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Lettres d'un économiste classique à un agriculteur souffrant [microform]

La maladie des agriculteurs en charubre. — Les acheteurs de terre?. — La baisse des utilités et l’économie de l’effort. — Le loyer du sol et la loi commune. — La grande sacrifiée et l’impôt sur son revenu. — L’effondrement du plancher des vaches. — Redevance ou contribution. — Les seuls contribuables réellement dégrevés. — Les privdèges des producteurs ruraux. — Les dégrèvements imaginaires et les réformes agressives.

Dinard, 10 septembre 189G.

Mon cher confrère,

Personne ne m’a dit que vous fussiez malade, et chaque fois que nous nous voyons, je vous trouve plein d’entrain et de dispositions à la combativité. Pourlant vous êtes membre de la Société des agriculteurs de France, et chacun sait que dans cette réunion d'hommes distingués, on entend toujours le même cri-, imité de Bossuet : « l'Agriculture se meurt! L’Agriculture est morte .. si l'on ne vient pas à son secours ! »

lettres d’un économiste classique

Lt comme 1 Agriculture est une abstraction représentée par des hommes, je dois croire que c’est de ceux ci qu’il faut avoir pitié. Mais vous n’avez pas mauvaise mine; vos confrères non plus , et les méchantes langues prétendent que c est a la poche seulement que vous êtes atteints. Ce n’est pas une raison pour que je me montre insensible à vos souffrances ; j’y compatis au contraire d’autant plus que vous êtes, si je ne me trompe, un agriculteur en chambre, c est-a-dire un pur théoricien, comme moi, et qu a ce tifie, admettant qu on fasse précéder la pratique de la théorie, sous peine d agir comme la corneille qui abat des noix, vous devez avoir l’esprit ouvert à tout laisonnement dénue d artifice. Je viens donc causer avec vous des « souffrances de l’agriculture dont,personnellement, j’entends parler depuis le règne de Charles X; ce qui me donne une haute idée de sa résistance à la maladie. C est donc avec une sincérité absolue que je vais vous faire part de mes observations et chercher avec vous les

moyens — s’il en existe, — de mettre fin à une situation alarmante pour notre pays.

D’abord, si vous voulez bien, nous ne confondrons pas les agriculteurs avec les bourgeois, nos congénères, qui ont acheté de la terre ou en ont reçu en héritage'et la louent à dos fermiers. Ces gens là ne sont ni plus ni moins intéressants que ceux qui placent leur argent en commandites, en actions ou en obligations. Je ne leur veux aucun mal, bien au confiaire , mais ils ont ete dupes de leur imagination. Depuis la paix qui, pendant près de quarante ans, a suivi la chute du premier empire, ils ont vu la propriété cultivable hausser de prix et de revenus ; si bien qu’il y a vingt ans elle avait une valeur vénale de plus du triple de ce qu’elle obtenait, en moyenne, en 17 '

On i achetait, on l’achetait sans cesse ; c’était, par excellence,le placement du père de famille, on disait : « La terre au moins ne s’en vole pas 1 » Son revenu ne dépassait guère - 1/2 p. 100 ; mais on comptait sur l’avenir et l’on ne se trompait pas toujours. Dans ma propre famille, d’excellen es terres labourables, acquises dans ces conditions en 18^0 ou 184o, avaient fini par rendre près de 6 p. 100 a leurs possesseurs. Ceux-ci morts, leurs biens mis en vente furent achetés, il y a huit ou dix ans, par les fermiers qui les cultivaient; et les héritiers ne gémirent pas de perdre un tiers environ sur l'évaluation faite par le fisc pour le prélèvement de ses droits. J’en étais, et ie n eus pas 1 idce de croire que l’agriculture souffrit en ma personne. Mes acheteurs non plus, puisqu’ils purent me

payer leurs achats au moyen des profits réalisés sur les mêmes biens.

Les revenus changeaient de mains, mais le capital de la rance n était pas définitivement amoindri pour cela. Le

U 1 , ce n est pas son montant idéal qui doit nous intélesser, mais bien son rendement.

Donc, je ne conteste pas le moins du monde que la terre, matière première de l'agriculture, ait subi une dépréciation; on l’avait fait monter à un taux où elle ne pouvait plus faire vivre à la fois le renfier et le cultivateur • celui-ci a donc opposé une résistance passive à son baileur, et dans beaucoup de cas, au lieu de rien proposer, a attendu qu on lui offrit des réductions de loyer.

, Il a fallu en passer par là, et l’on a dû se résigner à accepter une diminution de revenu de 10, 20, 30 p. 100 quelquefois plus. La moyenne est estimée à 25 p. 100 envi-^

ron, et l’on n’est peut-être pas au bout. Mais à quoi bon

recninmer? Vous savez aussi bien que moi que presque

LETTRES d’un ÉCONOMISTE CLASSIQUE

toutes les utilités ont Laissé de prix ; — la propriété bâtie comme celle qui ne l’est pas; — c’est-à-direque pour avoir un revenu de 1 .000 francs, il faut débourser une somme double, en 1896, de celle qui était nécessaire en 1848. Le capital a dû s'otfrir pendant que le travail se laissait demander. Chacun son tour ! C'est la concurrence qui a causé cette « réforme » spontanée, et tout le monde y a travaillé, consciemment ou non. Libre à vous de maudire cette concurrence ; mais il est incontestable que nous la voulons lorsqu’elle nous profite, tout en ayant l’inconséquence de prétendre l’empêcher ofticiellement si elle semble se mettre en travers de nos propres intérêts. Vaine tentative, déjouée plus ou moins promptement par ^ la loi naturelle si bien exposée par notre confrère Yves

j Luyot, qui nous porte à n’appliquer nos forces qu’à un

I résultat, sans les dépenser, comme l’écureuil dans sa

I cage, à faire une gymnastique stérile. (1)

Vous savez que le coton, la laine, la soie, le bois, le j cuiront baissé de prix; les rentes d’état, l'intérêt des

prêts sous toutes les formes ont descendu la même pente ( au grand profit de tous les consommateurs; pourquoi en

I; serait-il autrement du sol ? Parmi ses détenteurs, beau-

I coup ont cru à la hausse indéfinie ; ce sont des spécula-

; teurs qui se sont trompés ; personne ne peut rien pour

. eux. Supposons même que les acheteurs ou les locataires

■ à la baisse soient flétris et condamnés comme agioteurs;

I croyez-vous que ce serait un moyen de relever le cours?

?son, n’est-ce pas? Alors, il faut cesser de récriminer et accepter ce qui est fatal. 11 faut surtout vous garder de

(1) V. L'économie de l'effort, par M. Yves Guyol. un volume. Arm. Colin et Cie, éditeurs, Paris.

dire que u l’agriculture est souffrante » ou agonisante parce que le loyer de la terre diminue ; ce serait altérei-la vérité, puisque le vrai cultivateur bénéficie de cette baisse au même titre que de celle des transports, des engrais, des amendements et des instruments aratoires, tant <|ue des lois humaines... très inhumaines, n’interviennent pas pour l'empêcher de les recevoir au plus bas prix possible.

Ainsi, voilà qui est entendu, mon cher « Agriculteur de France » ; vous n’êtes ni plus ni moins intéressant que le négociant ou l’industriel qui ont fait des marchés à terme à un trop haut cours ; que les spéculateurs sur certaines entreprises de canaux inter-océaniques ou de douteuses mines d’or : enfin, vous avez manqué de prévoyance et vous n’avez aucun droit à obtenir que la « société » répare vos erreurs aux dépens des autres « sociétaires ».

Cependant, avec une étrange irréflexion, vous allez criant à tous les carrefours qu’il faut qu’on vous vienne en aide en dégrèvantla terre, qui, selon vous et vos compères, serait trop imposée. Plusieurs de ces messieurs ont prétendu prouver, à l’aide de chiffres ingénieusement groupés, que l’agriculture supportait des charges allant jusqu'à 33 p. 100 de son revenu.

M. le Président actuel du Conseil des ministres, dont, à ce propos, il convient, de louer la modération relative, a affirmé dans un discours récent que lesdites charges « écrasantes » s’élevaient à 27 p. 100. Un de ses collègues, M. Turrel, tout en qualifiant l’agriculture de « grande sacrifiée », n’a pas osé monter plus haut que 2o p. 100. Un de mes amis, très sincère, et qui opère en métayage, est descendu à l’ô p. 100, en avouant, d’ailleurs, que ses bénéfices moyens étaient fort satisfaisants. Enfin, M. D.

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Zolla, dont personne ne conteste la compétence, a démontré que la terre ne payait en p?nncipal, — et toutes choses remises au point, — que 6 p. 100 au plus (1).

Je souligne en principal, parce «jiie, si les cenlimes additionnels s’élèvent actuellement plus haut que le contingent de l’Etat, cela ne regarde que les contribuables qui les ont votés et les emploient, d’ailleurs, à leur profit exclusif. Laissons donc ces centimes de côté, et persuadons-nous bien que ni lamentations, ni patenôtres ne les pourront faire supprimer.

La propriété non bâtie supporte en réalité une contribution foncière de 103 millions de francs, répartie sur environ 14 millions de cotes. L’ensemble de la surface imposée est, selon M. Yves Guyot (2), de 35 millions d’hectares, ce qui fait à peu près 3 francs par hectare

cultivé. Si tel est le fardeau qui semble à M. Méline devoir effondrer la terre, c’est que la croûte de celle-ci est bien mince, et qu’il faut nous hâter, sous peine de crouler dans le gouffre central, de quitter ce que l’on a considéré jusqu’ici comme l’éternel plancher des vaches !

Mais non ; nous pouvons nous rassurer : cette demi-fin du monde n’est pas imminente ; l’agriculture elle-même n’est pas directement atteinte par l’imiiôt foncier. Lorsqu’il y a location, il est bien entendu que c’est le propriétaire qui paie; il le savait en contractant et a établi son fermage en conséquence. Jadis, il a tenu le bon bout ; c’est le cultivateur qui paraît le tenir aujourd’hui, à moins qu’il

(1) Hevue politique et parlem -ntaire, juillet 1896, p. 180. Arm. Coliü, Paris.

(2) Siècle, 19 Août 1890.

ne soit lui-même possesseur du domaine petit ou grand ; auquel cas, je n’ai pas de larmes à verser sur son sort. Je vais plus loin, et je prétends qu’il n’y a pas d'irnpôt spécial sur l’agriculture On suppose, à tort ou à raison, quelle paie les mêmes contributions, directes ou indirectes, que tout le monde, — ce qui, en fait, est discutable, — mais il est facile, au contraire, de démontrer qu’elle est particulièrement ménagée et, qu’à l’inverse de tous les droits qu’on essaie de lui attribuer, elle a peutêtre le devoir — comme le vieux soldat de la chanson — de se taire... sans murmurer.

Une opinion émise, entre autres économistes, par M.Hippolyte Passy, et qu’il est difficile de contredire, est que la contribution foncière constitue, non un impôt proprement dit, mais une redevance que tous les acquéreurs ne manquent pas de calculer pour la propriété cultivable, au môme titre que, dans les achats d’immeubles bâtis, 011 la comprend dans les frais généraux de tous genies, tels que l’enlretieii, la gérance, l’éclairage, l’eau, le gaz, les charges de voirie, de balayage, d assainissement, etc.. C’est un peu 1 histoire des gens qui prennent une place au théâtre ; ils savent bien que dans le prix de leur billet, 011 a calculé, à tort ou à raison, une redevance de 10 p. 100 en faveur de l’assistance publique. Si c’est trop cher, ils s’abstiennent; maisilsne sont pas pris en traîtres; et quand un directeur prétend qu’on le ruine en faisant

ce prélèvement, sur sa recette brute, il habille la 'éiité

comme le ferait un simple « Agriculleur de France. »

En réalité, la plupart des impôts ont subi un accroissement presque continu; le foncier, au contraire, a été dégrevé dix fois depuis 1791. De 240 millions, il est descendu, par degrés successifs, à 103 raillions ; la dernière

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réduclion qui Ta amené à ce chiffre, sous prétexte de péréquation relative, a été de iîi millions; et c’est un un « Agriculteur de France, » qui, par son agitation endiablée, a obtenu ce résultat. Je le félicite de son énergie, mais je le vois, avec un grand malaise, s’efforcer ~ en s’appuyant sur le concours de toute la Béotie — d’arracher à l'Etat les derniers 103 millions, sous prétexte (jue l’agricullure va mourir si on ne l’en décharge pas. Ledit agriculteur — en chambre lui aussi, — propose, il est vrai, de combler le trou que cela creusei’ait dans le budget par une forte surtaxe de l’alcool, ou par le monopole de celui-ci ; mais outre que cette ressource éventuelle est déjà plus ou moins engagée et est exploitée scandaleusement par le charlatanisme politico-financier, il n’y a aucune bonne raison qui autorise les propriétaires en question à ne rien payer à l’Etat.

Rien, me direz-vous; c’est une exagération. Ne paientils pas les contributions indirectes, les droits de mutation et tout ce qui est demandé aux autres citoyens? Mais non; pas précisément, et ceux qui sont de véritables ruraux, les fermiers, les propriétaires moyens, petits ou minuscules échappent, dans une mesure notable, au droit commun. Ils ne peuvent éviter les frais d’enregistrement, mais ils savent en atténuer un peu le poids; s’ils sont fumeurs, ils paient, comme tout le monde, le tabac un peu cher, mais ils évitent, en grande partie, en qualité de producteurs, les taxes de consommation.

I.e privilège des bouilleurs de cru, dont jouissent officiellement 750.805 campagnards, représente à lui seul, non seulement une immunité que rien ne justifie, mais

encore facilite une fraude énorme aux dépens du Tré-or, et par conséquent de tout le monde (I).

Ce qui est souverainement honteux, c’est de voir ce genre de délit non seulement toléré, mais protégé et défendu par une majorité de législateurs en quête de suffrages frelatés !

Je m’arrête pour aujourd’hui de peur de devenir agressif, mais je me propose devons entretenir des cultivateurs professionnels, qui sont réellement dignes de sollicitude. Quant à vous, mon bon ami, je déclare franchement, que votre destinée ne me donne pas d’angoisses; votre revenu est diminué; c’est regrettable sans doute, mais il n'y a rien d’exceptionnel dans votre cas, et en regardant autour de moi, je n’aperçois que des gens plus ou moins atteints par la moindre rémunération de leurs capitaux. Vous êtes un rentier comme un autre, et la baisse des fermages a sur vous l'effet des conversions de rentes. Les porteurs de valeurs mobilières sont dans votre cas, et quant à la propriété bâtie, dont je peux vous parler avec une compétence personnelle, elle souffre, elle aussi et n’e^t pas au bout de ses peines. Propriétaires et locataires sont menacés, en outre, de dégrèvements imaginaires et de « réformes » agressives que l'expérience condamne ; ne gémissons pas, croyez-moi et bornons nous à éclairer le public en le mettant en garde contre les progressistes à rebours. Je soutiens que nous ne sommes, ni vous ni moi, des agriculteurs souffrants, bien que je travaille un peu dans mon jardin; mais nous devons témoigner notre sympathie aux vrais agriculteurs de France ; ceux de la campagne,qui n’ont pas grand chose de commun avec la grande maison de la rue d’.\tbènes.

(1) V. Bulletin de statistique du ministère de^ Finances août 1896, p. 159.

Labour, pâture et les agrariens. — La théorie des crises. —Le profit acs uns et le dommage des autres. — La liberté d’importation. — Le péril de nos concurrents lointains. — Le stock, voilà l’ennemi ! — Les pouvoirs publics et les agioteurs. - Le marché des pommes et celui du blé. — Gomment les agriculteurs et les socialistes rompent les chiens. — Revendications égoïstes et cyniques. — Minimum et niaxinmm. — Une superstition voulue. — L’avis de M. Gladstone et de Victor Hugo.

Dinard, le 17 septembre 1896.

Mon cher confrère.

Vous savez aussi bien que moi que, pour faire accepter certaines idées, bonnes ou mauvaises, il faut les répéter à satiété, comme le fait, depuis quinze ans, un professeur de science financière, abusivement loquace, en vue d’accréditer, dans les esprits, l’adoption par l’Etat d’un monopole que M. P. Leroy-Beaulieu compare ingénieusement à un Panama nouveau.

Adoptant la méthode du savant en question, dont je condamne énergiquement la théorie, je ne crains pas de

reproduire ces paroles, déjà citées ailleurs, d’un helvétieii de mes amis ;

« Sully, disait que pâture et labour étaient les deux « mamelles de la France ; or, voilà que ces nom ricières, « dans plusieurs contrées européennes, se transforment « en sangsues, en pieuvres, et prétendent légalement se « repaître de la substance des peuples ! «

Tel est, en effet, le cas des agrariens, aussi bien en Allemagne que chez nous, et le prétexte des « souffrances de l’agricultnre » sert, comme sous les anciens régimes, à tailler, à merci et miséricorde, non seulement les travailleurs urbains, mais encore ceux de la campagne.

Je vous ai déjà dit ce que je pensais des cultivateurs en chambre; je ne les trouve pas plus malades que vous et moi ; mais je ne blâme pas que l’on témoigne quelque compassion à ceux de nos compatriotes que La Bruyère dépeignait « fouillant et remuant la terre avec une obsti- « nation invincible et méritant de ne pas manquer de ce « pain qu’ils ont semé ».

Nul, depuis Louis XIV, ne peut nier cependant que la destinée du laboureur ne se soit fort améliorée ; il est devenu de plus en plus propriétaire ; « l’animal noir, li- « vide et tout brûlé du soleil » est contribuable et citoyen; il se lave assez souvent, lit un journal et a, comme électeur, des courtisans aussi plats, mais plus perfides que ceux du Roi-Soleil.

Il est pourtant encore à plaindre, peut-être transitoirement, parce que le progrès qui transforme toutes choses le laisse fatalement un peu à l’arrière-garde « sociale » ; et il peut-être bon, sans dépouiller personne en sa faveur, sans recourir abusivement à l’intervention officielle, de mettre à sa portée les principaux éléments d’enseigne-

LETTRES d'en ÉCONOMISTE CLASSIQUE

ment technique. C’est ce qu’on fait déjà dans une mesure que les économistes les plus corrects ne s’attardent guère à discuter, en présence de l’attitude défensive que leur imposent les empiètements agressifs auxquels se livrent les pouvoirs publics, sous l’impulsion des distingués écorniücurs qui accaparent le titre d' A(jriculteu?^s de Franco.

L’agriculture, dit-on depuis longtemps, est en crise. Pour savo'r ce que vaut cette assertion, on fera b ien,d abord, de consulter le dictionnaire, puis de lire les travaux spéciaux de M. Clément Juglar, que de savantes observations sur ce sujet ont porté à l'Institut. Il y a des gens qui voient des crises partout ; c’est le moyen de justiüer leurs maladresses, leur ignorance ou leur obstination routinière. Dans le commerce, à une époque prospère, j’invitais certains producteurs à ne plus fabriquer des articles jadis excellents, mais dont on ne voulait plus. Ces industriels persistaient à faire ce qui n’était plus demandé ; et en présence de la mévente prévue, ils s’écriaient : «Cette crise ne finira donc pas !... »

Lh bien! l'agriculture, sans avoir tout à fait les mêmes reproches à se faire, traverse une période de transition que son personnel le plus nombreux, celui des paysans, élait incapable de prévoir, mais que les grands propriétaires-cultivateurs pouvaient discerner sans avoir la vue démesurément longue. Ce n’est pas d’hier que les continents ont été rapprochés par des moyens de transport rapides et économiques, et que dans d’immenses contrées on a pu tirer parti, en faveur de l’alimentation européenne, de terres plus ou moins vierges, fertilisées par des dépôts millénaires.

Il fallait accueillir comme des bienfaits ces dons partiellement gratuits de la nature ; ouvrir les bras aux im-

portateurs russes, américains et asiatiques et les amener tacitement à nous faire d’autres achats, puisque la monnaie n’est qu’un agent d’échange, et qu’au bout du compte c’est avec des produits que les transactions finissent toujours par se balancer.

Je ne me dissimule nullement le préjudice que devaient éprouver nos producteurs de céréales ; mais nul n’a moralement le droit de forcer les hommes à refuser la vie à bon marché, ni de faire du dommage des plus nombreux

le profit dune minorité, même laborieuse et estimable au plus haut point.

Je vous prie de remarquer que, personnellement, vous n avez jamais voulu travailler « pour le roi de Prusse « et que toute votre existence s’est passée à rechercher un résultat pratique ou fructueux, ainsi que le plus court chemin d’un point à un autre.

Protéger tout le monde est chimérique ; protéger quelqu 's-uns est injuste ; l’Etat, en fait de protection, ne nous doit a tous que la sécurité et l’ordre public; et la concurrence pacifique est une des formes indéniables de la liberté.

Donc, comme il s agit de céréales, nous devions laisser acheter sans limites les blés exotiques; nos demandes, jointes à celles des autres nations, en eussent fait peu à peu élever les prix, car les ouvriers des nouveaux pays eussent graduellement amélioré leurs salaires ; le fret eût obtenu quelque élévation ; fexploitation extensive fût devenue moins rémunératrice, et du côté français on eût compris bientôt que la culture scientifique et intensive, ■— telle qu’elle est maintenant pratiquée chez nous en beaucoup d’endroits, — permet de lutter sans désavantage cüii re es pays où 1 homme ii’a pas encore besoin, comme

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chez nous, de prêter beaucoup au sol pour en obtenir de généreux tributs.

Vous en doutez; je vous connais et vous dites déjà ; « Voilà mon pédant d’économiste qui parle de ce qu’il ne connaît pas! » Rassurez-vous et soyez même satisfait, car avouant plus sincèrement que beaucoup de vos compagnons mon incompétence technique, je vais emprunter mes preuves à un membre éminent de votre société : M. le Trésor de la Rocque.Ce gentleman qui est un grand statisticien devant l’Eternel, est d'avis, comme les gouvernants du temps de Louis XV, non seulement que la France produit tout le froment nécessaire à sa nourriture, mais encore un notable excédent. Pourtant, au lieu de conclure en faveur du consommateur et de réclamer des mesures comme celles qui ont fait croire au fabuleux pacte de famine, il ferraille, pour le compte du producteur, contre des ennemis imaginaires et me fournit des renseignements très rassurants pour notre patrie.

Il établit, comme suit, la comparaison du rendement et du prix de nos récoltes de froment à treize ans de distance :

Production moijenne par hectare ;

1881 quintaux 13,9 hectolitres 18

Prix ohteniis :

1882 quintal 27.69 hectolitre 21.51

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