Lettres d'un docteur catholique à un Protestant sur les principaux points de controverse et sur les obstacles au salut et à la conversion des Luthériens et des Calvinistes
ApRis m'étre rendu , Monsieur , aux désirs de vos prédécesseurs , qui ont exigé de nous des preuves justificatives de la Messe , il est juste de réfléchir sur ce que vous pourriez encore désirer de notre part sur ce sujet , et de n'omettre rien de tout ce qui pourra vous donner une satisfaction pleine et entière. Si vous avez pris la peine d'examiner avec attention les preuves qui ont été produites, je ne doute pas , Monsieur, que vous n'ayez été frappé vivement de la force et de la solidité de nos raisons , et que vous ne regardiez le Décret rendu en 1629 contre la Messe (') , comme l'effet d'un jugement précipité, qui ne fait que trop voir que les Juges de ce temps-là n'ont pas eu les lumières
(i) Cette Lettre attaque directement /es Luthériens qui admettent la prèsenee réelle de Jésus-Christ dans fEueharistic , et la bornent au moment de la Communion ; mais il est aisé de voir que toutes les preuves qui établissent la présence permanente de Jésus-Christ frappent également les Calvinistes qui nient la réalité de la présence dam la Sainte Eucharistie.
(a) foiV te commencement de ta VU* Lettre,
ni les connaissances nécessaires pour prononcer sur une affaire de cette nature et de cette importance. Mais quelque invincibles que soient les raisons qui autorisent le Sacrifice de la Messe , et qui lui assurent la qualité d'un culte très-agréable à Dieu , je ne laisse pas de comprendre qu'il reste une difficulté capable de vous détourner de prendre part à ce culte , et que je dois faire de mon mieux pour la lever si parfaitement , qu'elle ne puisse vous laisser aucun scrupule.
Vous savez bien , Monsieur , qu'on ne peut se faire un devoir d'assister à la Messe , sans s'en faire en même temps un d'y adorer Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin. C'est à quoi vous avez peine à vous résoudre , ne pouvant vous persuader que Jésus-Christ soit présent hors de l'usage , je veux dire hors du temps de la manducation. Pour nous , qui croyons fermement que la substance du pain et du vin est changée au Corps et au Sang de Jésus-Christ , au moment même que le Prêtre prononce les paroles de la Consécration , nous croyons, par une suite fort naturelle , que le changement étant une fois fait , Jésus-Christ reste sous les symboles du pain et du vin , tant que les svmboles restent, sa présence étant tellement liée à ces symboles , qu'elle ne cesse qu'à leur destruction , et nous ne pensons pas pouvoir refuser à Jésus- Christ dans cet état nos hommages et nos adorations. Comme c'est là un des articles pour lesquels vous témoignez le plus d'éloignement , je comprends , Monsieur , que ce ne sera pas à notre simple réquisition que vous le recevrez, et que pour vous engager à nous imiter dans notre pratique il faut des preuves des phis solides et qui soient hors de prise à toutes les subtilités de vos INIinistres. Vous trouverez , Monsieur, dans cet écrit , bon nombre
SUR L EUCHARISTIE, • y
de preuves de cette espèce , et je me promets , que si vous les examinez avec cette attention qui vous rend si pénétrant dans la discussion des affaires civiles , non-seulement vous ne verrez rien qui puisse vous paraître digne de blâme ou de censure , dans le culte que nous rendons à Jésus- Christ présent sous le voile du Sacrement, soit pendant le Sacrifice , soit en d'autres occasions , mais que , de plus , vous trouverez ce culte très-conforme au devoir et à la raison , fondé également sur le texte sacré , et sur les premiers principes de la Religion , et autant autorisé par la pratique de toutes les nations , que par l'usage de tous les siècles. C'est par ces endroits , Monsieur , que je prétends justifier le culte dont il s'agit. Votre zèle pour la gloire de Jésus-Christ ne vous permettra pas de lui refuser les honneurs que vous connaîtrez lui être dus ; votre piété vous portera à lui rendre , avec empressement, ceux que vous saurez lui être agréables ; votre droiture ne pourra trouver dans une pratique si juste et si sainte aucun prétexte pour vous dispenser d'assister au Sacrifice de la Messe, et votre justice ne souffrira pas qu'on entreprenne de nous faire une querelle sur ce qui ne peut mériter que les plus justes éloges : tout autant d'avantages que je me promets de vos heureuses dispositions. Mais je comprends que je ne puis me les promettre , qu'en accomplissant la condition à laquelle je me suis engagé. C'est, Monsieur, ce que je vais tâcher de faire; et, pour éviter de rien dire d'inutile , je me hâte d'entrer en matière.
L'adoration de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est une suite nécessaire de la présence permanente.
Je suis très-persuadé que , si vous regardiez la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ,
ainsi que nous la regardons , je veux dire , comme étant l'effet des paroles de la consécration , et comme indépendante de la manducation actuelle, et par conséquent comme fixe et permanente , bien loin de trouver à redire au culte que nous rendons à Jésus-Christ caché sous les espèces du Sacrement, vous auriez peine à ne pas vous faire un devoir de nous imiter. Car quoiqu'il n'y ait dans l'Evangile aucun précepte , par lequel il nous soit ordonné d'adorer Jésus-Christ dans l'Eucharistie, la raison et le devoir , et le commandement du Deutéronome (Cap. Y.) conçu en termes généraux : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu , nous font bien assez sentir sur cela notre obligation , dès que nous croyons Jésus -Christ notre Dieu véritablement présent.
Vous concevez sans peine que les Rois Mages, en adorant l'enfant Jésus dans la crèche , sans en avoir reçu aucun ordre précis dont nous ayons connaissance , n'ont pas laissé de s'acquitter d'un devoir très-juste de piété et de religion. Quiconque, par le mouvement de sa propre dévotion , se fût prosterné au pied de la croix pour y adorer le Sauveur mourant, eût sans doute fait une chose également louable. Jésus-Christ placé sur nos Autels ne possédant pas moins sous les symboles du pain la plénitude de la divinité, que lorsqu'il était dans la crèche ou sur la croix , pourquoi y serait-il un objet moins adorable pour nous ?
Vous n'ignorez pas , Monsieur , que la plupart de ceux qui suivent avec vous la Confession d'Ausbourg, croient devoir adorer Jésus-Christ en recevant la Cène. Les Ministres de cette ville , réunis en corps, présentèrent, en 1670, à Messieurs du Magistrat, une l'equête (») , par laquelle ils deman-
^i) J'ai eu l'Original en main, et j'en content une Copie bieneotlationme.
SUR l'eucharistie. g,
dèrent , entr'autres articles, qu'on obligeât ceux qui approchaient de la Cène à la recevoir à genoux; apportant pour exemple la coutume des Eglises de Saxe , et pour motif la foi de la présence réelle ; ajoutant que si , selon l'expression de Saint Paul , iout genouil doit fléchir au ISom de Jésus ( Phil. XI, lo. ) , à plus forte raison tout genouil doit-il fléchir devant sa personne. Et quoique le Magistrat n'ait pas jugé à propos d'ordonner qu'on donnât ces démonstrations extérieures de respect en approchant de la Communion , toujours est-il à présumer qu'il n'a pas prétendu condamner les sentimens intérieurs de la plus profonde vénération envers Jésus-Christ , au moment qu'il est reçu comme une nourriture toute divine. Du moins Remnitius,le plus habile de vos Controversistes , n'a-t-il pas craint de dire (0 , que personne ne doutait qu'il ne fallût adorer Jésus-Christ dans la Cène , à moins d'être du nombre des Sacramentaires , qui nient que Jésus-Christ y soit réellement présent.
Nous voyons même que les principaux chefs des Calvinistes ont avoué que ce culte, quelque horreur qu'ils en eussent , était une suite nécessaire de la croyance de la réalité. Zwingle '=^) ne comprend pas comment ceux qui croient Jésus-Christ présent , peuvent éviter de pécher en ne l'adorant pas.
Calvin (^) déclare hautement , qu'il lui a toujours paru très-conséquent que , si Jésus-Christ est dans le pain , il faut l'y adorer.
(i) Christum in actione Cœnae Dominicae vcrè et substantialiter'prsesfîntcm , in spirilu et veritate adorandum nemo negat , nisi qui cum Sacramentariis vel negat , vel dubitat de praesentià Christi in Cœnâ. 2. Parte Exam. Trid. Conc. T, 2. Edit, Francof. p. i5i. n. 4o.
(a) Si Cliristus liic est, cur non peccent qui non adorant ? In Exeg, Eiich. ad Luther. T. 2. f. 44.
(5) Nos semper sic ratiocinati sunius , Si Christus est in pane , esse sub pane adorandum 'i De vcrà participatlonc Cœncu , <b tractaiibus TItcologicit td. Amstelod , p. -2-.
Bèze dit (0, que s'il croyait que Jésus- Christ fût reçu corporeilement avec le pain , non-seulement il regarderait l'adoration comme très -permise , mais qu'il s'en ferait un devoir indispensable : de sorte que les deux Partis qui se sont si fort élevés contre notre doctrine touchant l'Eucharistie, quelque opposés qu'ils soient entr'eux sur cette matière , ne laissent pas de se réunir entr'eux et avec nous , pour reconnaître que la présence réelle, une fois établie , est un fondement très-légitime d'adoration , ou , pour mieux dire , une source d'où naît une obligation indispensable d'adorer Jésus-Christ.
Certainement , Monsieur, si l'on croit chez vous devoir adorer Jésus-Christ dans la Cène , parce qu'il y est présent , vous trouverez infiniment juste que nous croyions devoir l'adorer aussi en d'autres temps , s'il est vrai que Jésus-Christ reste constamment présent sous les espèces du pain , après que le pain a été consacré. Toute la difficulté se réduit donc au point de la présence fixe et permanente ; et si nous sommes solidement fondés à croire cette présence , dès lors , sans qu'il soit besoin de faire de plus grands efforts pour justifier notre culte , ce que vous pratiquez vous-mêmes dans la plupart des endroits en approchant de la Cène , suffira pour en faire la justification.
Sommaire des preuves de la présence permanente.
Or , nous ne sommes nullement embarrassés à rendre bon compte de ce que nous croyons sur l'article de la présence continuée ; car nous l'établissons par les paroles les plus claires de l'Écriture , par le sens le plus naturel qu'on puisse leur donner, par le témoignage incontestable de l'antiquité,
(i) Id si ita esse crederem , adorationetn illius profectô non modo tolcnbilem et religiosani , sed etiam nece:>saciaiu aibitraiei. Bcza , de Cœnà Domini , p. 245.