirablement encore, dans cette nouvelle création de l'homme qui s'appelle la Rédemption ; c'est un amour, enfin, qui continue à se révéler tous les jours dans le gouvernement de riuimanilé par Jésus- Christ et par son Église.
Imaginez, par un effort de pensée véritablement héroïque, imaginez tous les milliards de bienfaits dont notre Dieu a comblé, comble aujourd'hui encore et comblera à tout jamais l'humanité en général et chacun des hommes en particulier ; imaginez toutes les douleurs que ce grand Dieu a apaisées, toutes les espérances qu'il a couronnées, toutes les maladies qu'il a guéries, toutes les larmes qu'il a séchées, tous les vœux qu'il a exaucés, toutes les tentations qu'il a éteinl^cs, et surtout les âmes, toutes les âmes qu'il a sauvées au prix de son sang et jetées magnifiquement dans la béatitude éternelle ; imaginez tout cela, et redites-vous que la fête du Sacré Cœur est la fête de cet amour infini de Dieu pour chacun de nous et de toutes
318 LE SACRÉ COEUrt.
ses miséricordes pour la misérable Iiumaniié h travers tous les temps, passés, présents et ù venir. C'est le cas de s'écrier avec l'Eglise: Quis non amantem redamel ?
Je m'explique, d'ailleurs, que celle forme nouvelle de la piété catholique se soit seulement produite il y a deux siècles et qu'elle ait reçu ses principaux développements en des temps si voisins du nôtre. Au milieu de la grande bataille qui se livre entre le Bien et le mal, il importait que les catholiques précisassent encore leur croyance à la divinité de Jésus- Christ. Le Sacré Cœur est à ce point précis, qu'il scandalise tous les ennemis de notre foi et les met en rage. Leur haine est instructive, et atteste l'utilité providentielle de cette excellente dévotion. On ne saurait trop le direct le redire.
Au milieu de ce triomphe d'aujourd'hui, les catholiques doivent penser aux combats de l'avenir, et ce jour ne doit pas être uniquement
LE SACRiî: r.Œuu. ;^I9
pour eux un siijel de joie. Celte fêle contient plus d'un enseignement.
Ce n'est peut-être pas sans un dessein secret (ic la Providence que la basilique du Sacré- Cœur s'élève sur cette colline de Moulmartre, au milieu d'un des quartiers les plus pauvres de la grande ville. Nous sommes par là invités, une fois de plus, à nous occuper elTicacement des petits et des déshérités de ce monde. Il ne sera pas dit que l'église, construite en l'honneur de l'amour, étalera la légitime richesse de ses parvis et de son sanctuaire parmi des populations faméliques, désespérées, et que nous n'aurons pas suflisammeul aimées. Il faut que, dans un très-vaste périmètre, il n'y ait j)lus de pauvres autour de l'église du Sacre-Cœur. Il faut que tout ce quartier ressente, en quelque manière, le bienfait de ce rayonnement du Christ. J'ai déjà parlé plusieurs fois à mes lecteurs de cette « Œuvre des familles ouvrières » qui consiste à bâtir des maisons à l'ouvrier, des maisons où il garde toute son indépendance, toute sa lierté, toute sa vie de famille. Eh bien !
320 LE SACRÉ CŒIU.
j'espère que, sur les flancs de la colline de Montmartre, les catholiques pourront bientôt construire toute une belle et vivante cité ouvrière. Autour de toutes les basiliques primitives, les chrétiens de Rome et de l'Empire ne Qiunquaient jamais à construire de beaux établissements de charité, qu'ils appelaient des Diaconies. Ce seront là nos Diaconies, à nous. Et il me semble déjà voir les humbles toits fumer, et les ouvriers rentrer le soir au logis et embrasser tous leurs enfants rangés en cercle.
A Montmartre encore, nous trouvons les traces de ces guerres a plus que civiles » dont notre pauvre pays a été si douloureusement blessé et dont il a failli mourir. Il y a eu là du sang versé ; il y a là des haines inassouvies et je ne sais quelle horrible soif de représailles épouvantables. Jetons les yeux par avance sur cette statue du Christ qui doit couronner la façade de la basilique à venir. Regardons le Christ, et pardonnons. Regardons le Christ et offrons, s'il le faut, le martyre de notre vie pour la réconciliation des petits avec les grands, des
faibles avec les puissants, des pauvres avec les riches. Regardons le Christ, et aimons.
Cependant, il ne suffit pas d'aimer nos ennemis. En présence du Sacré Cœur, en présence de l'Amour, il nous reste à accomplir une œuvre plus difficile, qui consiste h aimer nos frères. Oui, ce jour doit être le dernier de tous ceux qui ont vu les catholiques divisés en deux camps. Ce scandale ne s'est, hélas ! prolongé que trop longtemps ; il est temps qu'il cesse et qu'un immense baiser y mette fin, devant l'Infaillibilité victorieuse. Ego sum jnitis et humilis corde : telle est la parole qui est le plus fréquemment répétée dans la liturgie du Sacré Cœur, et il convient de faire attention à ces répétitions liturgiques qui, comme l'a dit le cardinal Wiseman en la préface de sa Fabiola, sont d'une importance considérable et nous révèlent fout l'esprit de tel ou tel rite. Le 16 juin ouvre une ère de charité et de réconciliation universelles : malheur h nous, si nous ne comprenons pas cette leçon !
Puis, laissons-nous aller à l'espérance. Je ne
saurais approuver ces prophètes lugubres et fatidiques, ces hommes pâles et désespérés, qui s'en vont crier à tous les carrefours : « Paris va mourir; la France va mourir! « J'ai horreur de cette « politique des calastrophes » et de ces Jérémies sans inspiration, qui ne cessent de répéter : « La France sera formidablement punie ; des milliers d'hommes périront, et les chevaux auront dli sang jusqu'au poitrail. » ILMas ! hélas 1 je ne sais ce que nous ménage la Justice de Dieu, laquelle est toujours adorable et sera toujours adorée. Je no sais, mais j'espère. Dans ce magnifique Office delà Bénédiction d'une première pierre, j'ai lu et relu vingt fois ces mots très-consolants : Xon ■permittas introire angelum perculientem. Laissez-moi donc espérer que Paris ne sera pas si redoutablement châtié ; laissez-moi croire que cette basilique du Sacré-Cœur sera un paratonnerre divin ; laissez-moi, dans quelque dix ou vingt années, voir par avance se dérouler sur cette colline sanctifiée une théorie de cent mille hommes, qui, au milieu d'une population
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liciireusc et apaisée, viendra dire à Dieu : « Je voudrais l'aimor comme tu m'aimes. »
Très-Saint Père, nous ne savions vraiment que vous offrir pour célébrer dignement Tanniversaire de votre élévation au Souverain Ponlitical ; mais, en vérité, ces derniers mots nous inspirent une pensée :
Très-Saint Père, nous vous offrons notre espérance en la convertiioa do la France et du monde.
« Très-Saint Père, vous jircnez le gouvernement du monde en des conjonctures singulièrement graves et douloureuses. Tout ce que nous aimons semble à terre. Le Schisme ■paraît triompher à Constantinople., l'Hérésie à Berlin, la Révolution partout. Ces trois haines sont coalisées contre nous, et tout est condamné à subir leur inique
violence. Nous sommes des vaincus enfin, et
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l'Église, jetant les yeux autour d'elle, ne trouve cVappul qu''e/i Dieu.
« Mais vous avez choisi un nom qui nous remplit de je ne sais quelle espérance en un triomphe prochain'.
(.(. Vous ('tes le successeur de ce grand saint Léon P^, qui marcha virilement au devant d'' Attila et qui, de sa main jxicifique et lu)}iineuse, l'arrêta soudain au pied des murailles de Rome. Vous êtes le successeur de ce saint Léon II., qui fut le vainqueur de la redoutable hérésie monothéliste. Vous êtes le successeur de ce saint Léon III., qui mérita dhHre le protégé et l'ami du jjIus honnête de tous les grands hommes., du très-illustre Charlemagne. Vous êtes le successeur de ce saint Léon IV, qui sauva Ro)iie de l'ignoble domination des Sarrasins et qui construisit la cité Léonine, cette forteresse de l'indépendance des Papes. Vous êtes le successeur de ce saint Léon /J, qui
jut le ijrécurseur de saint Grégoire VU, de ce géant; qui réforma sans faiblesse la discipline en péril, se prit de haine contre tous les abus et répondit victorieusement, dans une lettre mémorable, aux arguties du schisme grec. Vous êtes le successeur de ce Léon J, qui attacha son nom à tout un siècle.
« Cinq de vos homonymes ont été des saints sur le trône apostolique, et le Martyrologe nous offre leurs cinq noms glorieux. Quel heureux présage !
« Nous sommes assurés, Très-Saint Père, que vous marcherez sur leurs traces. Comme saint Léon I^^ et saint Léon IV, vous vaincrez teffort de la barbarie et, comme saint Léon II, celui de l'hérésie. Comme saint Léon III, vous nous susciterez un Charlemagne. Comme saint Léon IX, vous dominerez le schisme et foulerez aux pieds les abus et les erreurs.
« Ces trois haines dont nous parlions,
Votre Sainteté les domptera. Ce sera peut-être sous le pontificat de Léon XIII que la messe latine sera célébrée à Sainte-Sophie de Constantinople. Ce sera sous le pontificat de Léon XIll que le protestantisme allemand roidra les armes à la sincérité et ci la beauté do la résistance catholique. Ce sera sous le pontificat de Léon XIII que la Révolution se sentira enfin désarmée et impuissante. Telle est, du moins, notre espérance.
« Quel que soit Vavenir^ nos cœurs sont avec vous.
« Soit que vous jugiez nécessaire de résister, comme un mur d'airain, aux brutalités des violents et aux perfidies des habiles; soit que, dans votre pitié pour tant dWmes qui souffrent, vous daigniez exercer envers elles celte magistrature de la miséricorde, cette mansuétude des Souverains Pontifes qui est pleine de tendresses ineffables,
« Vous nous trouverez toujours auprès de
VOUS, fils trcs-obcissants et soldats dévoués jusqu'à la mor!. Car vous êtes le Vicaire de Jésus-Christ, le Successeur de Pierre, le Docteur infaillible, la Règle vivante de la doctrine, le Roi de nos âmes.
« Très-Saint Père, bénissez-nous. »