‹ Lettres d'un docteur catholique à un Protestant sur les principaux points de controverse et sur les obstacles au salut et à la conversion des Luthériens et des CalvinistesChapitre 20 sur 27 · II · texte numérisé non relu

II

{5) Nam si es lege liaereditas, jam non es promissione. Gai. m. i8,

(4) Evacuatiestiti à Cliristo, qui in lege justifîcamiiii : gratià escidistll. Cal. X. i.

(5) Faciam te in gt-nteai magnaui... in te faenedicentur uaiver££ cog» Datiuneâ lerrx. Ccn. xii. 2. 3. Item. xxii. 17. iS.

SUR LA JUSTlFlCATIOiy. 47^

reçu la loi de Moïse, qui aient part à la bénédiction d'Abraham , et que ceux qui, sans pratiquer la loi, sont les imitateurs de sa foi n'y aient point de part , il est clair que la promesse faite à Abraham sera ^aine; il est encore clair que si la foi qui a justifié le Père des croyans de la manière dont nous l'avons dit , ne peut justifier également ceux qui croient après lui et comme lui , la foi sera anéantie.

Mais comment nous persuadera-t-on que si des œuvres faites avec le secours de la grâce et émanées de la foi , sont regardées comme des moyens propres à parvenir à la justice et à la sainteté, il sera en ce cas inutile que Jésus-Christ soit mort pour nous, que ses mérites ne nous serviront de rien , que nous seront déchus de sa grâce, que la promesse sera vaine et que la foi sera anéantie? Est-ce donc que la mort de Jésus-Chris! n'est pas dans nos principes le prix de toutes les grâces qui nous font agir? N'est-ce pas par Jésus-Christ que nous obtenons le pardon de nos péchés , n'y ayant que lui qui ait pu satisfaire pour nos dettes, et nous ne le pouvant en aucune façon? La foi qui est la racine de tout le bien qui est en nous, n'est-elle pas selon nous un pur don de Dieu, dont nous sommes uniquement redevables aux mérites de la Passion de son Fils ? Dieu nous ayant promis la rémission de nos péchés moyennant de certaines conditions ; si, en satisfaisant aux conditions qui nous ont été prescrites , nous obtenons l'effet de la promesse divine, sera-ce par-là même que la promesse deviendra vaine ? Qu'en pensez-vous, Monsieur? Les conclusions de l'Apôtre vous paraissent-elles concluantes contre nous? Et peut-on le soupçonner d'avoir voulu combattre le système de notre doctrine par des raisonnemens qui visiblement porteraient à faux? Donc encore une fois l'Apôtre en excluant les oeuvres de

la justification , n'a pas prétendu en exclure celles qui ont la foi et la grâce pour principe.

Vous ne désaprouverez pas , Monsieur , que je me sois un peu étendu sur une difficulté qui est la plus apparente de toutes celles que vos Théologiens nous objectent. Vous voyez que je n'en ai rien dissimulé ; j'ai rapporté bien exactement tous les textes qui semblent la grossir. Mais que peuvent tous ces textes pour établir votre doctrine ? Qu'on les examine de près , et on verra qu'ils ne servent qu'à nous armer contre vous.

Texte de saint Paul , falsiflé par Luther.

Luther a si bien senti la faiblesse de tous les raisonnemens qu'il a fondés sur les Epîtres de saint Paul, que n'y trouvant pas de textes assez clairs ni assez concluans à son gré , il a eu recours à la falsification la plus insigne; car au lieu de rendre le 28^ verset du m® chapitre de l'Epître aux Romains, tel qu'il est dans l'original : Nous estimons que l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi ^ il a traduit : Nous estimons que l'homme est justifié /?«/• la seule foi sans les œuvres de la loi, ajoutant au texte le mot seule qui ne se trouve ni dans le Grec, ni dans le Latin.

Vos Ministres ont beau vouloir justifier Luther, en disant qu'il a pris le véritable sens des paroles de saint Paul. C'est la prétention de Luther et de ses disciples : mais il ne s'agit point ici de prétention, vu surtout que nous ne convenons pas du fait ; il s'agissait de rendre le texte de saint Paul par une version fidèle, par des paroles qui ne disent ni plus ni moins que le texte. Or, c'est ce que Luther n'a pas fait; bien loin de là, ne trouvant pas de texte qui donnât l'exclusion aux œuvres de la loi Chrétienne, il en a forgé un qui les exclut positi-

SUR LA JLSTlFlCATIOJy. 47^

vement; car s'il est vrai que l'homme soit justifié par la foi toute seule, il sera vrai aussi de dire que ni les œuvres de la loi Judaïque , ni les œuvres de la loi Chrétienne n'ont aucune part à la justification, au lieu que le texte de l'Apôtre subsistant tel qu'il est, sans y ajouter le mot de seule ^ laisse lien à la distinction que nous employons. Donc !a traduction de Luther en dit plus que le texte original , donc elle est vicieuse et infidèle.

Les Théologiens Catholiques ne manquèrent pas de reprocher à Luther cette falsification , mais quelle fut sa réponse? «Vous paraissez surpris, » dit-il en écrivant à un de ses amis , de ce que j'ai « dit que nous sommes justifiés par la seule foi , » bien que ce mot seule ne se trouve point dans le » texte de l'Apôtre, 'i) Si votre Papiste s'en scanda- » lise, ajoute-t-il , dites-lui, qu'un Papiste et un » âne est une même chose ; toute la raison que j'ai » à rendre de cette addition , c'est que je veux que » le mot de seule y soit, je le commande , ma vo-

» lonté doit servir de raison H y a long-temps ,

» poursuit-il, que je sais que le mot de seule ne se » trouve ni dans le texte Latin , ni dans le texte » Grec ; mais je ne me repens que d'une chose , c'est » de n'avoir pas encore ajouté à ce passage deux » autres mots, en traduisant sans toutes les œuvres » de toutes les lois , afin que l'on vît que l'homme » est justifié sans aucunes œuvres , de quelque loi

» que ce puisse être Que ces ânes de Papistes ,

» continue-t-il , enragent , jusqu'à perdre l'esprit » de dépit, ils ne m'ôteront pas ce mot qui aoit » demeurer dans mon Testament. »

Je ne vous demande point, Monsieur, si à ce

(i) Sic volo, sic jubeo; sit pro ratione voluntas. T. V, Edit, Jen. per Donai. Ptitzenhain, An- i56i. p. iJ^i.et i44>

langage vous reconnaissez un homme spécialement éclairé de Dieu, et choisi comme un vase d'élection pour dissiper les ténèbres de l'erreur et rétablir la pureté de la foi. Il n'est que trop évident qu'un orgueil si outré, pour ne pas dire si extravagant, est absolument incompatible avec l'Esprit de Dieu. Je m'en tiens à ime réflexion qui regarde plus directement et plus immédiatement mon sujet, La voici. Ne faut-il pas que Luther se soit trouvé bien dénué de preuves propres à établir son sentiment, puisqu'il a cru devoir falsifier un texte pour suppléer à ceux qui lui manquaient?

Il' Proposition.

La doctrine de Luther n'a aucun avantage sur la nôtre, pour relever la gloire des mérites de Jésus-Christ.

J'ai suffisamment prouve que votre doctrine sur l'article de la justification n'est rien moins que la doctrine de saint Paul; qu'elle est très-éloignée de la pensée et du dessein de cet Apôtre, et de plus très -formellement opposée à plusieurs textes de l'Ecriture. Je dois présentement venir à la preuve de la seconde des trois propositions que j'ai opposées à vos prétentions, et faire voir que votre doctrine sur le même article n'a rien par-dessus la nôtre ni pour relever la gloire des mérites de Jésus- Christ, ni pour tranquilliser les consciences, et que c'est bien en vain que les chefs de votre Réforme se sont flattés de ce double avantage.

Mettons, s'il vous plait, tout préjugé à part, et vous ne tarderez pas à reconnaître que nous pensons sur les mérites de Jésus-Christ comme il convient d'en penser, et que sans nous flatter d'une folle sécurité, nous avons des moyens très-solides d'apaiser les remords d'une conscience inquiète.

Quelle plus haute idée peut-on avoir des mérites

SFR LA JUSÏiFlCATlOW. 477

du Sauveur, que de reconnaître comme nous le reconnaissons, premièrement {•', que l'homme pécheur ne peut retourner à Dieu sans y être excité par des mouvemens salutaires, qui sont autant de grâces que Jésus-Christ nous a méritées par le prix de son Sang : en second lieu '=*) , que tous les efforts de l'homme pécheur quoiqu'aidé d'un secours surnaturel, sont de beaucoup trop faibles pour pouvoir mériter la rémission des péchés, cette rémission n'étant accordée au pécheur pénitent que par la pure miséricorde de Dieu , gratuitement, et uniquement en vue des mérites de Jésus-Christ, en qui et par qui , comme dit saint Paul (^Col.i. 10), il s'est fait une réconciliation de toutes choses avec Dieu , et qui, par le Sang qu'il a répandu sur la croix , a donné la paix à ce qui est dans le ciel et à ce qui est sur la terre : en troisième lieu ("^) , que quoique Dieu exige de la part du pécheur de certaines dispositions pour le recevoir en grâce, le pécheur ne peut néanmoins apporter ces dispositions sans le secours de la grâce de Jésus-Christ, et que quelque excellentes qu'elles puissent être, elles n'ont néanmoins aucune proportion pour égaler le prix de la grâce justifiante, don inestimable dont nous sommes uniquement redevables aux mérites du Fils de Dieu : en quatrième lieu l'i', que Jésus-Christ répand continuellement sa

(1) Déclarât sancta Synodus, justificationis exordium in adultis à Deo per Jesum Christum praeveniente gratià sumeudinn esse, hoc est ab ejus vocatione , quâ nullis eorum existcntibua merhis vocantiir. Conc. Trident. Sess, VI. cap. 5,

(3] Causa meritoria justiGcationîs est Dominos noster Jésus Christus , qui, cùtn essenius inimici, propter nimiam charilatem quâ diîexit nos, suà saDctissimà pasisione in ligno crucis nobis justiGcationem meruit , et pro nobis Deo Patri satisfecit. Sess. vi. cap. 7.

(5) Nihil eorum, qux justifïcatiuncm praecediint, sive iides, siveopcr.i, ipsam justiGcationîs gratiam promcretur. Sess. vi. cap. 8.

(4) Ille ipse Chrislus Jésus tanquam caput in mcnibra , et tanqu»m vilîa in palmitcs , ir. ipsos justiGcatos jngiler Tirtuttm influit , quae virdfs bona eorum opéra sempcr antccedit et coinitalurj et sine quà nulio pacto Deo grata , et meiitoria esse possunt. Sas, vi, cap, 16.

vertu dans ceux qui sont justifiés, con^me le chef dans ses membres et le cep de la vigne dans ses branches, cette vertu précédant, accompagnant et suivant toutes leurs bonnes œuvres^ qui , sans elle ne pourraient être agréables à Dieu ni méritoires.

Voilà , Monsieur, la doctrine de l'Eglise Catholique touchant le prix et l'efficace des mérites de Jésus- Christ renfermée dans ces quatre articles, et enseignée en termes formels par le Concile de Trente. Ôr, je vous demande si c'est là une doctrine qui obscurcisse les mérites de Jésus-Christ, et si le reproche que vos Ministres nous en font, n'est pas la plus indigne de toutes les calomnies?

Mais, nous disent-ils, vous reconnaissez dans l'homme juste une justice qui est propre à l'homme, au lieu que les Protestans n'en reconnaissent pas d'autre que celle de Jésus-Christ, qui est imputée de telle sorte à l'homme, qu'il n'est juste que de la justice de Jésus-Christ même ; or, ajoutent-ils, cette manière de donner tout à Jésus-Christ et de ne rien donner à l'homme , est incomparablement plus propre à relever l'éclat et la gloire des mérites de Jésus-Christ.

Il y a dans Thomme juste une justice inhérente et intrinsèque.

Je réponds, que nous reconnaissons en effet dans l'homme juste une justice inhérente et intrinsèque, n'étant pas possible que l'homme soit juste d'une justice qui soit hors de lui, comme il ne se peut qu'il soit fort, sage, savant, d'une force, d'une sagesse et d'une science qui soient hors de lui ; mais nous disons en même temps, que cette justice inhérente et intrinsèque, qui n'est autre chose que la grâce habituelle, est un pur don du Saint-Esprit, et le fruit inestimable de la Passion du Sauveur, n'y ayant que Jésus-Christ, comme je l'ai déjà marqué

SUR LA JUSTIFICATION. /j79

plus d'une fois , qui ait pu nous mériter un don si précieux, et l'homme pécheur ne le pouvant en aucune façon. Autre chose est donc que Jésus-Christ nous ait mérité notre justice, autre chose qu'il soit lui-même notre justice , autre chose qu'il ait satisfait pour nous et que ses satisfactions soient regardées comme si c'étaient les nôtres, autre chose que nous soyons formellement justes de la justice de Jésus-Christ même. Nous reconnaissons qu'il est la cause méritoire de toute la justice qui est en nous ; mais nous disons que noire justice est trèsdistinguée de la sienne , parce qu'il ne se peut que la justice de Jésus-Christ soit en même-temps, s'il m'est permis de parler ici le langage de l'école, et la cause efficiente morale , et la cause formelle qui nous rend justes.

Ce serait bien à tort qu'on nous reprocherait de nous écarter en cela du langage de l'Écriture, puisqu'il est dit ('), que nous sommes justifiés gratuitevient par la grâce en vertu de la Rédemption opérée par Jésus-Christ : (') que V amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné : '^1 que ceux qui ont reçu la grâce , le don et la justice en abondance , régneront dans la vie par Jé<!us-Christ : '•'i' que Dieu a répandu abondamment sur nous le Saint-Esprit ^ afin quêtant justifiés par sa grâce , nous devenions selon notre espérance les héritiers de la vie éternelle ; où vous

(i) Justificati gratis per gratlam ipsius, per redemptionem quse est io Christo Jesu. Rùm. m. 24.

[:i) Chaiitas Dci dilFusa est ia cordibus nostris per^Spiritam Sanctum , qui d:itus est nobis. ï\om. t. 5.

(5) Multo magis abundantiam gratiae et donationis recipienles in vilâ rt gnabunt per Jtsum Christum. Rom. v. 17.

(4) Salvos nos fecit perlavacruni rcgenerationiset renovationis Spirifiis Sancti, qiiein efTudit in nos abundè per Jfsuni Chiislum Salvatorem nostruni , ut justificati gratiâ ipsius baeredes sinius secuudùm speni vitae steinx. Tit. ui. 5. 6. 7.

ZjSo DOUZIÈME LETTRE.

voyez, Monsieur, que la grâce de Dieu, le don du Saint-Esprit, la justice , la charité, ce qui est une même chose exprimée en différens termes, nous est donnée comme restant dans nous, comme nous étant intérieure, et que c'est ce qui nous rend justes et héritiers de la vie éternelle.

Je n'ignore pas, Monsieur, que vos Théologiens distiuguententre la Justification et la Sanctification, et qu'ils prétendent que la chose dont je viens de parler, et que l'Apôtre exprime en différens termes, appartient à la Sanctification, et non à la Justification qu'ils font consister uniquement dans la rémission des péchés. Mais je dis à cela que puisqu'ils conviennent avec nous du fond de la chose en reconnaissant qu'il y a dans l'homme juste une grâce, une justice, une charité qui le sanctifient, le reste ne peut guères être qu'une question de nom ; savoir si ce don intérieur à l'homme juste appartient à la Justification , ou à la Sanctification ; si la Sanctification diffère de la Justification , ou si ce ne sont pas des termes à peu près synonymes.

J'ajoute, que s'il s'agit ici de régler le langage, il est très-clair par les passages de saint Paul que je viens de citer, il est très-clair, dis-je, que la grâce de Dieu , le don du Saint-Esprit, la charité, appartiennent très-véritablement à la Justification ; vous n'avez. Monsieur , qu'à relire ces passages pour vous eu convaincre.

La Justiflcation ne consiste pas dans la seule rémission des péchés.

Certainement la Justification ne délivre pas seulement des peines de l'enfer, elle donne aussi droit à la gloire des Bienheurevx; or, la seule rémission des péchés ne délivre que des peines de l'enfer, et ne donne aucun droit à la gloire des Bienheureux; donc la seule rémission des péchés ne fait pas , comme

■^ SUR LA JUSTIFICATIO:V. 48 1

VOUS le prétendez , toute la Justification clerhomme; donc la grâce intérieure qui sanctifie l'homme, et qui lui donne droit à la gloire, fait aussi partie de la Justification.

Il est de plus très-sûr que la Justification nous procure les glorieuses qualités d'être les amis , les enfans, les domestiques de Dieu, les concitoyens des Saints ; or, ce n'est pas la seule rémission des péchés qui fait tout cela ; donc la Justification renferme autre chose que la simple rémission des péchés.

L'amitié de Dieu n'est rien moins que stérile; Dieu ne se contente pas de vouloir du bien à ses amis , il leur en fait; or, le bien que Dieu veut à ceux qu'il justifie, estleursanctification, suivant cette parole ^'1 ; C'est la volonté de Dieu que vous soyez saints ; donc la grâce justifiante ne se termine pas comme on l'enseigne chez vous, à une simple bienveillance, ni à une faveur purement extrinsèque ; et il est nécessaire de convenir que l'effet immédiat de cette grâce est de sanctifier et de renouveler l'ame d'une manière à la rendre agréable aux yeux de Dieu.

C'est là si bien le sentiment de saint Augustin , que quelque envie qu'eût Calvin de nous le disputer , il n'a vu d'autre parti à prendre que de rejeter ici l'autorité du saint Docteur , quoique ce soit de tous les Pères de l'Église le seul pour lequel il ait témoigné conserver quelque déférence. Il ne faut ■pas, dit ce prétendu Réformateur W, écouter Augustin , lorsqu'il enseigne que la grâce justifiante comprend la sanctifcation , par laquelle nous sommes régénérés à une vie nouvelle.

(i) Haec est voluntas Dei sanctificatio vestra. i. TTiessal, iv. 3.

(2) At ne Augustin! quidem sententia recipienda est , qui gratism ad sanctificationem refert, quâ in vitae novitatem per Spirilum legeneramur. Lib. 3, Instit. c, 11. §. i5. Edit. Amstelod, spud J. Jac. Scliipper, pag. 195,

ASa DOUZIÈME LETTRE.

Réponse à une première objection au sujet de la justice imputée.

Que si , Monsieur , pour soutenir votre justice imputée , vous nous objectez le passage de saint Paul , où il est dit ('! : que Jésus-Christ a été fait notre sagesse, 710 tre justice , notre sainteté et notre rédempr tion, et que vous prétendiez en conclure, qu'il n'y a donc d'autre justice que celle de Jésus-Christ qui puisse nous donner la qualité de justes : nous ré-^ pondrons que Jésus-Christ est ici appelé notre jiisr tice, comme Dieu est appelé notre force et notre patience dans les Psaumes (=^1 ; non que nous soyons torts de la force de Dieu même , patiens de la par tience de Dieu même; mais parce que notre force et notre patience viennent uniquement de Dieu : et pour ne pas sortir du Texte que vous nous objectez , je dis que Jésus-Christ est notre justice comme il est notre sagesse, le Texte mettant l'une et l'autre sur la même ligne. Or, nous ne sommes pas sages de la sagesse de Jésus-Christ, en sorte que notre sagesse ne soit pas distinguée de la sienne ; mais il est dit de Jésus-Christ qu'il est notre sagesse , parce que c'est lui qui, par ses divines leçons et ses dir vines lumières nous communique la véritable sagesse ; donc par la même raison , nous ne sommes pas justes de la justice de Jésus-Christ, de telle sorte que notre justice ne soit pas distinguée de la sienne; mais il estdit de Jésus-Christ, qu'il est notre justice, parce que c'est à ses mérites que nous sommes redevables de toute la justice qui est en nous. C'est ainsi, Monsieur, qu'un Texte qui vous paraissait des plus plausibles pour établir votre justice im-

(i) Ex ipso autem vos cstis io Christo Jesu , qui factus est nobi» sapientia à Deo, et jiistitia , et saoctificatio , et redemptio. i. Cor. i. 3o.

(î) Diligam te Domine fortitudo mea. Ps. xvii. i. Tu es paticntia me| Domine. Ps, ixx. 5,

putée , nous donne tout l'avantage possible pour expliquer et justifier notre sentiment.

Réponse à une seconde objection.

Mais, ajoute-t-on , saint Paul méprisait la justice qui lui était propre et intrinsèque , et ne faisait cas que de celle de Jésus-Christ; car il dit f') : fai renoncé à toutes choses , et je les considère comme de la boue , afin que je puisse posséder Jésus-Christ , et que je sois troui^é en hd non pas juste de ma justice qui vient de la loi^ mais de celle qui vient de la foi en Jésus- Chris t , et qui est la justice de Dieu par la foi : d'où vos Théologiens concluent que la justice qui nous est propre et intrinsèque, est une justice imparfaite et méprisable, et qu'il n'y a que la justice de Jésus-Christ qui , nous étant appliquée par la foi, puisse nous rendre agréables aux veux de Dieu , et nous rassurer contre la sévérité de ses jugemens.

Je réponds que saint Paul n'avait garde de mépriser la grâce sanctifiante qui faisait sa justice propre et intrinsèque , et qu'il savait être le plus précieux des dons du Saint-Esprit : mais qu'il méj>risait la justice qui lui venait de la loi de Moïse; c'est-à-dire, qu'il ne faisait aucun cas de tous les avantages qu'il avait possédés en qualité de Juif, ni de la réputation qu'il s'était acquise parmi ses frères en se distinguant par sa ferveur à pratiquer les observances de la loi. Voilà ce qu'il regardait comme de la boue et des ordures.

Pour ce qui est des œuvres qui procèdent de la foi en Jésus-Christ, qui se font avec le secours de

(i) Propter quem omnia detrimentum feci, et arbitrer ut stercora ,ut Christum lucrifaciam , et inveniar in illo non habens meaiii justitiani , quae ex Icge est , sed illam , qu» ex fide est Cbriiti Jesu , quœ ex Deo est )ustitia in Gde. Ph'U. m, S. 9.

sa grâce, et qni augmentent la justice de ceux qui sont déjà justifiés, l'Apôtre était bien éloigné de les regarder comme de la boue et des ordures , ainsi que le prétend Kemnitius ^^^ , puisqu'il t^l les nomme les fruits du Saint-Esprit, et qu'il se tient pour assuré ("'), que le juste Juge lui rendra la couronne de justice pour avoir soutenu un glorieux combqt , et pour avoir achevé sa course ; ce qu'il n'a fait qu'en pratiquant une infinité de bonnes œuvres. Il n'y avait qu'un homme aussi entêté de ses idées que l'a été Kemnitius, qui put se porter jusqu'à traiter de boue les fruits du Samt-Esprit, et prétendre que le juste Juge en couronnant les bonnes œuvre:? ne couronnera que des ordures.

Dans quel sens nous admettons la justice imputée.

Nous ne condamnons pas pour cela absolument l'expression de la justice imputée. N'y ayant q^ie Jésus-Christ qui ait pu satisfaire pour nous, et ses satisfactions nous étant appliquées comme si nous avions satisfait nous-mêmes, on peut très-bien dire, dans ce sens , que sa justice nous est imputée comme si c'était la nôtre. Nous savons d'ailleurs, que la justice inhérente qui est dans nous , et par laquelle nous sommes formellement justes, est elle-même, ainsi que la rémission de nos péchés, et la rémission des peines éternelles , l'effet des mérites de Jésus-Christ qui nous sont communiqués dans la justification , ainsi que le Concile de Trente (4) l'en-

(0 Part. I. de Jiistif. edlt. Francof. p. 245. N. 20.

(2) Fructus autem Spiritùs Charitas , Gaudium , Pax, Patientia , Beninftiitas , Bonitas , Longaniuiitas , Mansuetudo , Fides , Modestia, Continenlia , Castitas. Gat. v, 22. 20.

(5) Bonum certamen certavi , cursum consummavi , fidem scrvavi , in roliquo mihi reposita est corona juslitias, quam reddel mi'ii Dominas in illà die jujtus Judex. a. Tim. iv. -, 8.

(4) Quanquam nemo possit esse justus , nisi cui mérita passionis Doniini nostri Jesu Ghristi communicaatur, id tamen in hac iiupii justifica-

SUR LA JUSllJtlCATION. 4^5

seigne expressément. Qu'en ce sens encore on dise, qu'elle est en nous une application ou imputation de la justice de Jésus-Christ, nous y consentons.

Dans quel sens nous condamnons la justice imputée.

Mais ce que nous blâmons dans votre justice imputée, c'est que , contre le témoignage de l'Écriture , elle exclut toute justice intrinsèque qui puisse nous rendre agréables à Dieu; et que de plus il est aussi inconcevable à la raison humaine que nous puissions être justes de la justice d'autrui , et d'une justice qui soit hors de nous , qu'il est inconcevable qu'une muraille puisse être blanche d'une blancheur qui soit hors de la muraille. Une faut pas se mettre en peine y dit Kemnitius (') , si notre doctrine, étant aussi solidement établie quelle l'est dans V Écriture y donne dans des absurdités philosophiques. Vous avez vu. Monsieur, ce qui en est, savoir, si les preuves que vous tirez de l'Écriture en faveur de votre justice imputée, sont aussi solides que Kemnitius a bien voulu se le figurer. Pour nous il nous suffit que nos plus grands adversaires reconnaissent que cette doctrine renferme des absurdités philosophiques ^ pour que nous ne la croyions pas propre à relever la gloire des mérites de Jésus-Christ; car Jésus-Christ ne prétend pas être glorifié par des imaginations mal concertées, ni aux dépens du bon sens. De notre part, nous donnons à Jésus-Christ tout ce qu'il est possible de lui donner selon la droite raison éclairée par les lumières de la foi , faisant une haute profession de reconnaître que tout le

tione fit, dum ejusdem sanctissimae passionis meritô per Spiritum Sanctum Charitas Dei dilTundilur in cordibus eorum , qui jusiificantur, atque ipsis inhseret. Sess. vi. c. -.

(i) Ideo, cùm habeamus sententiie nostrae in Scripfurâ certa et firma fundamenta , non est curandiim, etiam si incurrat in absurditatem philosophicam. In Exam. Conc. Trid. Part. I. edit. Francof. p. 762. N. lo.

486 DOUZIÈÏIE LETTBE.

bien surnaturel qui est en nous, nous vient des mérites de Jésus-Christ, et disant de grand cœur avec saint Paul (Eph. i. 8. ) : Loué soit Dieu le Père , qui nous a bénis en Jésus-Christ de toute bénédiction spirituelle. Voilà, Monsieur, ce qui est uniquement propre à exalter les mérites du Sauveur ; tout ce que vous y ajoutez de plus, ne s'accordant ni avec l'Écriture ni avec les principes de la raison , ne peut leur donner le moindre relief.

La doctrine Luthérienne n'a aucun avantage sur la doctrine Catholique pour tranquilliser les consciences.

Voyons présentement si par votre doctrine sur l'article de la justification , vous réussissez mieux que nous à tranquilliser les conciences inquiètes. C'est un autre avantage dont se sont flattés les Chefs de votre prétendue Réforme. Mais vous allez voir que cet avantage n'est pas moins imaginaire que les précédens, et que, si vous suivez vos propres principes, vous ne trouvez rien qui vous conduise plutôt que nous à cette tranquillité de conscience.

Vos Théologiens n'exigent , comme vous le savez , d'autres dispositions pour obtenir la justification, que la foi en Jésus-Christ, et prétendent que, pourvu que le pécheur croie fermement que Jésus- Christ est mort pour lui , et qu'il a satisfait pour ses péchés, il est justifié en acceptant parla foi les mérites et les satisfactions de Jésus-Christ, qui lui sont offerts par la divine miséricorde. Or, ajoutent-ils, chacun peut s'assurer et sentir en soi-même s'il a cette foi et cette confiance aux mérites du Sauveur ; il peut donc s'assurer également de la rémission de ses péchés , et tranquiUiser parfaitement sa conscience. Si l'on fait, disent-ils tO, dépendre la justi-

(i) Si fidet accipit remissiont-m peccatorum propter dilectionem « ceioper erit incerta remissia Apol. Conf. Art. a. de Justifieatienc. TypU Seholvini. p. 81.

Si pendet es conditioneoperum nostrorum remiiiio peccatorum, prortùt crit incerta. Art, 5. de. dileet. et imptet. leg, p. gS,

ficàtion de la condition des bonnes oeuvres, nous serons toujours incertains si nos péchés nous sont remis ; car nous ne pourrons jamais savoir si nous aimons assez Dieu, si nous avons une contrition assez vive, un propos assez ferme, ni si nous avons les autres dispositions qu'on exige dans le système de la doctrine Catholique ; au lieu que la foi ne comptant point sur le mérite et la dignité des œuvres, et ne s'appuyantque sur la promesse de Dieu , qui ne peut nous manquer , elle nous donne toute la certitude que nous pouvons désirer. Voilà, Monsieur , votre rare secret.

Mais outre que ce secret suppose pour principe, que l'homme est justifié par la seule foi , principe qui a déjà été détruit; je vous prie de remarquer que vos Théologiens ne se contentent pas d'une foi telle quelle , mais qu'ils veulent une foi bien conditionnée (0, c'est-à-dire, une foi qui soit accompagnée ou suivie d'une douleur sincère de ses péchés, d'un ferme propos de n'y plus retomber, d'un véritable amour de Dieu, etc. déclarant que si la foi n'est pas de nature à produire ces effets , ce n'est point une véritable foi, et qu'elle n'est nullement propre à justifier ; de sorte qu'à considérer le fond de l'affaire , vous exigez les mêmes choses que nous , quoique vous les placiez dans un autre ordre et dans un autre rang. Nous voulons que la contrition et le bon propos soient des dispositions nécessaires à

(0 Pfos quoqne dicimus , quôd dilectio fidem sequl debeat. Âpol. Art, a. de Justi/lc. Typis Scholvini. p. 81.

Si quis dilectionem abjccerit , etiamsî magnam babet £detn , tamen non retinet illam, Art, 7>. de dilect. el implei. Icgis. p. 10a.

Vera et salvans fidei in ils non est , qui conlritione carent , et propoeitum in peccatis pcrgendi et perseTcrandi habent. Ex soUdii et plana Déclarât, p. 688.

Fidet in nullo cubjecto datur, qu6d non simul Deum diligat , et benè oporari ttudeat. Gérard, tib. i, part. 5, Art, 2Z. c. 2. edit. Franco f. pag, ^460.

488 DOUZIÈ3IE LETTRE. •

la Justification ; et vous voulez que ce soient des fruits inséparables de la foi justifiante. De quelque manière que la chose soit, toujours est-il également vrai , que suivant votre plan , comme suivant le nôtre, on ne peut être justifié qu'on ne soit véritablement contrit de ses péchés, et qu'on n'ait un ferme propos de s'amender.

Or cela étant ainsi, permettez-moi, Monsieur, de vous demander en quoi vous avez plus de facilité que nous pour calmer les inquiétudes de la conscience. Si c'est parce que nous exigeons de certaines dispositions , comme sont la contrition et le bon propos , que nous ne pouvons nous rassurer ; n'est-ce pas pour vous le même sujet d'inquiétude , dès que vous reconnaissez, comme nous, la nécessité de la contrition et du bon propos , quoiqu'il vous plaise leur donner un autre nom que celui de dispositions? Car enfin, si vous ne pouvez être sûrs que votre contrition et votre bon propos aient les qualités requises , vous ne pouvez être sûrs de votre foi ni de votre justification ; donc la nécessité de l'un et de l'autre est pour vous , comme pour nous , la même source d'incertitude.

La Méthode des Protestans ponr tYanquilliser les consciences n'aboutit qu'à une fausse paix.

Non-seulement la méthode dont vous vous servez pour tranquilliser les consciences, n'a aucun avantage sur la nôtre, puisque, comme vous venez de le voir , elle a à vous rassurer sur les mêmes chefs d'inquiétude ; mais qui plus est, si vous me permettez de le dire, elle n'aboutit qu'à vous procurer une paix fausse, séduisante et illusoire. Car vous voulez que le pécheur, se confiant aux mérites de Jésus-Christ, croie comme un article de foi , que ses péchés lui sont remis. C'est la doctrine expresse de

■votre Confession d'Ausbourg , qui dit t') , que les hommes sont gratuitement justifiés par la foi , lorsqu'ils croient fermement qu'ils sont reçus en grâce, et que leurs péchés leur sont remis en considération de Jésus-Christ , parce qu'il a satisfait par sa mort pour nos péchés , et que c'est cette foi que Dieu leur impute à justice. Et l'Apologie ajoute (^) : que celui qui doute de la rémission de ses péchés , fait un outrage atroce à Jésus-Christ , puisqu'il juge que son péché est plus grand et plus efficace que la mort et la promesse de Jésus-Christ.

D'où il est manifeste que le pécheur croyant en Jésus-Christ et à ses mérites, doit, à ce que vous prétendez, se tenir aussi sûr de la rémission de ses •péchés, qu'il est sûr de l'efficace des mérites du Sauveur et de la vérité de sa promesse ; et c'est de là que vous tirez cette paix si chérie, qui vous donne tant d'estime et de goût pour la doctrine de Luther sur l'article de la Justification. Mais je^soutiens que l'assurance qu'on vous inspire , étant portée comme elle l'est chez vous jusqu'à la certitude de la foi , est contraire à l'Ecriture sainte et à la raison , et qu'elle renferme une contradiction manifeste. Voyons si ;e sont là des reproches outrés.

L'assurance qu'inspire la doctrine de Luther est contraire à l'Écriture.

Je dis en premier lieu , que cette assurance est contraire à l'Écriture. Car , quoi de plus formel c[ue

(1) Item docent , quôd homines gratis jostifîcentur propter Christum per fidem , cùm credunt se in gratiam recipi , et peccata remilti propter Cliristum , quia suâ morte pro nostris peccatis satisfecit. Hanc fidem Deas imputât pro justitiâ coram ipso. Ari, 4.

(a) Si quii dubitat , utrnm remittantur sibi peccata, contumeliâ afficit Christum , cùm peccatum suum judicat majus aot efBcaciu!» esse , quàra. mortem et promissionem Christi, AtX, 5. d(, ditect. et impl. TypisScholi;. pag. 87.

ces paroles des Proverbes (») : Qui peut dire, Mon cœur est pur , et je suis exempt de péché ? Et ces autres de Job (*) : Quand même je penserai n'avoir que des vues droites et sincères , je ne puis savoir si je ne m' aveugle pas ; et ces autres du Sage (^) : ISe soyez pas sans crainte touchant le péché dont vous croyez avoir obtenu le pardon? Saint Paul ne nous recomraande-t-il pas (4) de faire ï œuvre de notre salut avec crainte et tremblement ; et saint Pierre (^!, d'avoir grand soin d'assurer notre élection par les bonnes œuvres ? Qui eut jamais des lumières plus vives pour pénétrer dans les replis de son propre cœur , que David et saint Paul ? Et néanmoins le premier s'écrie f^) Qui est Vhomme qui connaisse tous ses péchés? Seigneur , purifiez-moi des péchés qui me sont cachés , et des péchés d' autrui dont je puis être coupable ; et le second déclare (") , que quoiqu'il ne se sente coupable de rien , il n'est pas néanmoins justifié pour cela.

Je sais , Monsieur , que vos Théologiens expliquent ce dernier texte de saint Paul , en disant , que quoique cet Apôtre ne se sentît coupable de rien , il ne comptait pas néanmoins trouver sa justification dans l'innocence de ses mœurs , parce qu'il ne reconnaissait en soi d'autre justice que celle de Jésus-Christ. Mais qu'est-ce que cette réponse , si ce n'est une imagination de gens qui croient voir partout la foi aux

[i] Quispotest dicere , Munduin est cor meum , parus sum â peccato? Vrov. XX. 9,

(a) Etiam si sîmplex fuero , hoc ipsum ignorabit anima mea. Job. ix. s t .

(3) De propitiato peccato noli esse sine metu. EecU. v. 5,

(4) Cum metu et tremore salutem vcslram operamini. Ph'U. ii. 12.

(5) Satagite , ut pcr boaa opéra certam vestram TocatioDem et electionem faciatis. 3. Pttr. i. 10.

(6) Delicta quis iotelligitf ab occultis meis mundame, et ab alienis parce servo tuo. Psalm. xtiii. i3.

(7) Niliil mihi conscius sum , sed non in hoc justificatus sum ; qui autem judicat me , Dominas eat. 1. Cor. it. 4»

SUR LA. JUSTIFICATIOPr. /jgi

mentes de Jésus-Christ , et la justice imputée , lors même qu'il en est le moins question? L'Apôtre parle ici du peu de cas qu'il faut faire du jugement des hommes, et de l'attention infinie qu'il faut avoir à celui de Dieu ; il dit , qu'il se met peu en peine d'être jugé par les hommes , qu'il regarde leur jugement comme très-sujet à se tromper , qu'il compte luimême fort peu sur son propre jugement , et que, quoiqu'il ne se sente coupable de rien, il ne croit pas pour cela être justifié ; que c'est au Seigneur à le juger ; c'est-à-dire , que quoique sa conscience ne lui reproche rien, il se pourrait néanmoins qu'il y eût en lui quelque chose qui le rendît coupable aux yeux du Seigneur. Voilà, jMonsieur, le véritable sens du texte, n'en déplaise à vos Interprètes. Vous n'avez qu'à lire la suite des paroles pour vous en convaincre.

Si je n'ai point encore cité contre votre prétendue assurance le célèbre passage de l'Ecclésiaste , par lequel il est dit '') : Que l'homme ne sait pas s' il est digne cV amour ou de haine ^ ne pensez pas que ce soient les difficultés que vos Théologiens forment contre ce texte qui me fasse hésiter à le rapporter. Est-ce donc, dit Kemnitius, que les plus grands scélérats ne savent pas s'ils sont dignes d'amour ou de haine ? Je réponds , que si Kemnitius y eût pris garde de plus près, il se fût abstenu de nous faire cette objection , puisqu'il est clair par le verset qui précède immédiatement W , qu'il n'est parlé là que des gens de bien et de probité. Et quand ce Docteur ajoute que le Sage ne prétend dire autre chose, si ce n'est que la prospérité et l'adversité étant communes aux justes et aux méchans , l'homme ne peut

(i) Nescithonio utriim amore , an odio dignus sit. EccU. ix. i. (2) Sunt justi atque sapientes, et opéra corum in manu Dei : et tanien Bcscit boaio^ etc. Eccle. iz. 1.

juger par les événemens de la vie, s'il est digne d'amour ou de haine; je réponds, qu'il est très-vrai que les événemens de la vie bons ou mauvais ne peuvent effectivement nous donner une connaissance exacte de l'état de notre arae; mais que la pensée du Sage n'a pas été pour cela de nous marquer l'égalité des événemens comme la seule chose qui nous dérobe cette connaissance, car il ajoute immédiatement après (0, que tout reste incertain pour 1! avenir. Or, s'il n'y avait que l'égalité des événemens de la vie qui nous empêchât de connaître la vraie situation de notre ame , et que nous pussions nous rassurer pleinement d'ailleurs par le témoignage que nous nous rendons à nous-mêmes, il ne serait pas vrai en ce cas que tout reste clans Vincertitude pour l'avenir ; donc le Sage n'a pas prétendu rapporter toute l'incertitude de l'homme aux seuls événemens de la vie. Vous voyez, Monsieur, que Kemnitius n'est fécond en objections , que parce qu'il ne considère pas assez dans les passages qu'il attaque , la liaison qu'ils ont avec ce qui les précède et avec ce qui les suit immédiatement.

Que si après les textes que je viens de citer vous réfléchissez encore sur la nature des promesses qui nous sont faites dans l'Écriture touchant la rémission de nos péchés, et si vous considérez qu'elles sont toutes conditionnelles , ainsi que je l'ai déjà observé, ne trouverez-vous pas qu'il est contre la raison et le bon sens de se tenir si absolument sur de l'effet de ces promesses , qu'on n'y voie pas lai moindre raison d'en douter , tandis qu'on n'a pas la même certitude d'avoir satisfait à la condition ? Toutes les promesses faites au pécheur pénitent sont équivalentes à celle-ci (2) : Convertissez -vous vers

(i] Sedomala la futurum reservantur încerta. Eecle. ix. 3. (ai GonTertitniai ad me , et eonvertar ad vos. Zachar.. i. 3.

SUR LA JUSTiFicATioy. 493

moij et je me convertirai vers vous; c'est-à-dire, revenez à moi par une pénitence sincère, et comptez d'être reçus favorablement; renoncez à tout amour déréglé des créatures pour vous attacher à moi , et tenez pour sur que je n'iiésiterai pas à vous rendre mon amitié. Voilà une espèce de pacte que Dieu fait avec le pécheur; il s'agit de satisfaire aux articles delà convention. Il est indubitable que Dieu ne manquera à rien de son côté; mais est-il également sûr que nous ne manquons à rien du nôtre? Avonsnous véritablement renoncé à tou te attache au péché? !Notre retour à Dieu est-il parfaitement sincère? Ne nous flattons-nous pas dans l'idée de la préférence que nous croyons donner à Dieu? Si nous avons une certitude de foi sur cela, nous serons absolument certains que nos péchés nous sont remis. Mais où est la certitude que nous donne la foi sur les dispositions intérieures de notre cœur? Avons-nous et pouvons-nous avoir en ce point autre chose que des conjectures, des présomptions, ou tout au plus une certitude morale? Notre confiance par rapport à la rémission de nos péchés ne doit donc pas aussi aller plus loin. Nous pouvons espérer; mais avec cette espérante même, nous devons toujours trembler^ comme dit saint Paul, parce que, suivant la parole du Sage, il est toujours vrai que ne sachant et ne pouvant jamais savoir d'une certitude absolue et infaillible si nous avons eu les dispositions requises pour la rémission de nos péchés , nous ne savons par conséquent ni ne pourrons jamais savoir absolument et infailliblement si nous sommes dignes d'amour ou de haine.

494 DOCZièME LETTRE.

L'acte de foi par lequel le Protestant se rassure , renferme une contradiction.

Mais ce qu'il est encore important de remarquer dans l'affaire présente , c'est que l'acte de foi que la Confession d'Ausbourg exige du pécheur pour qu'il soit justifié, renferme une contradiction manifeste. Car on veut ("J , que le pécheur croie fermement que ses péchés lui sont remis , et on prétend que c'est par cette croyance même qu'il obtient la rémission de ses péchés. Or, qui ne sait qu'un acte de foi suppose son objet, et par conséquent qu'il faut que les péchés soient remis au pécheur avant qu'il croie qu'ils lui sont remis, sans quoi son acte de foi serait faux. Que si les péchés lui sont remis avant la croyance qui a pour objet la rémission des péchés , ce n'est donc pas par cette croyance même qu'ils lui sont remis. En un mot, il se trouve que la croyance prescrite par la Confession d'Ausbourg est en même temps antérieure, et postérieure, à la rémission des péchés : elle lui est antérieure , puisqu'on prétend que la rémission ne se fait qu'en vertu de cette croyance; et elle lui est postérieure, puisque , si la rémission ne la précédait pas , la croyance serait fausse.

Réponse aux objections faites en faveur de la prétendue Certitude.

Et qu'on ne nous objecte pas ici le passage de saint Jean , par lequel il est dit (^l : Celui qui croit au Fils de Dieu, a le témoignage de Dieu dans soi-même, pour en conclure que par la foi en Jésus-Christ nous sommes infailliblement surs d'être justifiés. S'agit-il

(i) Docent, quôd homines gratis jnstificentur propter Cbristam per fidem , ciim credunt se in gratiam recipi , et peccata remitti propter Christum. Art. 4.

U) Qui crédit in Filium Dei, babet testimoniuœ Dei in te. i. Joa-n,

SUn LA JUSTIFICATIOH. ^gS

ici en effet d'un témoignage qui nous rende certains de notre justification? Et n'est-ce pas uniquement d'un témoignage qui atteste la divinité de Jésus-Christ? Le verset qui précède immédiatement le fait connaître bien clairement : Si nous recevons le témoignage des hommes , dit saint Jean (') , celui de Dieu est plus grand ; or, c'est Dieu même qui a rendu ce témoignage plus grand de son Fils. C'est ainsi que vos Ministres ne craignent point d'abuser de l'Écriture pour établir un dogme chéri ; après quoi ils se vantent bien hautement de ne suivre que la pure parole de Dieu. Jugez , Monsieur , ce qu'il est juste d'en penser.

Qu'on ne nous dise pas non plus , que , selon saint Paul (') , c'est le Saint-Esprit lui-même, qui rend témoignage à notre esprit , que nous sommes eufans de Dieu; et que le Saint-Esprit ne pouvant se tromper ni nous tromper , nous pouvons et devons compter bien sûrement sur son témoignage. Si cette objection a plus d'apparence que la précédente, elle n'a pas pour cela plus de solidité. Car nous répliquons , qu'il est bien vrai que nous ne devons pas révoquer en doute le témoignage du Saint-Esprit, lorsque nous sommes sûrs que c'est véritablement le Saint- Esprit qui nous parle ; mais le point est de distinguer le langage du Saint-Esprit d'avec celui de l'amour-propre, ou d'avec celui d'une conscience abusée. Il n'y a pas lieu de douter que le Saint-Esprit ne fasse connaître à plusieurs justes, qu'ils sont dans la grâce de Dieu; mais ce n'est pas par une révélation qui soit pour eux un objet de leur foi ; c'est par un sentiment intérieur accompagné d'onc-

(i) Quoniam hoc est testimonium Dei, quod majus est, quODiam te»tificatus est de Filio suo. i. Joan. v. g.

(2) Ipse enim Spiritus testimonium rcddittpiritui nostro : qiiodeumut Filii Dei. Rom, viii. 16,

49^ D0UZ1È3IE LETTRE.

tion, de paix, de suavité; indices qui ne fondent que de prudentes conjectures , et qui ne donnent pas une certitude absolue , l'esprit d'illusion faisant goûter assez souvent de fausses douceurs , qu'il n'est pas trop aisé de discerner de celles qui sont les véritables fruits du Saint-Esprit.

De quelle nature est la tranquillité d'une Conscience Catholique.

Nous ne prétendons pas pour cela, en combattant ainsi votre calme outré , qu'il faille rester dans de continuelles agitations d'une conscience inquiète. A Dieu ne plaise. Un pécheur qui a quitté le péché et l'occasion du péché, et qui, avec un cœur contrit, s'est approché du Sacrement de Pénitence, se sentant une ferme résolution de persévérer dans la fidélité qu'il doit à Dieu , est sans doute autorisé à se tranquilliser l'esprit , et il doit le faire dans la vue des mérites de Jésus-Christ, et se confier en la divine miséricorde. Bien loin que nous pensions à bannir la tranquillité du cœur, nous ne cherchons qu'à l'y établir ; mais c'est par des voies solides et efficaces , et en observant la juste mesure. Autre chose est la tranquillité qui naît d'une espérance bien fondée; autre chose celle qu'on fait naître d'une assurance mal établie , et qu'on ne craint point d'égaler à la certitude de la foi : la première est raisonnable, fait honneur à la miséricorde de Dieu, et est utile à l'homme pour le consoler, l'animer et l'affermir dans le bien ; la seconde est téméraire , présomptueuse , et ne peut avoir que de pernicieuses suites.

III^ Pboposition,

L'effet naturel de la doctrine de Luther est de fomenter le relacliement.

Oui, Monsieur, et c'est la troisième proposition que j'ai avancée. Votre doctrine sur la Justification

entraîne après elle de pernicieuses suites , et son effet naturel est d'introduire et de fomenter le relâchement et la corruption des mœurs. Car, à force d'entendre dire que c'est la foi aux mérites de Jésus-Christ qui fait tout ; que tout autre acte de vertu , quel qu'il puisse être , n'a aucune part à la Justification ; que l'amour de Dieu , la componction, la détestation des péchés, la résolution de mener une vie nouvelle ne sont pas des conditions nécessaires pour réconcilier le pécheur avec Dieu , mais seulement des fruits et des effets que la foi justifiante ne manque pas d'amener avec elle : il est trèsnaturel que le peuple ne s'attache qu'à croire aux mérites de Jésus-Christ , comme au seul point essentiel , et qu'il se porte fort négligemment à tout le reste. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver dès le commencement de la prétendue réforme. Luther s'en aperçut, et voulant y remédier, il composa un écrit, qu'il adressa à tous les Ministres de Saxe, et qui leur fut porté par des Commissaires nommés pour faire la visite des Eglises. Il leur recommande dans cet écrit de prêcher soigneusement la pénitence , de faire comprendre aux peuples la nécessité de la contrition , d'inspirer une crainte salutaire aux pécheurs. « Beaucoup de gens, dit-il (') , pour » avoir ouï dire qu'ils n'ont qu'à croire, et que cela » suffit pour obtenir la rémission de leurs péchés , » se font une foi à leur mode, et se flattent par-là » d'avoir la conscience pure et nette de tous péchés, » ce qui est pour eux la source d'une présomptueuse » sécurité. Telle sécurité charnelle, ajoute-t-il , est » pire que toutes les erreurs qui ont eu cours jusqu'à » présent. C'est pourquoi lorsqu'on prêche de la » foi , il ne faut pas manquer d'instruire les audi-

(i) T. 4. ed, Jen, Cerm. p, Z^a.

498 tOVZlkUÈ LEtTRÈi

» leurs , et de leur dire où se trouve la foi, et coïn* » ment on y parvient; car il ne peut y avoir de vé- » ritable foi , où il n'y a pas de véritables sentimens « de componction et de pénitence. »

Vous voyez, Monsieur , que Luther a senti luimême les mauvais effets de sa nouvelle doctrine^ et que, pour y remédier, il n'a vu d'autre parti à prendre que d'insister sur la nécessité des mêmes choses que nous exigeons. Mais le mal est qu'en relevant uniquement les avantages de la foi, il fait bientôt perdre de vue la nécessité de toute autre chose , surtout lorsqu'il refuse de mettre au rang des dispositions nécessaires, ce que nous prétendons être absolument requis en cette qualité.

^n autre effet de la doctrine de Luther sur la Justification , est d'inspirer beaucoup d'orgueil et de présomption ^

Un autre inconvénient contre les bonnes mœurs , et qui résulte également de votre doctrine, c'est qu'elle ne peut manquer d'inspirer à l'homme beaucoup d'orgueil et de présomption ; car comme elle le flatte de posséder la même justice que Jésus- Christ, dès là même le moindre des Fidèles se croit fondé à pouvoir s'égaler aux plus grands Saints en justice et en sainteté. C'est bien là ce que Luther prétend , voulant et exigeant absolument que chacun entre dans ce sentiment : Maudit soit ^ dit-il '*) , celui qui ne se mettra pas du nombre des Saints; croyez^ et dès là même vous êtes aussi Saint que saint Pierre : Si vous ne dites pas , J'ai autant de part à Jésus- Christ et à sa justice qu'en ont saint Pierre et saint Paul , sachez que vous vous rendez coupable dune très-noire ingratitude envers votre divin Sauveur ; de sorte que la doctrine qu'on nous vantait d'abord

(i) T. s. cd. germ. Jen, apud Dvnat. Ritienhain. f, Sso. b. et p. ôai.

SUR LA JUSTIFICATIO^^ 4gc)

comme très-propre à tenir l'homme dans une liumble dépendance, ne va à rien moins qu'à persuader au plus grand pécheur qui se sentira quelque foi et quelque confiance aux mérites de Jésus- Christ, quedèslàméme il peut hardiment se comparer aux Apôtres et à la sainte Vierge , en fait de justice et de sainteté : sentiment des plus bizarres et des plus fanatiques , pour ne pas dire des plus impies ; mais sentiment adopté par Luther , et suite naturelle de sa doctrine.

Je pense. Monsieur, avoir fourni la preuve de toutes les propositions que j'ai avancées contre votre article capital et favori ; et je crois pouvoir attendre de la soliditédevotre esprit, qu'après avoir lu ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur cette matière , vous cesserez de regarder votre doctrine touchant la Justification comme étant la pure doctrine de saint Paul, et que vous ne lui trouverez aucun avantage réel , ni pour relever la gloire de Jésus-Christ , ni pour tranquilliser les consciences.

C'est vous en demander trop peu, et je compte bien qu'étant aussi équitable et aussi judicieux que vous l'êtes , vous ne pourrez plus vous cacher les défauts essentiels de votre système, et que vous le trouverez non-seulement très-éloigné de la vue et du dessein de saint Paul, mais de plus absolument contraire à l'Ecriture, également opposé à la raison humaine, très-insuffisant à procurer un calme de conscience solide et raisonné, et très-propre à entretenir l'homme dans une fausse et dangereuse sécurité, à refroidir son zèle pour les bonnes œuvres, à énerver les efforts qu'exige le véritable esprit de pénitence, et à fomenter la mollesse, le relâchement et la liberté des passions.

DOO DOUZIEME LETTRE.

La nouveauté du système de Luther en fait voir le faible et le faux.

Voilà, Monsieur, la juste idée qu'il convient de se former de votre système sur la Justification. Vous l'avez vu exactement et invinciblement réfuté dans toutes ses parties. Peut-être, pour en montrer le faible et le faux , eût-il suffi d'en faire remarquer la nouveauté ; car, comment se persuadera-t-on qu'une doctrine ignorée depuis le temps des Apôtres puisse être la véritable doctrine? Or, Luther ne fait aucune difficulté de dire '0 , qu'il n'y a que les Apôtres qui aient pu juger sainement de cet article. Il se plaint d'ailleurs que dans les ouvrages des saints Pères , et nommément dans leurs Commentaires sur les Epitres aux Romains et aux Galates , il n'y a sur cette matière que ténèbres et obscurité. Qu'est-ce que cela veut dire , si ce n'est que les saints Pères ont été bien éloignés de reconnaître dans les paroles de saint Paul le même sens que Luther a prétendu y voir?

Vos Centuriateurs se plaignent également de ce que dès le second siècle (2) , l'article de la Justification commençait à s'obscurcir par les artifices du Diable ; ils répètent la même plainte en rapportant la doctrine du troisième '^^ , du quatrième ^^^ et du cinquième siècle. '^^ Vous voyez, disent-ils à chaque siècle , combien on s'est ici éloigné de la pure doctrine des Apôtres sur le grand article de la Justification. Mais qui ne voit aussi à ce langage , que les

(1) T, 2. ed, Jen. Germ. apud Christ. Rodingcr. p. igi. b,

(2) Adeo hic Articulus omnium summuset praecipuuspaulatim artICcio Diaboli obscurari cœpit. Cent, 2. Typis Oporini, Col. 60.

(5) Justitiam coram Deo {Patres Itiijus scciiti) operibus tribiierunt ut videatur magnâ ex parte himc summam Aiticulam de Justificatione obscuratum esse. Cent. 3. Col, 79.

(4) Jam cogitet plus Lector, quàm pTocol haec xta»ia hoc Articnlo de Apostolorum doctrine desciverit. Cent. 4. Col, sgô,

(5) Operibus in justificatione hominis coram Deo ctiam oimium tri' buunt hujus ssculi Doctores plerique. Cent, 5. Col. 5o4<

SUR LA. JUSTIFlCATIÔîf. 5oi

Docteurs des quatre siècles dont on critique la doc-. trine, ont été d'un sentiment fort opposé à celui des Docteurs Protestans? Car, si les Pères de l'Église eussent pensé comme eux sur la Justification , n'est-il pas évident que vos Centuriateurs se fussent bien gardé de faire de telles plaintes?

Pour ce qui est des Auteurs du premier siècle , on n'en cite point d'autres que les Apôtres. Mais ne remarquera-t-on jamais que toute la contestation roule sur le sens qu'il faut donner à leurs paroles? Et peut-il être croyable que tous les Pères de l'Église en aient ignoré le véritable sens , et qu'il ait été réservé à Lutber d'en faire l'heureuse découverte au seizième siècle? Non, Monsieur, tout sens universellement reçu des Pères de l'Église est nécessairement le véritable sens ; eftout sens ignoré des Pères , et récemment imaginé par Luther, ne peut être qu'un sens faux et très-éloigné de la pensée des Apôtres. C'est là une maxime que j'avance avec d'autant plus de confiance auprès de vous, que je me défie moins de ce grand fond de raison qui vous gouverne: du caractère dont j'ai l'honneur de vous connaître, je ne puis douter que vous ne la goûtiez parfaitement.

Que dirai-je de plus sur un sujet que j'ai entrepris de traiter de façon à ne vous laisser aucune peine dans l'esprit ? A m'en tenir aux bornes que je me suis prescrites , mon dessein est pleinement rempli ; mais à considérer l'étroite liaison que le mérite des bonnes œuvres et les satisfactions pour les peines temporelles ont avec l'article de la Justification , je ne puis me dispenser d'ajouter quelques éclaircissemens sur l'un et sur l'autre article : je dois d'autant moins y manquer, que vos Ministres se donnent plus de soins pour rendre odieuse notre Doctrine sur ce sujet. Ainsi , Monsieur, trouvez bon

5o2 DOUZIÈME LETTRE,

qu'avant de finir cet écrit, j'en dise encore assez pour dissiperles fausses idées dont on n'a pas manqué de vous prévenir : je le ferai en si peu de mots, que vous ne me verrez pas moins d'attention à éviter de vous fatiguer, qu'à ne vous laisser aucune matière de scrupule ; il me suffira de vous exposer la Doctrine Catholique pour vous la faire agréer.

Doctrine Catholique touchant le mérite des bonnes œuvres.

Nous croyons premièrement, que, de même que l'homme pécheur ne peut mériter la grâce de la justification , aussi ne peut-il, tant qu'il est en état de péché, mériter l'entrée du Ciel ni aucun degré de gloire, toutes ses œuvres étant des œuvres mortes et d'un ordre si inférieur, qu'elles n'ont aucune proportion avec les biens du Ciel.

En second lieu , que toutes les œuvres de l'homme juste, faites sans le mouvement du Saint-Esprit, et n'ayant d'autre principe que les forces du libre arbitre, ne sont d'aucune valeur devant Dieu, et ne peuvent mériter le moindre degré de gloire.

En troisième lieu, que Dieu pouvait, sans nous promettre aucune récompense , exiger de nous les mêmes œuvres qu'il en exige aujourd'hui, et que c'est un pur effet de sa bonté et de sa libéralité d'avoir bien voulu nous en tenir compte.

En quatrième lieu, qu'il n'y a que Jésus-Christ qui a mérité l'entrée du Ciel à tous ceux qui parviennent à la gloire; que les Enfans qui meurent après avoir reçu le Baptême et avant que d'avoir atteint l'usage de raison , ne reçoivent la gloire que comme un héritage que Jésus-Christ leur a acquis par le prix de son Sang; et que, comme des Adultes ne peuvent mériter le premier degré de grâce , aussi ne peuvent-ils mériter le premier degré d(g gloire qui y répond.

SUR LA JUSTIFICATION. 5o3

En cinquième lieu, que tout le prix des bonnes oeuvres de l'homme juste leur vient de la grâce sanctifiante ; que c'est cette grâce qui élève leurs oeuvres à un ordre supérieur, et qui leur donne quelque naissance de proportion avec les biens du Ciel. Car comme le propre effet de la grâce sanctifiante est. de rendre l'homme ami de Dieu et enfant de Dieu, il est très-naturel que l'Enfant s'attende à recevoir l'héritage de son Père, et que l'Ami s'attende à voir son Ami , et à jouir de sa présence ; et c'est sur cette qualité d'ami et de fils adoptif de Dieu , et de plus sur la promesse que Dieu a bien voulu nous faire de récompenser nos bonnes œuvres dans le Ciel, c'est, dis-je, sur ce double titre, qu'est indivisibleraent fondé le mérite de nos bonnes oeuvres.

Mais il est à remarquer que la grâce sanctifiante, qui fait tout le prix de nos bonnes oeuvres, est, comme je l'ai déjà observé plus d'une fois, un pur don de la libéralité divine, et que c'est uniquement Jésus-Christ qui nous l'a mérité ; de sorte que le Sauveur ne nous a pas seulement mérité la gloire et l'entrée du Ciel , mais aussi des dons d'une qualité si éminente, qu'ils nous mettent nous-mêmes en état de mériter des accroissemens de gloire. Or, trouvera-t-on que ce soit là une doctrine qui déroge à la vertu des mérites de Jésus-Christ ? Ou plutôt n'est-elle pas des plus propres à nous en donner la plus haute idée?

Jugez après cela , Monsieur , si le Concile de Trente pouvait s'exprimer avec plus de justesse et (le précision , qu'en disant ''' : Que la vie éternelle doit être proposée aux Enfans de Dieu , et comme

(1) Proponenda est Tîta sterna , ettanquaion gratia filiis Dei per Cbristum Jesum misericorditer promissa , et tanquam merces ex ipsius Dei promissione bonis ipsorum operibus et mcritis fidelitcr reddenda. icyj. )i. Cap. 16.

f;o4 DOUZIÈME LETTRE.

une grâce qui leur est miséricordieusement promise à cause de Notre-Seigneur Jésus-Christ , et comme une récompense qui est fidèlement rendue à leurs bonnes œuvres et à leurs mérites en vertu de cette promesse. C'est en effet une grâce miséricordieusement promise, puisqu'il ne tenait qu'à Dieu de ne la pas promettre; une grâce promise à cause de Jésus-Christ, puisque ce n'est qu'en considération de ses mérites, que la promesse nous en a été faite. C'est aussi très-véritablement une récompense qui est fidèlement rendue aux œuvres des justes , puisque l'Écriture en pî\rle constamment dans ces termes, (^ar n'est-il pas dit : (') Celui qui sèmera la justice ^ recevra exactement sa récompense : '^l p^ous devez être ravis de joie, parce qu une grande récompense vous attend dans le Ciel : ^^1 Employez-vous déplus en plus dans V exercice des bonnes œuvres , et sachez que Notre-Seigneur ne laissera pas votre travail sans récompense : W^ Ne perdez pas votre confiance, dont la récompense doit être grande? Que si selon, le langage de l'Écriture , la gloire est une récompense , elle est donc de nature à devoir être méritée , ne pouvant y avoir de récompense, qu'il n'y ait du mérite, et le mérite ayant un rapport essentiel à la récompense.

C'est à tort qu'on nous reproche une vaine confiance en nos bonnes œuvres.

INIais , quoique selon la Doctrine Catholiqu% il n'y ait aucune bonne œuvre faite en état de grâce

(y) Seminanti autem Justitiam merces fidelis. Prov. xi. 18.

(2) Gaudete et exsultate , quoniam merces vestra copiosa est in Cœlis. Hlatth. T. 12.

(5) Abundantes in opère Domini semper, scientes , quôd labor vester non est inanis in Domino. 1. Cor. x\. 58.

(4) iVolite itaque amittcre Coalldentiam Testram, qoœ magnam b.abet rcmunerationeni, Hebr. z. 55.

SUR LA. JUSTIFICATION. 5o5

qui ne mérite quelque nouveau degré de gloire, ne pensez pas néanmoins , Monsieur , que cette doctrine tende à nous inspirer des sentimens de présomption, ou de vaine confiance en nos œuvres. C'est sur quoi vos Ministres, toujours acharnés à nous calomnier dans leurs livres comme dans leurs prédications, se répandent contre nous en reproches et en invectives. Mais instruisez-vousune bonne fois, et sachez comment le Concile de Trente nous apprend à concevoir les choses : Encore que nous voyions ^ disent les Pères de ce Concile (') , que les saintes Lettres estiment tant les bonnes œuvres, que Jésus- Christ nous promet lui-même qu'un verre d'eau donné à un Pauvre ne sera pas privé de sa récompense j et que V Apôtre témoigne qu'un moment de peine légère produira un poids éternel de gloire ; toutefois à Dieu ne plaise que le Chrétien se Jie et se glorifie en lui-même , et non en Notre- Seigneur , dont la bonté est si grande envers les hommes , qu'il veut que les dons qu'il leur fait soient leurs mérites. Vous voyez, Monsieur, que suivant ladéclaralion du Concile, toutle mérite de l'homme est fondé sur la grâce et sur les dons de Dieu, et que, selon l'expression de saint Augustin (=*) , Dieu en couronnant nos mérites couronne ses propres dons.

Faites encore attention , s'il vous plaît, aux pa-

^ (i) Licèt bonis operibus in sacris Litteris usque adeô tribualur , ut etiam qui uni ex minimis suis potutn aquse frigidse dtderit, promittat Christus eum non esse suà mercede cariturum , et Apostolus testetur, id quod in praesenti est niomentanciini et levé tribulationis nosirae , supra modum in suMimitate aetcrnum glorioe pondus operari in nobis ; absit tamen , ut Christianus bomo in se ipso confidat veî gloiietur et non in Do~ mino , cujus tanta est erga omnfs bomines bonitas , ut coium velit esse mérita , qux sunt ipsius dona Scss. vi. cap. 16.

(a) Si ergo Dei Dona sunt bona mérita tua , non Deus coronat mérita tua tanquam mérita tua , sed tanquam dona sua. Lib. de grat, etlib. arb. T. -. edit. Frobcn. p. »5o6.

bo6 DOUZIÈME LETTRE,

rôles qui se trouvent dans l'Oraison du Dimanche de la Sexagésime '•' : Seigneur, qui voyez que nous ne nous confions en aucune de nos actions ; et à ces autres, qui se disent dans l'Oraison de l'Office d'un Saint Confesseur t^) ; Seigneur, écoutez favorable-> ment la prière que nous vous faisons en célébrant aujourd'hui la mémoire de N, ; afin que nous , qui n'avons aucune confiance en notre propre justice , puissions recevoir du secours par les prières de celui qui a su vous plaire. Remarquez enfin les paroles que le Prêtre adresse à Dieu pendant le Sacrifice de de la Messe , au nom de tous ceux qui y assistent: (^) Daignez , ô Dieu , accorder à nous pécheurs vos serviteurs , qui espérons en la multitude de vos misé-! ricordes, quelque part et société avec vos bienheureux apôtres et Martyrs , au nombre desquels nous vous prions de vouloir nous recevoir , Jie regardant pas au mérite , mais nous pardonnant par grâce , au nom de Jésus-Christ notre Seigneur. Trouverezvous, Monsieur, en considérant ces expressions, qu'on nous enseigne à mettre notre confiance en nos œuvres ? et par où jugerez-vous mieux de notre doctrine que par le langage public de l'Église?

L'Apologie de la Confession d'Ausbourg reconnaît le même mérite que nous.

Vos livres mêmes symboliques ne s'accordent-ils pas sur ce point parfaitement avec nous ? et n'est-il pas dit dans l'Apologie de la Confession d'Àusr-

(1) Deus qui conspicis, quia ex nullà nostrâ actione confîdimus , etc.

(2) Adesto Domine «uppiicationibus nostris , quas in beat] IV. Confesêori* tui solemnitate deleiimus : ut qui nostrae justitiae fiduciam non babemus, ejus qui tibi placuit , precibus adjuvemur.

(5) Nobis quoque peccatoribus famulistuis , de multitudine miserationum tuaruni sperantibus , parteni aliquani , et societateni donarc digneris cum tui» sanctis Âpostolis , et Martyribus , etc. , intra quorum nos consortium non jcstimator nieiili, seii veniae, quxscinus, largitor ady ruitte.

SDR LA. JUSTIFICATION. Soy

bourg f'J : que les bonnes œuvres méritent des récompenses corporelles et spirituelles en cette vie et en l'autre? Certainemeot nous n'en voulons pas davantage, et il est étc^ii.iiant que vos Ministres, accoutumés à déclamer si ■'ort contre le mérite des bonnes oeuvres, ne s'aperçoivent pas qu'en s'en tenant à leur propre Confession de Foi , ils n'en disent pas moins que nous. Ignorent-ils donc leur propre doctrine, comme ils paraissent ignorer la nôtre? Ou n'affeclent-ils de paraître ignorer l'une et l'autre , qu'afin de se mettre en droit de satisfaire leur aveugle passion et de se livrer contre l'Église à toute l'amertume de leurs insultes ?

Doctrine Catholique touchant les Satisfactions.

Pour ce qui est des satisfactions , vous n'ignorez pas , Monsieur , que nos Théologiens enseignent tous d'une voix , qu'aucun homme ne peut satisfaire pour le péché mortel ; que même tous les hommes et tous les Anges, réunis et agissant de concert, ne peuvent avec tous les efforts dont ils sont capables, effacer la coulpe d'un seul péché mortel par une satisfaction condigne et proportionnée à l'offense, cette impuissance étant fondée sur la distance infinie qui est entre le Créateur et les Créatures , et sur la nature de l'offense et de la satisfaction , dont les principes sont tels, que ce qui fait croître l'offense, est justement ce qui diminue le prix de la satisfaction ; de sorte qu'il n'est pas possible de parvenir jamais à l'égalité, ni à une juste compensation.

Nous ne sommes pas moins persuadés qu'aucun homme, ni aucune créature intelligente ne peut sa-

(i) Docemus bona opéra meritoria esse praemioruin corporalium rt spiritualium in hac vitâ, et post hanc vitam , quia Paulus iiiquit • Inus quisque recipiet mercedem secundùin laboreni suuiu. Ari. m. de dtlect. et implet. legU. Typis Sclwlvini. p. 96.

5o8 DOUZIEME LETTRE.

tisfaire pour la peine éternelle due an péché, et nous reconnaissons hautement qu'il n'y a que Jésus- Christ Dieu et homme, personne d'une dignité infinie, qui ait pu satisfaire, et qui ait satisfait en effet très-surabondamment pour l'un et pour l'autre, je veux dire pour la coulpe de nos péchés et pour la peine éternelle qui leur est due.

Mais, quelque surabondantes que soient les satisfactions du Sauveur , nous ne pensons pas pour cela qu'elles soient toujours également appliquées à l'homme, ni avec la même plénitude ; nous croyons au contraire que le pécheur obtient quelquefois une entière abolition de ses péchés, sans qu'il lui soit réservé aucune peine, et que d'autres fois il est reçu en grâce avec cette réserve , que la peine éternelle lui est commuée en peine temporelle. Comme la première façon est plus conforme à la bonté divine, Dieu en use d'abord dans le Baptême; mais il se sert pour l'ordinaire de la seconde en accordant la rémission aux baptisés qui retombent dans le péché, y étant en quelque manière forcé par l'ingratitude de ceux qui ont abusé des premiers dons ; de sorte qu'ils ont à souffrir quelque peine temporelle dans cette vie ou dans l'autre, bien que la peine éternelle leur soit remise.

Ne pensez pas , Monsieur , que ce soit là un raffinement de Doctrine scholastique ; rien n'est mieux marqué dans l'Écriture que cette réserve de peine temporelle. Car, n'y troivons-nous pas qu'Adam fut condamné aune périiteiice de neuf cent trente ans, quoique peu après sa cliute il ait été indubitablement rétabli dans l'amitié de Dieu; que Moïse et Aaron , ces grands amis de Dieu , furent exclus de la Terre promise, en punition du peu de confiance {Num.xx. la.) qu'ils avaient marqué dans le désert, lorsqu'un manquement d'eau excita les murmures

SUR LA JUSTIFICATIO>% SoQ

du peuple ; que David, tout assuré qu'il était d'avoir obtenu le pardon de son adultère {i.Beg.xu. i3.) et de sa vaine complaisance à faire le dénombrement de ses troupes (a./?^'^. xxiv. lo.), ne laissa pas d'être puni par la perte qu'il fit de son fils, iruit de son crime ( 2.jReg. xii. 1 4- ) » ^^ P^'' '^ mort de soixante et dix mille hommes enlevés par la peste ? ( 2. Beg. xxiv. 1 5. )

L'homme juste peut satisfaire pour les peines temporelles.

Or , Monsieur, la question est, si l'homme juste et ami de Dieu ne peut en cet état et avec le secours de la grâce satisfaire par des œuvres de pénitence pour la peine temporelle dont il se trouve redevable envers la justice divine ; et nous disons, qu'étant en état de grâce et fortifié d'un secours surnaturel , rien ne l'empêche d'offrir à Dieu une satisfaction convenable pour la peine temporelle qui lui est réservée. Car si l'homme juste peut, comme vous en convenez vous-même , mériter par ses oeuvres quelque nouveau degré de gloire dans le ciel, pourquoi ne pourrait-il pas également se rédimer delà peine temporelle par des œuvres satisfactoires , puisque c'est là une chose bien moins considérable que de mériter un accroissement de gloire?

L'avis adressé aux Juifs par saint Jean-Bàptiste tO de faire de dignes fruits de pénitence , n'est-il pas également pour nous ? Or, quels sont ces dignes fruits de pénitence, si ce ne sont ceux par lesquels nous acquittons si bien les droits de la justice divine , qu'il ne reste plus rien à punir en nous? Daniel n'exhorte-t-il pas le Roi Nabuchodonosor (^i à racheter ses péchés par des aumônes ? Mais comité Facile fnictiis digno's panitcntix. Luc, ni. 8. (2) Peccata tua eleemosynis rcdime. Dan, iv. 24»

5rO DOUZIÈME LETTRE.

ment les aumônes peuvent-elles opérer la rémission des péchés? C'est premièrement en obtenant au pécheur un véritable esprit de pénitence , qui lui fasse faire tout ce qui est nécessaire pour se réconcilier avec Dieu ; c'est en second Heu , en arrêtant les mauvaises suites du péché , et en garantissant lepécheur réconcilié de la peine temporelle qu'il lui reste à subir, au cas qu'il ne venge pas sur lui-même l'injure faite à Dieu. Le Sauveur dit dans le même sens ^>J : Donnez l'aumône , et tout sera pur pour vous ; c'est-à-dire , faites de grandes charités aux pauvres, et elles vous obtiendront de Dieu la grâce d'une sincère conversion ; elles vous aideront de plus à acquitter si parfaitement vos dettes, qu'il ne vous restera plus rien à souffrir à l'occasion de vos péchés.

Mais , nous dit Mélancton dans son Apologie '') , toute cette doctrine des satisfactions pour les peines temporelles est une doctrine nouvelle, le fruit d'une vaine spéculation , et qui n'a aucun fondement dans l'Écriture ni dans les anciens Auteurs Ecclésiastiques. Vous venez de voir. Monsieur, ce qui en est par rapport à l'Écriture ; voyez présentement si cette doctrine a été si fort inconnue aux anciens Auteurs Ecclésiastiques. Mélancton en sera-t-il cru sur sa parole après l'aveu fait par Illyricus et par Calvin?

Notre Doctrine touchant les Satisfactions est la même que celle de l'antiquité , de l'aveu même des adversaires.

Illyricus, le chef de vos Centuriateurs , se plaint de ce que la plupart des Pères des premiers siècles se sont expliqués sur le sujet des Satisfactions trop

(i) Date eleetnosynam , et ecce omnia munda sunt Tobis. Luc. xi. 4i>

\i) Fiogunt satislactiones prodesse ad redimendas pœnas , feu purga-

turii , seu aliat ;. ... haec tota res est comtnentitia , recèns coniicta , sine

auctoritate Scripturs, et veteruiu Scriptorura Ecclesiasticorum. Ait. G.

de Conf. et tatisfaet. Typis Scliolv, p. i85.

SUR LA. JLSTIFICATION. 5lî

favorablement pour nous ; il nomme dans la troisième Centurie l'î Tertullien, Origène, saint Cyprien; dans la quatrième '^^ saint Hilaire , saint Grégoire de Nazianze , saint Ambroise , Laclance , saint Jérôme ^ le grand saint Antoine; dans la cinquième l^) saint Augustin, saint Léon, saint Prosper, saint Maxime , saint Paulin , Cassien , Hésychius ; et pour se débarrasser de tous ces adversaires , il n'hésite pas à mettre leurs expressions au nombre des choses mal pensées et mal dites. Calvin dit '"i) qu'il est peu touché de tout ce que les anciens Auteurs ont écrit sur cet article ; quil a reconnu par lui-même que presque tous les Pères dont les oui>rages nous restent , se sont trompés , ou que du moins ils se sont expliqués trop durement sur ce qui regarde les satisfactions^

Vous ne trouverez pas étrange, Monsieur, que nous déférions ici plus au témoignage d'illyricus et de Calvin , qu'à celui de Mélancton ; car , outre qu'il est naturel de croire plutôt celui qui dépose contre lui-même, que celui qui conteste sur un fait auquel il ne trouve pas son compte , c'est qu'Illyricus rapporte les propres paroles de la plupart de ceux dont il condamne les sentimens. Mais si nous écoutons lllyricus et Calvin préférablement à Mélancton , ne j^ensez pas aussi que nous soyons prêts à écouter ces deux hommes préférablement à la foule des saints et savans Docteurs de l'antiquité qu'on nous accorde; foule si respectable, et si propre à faire connaître la doctrine universelle de l'ancienne Église.

(1) Cent. 3. eap. 4. Typis. Oporini. p,8i. S2.

(a) Cent, i, cap. 4. p. 293, 294. cap. 10. p. 1082. 1249. iTuj.

(5) Cent, 5. cap, 4. p. So-. 5o8. 509. cap. 10. p, 12S9. i5ô5. pôp.

(4) Parum me movem , qu« in vetcrum scriptis de satislaciioiiepassim occurrunt ; vidi quidem eorum nonnuUos, dicam sinipliciter umncs feré , quorum libri ez^tant , aut in liac parte lapsos rsse, aut niniis aspcrè et dure locutos. Lib. 3, Inst. c. 4. §. 38. Ed. /inistel. Schipper. p, i-o.

Oia DOUZIÈME LETÏKE.

>ous ne donnons aucune atteinte aux Satisfactions infinies de Jésus-ChrisU

S'il vous reste encore quelque difficulté par rapport aux satisfactions infinies de Jésus-Christ, auxquelles on veut que les nôtres donnent atteinte ; je vous prierai , Monsieur , d'observer qu'aucune de nos œuvres ne peut avoir de vertu pour acquitter la peine temporelle, qu'elle ne soit faite, i° par le mouvement du Saint-Esprit, 2^* en élat de grâce, 3** avec le secours spécial de Dieu ; et que toutes ces choses sont autant d'effets et le pur fruit des mérites et des satisfactions infinies de Jésus-Christ: de sorte que rien n'est mieux remarqué, que ce que nous lisons dans le Concile de Trente (') , savoir : Que toute notre gloire est en Jésus-Christ , et que nous ne satisjaisons quen lui et par lui , faisant de dignes fruits de pénitence , qui ont toute leur vertu de luit et sont offerts par lui au Père éternel ^ qui ne les agrée et ne les accepte quen considération de son Fils. Certainement, Monsieur, je compte bien, que si après cette déclaration quelqu'un persiste à prétendre auprès de vous, que notre doctrine sur les satisfactions ternit la gloire de celles de Jésus- Christ, vous ne pourrez le regarder que comme un homme très-mal instruit de nos sentimens, et livré à de pitoyables préventions.

Mais je dois penser à finir, et je le ferai en vous priant de considérer, si dans tout ce qui a été dit sur le point capital de la Justification et sur les articles qui en dépendent, vous voyez aucun sujet de vous tenir éloigné de nous; ou plutôt si, dans une

(i) Neque rcrô ita nosrra rst satlsfactio hsec , quam pro pcccatîs Px>oi- Titaus, ut non sit perCKristum Jcsum... Omnisgloriatio nostra in Chi islo est : in quo mereinur, in quo salislaciinus faci«;Dtes fruclus dignos pa-iutenlix, qui ex illo vim habent , ab illo ofTerunfur Patri, et pf-rilliiD! arceptantur à Patre. Sas. xvi. cap. 8. de Saiisfaclionh nccessilate et froclu.

SUR LA JUSTIFICATION. 5l3

doctrine si pure, si saine, si conforme à l'Écriture et à la raison, si prudente à ménager les intérêts de Jésus-Christ, sans dispenser l'homme de ses justes obligations, vous ne trouvez pas de quoi animer les grands motifs qui vous sollicitent d'ailleurs si fortement à vous réunir incessamment avec nous.

Faites réflexion, s'il vous plaît. Monsieur , que vous et nous formons aujourd'hui deux Sociétés très-distinguées entr'elles, et très-séparées pour les exercices de Religion ; que ces deux Sociétés n'en faisaient qu'une il n'y a guères plus de deux cents ans ; qu'on ne peut dire que ce soit l'ancienne et la plus nombreuse qui se soit séparée de la nouvelle et de la moins nombreuse, mais qu'incontestablement c'est la nouvelle et la plus petite qui s'est détachée de l'ancienne et de la plus grande.

Or je demande : Qu'est-ce qui a pu autoriser les Chefs de votre prétendue réforme et leurs premiers adhérens à quitter l'Église dans laquelle ils avaient reçu le Baptême et leur éducation Chrétienne ? Qu'est-ce qui peut aujourd'hui vous autoriser à rester dans un parti qui s'est détaché du grand Corps des Chrétiens, Corps répandu dans tout le monde, continué sans interruption depuis dix-sept siècles, lussi remarquable par sa constante visibilité , que !e peut être un grand fleuve par la continuité du cours de ses eaux, toujours gouverné par les Successeurs légitimes des x\pôtres, héritiers sûrs de leur pouvoir ?

Un Corps tel que celui-là , et qui est si visiblement muni des promesses de Jésus-Cnrist contre tous les dangers de l'erreur, pouvait bien et devait vous rassurer pleinement sur la pureté de sa doctrine. Mais j'ai cru que sans user ici de la voie de prescription , et sans exiger de vous autant de soumission qu'il en est dû à une autorité si respectable, 2. 33

5l4 DOUZIÈME LETTRE.

et dont Jésus-Christ a voulu être lui-même le garant, je devais par un esprit de condescendance examiner en détail les griefs sur lesquels vous prétendez fonder la justice de votre séparation. Je l'ai fait dans les six dernières Lettres que j'ai eu l'honneur de vous adresser, m'étudiant à mettre dans tout leur jour les difficultés les plus considérables que vous nous objectez. Or , dans les six Articles capitaux qui jusqu'ici ont fait le plus grand sujet de vos mécontentemens , que trouvez -vous qui puisse rendre votre séparation légitime ? à quoi se réduisent toutes les plaintes de vos Ministres sur le Sacrifice de la Messe , sur le culte que nous rendons à Jésus-Christ dans l'Eucharistie, sur la Communion sous une seule espèce, sur l'Invocation des Saints, sur la Prière pour les Morts et la croyance du Purgatoire, sur la Justification? si ce n'est, comme vous l'avez vu bien clairement , à falsifier notre Doctrine , à l'attaquer par de mauvaises raisons , à combattre toute la sainte antiquité , et à citer contre nous dans un sens abusif quelques passages de l'Ecriture mal entendus.

Qu'il me soit donc permis de vous adresser ici à peu près les mêmes paroles qui furent autrefois adressées aux deux Tribus de Ruben et de Cad, et à la moitié de celle de Manassès , lorsqu'elles parurent vouloir se séparer du Peuple de Dieu pour établir un culte nouveau et singulier. Les dix autres Tribus alarmées de la nouveauté du projet , et zélées pour le maintien de l'union , leur envoyèrent demander par des députés (^Josué. xxii, 26. ) : Pourquoi avez-vous abandonné le Seigneur Dieu d' Israël^ en élei>ant un Autel nouveau par un attentat sacrilège , et en vous éloignant de son culte ?

Nous ne vous demanderons pas pourquoi vous avez érigé de nouveaux Autels ; non , car vous n'en avez

SUR LA JUSTlFlCATIOxV. 5l5

aucun dans vos Églises : mais nous vous demandons , pourquoi vous avez renversé les anciens; ces Autels qui étaient déjà du temps de saint Paul , puisqu'il dit si positivement (0, que nous avons un Autel , dont les Lévites Juifs ne mangent pas ; ces Autels, sur lesquels on a constamment offert le Corps et le Sang de Jésus-Christ , comme l'attestent les pierres et les murs, et la forme même de vos Églises ; ces Autels , sur lesquels on a toujours conservé avec autant de respect que de soin , le pain des forts pour donner de la force aux faibles , et le gage de l'immortalité aux mourans ; ces Autels, sur lesquels on n'a point offert le Sacrifice sans y demander les prières des Saints qui régnent dans le ciel, et sans y faire mention des Fidèles décédés dans la paix de l'Église , ainsi qu'il se voit par toutes les anciennes Liturgies. Pourquoi avez-vous détruit ces Autels si respectables, et substitué en leur place une simple table , signe fatal de la division , table vide et dégarnie sur laquelle on ne vous présen te que de faibles symboles et des ombres sans réalité ?

DEEMERE CONCLUSION,

Choisissez , Monsieur , parmi les points de notre loctrine celui pour lequel vous vous sentez le plus l'éloignement; relisez la Lettre qui traite de cet article, et voyez si elle ne satisfait pas pleinement à toutes vos difficultés. Je sais qu'il n'y a rien sur quoi l'on ne puisse disputer : le ]Mystère de la Trinité même n'a-t-il pas été en butte aux plus vives contestations ? Ce serait bien mal connaître la malheureuse fécondité de l'esprit de l'homme en fait de chicane , que de le croire incapable d'en former de

(2) Habemns Altare , de quo edere non babent potestateni qui Tabernaculo descrviuDt. Hebr. xiii. lo.

5f6 douzième LETIRE.

nouvelles sur les articles dont j'ai entrepris la défense. Mais , je soutiens que quoi qu'on puisse objecter de nouveau, si vous venez à le rapprocher des éclaircissemens que j'aidonnés, vous y trouverez abondamment de quoi vous convaincre qu'aucun des articles contestés n'a pu faire le fondement légitime de votre séparation. D'où il s'ensuit, et c'est la dernière de mes conclusions , que vous êtes indispensablement obligé de vous réunir à l'Église Catholique , Apostolique et Romaine. Car , si le schisme a été injuste dans son origine, il ne peut manquer de l'être dans son progrès et dans ses suites ; et si ceux qui l'ont commencé se sont manifestement écartés de la voie du salut , ceux qui y persévèrent ne peuvent être en meilleure route. Hors de l'Eglise point de salut; celui qui n'a pas rÉglise pour Mère, ne peut avoir Dieu pour Père; une branche séparée de l'arbre ne participe point à la sève , et ne peut être qu'un bois sec et stérile.

Je soutiens en second lieu , que parmi les grands motifs qui vous rappellent à la Religion de vos Pères, et qui ont fait le sujet de mes six premières Lettres , il y en a de si pressans, que toute la subtilité de vos Ministres n'imaginera jamais rien qui puisse les affaiblir. Prenez la peine de relire la seconde de ces Lettres , qui traite de la Règle de la Foi ; c'est là où il en tant nécessairement revenir pour terminer les disputes. Vous y verrez les principes de votre Religion si absolument détruits, que je dispenserai volontiers vos Ministres de tout le reste, s'ils viennent jamais à bout d'y répondre quelque chose de sensé.

Je pense , Monsieur , avoir dit tout ce qui était nécessaire pour vous faire connaître la réalité des obstacles que votre Religion met à votre salut et la nullité des obstacles qu'elle prétend mettre à votre

SUR LA JUSTIFICATION. Bir

conversion. Que si après avoir lu tout ce qui a été dit sur ce sujet, votre conviction n'est pas encore aussi complète qu'elle le doit être , je ne puis eii ce cas vous rien conseiller de mieux, que de communiquer vos peines à celui qui de droitest votre légitime Pasteur , et que l'ordre d'une constante et légitime succession vous désigne assez pourque vous ne puissiez le méconnaître. Je parle du grand Prélat établi de Dieu pour gouverner ce Diocèse ; vous savez qu'il n'a pas moins d'affabilité pour ceux de votre Religion que pour ceux de la nôtre ; que ni la qualité de Prince , ni l'éclat de la pourpre ne le rendirent jamais de difficile accès; que la bonté l'emporte chez lui de beaucoup sur la grandeur, et qu'il semble n'être grand que pour donner plus de prix et d'agrément aux marques de sa bonté. Allez à lui avec confiance, sûr qu'il ne vous refusera pas les soins et les offices d'un bon et charitable Pasteur; ouvrez-lui votre cœur, faites-lui part de vos difficultés. Vous verrez avec quelle solidité de raison et avec quelle douceur de persuasion il saura dissiper tous vos doutes et calmer toutes vos inquiétudes ; vous serez surpris de trouver dans un Prélat de sa naissance et de son rang un fond de lumières et d'érudition , qui ferait honneur aux savans de la réputation la plus distinguée. Comptez surtout qu'il vous rassurera contre la crainte de l'avenir, et que sa puissante protection vous mettra parfaitement à couvert de tout ce que votre changement pourrait vous attirer de fâcheux.

Pour moi , Monsieur, après avoir fait de ma part tous les efforts dont je suis capable , pour vous persuader de l'obligation où vous êtes de revenir à l'unité, il ne me reste qu'à prier le Père des miséricordes de dissiper par un vif rayon de ses divines lumières tout ce qui peut rester de prévention dans

5l8 DOUZIÈME LETTRE.

votre esprit par l'effet de la longue habitude et de l'éducation , et de vous fortifier si bien contre le respect humain, qu'il ne puisse plus avoir de prise sur vous , ni vous asservir plus long temps à l'erreur. Plaise au Dieu de bonté, qui vous a créé pour vous sauver, et non pour vous perdre, et qui pour cela même a voulu que je vous annonçasse les vérités les plus importantes au Salut; plaise, dis-je, à ceDieu débouté devons communiquer ses dons les plus précieux : un esprit de Sagesse, qui vous fasse démêler les mauvais artifices dont on se sert pour vous retenir dans le Schisme ; un esprit de Conseil , qui vous fasse prendre le parti le plus sûr ou plutôt celui qui est uniquement sûr et absolument nécessaire; un esprit de Force, qui vous fasse passer par-dessus toutes les considérations humaines, de famille et de parenté, et préférer le devoir de la conscience à tout autre égard ; un esprit de véritable Piété, qui vous porte à en chercher les exercices dans la seule Religion où ils soient pratiquables ; enfin , un esprit de Crainte salutaire , qui vous fasse redouter les jugemens de Dieu, et comprendre tout le danger qu'il y a pour vous de périr éternellement en résistant plus long temps à la grâce qui vous presse de rentrer dans le bercail de Jésus- Christ. C'est la prière que j'adresse à Dieu du fond de mon cœur, et que je ne cesserai de répéter jusqu'à ce que j'aie la consolation de me voir exaucé. Le désir de vous voir en état de participer à une éternité bienheureuse ne me quittera qu'avec la vie; non, Monsieur, il ne me quittera pas même avec la vie. J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Monsieur ,

Votre très-humble et très-ohéissant serviteur , Jean-Jacques Scheffmacher , Jésuite.

DOUZIÈME LETTRE. 5lC)

P. S. Souffrez, Monsieur , que je profite de cette occasion pour me plaindre à vous , de l'indigne procédé d'un de vos Ministres , qui dans un ouvrage récemment imprimé , s'est avisé de faire sur mon sujet un conte où il n'y a pas un mot de vérité ; c'est le sieur Jean-Philippe Fresenius , Ministre de iNiderveisen , qui dans sa prétendue réfutation du Livre de M. Weislinger , dit [p. 38.) que lorsqu'il étudiait à Strasbourg, s'étant un jour trouvé à un de me^ Sermons de controverse, il m'avait ouï citer un passage comme étant de Luther , quoiqu'il n'en fut pas. Voici les paroles qu il m'accuse d'avoir prêtées à Luther : Étes-rous un impudique , femme de mauvaise vie , ou pécheur de quelque autre espèce , croyez , ayez la Foi , et vous êtes en voie de salut ; êtes-vous plongé dans le crime par-dessus les 7jeux , croyez, ayez la Foi , et vous êtes sûr de votre salut. Qu'on ne parle point e7i Chaire du Décalogue , ni des Commandeviens de Dieu, il n'en doit être question que dans le cours de Justice : tous ceux qui s'appuient sur Moïse , vont au Diable: qu'on attache Mo'ise à la potence. « Ces paroles , ajoute le Ministre , se trouvent en effet au VU/ Tome de Luther , de l'édition de Jena , p. 3G9. mais elles ne sont point de lui ; il les cite comme étant le langage des Anoniéens ennemis de la loi , et les désaprouve très-fort ; néanmoins le Controversiste les mettait sur le compte de Luther , et en prenait occasion de faire d'étranges invectives contre lui. .Voyez, disait-il , quel homme que ce Réformateur : se peut-il une doctrine plus détestable que celle qu'il nous débite ici ? »

Pour réponse à toute cette histoire , je vous proteste , Monsieur, qu'il ne m'est jamais venu en pensée de citer ce passage ni en Chaire , ni ailleurs ; je vous avouerai même de bonne foi , que je n'en avais aucune connaissance ; car quoique j'eusse lu le VIL* ïome des ouvrages de Luther aussi bien que les autres , ce passage néanmoins n'avait fait aucune impression sur moi , parce que n'étant pas en effet de Luther , mais de gens avec qui je n'ai rien à démêler , je n'y voyais rien qui fût digne de mon attention ; aussi ne se trouve-*-i"l point marqué , comme j'avais coutume de marquer tous les endroits de Luther qui me frappaient et dont je prétendais faire usage ; je ne le trouve dans aucun de nies extraits , ni dans aucune de mes feuilles de controverse. Il est de plus formellement opposé à ce que j'ai rapporté dans ma VI. ^ lettre de la doctrine de Luther , sur la nature de la foi justifiante ; comment aurais-je été si fidèle à rapporter son sentiment sur cet article en écrivant , et si infidèle à le rapporter en prêchant ? à quoi bon recourir à de fausses citations dans la vue de rendre Lutiier ridicule ou odieux ? tandis que ses ouvrages en fournissent un million de véritables , qui prodfuiront toujours bien sûrement le même effet. Is'y en a-t-il pas bien assez de cette espèce dans mes douze lettres? qu'on examine ces citations les unes après les autres , si l'on en. trouve une seule qui soit ou altérée ou supposée , je me tiendrai

SaO DOUZIÈME LETTRE.

pour convaincu de l'imposture qu'on me reproche ici avec si peu de pudeur.

Remarquez encore , s'il vous plaît , Monsieur , que le Ministre, pour embellir son narré, y ajoute une circonstance qui prouve manifestement la fiction. 11 dit, que voulant s'assurer de la citation, il m'avait envoyé demander le Tome de Luther ; car il était d'usage que chacun .avait la liberté d'examiner les Auteurs que je citais : mais qu'au lieu de lui envoyer le Tome de Luther , je lui avais envoyé un Tome de saint Cfirysostôme, marquant avec un crayon rolige , l'endroit que je garantissais comme bien cité ; que j'en avais usé ainsi par une espèce d'ostentation , et pour faire d'autant plus aisément illusion à mon auditoire. .Te vous assure , Monsieur , qu'il ne m'est arrivé de ma vie de faire aucune marque dans un livre avec du crayon rouge, que cela est entièrement contraire à nos usages , et même défendu par une de nos Règles, ne convenant en aucune façon , que les Livres d'une Bibliothèque commune , soient ainsi paraphés selon la fantaisie de chaque particulier. Si le Ministre n'a pas craint de dire une fausseté palpable en rapportant une circonstance indifférente , quelle croyance mérite-il pour le fond de la chose ?

Qui a donc pu porter le sieur Fresenius à imaginer cette fahle, et à l'insérer dans un livre oii il n'avait rien à discuter avec moi ? le voici: pendant plus de dix-huit ans que j'ai prêché sur des matières de contro'. frse à la ('.athédrale de Strasbourg, je n'ai guère manqué de citer à chaque fois quelque trait remarquable de Luther, tant pour réveiller l'attention de mes auditeurs , en traitant des matières souvent assez sèches d'elles-mêmes, que pour donner une juste et véritable idée du génie et du caractère du prétendu Réformateur. Comme les saillies burlesques de Luther, et ses expressions extravagantes , faisaient ordinairement rire mes auditeurs à ses dépens , cela a mis le i^Iinistre de mauvaise humeur contre moi , et il a cru , qu'en faisant le conte par lequel il me charge d'une fausse citation , il viendrait à bout de décrier toutes, celles dont je me servais assez heureusement pour peindre Luther au naturel ; il n"a vu qu'avec peine , que je faisais comprendi'e aux plus idiots , qu'un homme de cette espèce n'a pu servir d'organe au Saint- Esprit dans l'ouvrage d'une véritable Réforme , ainsi qu'on ne jnanque pas de le dire , et qu'on est obligé de le supposer chez vous.

"Voilà , Monsieur , ce qui a porté le sieur Fresenius a avoir recours à la fiction , pour ne pas dire à la calomnie , en me fai*-ant passer pour un fourbe. J'ai Ihonneur de vous en avertir, bien moins pour me défendre contre cette accusation , que pour vous donner occasion de refléchir , à quelles gens vous avez à faire , et de quelles voies ils se servent pour défendre votre Religion. Jugez par cet échautillon du mérite du nouvel ouvrage.

DOUZIÈME LETTRE. Sai

P. S. H ne faut pas que je paraisse fuir le jour, ni que je donne lieu à qui que ce soit de regarder mes Lettres comme des écrits sans aveu. J'ai signé la dernière, afin qu'on ne méconnût pas l'Auteur des précédentes: si quelqu'un veut y répondre, et qu'il se propose de le faire honnêtement, qu'il paraisse à découvert aussi bien que moi ; Dieu aidant, je lui rendrai compte de tout ce qui a été dit.

Pour vous, Monsieur , vous pourrez désormais , sans rien risquer de votre réputation , satisfaire la curiosité du Public , en vous déclarant, par un heureux changement, pour le Gentilhomme qui a fait l'objet de mon zèle. Je crois vous avoir applani les voies. Le Public instruit de vos motifs , non-seulement ne pourra pas être surpris de votre changement de Religion , mais il aurait grand lieu de l'être , si , témoin de tout ce qui a été dit , il vous voyait résister à des raisons si solides. Ce n'est pas un bon caractère d'esprit, ni qui soit propre à faire honneur dans le monde , que celui d'un homme déterminé à ne rien écouter : vous savez vous-même parfiiitement qu'on n'a que du mépris pour les enté temens bien marqués ; ainsi , Monsieur , s'il y ivait quelque chose à craindre pour votre réputaion , ce serait beaucoup plus de ce côté-là , que le tout autre. Quiconque trouvera à redire à votre

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conversion , aura à montrer le faible de mes Let-» très ; et tant qu'il ne le fera pas , elles feront toujours votre apologie la plus complète ^ or > comptez , Monsieur , qu'on aimera beaucoup mieux se taire sur votre chapitre , que d'entrer dans une discussion si pénible , et avec si peu d'apparence de réussir. Bien habile sera celui , qui pourra faire voir aux gens éclairés , que dans tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire , il n'y a pas de quoi faire une juste impression sur l'esprit d'un Protestant raisonnable, et qui pense sérieusement àfaireson salut.

flN.

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