LETTRE D UN
ÉOONOMISTE CLASSIQUE
évitent dans les acquisitions nouvelles. La prétendue p)^ogression à 7'ebours des impôts indirects est une vue superficielle, dont certains savants, tels que mes collaborateurs, MM. Maurice lUock et Paul Leroy-Beaulieu ont fait depuis longtemps justice, sous certaines réserves, toutefois, car il s'agit là de science, de chiffres et non d’assertions a priori (1). Quant aux ocirois, j’ai essayé moi-même, plus d’une fois de contredire les assertions hasardeuses qui les assimilaient au protectionnisme, et j’ai rencontré, au Sénat, de bons esprits qui m’approuvaient. M. Poubelle, ex-préfet de la Seine, était aussi de mon avis, et son adhésion m’a été précieuse, car c’est celle d’un jurisk' et d’un administrateur de grande expérience (2). Certes, je ne voudrais pas forcer la pensée de mes maîtres et amis de l’Académie des sciences morales et politiques et du Collège de France; mais je n’aurais aucune peine, je crois, à leur faire déclarer qu’en présence des formidables budgets qui écrasent la France, il n’y a pas d’autres réformes fondamentales à tenter que la diminution des dépenses. C’est ce dont les partis au pouvoir semblent ne pas s’aviser ; ils se suivent et se ressemblent ; seulement les plus nouveaux, tout en faisant la même chose, veulent être moins brutaux. Ils me rappellent le récit d’un voyageur, témoin d’une exécution en Asie. Le bourreau prêt à empaler le condamné lui disait d’un ton engageant en lui montrant le pieu :
« J’ai mis du beurre au bout afin qu’il entre mieux ! »
(1 Le 5 juillet, M. Maurice Block doit traiter spécialement ce sujet dans la Revue politique et parlementaire. Armand Colin, éditeur, Paris. ’
(2) V. librairie Guillaumin, Paris. Les Octrois, etc., etc. Discussion à la Société d’économie politique. Ernest Brelay et Yves Guyot. — Paris, Journal des Économistes, juin 1886 et décembre 1891 ; Léon Say et Ernest Brelay,
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Ferme ttez-moi d’affirmer une découverte économique, dont je ne suis pas le Christophe Colomb : Le véritable impôt proportionnel est l'impôt juiel, atteignant les choses sans s’informer de qui les possède. L’impôt personnel aboutit fatalement à. la progression, à l’abitraire, à la confiscation ; l’antiquité et l’ancien régime en sont morts ; il n’y a pas lieu de recommencer l’expérience.
Mais voilà que, je ne sais pourquoi, vous, libéral, vous vous prononcez contre la contribution mobilière, — qui fonctionne correctement et se prête d’ailleurs (Paris le prouve) à des dégrèvements gradués. Là, mon cher confrère, vous êtes égaré par le quelque chosisme, et vous n’avez peut-être pas assez remarquéqueles abolitionnistes de cette vénérable contribution la rétablissent immédiatement et l’aggravent sous un autre nom.
Ainsi fut-on obligé jadis de restaurer les impôts indirects supprimés, sous le nom de Droits réunis, et de rétablir les perceptions municipales sous le titre ô'Octroi de bienfaisance . Plus ça change... !
Vous me trouvez querelleur, n’est-ce pas? Il me le faut pardonner; je ne peux me soumettre à aucun dogme.
Aussi quand vous chevauchez la Prévoyance sociale, je me hérisse encore plus. Là, vous allez jusqu’à critiquer les savants qui soumettent à l’arithmétique les tendres intentions de l’Etat. Mais que voulez-vous faire ? Promettre plus que vous ne pouvez tenir. Le gouvernement radical a fait voter comme ça 2 millions pour amorcer l’imprévoyance sociale. Certes, je ne voudrais pas faire empaler ces hommes qui ont tant corrompu les esprits et ont tant
Il ;
popularisé l’anarchie ; mais ils méritent de votre part autre chose que des circonstances atténuantes, et c’est au pilori du ridicule que vous devriez aider les gens respectables à les clouer.
La prévoyance sociale est une chimère ; on prévoit individuellement, et de virils citoyens, tout en s’entre-aidant, ne doivent compter (jiie sur eux-mémes.
Si 1 Etat piovidence s’en mêle, il émousse les ressorts de nos meilleures impulsions ; nous ne sommes plus des familles où, réciproquement, les ascendants et les descendants comptent les uns sur les autres. Les indolents ont beau jeu; le travail leur répugne, l’épargne les importune ; au diable les soucis ; l’Etat les pensionnera ! Où prendrat-on les ressources ? Aux riches... si l’on en trouve ?
Mais sous la législation que vous rêvez, — sans la formuler d’ailleurs tout h lait, — les capitaux s’évaporent, parce que chez les vrais prévoyants, nombreux parmi nous, la fourmi continue à ne pas vouloir se laisser exploiter par la cigale. Certes, il y a des lacunes dans notre organisation d’assistance; c’est un sujet plein de problèmes (jui resteront éternellement sans solution comjdète. Avez-vous fait quelquelois cette réflexion qui m’a fort estomaqué la ])remière fois qu’on l’a formulée devant moi ? « La déwocralie est le plus onéreux de tous les régimes, parce qu'on y veut faire le bonheur de tout le monde avec les ressources de tout le monde » C’est bien là le cercle vicieux que parcourent incessamment le protectionnisme et le socialisme, deux têtes qui se mordent dans le meme bonnet... Le dernier s’en tire en embrassant le collectivisme, l’exprop-iation générale sans indemnité ; eufm en renonçant aux conquêtes connues île la civilisation pour fonder une Société encore à l’état de fœtus,
qu’attend l’inévitable avortement, même avec l’opération césarienne.
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I.es libéraux, les modérés, les conservateurs ne doivent en rien se mêler de tout cela, si ce n’est à titre de parti de la résistance contre celui du mouvement.
J’entends, et vous aussi, la résistance éclairée contre le mouvement convulsif qui est celui auquel on nous convie. Le progrès s’accomplira tout de même, et nous nous y prêterons car nous ne sommes pas des bornes ; et vousmême, cher confière, avant de suggérer d’einidoyer les armes de nos antagonistes, avez émis les propositions les plus acceptables. Je reste fidèle à votre vieux drapeau, et j’espère (ju'un jour vous serez encore mon candidat. V\nis aurez toujours ma voix, parce que la souplesse et l’ingéniosité de votre intelligence me donnent la certitude que vos présentes velléités d'intervent ionnisme se seront dissipées au cours de nouvelles méditations financières.
\otre livre est utile à bien des litres ; je liens à ce qu’on le lise, et c’est pour cela que je l’examine sous la forme d’une lettre ouverte. Je crois, d’ailleurs, que votre ï manière » plaira beaucoiq) plus au public que la mienne. Vous cai)tez le lecteur, et vous le i»renez, avec succès, aux entrailles ; or, on sait ipie les économistes n’en ont pas, et c’est ce qui m’oblige à les défendre en ayant l’air de vous critiiquer.
Je crois utile que tout le monde voie ce que vous proposez et je ne le dis pas tout à fait, afin de provoquer, si j’en suis capable, beaucoup de curiosité, suivie de quelque irritation contre moi. Mais puisque je me place maiiiteuant sur un terrain défensif, laissez-moi vous dire qu’il faut abandonner aux radicaux socialistes un argument qui n’enriebit pas votre démonstration. Selon vous, l’Etat,
puisqu’il subv6iilionne des théâtres de déclamation, de musique, de danse ; puisqu’il dote et administre des écoles, des bibliothèques, des musées, etc., etc. (vous ou- Idiez ce qu’il fait pour la marine marchande, la soie, le lin, etc., etc.) pourrait bien trouver le moyen de faire lai gesse a la Prcüoyance sccicüc sous forme d'allocations budgetaires dont le montant (selon moi) atteindrait bien vite des milliards. Vous n’inscrivez pas de chiffres et vous avez raison ; de tels calculs sont ennuyeux et décourageants. Hélas, je les ai faits!... C’est curieux et inquiétant comme de suivre des torches entlammées qu’on jette au fond d’un gouffre ! Voyez donc seulement où l’on nous inene en centralisant en rentes les fonds de l’épargne ; de telle sorts qu’en faisant baisser mécaniquement, à outrance, le loyer des capitaux, on tarit les ressources de la prévoyance — non sociale, mais individuelle — et qu’après les retranchements de quartiers appelés conversions,
1 Etat arrive à des retranchements d’intérêts sur des dépôts qu’il a empêché de placer ailleurs.
i . libéraux, ne demandons rien de nouveau à l’Etat;
il n a déjà que trop d’attributions, et nous n’aspirons quà les réduire. Les radicaux-socialistes veulent tout mettre entre ses mains sans av’oir cure des expéi’iences f désastreuses du passé. Que leur importe, pourvu qu'ils fassent quelque chose I De la mesure, il ne faut leur en I demander en rien ; peut-être sont-ils fatalistes. Ce qui les
I intéresse, c’est le résultat immédiat ; ils n’ont pas besoin
1 de voir plus loin. J’ai connu une gouvernante anglaise qui représentait assez bien leur méthode. Au moment où elle allait baigner 1 enfant, sa maîtresse lui recommandait d’employer le thermomètre. C’est inutile, Madame, répon-
it
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dait l’excellente fille, quand je mets le petit dans l’eau, si elle est trop froide, il devient bleu ; si elle est trop chaude il devient rouge ; comme ça, je sais tout de suite ce que j’ai à faire. Et bien! au risque de vous sembler pédant, j’aflîrme que les modérés ne doivent ni refroidir ni brûler personne; ils n’ont, pour le moment, qu’une chose à faire : se fortifier des études économiques dont ils semblent avoir encore grand besoin.
Recevez, etc...
48 LETTRE d'un ÉCONOMISTE CLASSIQUE
LETTKC D’ÜN ECONOMISTE CLASSIQUE
A UN DÉMAGOGUE AGIUIKE
La guérison d’un économiste. — L’application de la science aux affaires. — Caricature ou portrait. — Les rétrogrades domestiqués. — La méthode classique. - Les arrêts de Ma'- Ihus. — Libre critique et entente cordiale. — Un académicien trop déguisé. — Le remplacement de Léon Say. — Un démagogue agraire et un féroce individualiste. — Sh'ugfjle ■for Life q\ union pour la vie. — Une victoire de la démocratie rurale. — Le danger des mouvenents de terre. — Les agriculteurs en chambre et les dévalisés par persuasion. — Les produits et les services. — Les projets de pacte de famine. — La méthode interventionnis e. — Comment Pasteur a propagé la rage. — Le moyen de rentrer au bercail.
llougival, 7 juillet 1890.
Mon cher confrère,
Dans votre utile Pievue du 27 juin, vous me prenez spirituellement à partie et me supposez malade à cause d’un désaccord imaginaire existant entre moi et un savant de premier ordre, dont je suis le collaborateur fidèle depuis plus de dix-huit ans.
J’ai été, en effet, gravement atteint, à deux reprises, par des assauts d’une bronchite chroni([ue ; mais votre article m’a été très agréable ; je ne l’ai pas trouvé foncièrement méchant ; j’en ai ri de bon cœur et il a contribué à fortifier ma santé. Notre amitié de trente ans est fondée sur
de bons souvenirs, une mutuelle estime, et une indépendance dont je suis heureux de vous voir me donner de nouvelles preuves.
Loyalement, vous citez des paroles que j’ai souvent prononcées ou écrites ; les voici : « L’économiste ne fait « pas les lois naturelles sur lesquelles s’appuie sa science ; « il les observe comme l’astronome étudie les corps cé- « lestes, sans avoir la prétention de les inventer ni de les « diriger. »
Gela ne veut pas dire, comme vous le supposez, qu’on puisse s’en désintéresser, et je suis d’accord avec le maître illustre dont vous parlez, lorsqu’il dit que l’économie politique — lorsqu’on la connaît — n’est pas sans comporter quelque ressource pour la conduite des affaires jRibliques et privées. Rien de plus vrai, car c’est bien l’observation des lois économiques qui fait, depuis un demi siècle, la prospérité industrielle, commerciale et financière de l’Angleterre : tandis que leur transgression depuis 1892 tend à affaiblir la France en l’obligeant à vivre beaucoup trop sur elle même.
•Je ne sais pas pourquoi vous rudoyez ceux qui, comme votre vieux confrère, sont fidèles, — sans servilité d’ailleurs, — au doctrines des maîtres anciens ou nouveaux. Vous allez jusqu’à prétendre que nous nous qualifions orgueilleusement « d’orthodo.xes ». Rien n’est plus contraire à nos idées et à notre langage ; ce sont nos dé'.racteurs seuls qui nous affublent de cette épithète et je m'étonne qu’un homme de votre clairvoyance prenne ainsi la caricature pour un portrait fidèle.
Votre but principal en écrivant l’article intitulé La République économique, a été de faire l’éloge chaleureux d’un
LETTRE d’un ÉCONOMISTE CLASSIQUE
ouvrage considérable (1) et do mettre sou auteur en opposition avec les « rétrogrades domestiqués de la vieille école. » Ces mots, mon ami, ne sont pas parlementaires, et l’on pouvait mieux attendre de votre courtoisie ; mais ce qu'il y a d’amusant, c’est qu’ils passent par dessus notre tète et vont frapper surtout des professeurs et des écrivains dont la frontière nous sépare. Puisi^ne vous citez la préface de l’auteur que nous admirons tous deux pour des motifs différents, comment n’avez-vous pas compris qu’il s’agissait, avant tout, des socialistes de la chaire, qui professent en Allemagne, et qui, malheureusement, ont trouvé des imitateurs dans notre pays ? Je pourrais vous nommer ceux-ci, mais nous ne voulons pas faire de personnalités. Ils ratiocinent à l’école et a l’église, invoquent le dieu Etat et ses saints et demandent justement le contraire de ce que veulent les économistes classiques. Uetetenez bien ce mot puisque vous avez fait vos classes et avez appartenu à renseignement. On apprend d’abord et l’on
s’affranchit ensuite s’il y a lieu.
Vous ne paraissez pas savoir (pie, parmi les économistes, sans condamner Malllius, qui a fourni des observations profondes, dictées en son temps par des faits réels, on se livre depuis longtemps à des controverses pénétrantes, et l’on prouve ainsi qu’on n’est asservi à aucun dogme. J’ai la franchise de vous avouer qu’il y a près d’un demi-siècle, j’ai chanté en chœur avec d’autres jeunes gens mal informés :
Enfants des écoles de France,
Gais volontaires du progrès.
Suivons le peuple et sa science ;
Sifflons Malthus et ses arrêts 1
(1) Traité théorique et pratique d’économie politique, par M. Paul Leioy-Beaulieu. Paris, Guillaumin et Cie.
Oui, nous sifflions de confiance, d’après Proudhon qui avouait n avoir pas lu VEssai sur le prmcipe de la populaiion. Depuis, mieux informé, je me suis incliné devant 1 œuvre de l’homme de bien, en fournissant d’ailleurs à la patrie le nombre d’enfants que je pouvais nourrir. Je reste admirateur de Malthus, mais cela n’empêche ni moi ni personne, de goûter les très ingénieuses remarques* du troisième vice-président de la Société d’Economie politique dont une élection qui m’honore infiniment m’a fait hier le collègue, sans que je me croie son égal.
Quant à Hicardj et à Stuart Mdl, la théorie de la rente du preimer est contestée depuis longtemps par les économistes classiques et le second, à la fin de sa carrière s’est mre a (le tels écarts que tes socialistes, en Angleterre surtout lui ont emprunté un véritable arsenal de polémique révolutionnaire. Aous avons donc tous exercé notre libre I (Antique et il n’est pas juste de nous considérer comme des gens asservis a des textes « et voyant se reproduire devant eux des phénomènes réels avec la sérénité de la vache qui voit passer un train » {sic).
11 est donc: tout à fait inutile de chercher à nous consoer du chagrin d’être méconnus ; depuis longtemps nous
P sommes fixes sur la qualité des brocards qui nous visent
sans nous attendre. En règle générale, ils proviennent exclusivement de personnes qui ignorent ce que, pour ma part, ) ai mis vingt-ciiiq ans à apprendre et ce que i’anprends tous jours. C’est donc avec une forte conviction
(fln ^ V lorsque vous supposez l’auteur
dulraUe théorique et pratique d'économie politique en
desac(3ord avec les membres de la Société qu’il est appelé a présider II y a entre lui et eux des liens de confiance et ^ de cordialité qui ne se relâcheront pas. Quant à moi, je
LETTRE ïi'VS ÉCONOMISTE CLASSIQUE
n'ai jamais senti ma liberté d’écrire dans son journal entravée par lui. Il ne m'a fait qu’une critique au début de nos rapports, celle d’avoir le style trop libre et trop jeune. C’est un défaut qui a pu être réel ; mais je travaille depuis soixante-dix ans cà m’en corriger ; il ne faut pas désespérer de mon avenir.
Ainsi, dans votre fen d'artifice littéraire du 27 juin, vous vous êtes trompé sur les intentions de notre grand confrère et ami ; vous avez joué vis-à-vis de lui le rôle de Dubois vis-à-vis du Uégoot dans nu bal mas({ue ou le cardinal gourmait son maitre par derrière et le forçait a s’écrier: « Tu me déguises trop !... »
Puis, pourquoi avoir l’air de croire que, Déon Say mort et remplacé par M. Levasseur, il n’y a plus d’bommes de valeur à la tête de la Société d'Economie politique ? Est-ce que MM. C. de Molinari, Frédéric Passy et Clément .Inrrlar sont de si petits personnage t{ue leur obscurité vous donne le droit — dont vous usez surabondamment — de les considérer et de les traiter comme des sacristains de notre petiteéglise ? Vous devriezme réserver celte épithète, car il n’y a que la vérité qui offense, et si je vous envoie des témoins ce sera simplement pour ((ue nous déjeunions en bonne compagnie.
Mais, au fait, je viens de me placer sur le terrain défensif, ou plutôt, d’y remettre en bonne posture l’écrivain que vous glorifiez aux dépens d'hommes qu'il respecte certainement autant que je le fuis moi-même et qui sont ses confrères à l’Institut. Laissons ces propos que l’improvisation un peu fongueuse vous a fait tenir ; vous êtes un des
élèves les plus distingués de C.irardin, et vous aimez comme lui à ferrailler de la plume ; d’ailleurs vous avez été zouave ; j’ai un peu appartenu à l’artillerie ; vous trouverez donc naturel qu’après avoir paré je risposte.
Mon terrible ami Yves Cuyot, qui li’aime pas les réticences, vous a qualifié de « démagogue agraire ».Cela démontre qu'ainsique moi, il vous a beaucoup lu. Nous ne saurions mieux vous prouver notre considération ; car, ni 1 un ni l’autre nous ne consacrons notre temps aux élucubrations des premiers grimauds venus. Il y a plusieurs années que je vous ai qualifié publiquement d’écrivain habile et redoutable ; je ne m’en dédis pas, j’ajoute que depuis vous avez réussi à faire beaucoup cïe mal. Vous trouvez féroce l’auteur de La Morale de la concurrence ; ne l'avez-vous donc pas compris ? Pour moi, depuis les Petits pamphlets et les sophismes économiques deBastiat, aucun opuscule ne m’a fait autant de plaisir que cette brochure. Mais Aves Guyot avait sans doute oublié que vous avez, sousle titre d’^/n‘o« powr/a ixboVi ia s trug g le for life. Cela fait bon effet vis à-vis des gens superficiels ; mais pourquoi vous battre contre des moulins à vent, et ne savez vous pas que, tout en reconnaissant l’indispensable utilité de la concurrence, les économistes sont unanimes à recommander l’union, c’est-à-dire l’association, dont ils veulent pratiquement étendre les limites, sans croire que 1 usage de ce droit puisse aboutir au collectivisme ?
G est moi, je l’avoue, qui ai, le premier, dénoncé votre démagogie agraire : l'épithète peut vous déplaire, mais vous ne contesterez pas l’exactitude de vos paroles dix fois I imprimées :
î « Hardi, les gas ! Vous pouvez obtenir tout ce que vous
I ' 54 LETTRE d'un ÉCONOMISTE CLASSIQUE
« demandez. Levez-vous et volez ; vous êtes le nombre, et « par conséquent le droit ! C'est le nombre qui fait la « force, etc, etc. » Eh bien ! quelles étaient les revendications que vous formuliez pour le compte de la Démocratie rurale ? La protection douanière, bien entendu, mais surtout lasuppression totale du principal de l'impôt foncier. Il était jadis de 118 millions; vos efforts ont déjà arraché I plus de 15 millions aux pouvoirs publics ; votre ténacité,
aidée de la crainte de l’électeur, vous permettra probablement d’obtenir les derniers 103 millions.
Glorieuse victoire, qui consiste à soulager les uns en écrasant les autres ; car vous savez bien qu’en matière fiscale — surtout dans la présente situation, — on ne peut supprimer que ce que l’on remplace ! Votre langage est plus clair que celui des socialistes de la rue ; ceux-ci ne savent se faire entendre que de la population urbaine ; les paysans s’en méfient ; mais vous avez trouvé la formule simple qui leur convient, et vienne une Jacquerie, vous pourrez la commander avec un bâton de maréchal.
Voilà votre meilleur titre bien établi ; il n’est pas économique, oh ! non, mais il est aussi démagogique que I possible.
Avant de commencer cette campagne, — il y a bien ! longtemps déjà, — vous m’avez dit mystérieusement, un
> soir, sans vous expliquer : « Vous allez voir comme je vais
{ remuer la terre 1 •» En effet, vous en avez énormément
I remué. Mais vous avez oublié que de tels mouvements du
, sol produisent souvent, pour ceux qui les opèrent, des
acccès mortels de fièvre pernicieuse. Avez-vous suffisamment de quinine à votre disposition ?
Ce n’est pas tout ; en guerroyant souvent, je ne sais pourquoi contre M. Méline, vous vous êtes affilié à une grande
société — celle des Agriculteurs de France — peuplée d’hommes distingués et parfois savants : mais qui ignorent volontairement « la morale de la concurrence », et ne
cessent de demander et d’obtenir qu’on oppose des
obstacles à la consommation populaire.
Vous approuvez que le législateur laisse payer à 38 millions de personnes le pain et la viande plus cher qu’ils ne valent, au profit, non de l’Etat, mais de quelques centaines de mille cultivateurs en chambre. Je vous délie bien de trouver un économiste classique, — orthodoxe, si . vous voulez, — qui approuve ces extorsions. Pour les admettre il n’y a que des gens aveuglés par l’intérêt personnel, ou (jue des naïfs, dévalisés par persuasion et dénués de sens juridique. Mais quel souffle a passé sur vous, homme sincèrement religieux, pour que le Décalogue vous soit sorti de la tête ?
Faut-il dire désormais :
« Le bien d autrui tu ne prendras,
« Sauf autre avis du Parlement !... »
Ça peut mener loin ! En tout .s, vous justifiez tacitement ainsi les revendications ouvrières ; les privilèges s’enfantent et s’enchaînent mutuellement ; le protectionnisme et le socialisme seraient identiques s’ils pouvaient tout à fait réaliser leurs desiderata. Mais comment procéder? Le premier veut faire vivre quelques-uns aux dépens de tous les autres ; le second, plus chimérique, veut dépouiller la minorité pour égaliser les conditions. Des deux côtés on aboutit à un brigandage ; la loi peut le tolérer et l’édicter, mais elle n’a pas le pouvoir de l’absoudre devant les consciences éclairées.
Enfin, contrairement ^aux économistes,
vous mécon-
;)0 LETTRE d’un ÉCONOMISTE CLASSIQUE
naissez la nature des services et vous semblez ne voir dans les transactions que les produits ; comme si l’on pouvait, en ce monde, se passer d’intermédiaires.
De là, naturellement, une puérile hostilité envers le eominerce, traité en parasite et considéré presque comnm taillahie a merci et miséricorde. C’est contre lui, contre la spéculation la plus légitime, que vous vous joignez aux ingénieux bonshommes qui veulent le garrotter, l’atTubler (lu cadenas, des surtaxes subites, et renouveler des manœiures qui pourront, cette fois, justifier contre leurs fauteurs 1 accusation àe pacte de famine, que la badauderie historique a infligée a l’ancien régime.
lîassurez-vous ; je vous sais galant homme et incapable de noirs desseins; je n’accuse en fait qu'un préiuué qu une méthode dont vous êtes dupe, et qui s’appelle 1 interventionnisme.
Si, après vous être beaucoup recueilli, vous voulez ahan donner cela — et vous avez assez de souplesse poulie taire, - vous trouverez plus que jamais, parmi nos confrères et maîtres, l’accueil amical dù au talent financier dont vous avez donné tant de preuves. Vous regretterez alors d’avoir écrit ces paroles profondément injustes •
« En même temps que, par son individualisme sans « enirailles, ] école économique classique aura con- « liibué à 1 éclosion du socialo-collectivisme, en ensei-
« gnant au libre esprit gaulois la soumission aveugle à une « lormule, etc., etc. »
Autant dire que le médecin crée la maladie qu’il s’efforce de guérir et que Pasteur a propagé la rage 1...
Mais j’ai confiance en votre esprit laborieux et cherc leur; je crois que — si je vis — nous combattrons un
jour SOUS la même bannière. Vous n’êtes qu’une brebis
eprée qui pourra rentrer au bercail. Pourquoi pas ? Ne
vient-on pas de célébrer à Londres une sorte de jubilé
rappelant la conversion de Robert Peel au libéralisme economique.
Je m arrête en songeant, à propos de vous, à un mot de
Eourcelle-Seneuil. Il analysait un jour l’ouvrage important
e consciencieux d’un de nos bons amis communs. Il en
taisait tout le temps un éloge sincère mais avec quelques
reserves ; puis il terminait en disant à l’auteur : « Il ne
a vous manque plus qu’une chose ; étudiez l’économie po- « litique » '
Recevez, etc.
lÆTTRF d'vs Économiste classique
La meilleure des religions. — La coopération et le socialisme. — Le produit intégral du travail. — Les Chevaliers du travail. — Le Cii du Peuple et la participation. — Exploiteurs et exp'.oités. — Les théologiens radicaux et le capital. — La défaite des lois économiques. — L’engrenage socialiste et l’anarchie. — Le danger du premier mouveaicnt. — Les entrailles des économistes.
Dinard, le 31 août 1896.
Mon cher ami,
Si je m’adresse à vous aujourd’hui sous la forme d’une lettre ouverte, c'est parce que vous représentez, à mes yeux, le type le plus pur, le plus désintéressé, le plus sincère des socialistes chrétiens ; je vous aime de tout mon cœur, et je suis certain que votre noble intelligence — un peu troublée par la sentimentalité — demeure ouverte à toutes les bonnes raisons qui pourront la faire évoluer.
Hieii entendu, je ne parlerai pas de votre religion; c’est celle que mes propres parents m’ont donnée dès mon berceau, et nous serons probablement d’accord sur ce fait, que la meilleure de toutes — sans en désigner aucune — est celle qui contient la plus grande somme possible de préceptes moraux applicables à la conduite de la vie.
Mon maître et ami, M. Maurice lllock, publie, en ce ornent, un « Petit Dictionnaire politique et social » où je troujo, a I article Socialism-, ckrélien, ces paroles : ^
« sauce de la vie future par l'exercice de la vertu sur la « lerre » (1) Celte dénuition me semble irréproeliabjë ët . 1 on vent s y tenir, on évitera tonte confeiou da'më-
\ ous m'avez fait remarquer, avec raison, que les fonda teuis des sociétés coopératives britanniques étaient des socialistes chrétiens; je vous en ai donné acte, e Tous a exprime mon respect pour leur mémoire, tout en faisan c expresses reserves à propos de leur socialisme. CelnTd d diheui.s, il y a plus dun demi-siècle, était pour ainsi dire, avant la lettre, et représentait surtout une des' for mes varices de la philanthropie. ^
Vous ayez voulu continuer leur tradition en France et cl cette tache vous avez mis toute votre activité toute votie ame; yous représentez mieux que personne le jirincipeou \ expédient de la coopération etTil . fT, la plus acceptable, la moins maladroite de ce genre d’aT sociation se développé dans notre pays c’est à%nn
tout qu’il faut en attribuer le mérite Vous avez fnn l propager ceUe instilafion, un rocuëirm “
it éuriëtio" s ëuè:" “v„ J ië:;
m pioitiaiiat, vous lui avez donné un smis-iiii.o c-..- v. Malgré cette regrettable étiquette, j'ai accepté*^* votre collaborateur, et je me suis promptement apènT
(1) Un volume, Perrin et Cie, éditeur.^ Paris.
lettre dïx économiste classique
que mes cellègaes pa.luieut uue autre langue que la mienne. Je tentai d'accrcditer quelques foimules de U
science économique, et .feus, dans voire succès néaatif qni me fil tristement sourire. Quarante ans après Proudhon, on écrivit dans voire .journal que « 1 ouvrier ne reçoit pas le produit intégral de son i-a'a|l »■ J'essavui de réluler ce sophisme; mais au lieu de m o; poser Vel'iua ahose de positif, on chargea un professeui de Cambridge - très bon musicien dogmatiquement la même
juslilier. On réussit donc à m’assommer, mais non a me convaincre.
Plus tard, vos rédacteurs se mirent à chanter les loiian- -os d’une association américaine, célèbre par les desoidres qu’elle a soulevés et par le sang quelle a fait rtpandl-e! Bonne, je voulus éclairer vos lecteurs ; mais mou i.remier article produisit, autour de vous, l^tfet du !)bus éclatant dans un magasin de faïences. Quant au second article, il provoqua, avant 1 impression, un tel scandale qu’on vous somma de me le rendre. .1 eus alois envie de m’écrier comme Jean Huss : Sancta simplicilasl... a j me bornai à publier ailleurs mon étude ; et mon
rique, it diî que rien de plus juste et de plus vrai n avait été dit sur les Chevaliers du travail (I).
Claudio Jannet était, cependant, un fameux chrétien ! Au bout de quelque temps de ce régime, votre petite re\ue
,1) V. Brochure de ce litre. Guillaumin et Cie, éditeurs, Paris.
était devenue le rendez-vous de tous les hardis compères — chrétiens ou non — qui socialisaient à l’envi et vous compromett ‘dent au delà de toute mesure. C’est alors que sans vous fâcher, et dans l’intimité, je qualifiai votre journal de « Cri du peuple » en mémoire d’un communard lettré. Dame! j’y lus un jour des articles signés d’un loustic qui demandait à l’Etat 72 milliards pour commanditer six millions d’ouvriers (1)1
Ces extravagances vous firent évidemment rélîéchir.V'olre christianisme social ne diminua pas ; mais votre rédaction fut eu quelque sorte ventilée ; on n’y connut plus guère que des écrivains respectables et convaincus, et^ au lieu de vous dire crânement socialiste comme autrefois, vous vous êtes borné, depuis, à un programme d'études sociales ne suggérant plus (|ue la discussion paisible. A vrai dire vous n’avez guère conservé, en dehors de la coopération, qu’un article dans votre programme : c’est celui de \duparlicipation, sur lequel, depuis vingt ans, on ne dit rien de nouveau, parce que son distingué promoteur répète toujours la môme chose et n’a cure d’aucune objection. Sans vous, sans quelques écrivains candides et deux ou trois hannetons parlementaires, il ne serait pas plus question de ce partage anodin (jue des vieilles lunes.
Pourtant, il surnage quelque chose de mauvais de ce naufrage incomplet d’une obscure utopie; c’est la critique mal fondée ou l’ignorance voulue — par d’autres que vous — de la salutaire loi du salaire ; et il en résulte que, dans
(1) Get individu fut envoyé à Berlia, auprès de l’empereur
LETTRE d’un ÉCONOMISTE CLASSIQUE
uii article récent, vous avez tenu honnêtement quelques propos anarchiques ; « Les coopérateurs, — dites-vous, — « désirent que, dans l’avenir, il n'y ait plus d’hommes qui « exploitent d’autres hommes en leur enlevant une part « trop grande du fruit de leur travail. » l’récisoz, mou ami; citez des fai!s ; car vous ne voudriez pas dilïamer des innocents. Vous donnez, d’ailleurs, aux employés comme aux employeurs d’excellenis conseils, tels que tous les braves gens les doivent formuler; et vous vous eiïorcez de tenir la balance égale entre ceux (jui olfrent du travail et ceux qui eu demandent. Vous blâmez des excès dont tout le monde a été témoin et vous vous écriez ; « Folie d'un coté, égoïsme de l’autre ! »
Vous vous Ironqiez; il y a seulement un malentendu et un mirage. Cela s’apiielle l'antagonisme du ca[iital et du Irav'ail; c'est un combat d'abstractions dont les hommes sont victimes, et qui est entretenu par les co([uins pour duper les pauvres d’esprit.
Le capital et le travail ne font qu'un, le [)remier ét;int la substance du second; et on ne les sépare (m'imaginai renient [tour laire cioire à Vexploitalion de l'ho>nme par L'homme. On vous a dit que le contrat du travail était léonin contre une des deux parties, et comme vous connaissez mieux l’Evangile (pie 1 industrie, vous tdes tombé dans ce piège dont vous ne pouvez vous dé[u';trer. C’est là ce qui vous fait dire avec une parfaite bonne foi : « Comliicn a d'employeurs, après des aimées de pros[)ii‘ité, pour « quelques mois de crise, ferment leurs ateliers et al)an- « donnent leurs ouvriers ! » Oui, combien?... Mais aucun; a moins que cette suspension ne cause formellement leur ruine ; auquel cas il est lugubrement comique d’exiger d eux une reprise é([uivalente à un suicide.
l ne usine (pii ne « tourne » pas pendant une période un peu longue fait des pertes incalculables. Si les manœuvres des brouillons menacent ses possesseurs de iiou-
velles interruptions, il faut (pi'elle li({uide, l'instabilité étant pour elle une maladie pres(|ue incurable. Alors ses machines se réalisent, très souvent au poids du simple métal; et je peux vous citer des fabriques presque neuves, ayant coûté un million et demi, qui se sont vendues le dixième de cette somme.
La religion dit aux croyants : Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fit; mais elle ne saurait dire : Metstoi dans la misère pour faire plaisir à une poignée d’envieux.
C’est pourquoi lors(jue je vois, en Angleterre et ailleurs, des théologiens se prononcer dans l’ordre temporel, j'ai envie de m’écrier, parlant au révérend Jack Bragg comme le ferait un grossier citoyen de Whitechapel : « Shut your polaloe irapl... » et je me liens à quatre pour ne pas man(iuer de respect à des prélats tels que feu Manning, Mgrs Ireland et Cibbons; des abbés tels que MM. Lemire, Carnier et Charbonnel, en leur disant trop rudement ; « Allez chanter la messe, et mCdez-vous de ce qui vous regarde!. . *
Vous vous rappelez sans doute (jue le révéré Manning, brouillon incohérent, et qui prétendait avoir été rendu radical par Moïse, intervint, en septembre 1880, dans la grève des ouvriers des docks, en compagnie de ïom Mann, et d'autres vulgaires agitateurs appartenant à Vlndeperidenl labour pariy. Il contribua à apaiser le conllit et à régler si Iden le litige des salaires, que les compagnies intéressées furent amenées à laisser de côté tous les unskilled lahourers, qui gagnaient chez elles de quoi ne pas mourir de faim, et à ne plus em[doyer ({ue des ouvriers d’élite très bien payés.
Cet imposant personnage avait des paroles comme celles-
ci : « Capital is quite capable of lookinq a fier if self; labour « /la? as yef but few backers and friends.The more i Ihink « the more i am on the side of labour (l). Les salaires ne « doivent être qu’une représentation miiiima des droits « au produit, c’est-à-dire au bénéfice. Le travail et l’habi- « leté sont du capital aussi bien que l’or et l’argent. Le « capital n’est que du travail mort. La doctrine du laisser « faire, n’est (ju’uiie barbarie, etc., etc. »J’ai
achevé ces citations en français pour mes lecteurs ; mais vous voyez à quoi elles tendent ; à votre chère parlicipalion, dernière ressource du socialisme chrétien et modéré. Ce radotage sénile est très admiré par M. l'abbé Lemire, député, qui, avec une franchise que je ne lui reproche pas, identifie à peu près le christianisme au socialisme.
Eh bien, les éminents ecclésiastiques que je viens de mentionner, en voulant résoudre les « questions sociales », montrent uniquement leur ignorance économique, et versent du pétrole sur le feu. Vous me direz que ce sont des catholiques. Qu'importe? Un autre jour, au besoin, je vous servirai le langage de protestants distingués qui ne valent pas mieux. Au fait, pendant que je vous écris, j’apprends que les anciens acolytes de Manning recommencent leur agitation néfaste dans les docks de Londres, Idverpool,Glascow,Hull, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, etc ; l)armi eux, même à leur tête, sont deux démagogues de la plus belle eau, et qui ont toujours Jésus-Christ à la bouche. On prétend qu’ils sont à même de faire inter-
1) Le capital est de force à s’occuper de lui-même; le travad n’a encore que peu de défenseurs et d’amis. Plus je réfléchis, plus je suis du côté du travail.
A UN SOCIALISTE CURÉTIEN
rompre le travail à un million d’hommes; mais on ne dit pas comment ils feront vivre leurs familles.
Ces pantins sinistres savent-ils ce qu'ils font? Peut-être. Le plus éloquent d’entre eux a naguère fait répandre le bruit qu il entrerait bientôt dans les ordres; en réalité c’est un tartufe rouge qui vise surtout un siège au Parlement. C est la politique seule qui agite ces socialistes émérites, et ils ne savent pas même qu’il existe des lois économiques naturelles, l.’un des plus distingués, parmi eux, et qui a été premier ministre, disait tout "récemment à une assemblée de naïfs ouvriers : « Coopérateurs, vous « avez entrepris la réconciliation du capital et du travail « par la répartition équitable des produits de celui-ci : « voilà votre socialisme à vous. Vous sauvez la liberté de « l’homme eÀvous léfjilimez la propriété individuelle. S’il « y a des lois économiques mauvaises pour l'homme, c’est « son rôle d’y remédier. Les lois économiques sont faites « pour être vaincues. » Notez précieusement ce langage; l homme qui le tient a été à l’école de droit; pourtant, il
confond est-ce involontairement'^... les lois humaines
avec les lois fatales et inévitables. Quant à la propriété, il feint de croire qu il dépend de ses clients d^en consacrer le principe ou de le méconnaître.
J'appelle ça faire l’àne pour avoir du son ou des suf-
frages.
Il est plus que prouve t|u il n y a pas un bon socialisme ; si 1 on met le doigt dans cet engrenage, tout le corps y passe. Qu’il soit chrétien ou laïque, c’est à la spoliation qu il aboutit, et il faut que quiconque est loup agisse en loup ! Son vrai langage, le voici :
« Le socialisme consiste dans la transformation de la
LETTRE d’u\ ÉCONOMISTE CLASSIQUE
ci : « CapUalis quite capable of looking af 1er itself-, labour « /laç a? y et, but few backers and friends.Tke more i think « Uie more i am on t/ie suie of labour (l). Oes salaires ne « doivent être qu'une représentation minima des droits « au produit, c’est-à-dire au bénéfice. Le travail et l’iiabi- « leté sont du capital aussi bien que l’or et l’argent. Le « capital n’est que du travail mort. La doctrine du laisser « faire, tomerjousvern’est qu’une barbarie, etc., etc. »J’ai achevé ces citations en français pour mes lecteurs ; mais vous voyez à quoi elles tendent : à votre chère parlicipaiion, dernière ressource du socialisme chrétien et modéré. Ce radotage sénile est très admiré par M. l’abbé Lemire, député, qui, avec une franchise que je ne lui reproche pas, identifie à peu près le christianisme au socialisme.
Eh bien, les éminents ecclésiastiques que je viens de mentionner, en voulant résoudre les « questions sociales », montrent uniquement leur ignorance économique, et versent du pétrole sur le feu. Vous me direz que ce sont des catholiques. Qu’importe? Un autre jour, au besoin,je vous servirai le langage de protestants distingués qui ne valent pas mieux. Au fait, pendant que je vous écris, j’apprends que les anciens acolytes de Manning recommencent leur agitation néfaste dans les docks de Londres, Liverpool,Glascow,Hull, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, etc ; parmi eux, même à leur tête, sont deux démagogues de la [tins belle eau, et qui ont toujours Jésus-Christ à la bouche. On prétend qu'ils sont à même de faire inter-
(1) Le capital est de force à s’occuper de lui-même; le travail n’a encore que peu de défenseurs et d’amis. Plus je réfléchis, plus je suis du côté du travail.
rompre le travail à un million d’hommes; mais ou ne dit pas comment ils feront vivre leurs familles.
Ces pantins sinistres savent-ils ce qu’ils font? Peut-être. Le plus éloquent d’entre eux a naguère fait répandre le bruit qu il entrerait bientôt dans les ordres; en réalité c’est un tartufe rouge qui vise surtout un siège au Parlement. C’est la politique seule qui agite ces socialistes émérites, et ils ne savent pas même qu’il existe des lois économiques naturelles. L’un des plus distingués, parmi eux, et qui a été premier ministre, disait tout récemment à une assemblée de naïfs ouvriers : « Coopérateurs, vous « avez entrepris la réconciliation du capital et du travail « par la répartition équitable des produits de celui-ci : « voilà votre socialisme à vous. Vous sauvez la liberté de « l’homme eivous légilimez la propriété individuelle. S’il « y a des lois économiques mauvaises pour l’homme, c’est « son rôle d y remédier. Les lois économiques sont faites « pour être vaincues. » Notez précieusement ce langage;
1 homme qui le tient a été à l’école de droit; pourtant, il
confond est-ce involontairement'^... les lois humaines
avec les lois fatales et inévitables. Quant à la propriété, il feint de croire qu’il dépend do ses clients d'en consacrer le principe ou de le méconnaître.
J'appelle ça faire l’àne pour avoir du son ou des suf-
frages.
Il est plus que prouvé qu’il n’y a pas un bon socialisme; SI l’on met le doigt dans cet engrenage, tout le corps y passe. Qu’il soit chrétien ou laïque, c’est à la spoliation qu il aboutit, et il faut que quiconque est loup agisse en loup ! Son vrai langage, le voici :
« Le socialisme consiste dans la transformation de la
LETTRE d’un ÉCONOMISTE CLASSIQUE
« propriété capitaliste en propriété sociale, demandée à « la conquête du pouvoir politique par le prolétariat orga- « nisé en parti de classe (1). »
« La fausse théorie du droit absolu de propriété est un « crime contre la nature; car elle trouve parfaitement « juste de détourner, pour la satisfaction d’une insatiable
cupidité et d’une sensualité effrénée, ce que Dieu a
« destiné à la nourriture et au vêtement de tous les ot hommes, etc., etc. (2).
« La propriété privée devient propriété commune cruand a l’inanition est à la porte (3'. »
« L’opulence est toujours le produit d'un vol (4). »
« La nature a créé le droit commun; l’usurpation a créé « le droit privé (5). »
« Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont
« aussi communs entre tous les hommes que l'air et la « lumière (6). »
« Il faut en finir avec le propriétaire. Le voleur-pro- 9 piiétaiie n est pas comme le voleur d’un cheval c)u « d une somme d’argent dont le crime cesse avec l’acte (7).
« L expropriation avec indeinnité est une chimère, au- « tant, sinon plus, c|ue le rachat... Nous n’avons devant « nous que la reprise violente, sur cjueh|ues-uns, de ce qui « appartient à tous, disons le mot : la Révolu: ion (8).
Résolutions du Congrès allemaniste :
(1) A. Zévaes. Petite Réj)ubligue Fi'jnrnise.
(2) Mgr Ketlelcr.
(3) Mgr Ireland.
(4i Saint Jérôme.
(5) Saint Ambroise.
(6) Bossuet.
(7) Benoît Maton.
(8) Jules Guesde.
« a) Abolition de la propriété individuelle et du prin- « upe meme, sous quelque forme que ce soit •
0) Abolition du .salariat;
« 0) Organisaiion .le sociélés où le (ravail sera obliea- « toire pour tous les citoyens valides. ^
« Le vice est le résultat du crime commis presaue « exclusivement par la société contre l’individu (IW ^
Voulant vous citer quelqu'un de tout à fait notable ie ions de me repaître d'une imposante brochure du prince Ivropotkine. Cet insensé, non seulement conspue a société issue de la tradition, mais il met presque dans c meme sac le socialisme ot le colleclivisme pou? abouthau communisme sans lois d'aucune sorte. Tout ce quoT? pu dégager d une soixantaine de pages c'est ?
aurait plus de cimes ni de guerres'^sM'on sup ndmm't II juges, les bourreaux et les soldats. I.'abseuce de toute autorité peut seule impliquer la vérilable liberté les
bomines sont naturellement bons; la méchanceté uait c l'ez eux de la contrainte, etc., etc.
Ln Noila assez n est-ce pas? J’ai trop vécu et observé I» ui ne pas déclarer que le socialisme simple ou composé r est d abord 1 envie, puis la haine, aboutissant au ^^ol et
à l’anarchie.
Un il y ait des socialistes bien intentionnés, je n’en ai aucun doute; je suis même enclin cà croire que ceux qui sont particu lerement chrétiens sont moins mauvais que -s aulies, eteest probablement mon amitié pour vous qui m arrache cette concession. Mais ce ne sont pas les moins dangereux, car ils prêtent leur considération à del
(1) Tucker, anarchiste Boston.
08 LETTRE d’un ÉCONOMISTE CLASSIQUE
sectaires qui ne les valent pas, et portent préjudice à leur propre religion.
Je sais bien que leur élite, personnifiée admirablement, par vous, ne vise que la cliarité et s’appuie avant tout sur les raisons du cœur
C’est très touchant, mais contrairement au propos attribué à Talleyrand, je me permets de dire : « [i faut se défier du premier mouv''ment , parce que c'est presque toujours le mauvais. »
En effet, chrétiens, socialistes, économistes même, ont pour devoir de réllécbir avant d’agir. Je ne prétends pas
que les adeptes de la science économique soient impeccables sous ce rapport; et je confesse tout le premier que le sentiment m’a fait faire, au cours de ma vie, plus d’une sottise. Mais, en matière sociale, le statu quo est préférable aux prétendus progrès, dont les conséquences sont souvent néfastes; même et surtout lorsqu’une vieille lille de joie appelée « Opinion » commande des « réformes » barbares ou contraires à la nature des choses.
En pareil cas, les économistes parlent ou écrivent; ils croient l’expérience utile à quelque chose et recommandent la résistance. On se bâte alors de déclarer qu’ils ont une pierre à la place du cœur, et que,
Lorsque l'on va chez eux pour chercher leurs entrailles. Leurs entrailles n’y sont jamais.
C’est vous, ami, qui êtes la bonté et la charité personnifiées, que je charge de démentir ces propos.
Votre fidèle.
Ernest Brelay.
Pal is, Typ. A. DAVY, 52, rue ûladame. — Téléphone