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SUR LA. JLSTlFJCATIO^r. ' 455
Romains -i' , que si nous croyons ennotre cœur , que Dieu a ressuscité Jésus-Christ , nous serons sam'és. Il est bien évident qu'il s'agit là de la foi justifiante, puisqu'il s'agit de la foi qui nous sauvera. Vous y voyez néanmoins encore un objet tout autre que la miséricorde spéciale et les mérites de Jésus-Christ ; car il n'est ici parlé que de la Résurrection du Sauveur.
L'Apotre saint Jean dit ('\ que quiconque croit que Jésus est le Christ ou le ]Messie, est né de Dieu , chéri de Dieu, et par conséquent justifié. Il dit ailleurs (j) : que celui qui croit que Jésus est le Fils de DieU) est le vainqueur du monde ; c'est-à-dire, qu'il tiiomplie des embûches du monde et de sa malignité, et par conséquent qu'il est homme véritablement juste. Or, Monsieur, j'ose vous le demander , s'agit-il ici de croire en la miséricorde spéciale de Dieu, ou d'attirer à soi les mérites de Jésus-Christ par un acte d'acceptation? Qui ne voit que le sens des paroles citées , est que celui qui croit la résurrection et la divinité de Jésus-Christ, dès là même reçoit et embrasse sa doctrine, fait profession d'être son disciple , règle sa vie selon ses maximes, et ne manque pas, si sa foi est bien vive et bien sincère, de faire tout ce qui est presciit pour être justifié.
Quel est le sens des passages de saint Paul , qu'on cite contre nous.
Voilà le véritable sens de tous les passages de saint Paul , qu'on cite contre nous pour prouver qu'il n'y a que la seule foi en Jésus-Christ qui nous
(2] Si confitearls in ore tno Dominum Jcsnm , pt in corde fno crcdideris, quùd Deus illum suscitavit a iiiortuig, salvus eris./fom. x. g.
(2) Omnis qui crédit , quuniam Jésus est Cliristuj , ex Dei) Datu3 est. 1. Joan. V. 1.
(j) Quis rst qui vincit muDdum , nui qui crédit^ qauDiam Jésus est Filius Dei. 1. Joan. t. 5.
justifie. C'est en effet cette foi qui nous fait Chrétiens , et qui nous fait vivre en Clarétiens ; c'est elle seule qui est le principe et l'origine de toutes les pensées qui nous portent à Dieu , et qui nous fait faire tout ce qui est nécessaire, soit pour obtenir la rémission de nos péchés , soit pour nous maintenir en état de grâce lorsque nous y sommes parvenus.
Ainsi, Monsieur, quand vos Théologiens citent en faveur de leur foi spéciale les passages suivans : Le juste vit de la foi. (Rom.i. 17,) La justice de Dieu s' étend par la foi en Jésus-Christ sans distinction à tous ceux et sur tous ceux qui croient en lui. ( m. 11. ) Dieu a proposé Jésus-Christ , afin que par la foi il soit en vertu de son San. g notre réconciliation, (m. 2 5.) Il n'y a quun Dieu qui justifie par la foi ceux qui sont circoncis , et ceux qui ne sont pas circoncis. ( m. 3o.) On croit de cœur pour obtenir la justice , et on coi fesse de bouche pour obtenir le salut, (x. 10.) Ceux qui croient sont en fans d'Abraham. (Gai. m. 7. 9. ) Fous êtes tous enfans de Dieu par la foi en Jésus-Christ. (111.26.) Comme Moïse éleva le serpent cl airain dans le désert , de même il faut que le Fils de r homme soit élevé., afin que quiconque croit en lui , ne périsse point , mais quilait lavie éternelle. (Joan.in. 14.) Celui qui croit au Fils de Dieu ne sera pas condamné, (m. 18.) Je vous écris ces choses afin que vous sachiez , vous qui croyez au nom du F Us de Dieu , que vous avez la vie éternelle. ( i . Joan. v. 1 3.) Sachez donc ^mes frères ^ que c'est par celui-là que je vous annonce le pardon des péchés et la rémission de toutes les choses dont vous navez pu être justifiés. ( Act. m. 38. 39. ) Dieu n a fait aucune différence entre nous et les Gentils , ayant purifié leur cœur par la Joi. (xv. 9. ) Quand , dis-je , vos Ministres accumulent tous ces passages
contre nous et plusieurs autres de cette espèce , que font-ils voir autre chose qu'un grand désir d'établir leur sentiment, et une disette encore plus grande de preuves propres à y réussir? Car , que signifient tous ces textes? si ce n'est qu'il est absolument nécessaire de croire en Jésus-Christ et à sa doctrine; que les observances de l'ancienne loi étaient trop faibles pour opérer la justification ; que les Gentils aussi bien que les Juifs peuvent également parvenir au salut , moyennant la foi en Jésus-Christ; que la foi de l'Evangile enseignant ce qu'il faut faire, animant à le faire et à le bien faire , dirigeant les actions vers la fin à laquelle elles doivent être rapportées, soutenant le fidèle dans la pratique du bien, et le portant à rentrer dans les bonnes voies , au cas qu'il vienne à s'en écarter, est véritablement ce qui fait vivre l'homme de la vie des justes, ce qui le réconcilie avec un Dieu offensé , et ce qui le fait arriver à la possession de l'héritage céleste.
Il est indubitable que celui qui croit au Fils de Dieu , aura la vie éternelle. ( Joan. ni. 36. ) C'est un oracle du Saint-Esprit, qu'il n'est pas permis de contredire. Mais qu'est-ce ici que croire au Fils de Dieu? et quelle esl la croyance qui nous fera obtenir la vie éternelle? Suffit-il de croire que Jésus-Christ est mort pour nous, qu'il a satisfait pour nos péchés , qu'il nous présente ses mérites et la rémission de nos péchés, et d'accepter tout cela pour nous l'appliquer , comme étant en notre disposition par l'offre £;racieuse qu'il nous en fait? C'est là sans doute votre sentiment, et le véritable point de la vertu justificative que vous attribuez à la foi ; mais que trouvezvous dans le texte cité qui puisse servir d'appui à votre dogme chéri ? Que trouvez-vous dans tous les textes qui ont été cités plus haut?
Quelle est la Foi en Jésus-Christ, qui nous justfGe.
Pour nous , nous estimons que celui qui croit au Fils de Dieu d'une manière pratique, d'une foi qui le porte efficacement à suivre les leçons de son divin Maître, d'une foi qui, comme le dit l'Apôtre, opère par la charité (0 , nous estimons , dis-je , qu'un tel croyant ne manquera pas d'obtenir la vie éternelle.
C'est ainsi qu'un malade qui croit aux ordonnances d'un médecin véritablement habile , recouvrera la santé ; qu'un général qui croit aux conseils d'un homme parfaitement ex]3érimenté dans l'art de la guerre, remportera la victoire : bien entendu que le malade observera le régime et prendra les remèdes qui lui sont prescrits par le médecin; bien entendu que le général prendra toutes les précautions et fera tous les arrangemens qui lui sont suggérés par l'homme parfaitement intelligent dans le métier de la ojuerre.
Mais, nous dit-on, l'Apôtre exclut positivement les œuvres de la justification ; car il dit au troisième, chapitre de l'Epitre aux Romains (') : Nous estimons que r homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi ; et au second chapitre de celle aux Calâtes t^) : Sachant que l'homme est justifié par la foi en Jésus-Christ , et non par les œuvres de la loi , Jious croyons aussi en Jésus-Christ , afin d'être justifiés par la foi en Jésus-Christ y et non par les œuvres de la loi , parce que personne ne sera justifié par les
(i) InChristo Je5u,nequc circumcisio aliquid valet, nequeprsepiitîuin, sed fides , quae per cliaritatein operatiir. Gai. v. 6.
(2) Arbitramur enim justiHcari hominem per tidcm sine operibus Icgit. liom. m. a8.
(3) Scientes quùd non justificatiir homo ex operibus Icgis , nisi per fidem Jesu Christi ; et nos in Christo Jesu credimus , lU jusiiCceniiir ex fide Chrisli , et non ex operibus legis : piopter quod ex operiljus Itgis noo jusliGcabitur omnis caro. Galat. 11. 16.
Sliil LA. JUSTIFICATION. 4^9
œuvres de la loi; d'où vos Théologiens concluent que ce n'est point assez de dire que la foi a la première part à la justification, qu'il faut ajouter que les œuvres n'y en ont aucune, et qu'il n'y a que la foi seule qui justifie.
Quelles sont les œuvres que TApôtre exclut de la Justification.
Je réponds, que l'Apôtre n'exclut de la justification que les oeuvres de la Loi de Moïse et celles qui sont faites avant la foi , ou sans la foi , ou sans le secours de la grâce et par les seules forces du libre arbitre, et qu'il ne prétend en aucune manière en exclure les œuvres de la Loi Chrétienne faites par le mouvement du Saint-Esprit ; que bien loin de là, il les comprend et les renferme sous le nom de la foi. Car de même que toutes les aumônes qui sont données par un principe de charité sont appelées des charités , et que tous les présens qui ont la libéralité pour source sont autant de libéralités ^ de même aussi toutes les œuvres qui ont la foi pour principe sont appelées/6/ dans le langage de l'Apôtre , parce qu'elles sont en effet l'exercice de la foi, et qu'elles font avec la foi une espèce de tout dont la foi est, pour ainsi dire, la partie dominante.
J'ai déjà observé que les œuvres mêmes de la Loi Chrétienne faites par un mouvement du Saint-Esprit, si elles précèdent la justification , ne peuvent mériter la grâce de la justification ; mais que nous les regardons uniquement comme des dispositions nécessaires, sans lesquelles nous ne l'obtenons pas, et moyennant lesquelles nous l'obtenons.
Il est prouvé par saint Paul et par d'autres endroits de rï>riture' sainte , que les bonnes œuvres ont part à la Justification du pécheur.
Ce n'est que dans ce sens que nous disons que la contrition, le bon propos, la déclaration des
46o DOUZIEME LETTRE.
péchés faite à un Prêtre, contribuent efficacement à la justification du pécheur; et c'est la doctrine expresse de l'Apôtre; car, ne dit-il pas (0 : quily a une tristesse selon Dieu , c'est-à-dire , la douleur qu'on ressent de ses péchés , qui produit une véritable pénitence , et assure le salut ; '^^ que si nous nous jugions nous-mêmes , nous ne serions pas jugés ; (^) que quand nous aurions toute là foi imaginable jusqu'à transporter les montagnes , si nous n'avons la charité , nous ne sommes rien ; l'i) qu'il j a trois vertus, la foi , F espérance et la charité, niais que la plus grande et la plus excellente de toutes est la charité ?
Il est clair. Monsieur, que si nous avions toute la foi imaginable , omnenijidem , nous aurions aussi la foi spéciale aux mérites de Jésus-Christ, puisque vous rangez celte foi parmi les différentes espèces de la foi : or, l'Apôtre déclare qu'avec toute la foi imaginable nous ne sommes rien , si nous n'avons la charité; donc, en supposant que nous ayons votre foi spéciale aux mérites de Jésus-Christ, si nous n'avons pas la charité, nous ne sommes rien; donc nous ne pouvons être justifiés par la seule foi spéciale, et la charité n'est pas moins essentiellement requise à la justification , que la foi.
J'ajoute, que si la foi seule justifie l'homme, et que la charité n'y ait aucune part , il sera difficile de comprendre comment la charité est plus grande et plus excellente que la foi : ce serait sans doute
(i) Quœ enim secundiim Deum tristitia est, pœaitentiam in saliitem stabilem operatur. 2. Cor. vu. 10.
(2) Quod si noimetipsos dijudicaremus , non utique judicaremur. 1. Cor. xi. 5i.
(5) Etsi habuero omnem fidem , ità ut montes transferam , charitateoi autem non habuero , nihil sum. 1. Cor. xiu. 2.
(4) Nunc autem manent , Fides, Spes , Ciiaritas , tria b«c : major autem borum est Gbaritas. 1. Cor. xiii. i5.
la foi, qui, en ce cas, surpasserait les autres vertus en excellence, puisqu'elle seule produirait le grand effet de la justification. Mais la charité achevant ce que la foi ne fait que commencer , on conçoit sans peine combien parfaitement la charité mérite l'éloge qui lui est donné par l'Apôtre.
Si nous consultons les autres livres de l'Écriture sainte, en combien d'endroits ne trouveronsnous pas que la justification du pécheur est attribuée à d'autres dispositions qu'à la foi, quoique la foi en soit toujours le principe? N'est-il pas dit, au quatrième chapitre du Deutéronome : (M Vous trouverez Dieu , si vous le cherchez de tout votre cœur , et dans toute %i douleur de votre amel C'est donc moyennant une componction sincère qu'on recouvre l'amitié de Dieu. I.e Saint-Esprit ne nous assure-t-îl pas , au quatorzième des Proverbes , (') que la crainte du Seigneur est la source de la vie? C'est donc la crainte des jugemens de Dieu , qui est capable de rendre la vie de l'ame au pécheur.
Dans tout l'Evangile, quel exemple plus illustre d'une véritable justification , que celui de Magdelène pénitente , et celui de l'humble Publicain ? Or , quel fut le principe de leur justification? Le Sauveur ne nous apprend-il pas <^) , que beaucoup de péchés furent remis à Magdelène , parce qu'elle avait beaucoup aimé? C'est donc l'amour qu'elle eut pour Jésus-Christ , qui au témoignage du Sauveur même lui fit obtenir le pardon de ses péchés.
Mélancton donne une étrange explication à ces paroles : Beaucoup de pécliés lui sont remis , parce
(i) Ciim quaesîem Dominutn Deum tunm , invenieseum ,si tamen toto corde quxsieris, et totà tribulatione aDimx tuae. Deut. iv. jg.
{2j Timor Domiai fons vitae. Prov. xit, 27.
(3) Reniittuntureipeccatamulta, quooiam dilesit mnltùm. Luc. tu. 47.
quelle a beaucoup aimé : il prétend f'' que c'est la même chose , que si le Sauveur eût dit : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle m'a véritablement honoré par sa /bi , et par l'exercice et les marques de sajoi.
Il faut avouer, Monsieur, que quand on s'est mis une chose fortement dans la tête, on croit la voir partout , quelque invisible qu'elle soit à ceux qui ne sont pas également prévenus. Mélancton n'avait dans l'esprit que sa foi spéciale, et il s'est figuré la voir renfermée dans un passage qui très-visiblement ne parle que du seul amour de Magdelène. S'il est permis d'expliquer ainsi le texte sacré, avec quelle assurance ne soutieq^ra-t-on pas les plus étranges paradoxes , sans pouvoir jamais être convaincu du contraire?
Pour ce qui est de l'humble Publicain , l'Évangile n'en dit autre chose {^Luc. xvni. i3.), si ce n'est qu'il se tenait près de la porte du Temple, qu'il n'osait lever les yeux au ciel , qu'il se frappait la poitrine en disant : Mon Dieu , faites miséricorde à ce pauvre pécheur; et qu'après avoir donné ces marques d'une sincère componction , il s'en retourna justifié dans sa maison. Ce sont donc les sentimens bas et humbles qu'il eut de lui-même, c'est la douleur qu'il conçut de ses péchés, et qu'il exprimait si vivement par ses paroles et par sa contenance ; c'est là, dis-je, ce qui le disposa efficacement à sa réconciliation avec Dieu. On ne voit dans tout le récit que fait ici l'Evangile, aucun vestige ni de la foi spéciale aux mérites du Libérateur, ni de cette ferme confiance , par laquelle vous prétendez qu'il
(1) Remittuntur ei peccata multa quia dilexit multùm , id est quia me ▼erè coluit fide , et exercitiis et signis Fidei. Apol, Conf, de dilectione et implelione tegis. Typis Sclwlvini p. 8(j.
faut se tenir assuré d'avoir obtenu le pardon de ses péchés.
Combien le fondement de la doctrine Luthérienne est ruineux.
Je dois , Monsieur , vous faire encore remarquer combien le fondement de votre doctrine est ruineux. Vous dites que pour s'approprier une chose promise , il ne faut que l'accepter , et que c'est pour cela que la seule foi justifie , parce qu'elle seule accepte les mérites de Jésus-Christ et la rémission des péchés.
Je réponds , qu'il ne faut que l'acceptation pour s'approprier ce qui a été promis, lorsque la promesse est simple et absolue ; mais que quand la promesse est conditionnelle, on n'obtient rien si l'on ne satisfait à la condition. Que le Roi promette un riche Fief à un de ses sujets pour un service de fort légère importance , tel que serait celui de porter un ordre ou une nouvelle en faisant grande diligence. S'il ne se hâte en effet autant que le Roi le désire et l'exige , ce sera bien vainement qu'il se flattera d'avoir acquis un droit légitime à posséder le Fief promis.
Je conviens que Dieu nous a promis dans ses divines Écritures le pardon de nos péchés , son amitié , et la participation aux mérites de Jésus-Christ. Mais de quelle nature est sa promesse ? Est-elle conditionnelle , ou absolue ? Je soutiens qu'elle est conditionnelle; car n'est-il pas dit '') : S'ils se convertissent de tout leur cœur , vous les exaucerez du haut du cielf et vous leur pardonnerez : (^J Si l'impie fait pénitence de ses péchés , et qu'il pratique des œuvres
(i) Si reversi fuerint in toto corde suo.... tu exaudies de calo , et dimittcis populo. 2. Paralip. vi. 38. ôg.
(2) Si impius egeiitpœnitentiam ab omnibus peccatis suis.... vitâTiiret. Ezcch. XVI II. 21.
de justice, il vi^ra véritablement ; ('^ Vous serez mes amis , si vous faites ce que je vous commande; 12) Vous trouverez Dieu , si vous le cherchez de tout votre cœur?
Acceptons donc, tant qu'il vous plaira, l'offre que Dieu nous fait des mérites de Jésus-Christ , et de la rémission de nos péchés ; si nous ne satisfaisons aux conditions marquées , nous ne tirerons aucun avantage des promesses qui nous ont été faites : non que Dieu manque à sa parole, mais parce que nous manquons aux conditions qui nous ont été prescrites. Faites réflexion, s'il vous plaît , Monsieur, à la comparaison dont je viens de me servir, et vous trouverez que rien n'est plus frivole que cette vertu d'acceptation , tant que la condition ne s'accomplit pas.
Passage décisif de saint Jacques.
Mais ce qui me paraît encore plus décisif en cette matière, c'est que l'Apôtre saint Jacques, voyant que plusieurs nouveaux Chrétiens abusaient de la Doctrine de saint Paul faute de la bien entendre, enseigne en termes formels , que les oeuvres concourent avec la foi à la justification de Ihomme : Vous voyez donc , dit-il ''^) , que Vhomine est justifié par les œuvres^ et non pas seulement par la foi. Il est difficile. Monsieur, qu'ayant autant de droiture que vous en avez , vous ne reconnaissiez qu'il ne se peut rien de plus contradictoirement opposé à votre doctrine, que ces paroles de saint Jacques : elles sont néanmoins d'une Epître que vous recevez aujour-
(i) Vos amici mei estis, si feceritis quae ego pr«cipio vobis. /oan, XV. 14.
(2) Invenies eum, si taraen toto corde quaesieriii. Deut. iv, 29.
(5) Videtis qu6d ex operibus justificetur honio, et uon ex fidetantiim.
Jacob, II. 34.
SUR LA. JUSTIFICATIOA-. 4^5
d'hui comme Canonique, et par conséquent vous ;ne pouvez les regarder que comme étant les paroles du Saint-Esprit.
Je n'ignore pas que vos Théologiens, pour éluder la force d'un passage si accablant , préfendent qu'il ne faut pas ici prendre le mot de justification dans le sens ordinaire ; que saint Jacques, en disant que l'homme est justifié par les œuvres, n'a voulu dire autre chose, si ce n'est que l'homme est déclaré jus te par les oeuvres , ou que ce sont les œuvres qui font connaître l'homme de bien.
Mais qui ne voit que saint Jacques a parlé de la justification dans le même sens qu'en a parlé saint Paul , puisqu'il s'est proposé , ainsi que le remarque saint Augustin (0, de remédier à l'abus que plusieurs faisaient dé la doctrine de cet Apôtre? Or, comment eût-il pu réussir dans son dessein, s'il eût pris le mot Ae justification dans un sens différent de celui de saint Paul ? Croirez-vous , Monsieur, que saint Jacques se soit mis fort en peine de nous apprendre que ce sont les bonnes œuvres qui rendent témoignage à la probité de l'homme de bien ? Ne le savions-nous pas sans qu'il nous en avertît? Et pourrez-vous vous persuader que c'est là le dénouement aux difficultés qu'on trouvait dans les Epîtres de saint Paul , et le remède à l'abus qu'on faisait de sa doctrine?
D'ailleurs, si être justifié signifie ici être déclaré juste , le sens de ce passage de saint Jacques : V homme est justifié par les œuvres , et non seulement par la Joi^ sera , que l'homme n'est pas seulement déclaré juste par la foi , mais aussi par les
(i) Quoniam ergo h.vc opinio tiim fuerat exorta , ali% ApostoHcae Epistolsr, Pctri , Joannis , Jacol)i , Judae, contra eani iiiaximè diiiguiit intpntionem , ut viilunicnlor astruant fuiem sine opeiibus niliil nrodesic, hib. de Fide et o/'crtOus. T. ^, éd. Froben. p. 6S.
466 DOUZIÈME LETTHE.
œuvres. Or, ce sens est évidemment ridicule, et on ne peut le supposera saint Jacques sans lui prêter une extravagance : car on n'est jamais déclaré juste par la foi , qui est une chose intérieure, et hors de la portée d^s sens ; donc on ne peut dire , que l'homme n'est pas seulement déclaré juste par la foi , mais aussi par les œuvres ; donc être justifié par les œuvres ne signifie pas ici être déclaré juste par les œuvres.
Saint Jacques ajoute (M : que la foi d'Abraham conspira avec ses œuvres , et que ses œuvres donnèrent la perfection à sa foi. Mais à quoi aboutit ce concert de la foi et des œuvres d'Abraham ? et quel en fut l'effet? Fut-ce de faire connaître la justice du saint Patriarche ? J'ai déjà remarqué que la foi étant une chose intérieure et invisible, ne peut concourir à faire connaître la justice , mais seulement à justifier ; donc encore par cet endroit être justifié ^ ne peut signifier ici être déclaré juste.
Il est dit de plus dans la même Epître C^) , qu'une femme de mauvaise vie nommée Rahab, fut justifiée par ses œuvres lorsqu'elle reçut les espions sortis du camp d'Israël, et qu'elle leur sauva la vie eu les renvoyant par un autre chemin. Or, dira-t-on que celte femme de mauvaise vie fut déclarée juste parla charité qu'elle exerça envers les espions Israélites? N'est-il pas infiniment plus naturel de penser qu'elle cessa d'être infidèle poiu' croire au véritable Dieu, et que la charité qu'elle pratiqua envers ses serviteurs, jointe au désir qu'elle sentit de lui plaire en faisant une chose qu'elle savait lui devoir être très-agréable , lui fit véritablement trouver grâce
(i) Vide» quoniain fidos cooperabatur opcribus illius î et ex operibus illiug Tidcs cunsuminata est. Jac. ii. 22.
(2) Siniiliter et Raliab iiKictfix non ex opeiibus jusliCcata est, suscipicns aaïUius , et alla via ejiciens ? Jac, 11. 25.
SUR LA JUSTiFlCATiO^^ 4^7
aux yeux du Seigneur ? Donc encore une fois le mot de Justification ne signifie pas dans l'EpîtrC de saint Jacques une déclaration de justice.
J'ai cru. Monsieur, devoir détruire par des preuves invincibles le vain subterfuge auquel vos Théologiens ont ici recours, parce qu'il m'a paru que rien n'était plus propre que le texte de saint Jacques pour décider la difficulté qui est entre vous et nous, ce texte exprimant la doctrine Catholique dans les termes les plus clairs et les plus précis qu'il soit possible d'imaginer.
Mais , nous dira-t-on , saint Jacques et saint Paul sont donc opposés entr'eux, puisque l'un enseigne que la foi justifie sans les œuvres, et l'autre que l'homme est justifié non-seulement par la foi , mais aussi par les œuvres. Non, Monsieur, ils ne sont nullement opposés, et nous les concilions parfaitement en disant que saint Paul exclut de la Justification les œuvres de la loi de Moïse , et toutes celles qui précèdent la foi , au lieu que saint Jacques fait concourir à la justification les œuvres de la loi Chrétienne, qui sont produites par un mouvement du Saint-Esprit et par l'instinct de la foi ; et c'est la nécessité de concilier ainsi ces deux Apôtres , qui nous fournit une nouvelle preuve pour justifier le sens dans lequel nous entendons les passages de saint Paul, l'explication que vous donnez aux paroles de saint Jacques étant absolement insoutenable, comme je pense l'avoir démontré.
Il reste une difficulté dont il faut que je donne la solution avant de finir cet article. Voici comme le sieur Gérard, Professeur de l'Université de Jeiia , la proposée») : Abraham, nous dit-il, est représenté
(I) Vih. a. part. 3. Art. xxiii, cap, 3. de. fidcljtisiifîcands cfjcctis. Edit, Fraitcof. p. \\-5,
par saint Paul comme étant l'exemple et le modèle de tous ceux qui sont justifiés ; or, ajoute ce Professeur, ce ne sont pas les oeuvres qui ont justifié Abraham , pas même celles qu'il a faites avec le secours de la grâce , ayant déjà la foi el la connaissance du vrai Dieu ; car il est bien évident, poursuit le Docteur Saxon, que saint Paul parle d'un temps auquel Abraham n'agissait pas sans la foi et sans la connaissance du vrai Dieu , ni sans le secours de ^a grâce, puisque, selon la supputation dePagninus, il y avait au temps de la promesse faite à Abraham, déjà 02 ans que ce Patriarche avait quitté le culte des Idoles pour s'attacher au service du vrai Dieu. C'est néanmoins des œuvres faites pendant ce temps de lumière et de grâce , que saint Paul déclare qu'elles n'ont eu aucune part à la Justification d'Abraham , mais quil a cru à Dleu^ et que sa foi lui a été imputée à justice ; donc, conclut le sieur Gérard, les œuvres mêmes qui procèdent de la foi et qui sont faites avec le secours de la grâce, n'ont aucune part à la Justification.
L'argument devient d'autant plus fort, que saint Paul semble faire entendre , que si Abraham eût été justifié par les œuvres , sa justification n'eût pas été gratuite ; car il dit '') : quon ne donne à personne la récompense pour ses œuvres comme une ^râce , îfiais comme une dette ; quil nen est pas ainsi de celui qui sans faire d' œuvres croit en celui qui ■justifie le pécheur y que sa foi lui est imputée àjusxice selon la grâce que Dieu a résolu de lui faire. •L'Apôtre ajoute (2) : que si Abraham eût été justifié
(1) El autem qu: operatur, merces non îinputatur secundiini gratiam , «ed secundùm debitutn ; ei vero qui non opt-ratiir, «ifdcnti aut« ni ia •um qui jtistilicat iinpium , reputatur fldeii tjus ^d juïtitlam secundiim jropositum gratix Dci. Rom. iv. 4- •5.
(2) Si cnltii Abialiain tx. opirlbus ju stificatus est , liabet glDriani , sed non apud Ueum. llom. iv. 2.
par ses œuvres, il en eût eu de la gloire devant les hommes, et non auprès de Dieu. Ce qui parait démonstratif au Ministre pour prouver qu'aucune œuvre d'Abraham , de quelque nature et de quelque qualité qu'elle fût, n'a contribué à sa justification. Je ne nie pas , Monsieur , que ces paroles de saint Paul ne forment une difficulté sur le sujet en question, et je les mets au nombre de ces endroits dont parle saint Pierre, lorsqu'il dit (0 : qu'il y a dans les Epilres de saint Paul des endroits difficiles à entendre , que des esprits ignorans et légers détownent en un mauvais sens pour leur damnation. Je ne laisse pas de soutenir que le raisonnement du Professeur Gérard peut être également tourné contre lui. Car , voici comme nous raisonnons à notre tour : Abraham nous est représenté comme étant l'exemple et le modèle de ceux qui sont justifiés ; or l'Apôtre saint Jacques nous apprend que les œuvres ont concouru à la justification cî'Abraham ; car il dit : Abraham ne fut-il pas justifié par les œuvres lorsqu'il offrit son fils Isaacsur un Autel? c'est-à-dire, n'a-t-il pas reçu un accroissement de justice , lorsqu'étant déjà juste, il fit un généreux Sacrifice de son fils? Donc tout fidèle déjà juste est encore justifié par ses bonnes œuvres, en prenant le mot de Justification dans le même sens que le prend ici l'Apôtre, c'est-à-dire , pour une augmentation de justice. C'est néanmoins ce que vos Théologiens sont bien éloignés d'accorder : car ils prétendent que la seconde justification aussi bien que la première , c'est-à-dire, le progrès delà justification aussi bien que le commencement, dépendent uniquement de la foi.
(ij In quibus sunt quaedam diCBcilia intcUectii , qiia- in(locli, ot Instabilcs dépravant , sic ut et Citeras Scripturas ad »u;uii ipsuium pt-rdiliontiu. 2. Pclr. m. .(3,
I\'j0 DOUZIÈME LETTRE.
Quelle est la pensée de saint Paul , en disant qu'Abraham n'a pas
été justifié par les œuvres , mais par la foi.
Examinons présentement quelle est la véritable pensée de saint Paul. Il ne prétend pas dire qu'Abraham n'a pas été justifié par les œuvres qui procèdent de la foi ; car en disant que la foi lui a été imputée à justice^ il parle d'une foi pleine d'espérance, accompagnée de charité , prompte à obéir , généreuse à tout sacrifier, foi qui comprenait sans doute aussi les œuvres ; mais en opposant les œuvres à la foi, il parle ou des pratiques extérieures de la loi de Moïse, telle qu'était la Circoncision , ou des actions humaines qui n'ont pas la foi pour principe , et qui se font par les seules forces du libre arbitre sans le secours de la grâce; et quoiqu'Abraham fît peu d'actions de cette dernière espèce après qu'il fut parvenu à être l'ami de Dieu , l'Apôtre ne laisse pas de dire que ce n'est pas par des actions de cette nature qu'Abraham a été justifié, ni qu'il a augmenté en justice ; ce que l'Apôtre n'a remarqué qu'afin de faire comprendre aux Romains et auxGalates la nécessité et l'efficace de la foi et de la grâce de Jésus- Christ.
Il est aisé de prouver par les paroles mêmes qui ont été citées contre nous, que c'est là la pensée de l'Apôtre. Car , il marque que ce qui est accordé aux œuvres dont il parle, est une simple récompense , et non une grâce; or, il n'y a que les œuvres faites par les seules forces du libre arbitre, qui méritent une récompense telle, qu'elle ne puisse être regardée comme une grâce ; car pour ce qui est des œuvres qui procèdent de la foi , ce qui leur est accordé n'est pas simplement une récompense , c'est aussi une grâce, et même plus grâce que récompense, puisque le tout est fondé sur la grâce, et provient
de la foi, qui, comme l'Apôtre l'enseigne expressément , est le premier des dons de Dieu , et que nous ne pouvons mériter par nos œuvres. C est la grâce ^ dit-il (') , qui vous a sauvés par la foi^ et cela ne vient pas de vous ; mais c'est un don de Dieu, ce nest point par vos œuvres , afin que personne ne se glorifie. Donc l'Apolre, en excluant les œuvres de la justification d'Abraham , n'a pas prétendu parler des œuvres qui ont la foi pour principe, et qui sont faites avec le secours de la grâce.
Remarquez de plus, Monsieur, s'il vous plait, que si Abraham eut été justifié par de purs efforts de son libre arbitre, en faisant des actions louables devant les hommes , il serait pour lors vrai de dire qu'il a eu de la gloire auprès des hommes et non auprès de Dieu; mais que s'il a été justifié par la foi et par les effets de sa foi , c'est-à-dire, par les œuvres procédantes de sa foi, il ne s'ensuit nullement (pi'il n'en ait eu aucune gloire auprès de Dieu ; car enfin de telles œuvies étaient l'ouvrage de la grâce, très-propres à glorifier Dieu et à rendre Abraham })lus agréable à ses yeux; donc l'Apôtre n'a prétendu exclure de la justification d'Abraham, que les œuvres faites sans la foi et sans l*grâce, et non celles qui sont les fruits de l'une et de l'autre.
Si vousconsidérez les inconvéniens que saint Paul trouve dans la justification opérée par les œuvres de la loi, et vous serez encore plus convaincu qu'il ne j^arle que des œuvres de la loi deMoïse, ou desœuvres (le la loi nature le, et nullement des œuvres de la Religion Chrétienne faites par le mouvement du Saint-Esprit et dans les principes de la foi. Car s'il parlait de ces dernières , comment pourrait-il en
(i) Gratiil rnini (îstis salvati per Gdein . et hoc non ex Tobis , Dt-ienini duaiitu est , :iua •■•.x opeiibus , ne quis glorictur. Eph. ii. S. 9.
47^ DOLZIÈME LETTRE.
tirer les conséquences sur lesquelles il appuie si fort dans son Epîlre aux Romains et clans celle aux Calâtes? S'ilny avait , dit-il ^'^'^ ^ que ceux qui ont reçu la loi qui fussent les héritiers , la foi serait anéantie , et la promesse deviendrait vaine : Si la loi nous justifie (^', cest donc en vain que Jésus-Christ est mort : Si l'héritage (^) eût dû être donné par la loi, ce ri eût donc pas été en vertu de la promesse : Fous qui voulez être justifiés par la loiW , vous vous rendez Jésus- Christ inutile, vous êtes déchus de la grâce. Qui ne voit que toutes ces conséquences sont trèsjustes en supposant qu'on est justifié par les œuvres de la loi de Moïse ou par les seules forces de la nature? Car, si la loi et la nature suffisaient pour obtenir la justice et le salut, qu'eût-il été en effet besoin que Jésus-Christ mourût pour nous y faire parvenir ? Sa vie et sa mort , ses mérites et sa grâce, tout cela ne nous serait-il pas devenu parfaitement inutile?
Vous n'ignorez pas, Monsieur, la promesse que Dieu fit à Abraham, lorsqu'il lui ordonna de sortir de son pays pour passer dans la terre de Chanaan : Je vous ferais lui dit-il t^' , le Père d'un grand Peuple, et toutes les Nations de la terre seront bénies en vous ; promesse qui lui fut renouvelée au xxii^ chap. de la Genèse , après qu'il eut signalé son obéissance par la disposition où il témoigna être de vouloir sacrifier son fils. Or , dit l'Apôtre , s'il n'y a que ceux qui descendent d'Abraham selon la chair, et qui ont
^l) Sienim, qui cr lege, haercdes sunt , exinanita est fides, abolita est promissio. Rom. iv. li.
(i) Si enim per legctn jusititia , ergo Christus gratis mortuus est. Gai.