SUR L EUCHARISTIE
et par le consentement général de toutes les nations , même de celles qui depuis un bon nombre de siècles se trouvent beaucoup plus éloignées de nous par l'animosité du schisme que par la situation des climats.
Me soupçonneriez-vous ici , jNIonsieur , d'avancer une proposition où il y ait plus de hardiesse que de vérité ? Prenez la peine , s'il vous plaît , d'examiner ce qui en est: la chose le mérite autant qu'aucune du monde. Non -seulement je ne crains pas l'examen le plus critique , mais je le désire avec ardeur.
Preuves tirées de l'Écriture.
Lorsque le Sauveur prononça ces paroles : Ceci est mon Corps , Ceci est mon Sang, il prétendit sans doute inviter les disciples à recevoir cet aliment céleste , en leur' faisant connaitre le prix et l'excellence de la chose qu'il leur présentait ; on ne peut donc raisonnablement douter que ces paroles n'aient été prononcées avant que les Apôtres mangeassent et bussent effectivement ce qui leur était présenté. Or , il est bien sûr que les paroles du Sauveur ont été vraies au moment même qu'il les prononça ; d'où il est évident que le Corps et le Sang ont été présens avant l'usage , je veux dire , avant que les Apôtres approchassent le pain sacré de leur bouche pour en manger , et avant qu'ils appliquassent leurs lèvres à la coupe pour boire de ce qui y était contenu : car si le Corps et le Sang n'avaient pas été présens dès lors , et avant que les Apôtres se rendissent à l'invitation du Sauveur , ses paroles se seraient trouvées fausses au moment même qu'elles furent prononcées.
Rien de plus simple et de plus naturel que ce raisonnement ; il ne faut , comme vous voyez au-
cune contention d'esprit pour le concevoir ; je ne laisserai pas de le rendre encore plus sensible et plus pressant, en examinant de plus près les paroles dont le Sauveur se servit en présentant le Calice. Ceci, dit-il (0, est la coupe de la noucelle alliance en mon Sang , laquelle coupe est répandue pour vous ; car c'est ainsi que saint Luc s'exprime dans le texte grec , qui est l'original. Or rien n'en plus aisé ni plus juste que de conclure de cette expression, que le Sang était véritablement dans la coupe avant de passer dans la bouche des disciples ; car je vous prie de remarquer qu'il n'y eut jamais de vin répandu pour nous ; mais que c'est uniquement le Sang de Jésus-Christ , qui a été répandu pour nous. Donc , puisqu'il est dit que la coupe a été répandue pour nous , il faut que ce soit le Sang de Jésus-Christ qui ait été dans la coupe , et non pas du vin. C'est là un de ces argumens qui ne craignent pas les vaines subtilités de vos Ministres ; il en triomphera toujours , ou en rendant absolument muets ceux qui voudraient y répondre , ou en leur faisant dire des choses qui marqueraient encore mieux leur embarras , que s'ils avaient pris le parti de se taire.
Ce n'est pas là néanmoins la seule réflexion que j'ai à faire au sujet de la coupe ; je vous prie , Monsieur , de remarquer encore que ces paroles , Ceci est mon Sang ( Matth. xx. 28. ) , n'ont été prononcées qu'une seule fois sur la coupe ; et que les Apôtres , buvant les uns après les autres , n'ont pas laissé de mettre quelque temps pour la faire passer jusqu'au dernier. Or , qu'il me soit permis de demander si , pendant les intervalles que les Apôtres ne buvaient pas , le Sang de Jésus-Christ
(i) tjTto to' Tror^'^icY , i xrtivx* </i«8>i'xji il ru et" fAxri fj.\i y ri C^r-if i!^mi f.x;^i/io^itiv. Luc. xmu. ao.
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était véritablement dans la coupe , ou s'il n'y était pas. Si l'on nous dit qu'il y était, voilà donc le Sang hors de l'usage ; et étant ainsi dans le calice avant que les disciples en bussent , qui doute qu'on ne put pour lors l'y adorer? et si l'on nous dit qu'il n'y était pas, il faudra donc soutenir que le Sang cessait d'y être toutes les fois qu'un des disciples éloignait la coupe de la bouche, et que le Sang commençait à y être de nouveau à mesure que quelqu'un d'entr'eux rapprochait la coupe , et buvait de ce qui y était contenu ; ce qui , nonseulement , n'a aucun fondement dans l'Écriture , mais a de plus je ne sais quel air d'absurdité , qui rend la chose entièrement incroyable. Que si vos Savans prétendent que le Sang n'a jamais été dans le calice , mais seulement dans la bouche des disciples , nous leur demanderons comment ils feront, en ce cas, pour ne pas mettre sur le compte du Sauveur une fausseté insigne ; puisque. Jésus- Christ ayant dit en présentant le calice : Ceci est mon Sang , on ne comprend plus comment ces paroles ont pu être vraies , si le Sang n'a jamais été effectivement dans le calice.
D'ailleurs l'Apôtre ne dit-il pas (0 , que le calice que nous bénissons , est la communication du Sang de Jésus-Christ ? Coimiaent le calice pourrait-il communiquer le Sang , s'il ne le contenait pas? et , si le pain qu'on rompait dans les premiers temps était , comme le même Apôtre l'assure , la participation du Corps de Jésus-Christ, ne fallait-il pas que son Corps fût présent avant la manducation, puisque la fraction se faisait avant la manducation ? Supposons que saint Paul ait été de votre
(i) Galix benetlictionis cui bencdicimug , nonne communîcatio Sanpuinis Chrtsti cst?ct panis queni frangimus, nonne participatioGorporis Doinini est ? i. Cir. x. 16.
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sentiment , et que , comme vous , il ait restreint la présence de Jésus-Christ au moment de la manducation , il est bien sûr qu'en ce cas il n'eût pas dit: Le calice que nous bénissons n est-il pas la communication du Sang de Jésus-Christ? mais il eût dit: le calice que nous buvons , n est-il pas la communication du Sang de Jésus-Christ ? De même au lieu de dire , le pain que nous rompons , il eût dit : Le pain que nous mangeons , n est-il pas la participation du Corps de Jésus- Christ ? aj'ant parlé autrement, ne nous fait-il pas assez sentir qu'il a cru la présence du Sauveur très-indépendante de la manducation actuelle ? Vous voyez , Monsieur , que ce ne sont pas là des raisonnemens dictés par une Philosophie subtile et captieuse ; c'est le texte même de l'Evangile et les paroles de saint Paul qui les fournissent trèsnaturellement.
Sentiment de Luther sur le temps de la présence de Jésus-Clirist dans l'Eucharistie.
Aussi Luther en a-t-il si bien senti la force, qu'il n'a osé , comme vos Théologiens de Strasbourg l'ont fait depuis, attacher la présence réelle au seul moment de la manducation ; car ne pensant pas devoir la resserrer dans des bornes si étroites , il a décidé (') que Jésus-Christ était présent depuis le commencement de l'Oraison Dominicale , qui se dit pendant la Messe , jusqu'après la Communion du Peuple, ce qui peut aisément aller, lorsque le Peuple est nombreux , à plus d'une heure de temps. INIais si Jésus-Clirist est présent dans l'Eucharistie pendant une heure ou deux , pourquoi n'y seraitil pas tout le jour Ppourquoi pas toute une semaine? un mois ? un an ? car enfin la parole de Dieu nous marque bien que Jésus-Christ est dans l'hostie
(i) Sic crpro tîefinîrmns fempns vcî actïonem Sacramentalem , ut incipiat ab initio orationis Dorr.inicae , et duret , donec omnes communicaverint , calicem ebiberint, popiihisdimissus , et ab Alîari discessum sit. Ep. 7.LulhcT ad Tf'olfcrlnum , T, \. cd. Lat. Jçn, p. 5fjj.
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consacrée ; mais elle ne nous marque nulle part qu'il s'en retire.
Je sais qu'on nous dit qu'il est ordonné de prendre ce pain sacré, et de le manger; et je conviens que c'est là sa principale destination : aussi ne gardons-nous les hosties consacrées que pour les donner aux malades, et à ceux qui se présentent pour communier ? Mais si on ne les reçoit pas incontinent après la consécration , s'ensuit-il pour cela que Jésus-Christ cesse d'y être? en vertu de quoi cette cessation ? sur quoi est-elle fondée ? où la trouve-t-on révélée ? Un siège est fait pour s'asseoir dessus , un tableau pour être vu et regardé , un flambeau pour éclairer ; ce siège , ce tableau , ce flambeau , cesseront-ils pour cela d'être ce qu'ils étaient , dès qu'on ne s'en servira pas pour les usages auxquels ils étaient destinés ? Il est hors de doute que la principale vue du Sauveur , en se mettant sous les espèces du pain et du vin , a été de se rendre utile à ceux qui le recevraient dignement : s'ensuit-il de là que , quand il se présente des indignes , Jésus-Christ cesse d'y être présent pour eux? Yous êtes bien éloigné , Monsieur, d'admettre cette conséquence ; jugez néanmoins si elle ne vaut pas du moins celle qu'on prétend tirer chez vous du délai de la manducation ? Car il est évident qu'en mangeant indignement le pain sacré , on agit beaucoup plus contre la fin que le Sauveur s'est proposée , qu'en conservant précisément ce pain , et en différant de le manger.
Il est bien étrange qu'on fasse chez vous une si haute profession de ne s'attacher qu'à la pure parole de Dieu , et que , lorsqu'il s'agit de rendre raison d'un sentiment aussi nouveau et aussi extraordinaire que l'est celui de la présence passagère de Jésus-Christ dans l'Eucharistie , sentiment
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par lequel on ose contredire toutes les pratiques de l'antiquité , comme je ne tarderai pas de le faire voir, il est , dis-je, étrange qu'on ne puisse produire un seul mot de l'Ecriture pour le justifier ; et qu'au lieu d'en tirer des preuves solides , on se contente de faire sentir le désir qu'on a de prouver, en répétant plusieurs fois les paroles de l'institution , et appuyant sur le mot Mangez , sans néanmoins y rien trouver qui puisse être concluant.
Combien la doctrine des Protestans de Strasbourg est opposée à celle de Luther.
Mais il n'est pas moins étonnant , que des disci* pies de Luther, qualité dont vous vous faites honneur dans votre Rituel {^p. i3. p. 45. )» s'écartent si fort de la doctrine de leur maître. Vous qualifiez Luther {p. 12. i3. 546.) d'avoir été l'organe du Saint-Esprit ; vous le regardez comme un homme très -spécialement éclairé de Dieu, et néanmoins, dans l'importante matière de l'Eucharistie , bien loin de déférer à ses lumières , vous lui êtes formellement opposés sur plusieurs chefs considérables, Luther veut, comme je l'ai déjà dit, que Jésus-Christ soit présent pendant tout le temps que l'action de la Cène dure , et vous ne le reconnaissez présent qu'au seul moment de la manducation. Luther soutient (0, que ce doit être une chose libre d'adorer Jésus-Christ dans l'Eucharistie , ou de ne pas l'y adorer , Jésus-Christ ne l'ayant ni ordonné ni défendu ; et vous marquez pour cette pratique la même horreur , que si ^ous étiez corvaincus que c'est une vraie idolâtrie. Luther trouva très-mauvais , que Carlostad C^) eût entrepris d'abro-
(1) Librrum erit S. Sacramcntum adorare , Tel non adorare , cùm Christus id liberum esse voluerit , née ullum de utrolibet praeceptum dcderit^ De adoralione S. Sacramenti , T. 2. Ed. Jen. Christ. Rôdinger^ p. 281. ilcm p. 227, L.
(2) Jnnot. in Min. ProplietaSf T. 7>.Ed,Jen. Donat.RUzenliain, p. 5S> ê, iUm 54..