Lettres d'un étudiant [microforme]
EST le jour de l’Epiphanie de l’année 18**. Il y a réunion nombreuse et choïsie chez Mme de C** qui a pour habitude de rece-
À voir dans ses salons l’élite de la société montréalaise, qui vient y faire du chant, de la musique et causer littérature. Mais ce soir-là, l’animation est plus grande que d'ordinaire.
Il y'a de quoi aussi : c’est la fête des Rois. Et on vient justement de distribuer à chacun un morceau du gâteau qui doit donner un nouveau roi à la terre. Chaque invité cherche dans le morceau qu’on vient de lui donner le fameux pois devant désigner le scuverain... de la soirée.
Tout à coup, un jeune homme qui s'est tenu à l'écart jusque-là, dans un groupe d'amis, au milieu desquels se trouve M. T**, dont il sera beaucoup question plus tard, s’avance au milieu du salon, et s’inclinant devant la compagnie, il présente à la maîtresse de céans le fameux pois qui le sacre roi.
Il est vêtu un peu négligemment—la mode ne paraissant pas devoir le préoccuper. Une forte chevelure rejetée en broussaille en arrière de la tête, laisse libre son front qui couronne des traits qui ne sont pas précisément beaux, mais qui sont rendus agréables par un sourire toujours’ errant sur ses lèvres. Sa mine et une certaine timidité, qu’il cherche à dissimuler, font retrouver chez lui le type de l'étudiant, Et il l’est d’ailleurs et un des plus brillants du collège de Montréal,
Etant peu connu par les invités de Mme de C**, où il apparaît pour la première fois, ces derniers sourient en voyant le timide jeune homme que le hasard leur donne pour roi.
Mais grande est la surprise lorsqu'on entend le jeune étudiant, pour se plier à l'usage, prononcer un des plus jolis discours sous le double rappor t de la phraséologie et des sentiments délicats qui y sont exprimés.
A plusieurs reprises, les applaudissements couvrirent la voix du jeune et brillant orateur. Lorsqu'il eut terminé son ‘discours, tous s'empressèrent de lui tendre la main et de le féliciter pour les belles paroles qu'il venait de prononcer.
* CAE
Ce jeune homme que nous venons de présenter à nos lecteurs n'est autre que M. Louis Audet, alors âgé tout au plus de dix-huit ans.
Né à Montréal, le 15 août 1832 (1), il se vit bientôt privé, par la mort, des soins d’une mère qu'il aimait de toute l’ardeur de l'amour filial. Cette perte laissa chez lui un souvenir triste que jamaïs rien ne put effacer, et qui se traduisait souvent par une mélancolie dans laquelle il se plongeait quelquefois. Son père, demeuré veuf, se remaria quelques années plus tard.
Le jeune Louis, placé au collège de Montréal, ne tarda pas à faire sa marque parmi la brillante pléiade des élèves de 1850. Sa rare intelligence et son bon cœur lui attirérent l’affectien de tous ses compagnons d'étude.
En échange de cette affection qu’on lui témoignait, le jeune collégien rendait service sur service à ses amis. Aussi on le consultait sur tout : préparation de thèse, rédaction de discours, d'adresse, etc.
Ses professeurs qui l'estimaient beaucoup, lui donnèrent souvent des marques de leur estime. Aussi lorsqu'il laissa le collège, le directeur lui re-°
mit l'excellent certificat suivant :
Montréal, 17 octobre 1854
Je certifie que M. Louis Audet a étudié dans notre collège depuis Jes éléments latins jusqu’en philosophie inclusivement, Dans ses sept années d’études, M. Audet a étudié avec des succès brillants, le français, le latin, le grec, l'anglais, la géographie, l’histoire, la logique, la métaphysique, les mathématiques et la chimie, Sa conduite a été satisfaisante et à tous égards, il mérite une haute estime et une pleine confiance,
(Signé) A, NERCAM, Directeur du collège de Montréal.
Au sortir du collège, on fit des efforts auprès de M. Audet pour le faire entrer dans les ordres ; mais il déclina, préférant vivre dans le monde. Il avait le désir de se faire notaire.
j (1) Il était le fils de M. Pierre Audet et de Mme Marie-Victoire Labossière, son pouse,
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Mais comme il était pauvre, il fut obligé d'accepter, avant de se placer pour apprendre le notariat, l'emploi d'instituteur dans une paroisse du comté de Beauharnois, Saint-Louis de Gonzague. Là, il s'installa du mieux qu'il put dans la pauvre maison mise à sa disposition par les commissaires d'école.
Peu de temps après son arrivée, M. Audet eut une première attaque de la maladie qui devait l'enlever plus tard de ce monde. Grâce à de bons soins, il put se rétablir, sans toutefois se guérir complètement. Pendant un voyage qu'il fit à Saint-Jean-Chrysostome, il eut une rechute qui lui fut fatale, C'est là, en effet, qu'il est mort le 20 juillet 1854, dans les bras de son ami T**, qui le fit enterrer dans le cimetière de ce village, où ses restes reposent encore aujourd’hui.
Ce jeune homme qui devait mourir à vingt-et-un ans, un an à peine après sa sortie du collège, se serait fait par ses talents et sa rare intelligence, un nom distingué parmi les Canadiens qui tiennent le premier rang, si Dieu ne l'avait rappelé à lui, à ses débuts dans le monde.
Dans les écrits que l’on pourra lire à la suite de cette introduction, on reconnaîtra sans peine chez son auteur un jugement sain et une grande facilité pour écrire.
Quoique jeune, M. Audet avait déjà beaucoup écrit et sur une foule de sujets. Malheureusement, tous ses travaux ont été consumés, dans un incendie qui détruisit la maison de M. T**, à Saint-Jean-Chrysostome ; ce dernier en était devenu dépositaire à la mort de M. Audet.
Les quatre morceaux que nous publions ci-après : /e Temps, Dioclétien, Périciès et Virgile sont les seuls qui ont été épargnés par les flammes.
A ces morceaux nous avons ajouté les lettres adressées par M. Audet à M. T**, son ami intime.
Quoiqu'il écrive ‘ tout ce qui lui passe par la tête, ” comme il le dit luimême, on trouvera souvent dans ses lettres des pensées justes et de belles descriptions, entremêlées de fines saillies.