‹ Lettres d'un lycéen et d'un étudiant de 1847 à 1854Chapitre 1 sur 3 · DE LOUIS-LE-GRAM · texte numérisé non relu

DE LOUIS-LE-GRAM

8 Octnbrp I S47 .

Si tu savais, cher papa, comme l'assassinat de Mme de Praslin a fait de tort au gouvernement. On dirait vraiment que c'est Louis-Philippe qui a tué sa femme

Depuis quelque temps la désaffection pour le roi avait commencé.

Le samedi 31 juillet 1847, j'écrivais déjà : « cher père, je suppose qu'à Péronne la condamnation de M. Teste, pair de France, fait autant de bruit qu'à Paris. On en parle beaucoup au collège, on attaque le roi ; des amis m'ont dit qu'il n'y était pour rien, qu'il avait bon dos; c'est bien ennuyeux pour lui. Voilà ce que c'est que d'avoir les honneurs, les grandeurs ; on a, par contre, les tourments, les ennuis ; j'aime mieux que ta sois marchand

de toiles que roi »

Vendredi 3 Janvier 1848.

Ghers Parents,

Je suis sorti chez mon correspondant, M. Duriez. Beaucoup de personnes viennent dans ses magasins et sont attristées de la mort de Mme Adélaïde, la sœur du roi. Tout le monde dit que le roi a perdu son meilleur conseil1, qu'il est bien heureux que la récolte ait été bonne, qu'après tous les scandales de MM. Teste, Gubières, Praslin, on ne sait pas ce qui peut arriver. Le principal est que les pauvres ne seront pas aussi malheureux qu'au commencement de cette année. Espérons que Tannée 1848 sera heureuse.

8 Février 1848.

Ghers Parents,

Tout est en émoi dans le quartier 4atin ; quoiqu'en cage nous savons tout ; nous sommes tenus au courant par les externes, surtout par le

i Presque tous les matins, le roi avait une longue conversation, la plupart du temps politique, avec Mme Adélaïde. Il la consultait sur tout et ne faisait rien de très grave contre son avis. Il regardait la reine comme son ange gardien : on pourrait dire que Mme Adélaïde était son esprit gardien.

Victor Hugo, Choses rues, page 243. — (1887) .T. Hetzel et A. Quantin, éditeurs.

fils d'un bouquiniste qui demeure sur la place du collège. Depuis quelque temps le cn\w> de M. Michèle t, au collège de France, attirail beaucoup dPauditeurs ennemis du gouvernement. Les étudiants s'y portaienl en foule. Ce cours ayant été suspendu, ils sont furieux. Leur rage a encore augmenté parce que le roi interdit un banquet qui devait avoir lieu dans le douzième arrondissement, celui du collège.. Hier il y avait plus de mille étudiants qui se sont rassemblés sur la place du Panthéon pour protester. Il n'y avait pas seulement des étudiants ; car des hommes en blouse ont passésous nos fenêtres dans la rue Saint-Jacques, en criant : A bas Bizot ! à bas Bizot ! on éçorche le nom de Guizot avant de l'écorcher au vif.

Si on fait tous les banquets dont on parle, les Français seront capables de mourir d'indigestion ; en attendant, nous, au collège nous ne sommes point menacés de mourir do cette façon.

Cette lettre se termine par une réflexion méchante et inexacte; non; étions très copieusement nourris à Louisle-Grand en 1848 ; mais j'étais furieux en ce moment et la fureur rend injuste. Je venais d'être privé de mes fonctions de lecteur au réfectoire et du dîner jjlantureux <[iii suivait chaque lecture, parce que je n'avais pas eu assez de présence d'esprit pour sauter, en lisant, un passage croustillant de l' Histoire des dues de Bourgogne par M. de Barante. Le surveillant du réfectoire prétendait que je l'avais fait expies pour faire rire mes camarades.

24 Février 1848.

Ghers Parents,

Nous entendons continuellement des cris que poussent les étudiants. Ils n'ont dû guère étudier pendant ces derniers temps. Mardi dernier, à neuf heures du matin, malgré la pluie, ils se sont rassemblés place du Panthéon ; ils ont hurlé d'une façon horrible et entonné la Marseillaise. Nous les entendions parfaitement. De là ils sont allés à la Chambre des députés demander la réforme. Chassés par les municipaux, ils se sont battus avec ces derniers au moyen d'énormes cailloux qu'on avait laissés à deux pas de la Chambre. Ils sont revenus dans l'après-midi et alors nous avons entendu les hurlements du côté du collège de France, parce qu'ils sont allés à l'Ecole polytechnique afin de faire sortir les élèves. Là, il leur a fallu encore rétrograder en présence des municipaux, appelés en toute hâte. Hier 23 , il y eut beaucoup moins de bruit dans la journée ; vers le soir, nous entendîmes crier : Des lampions ! des lampions! La rue Saint-Jacques s'illumina parce que Guizot était à bas. Sur les onze heures et demie, le tocsin se mit à sonner ; la générale et le rappel furent battus. C'était lugubre !

Vendredi 25 Février 1848.

Ghers Parents,

Je n'attends point la réponse à ma dernière lettre, car je pense bien que vous désirez savoir comment le collège s'est conduit pendant la révolution qui vient d'éclater. D'abord je vous dirai qu'on devait rendre, ces jours derniers, trois ou quatre compositions ; mais les événements y ont donné contre-ordre. Les places de la version latine ont été seules rendues ; j'ai été le sixième.

Ensuite, ne parlons plus de moi, mais du collège en général. Je ne saurais vous dire quelle émotion on éprouve en entendant, pendant le jour, deux ou trois mille voix crier et, pendant la nuit, le tocsin tinter avec rage. Au collège, on était loin d'être tranquille ; on ne pensait plus du tout à travailler. Pendant les études on se regardait les uns les autres et on écoutait. Souvent on percevait des cris comme : // faut le tuer! il faut le tuer ! ou des chants patriotiques ; les étudiants entonnaient de belles Marseillaises, nous étions remués. Dans la cour, où ordinairement on crie tellement qu'on ne s'y entend pas, on aurait pu entendre une mouche voler ; on était tout aux voix du dehors.

Voilà comment se sont passées nos journées des 22 et 23. Mais la journée du 24 a été bien différente. Les rares externes qui étaient venus en classe nous racontaient les événements de la nuit, la fusillade

du boulevard des Capucines et le transport des tués sur un tombereau clans les rues de Paris. Nous avions classe de cosmographie ; le professeur avait beau nous sermonner pour nous faire taire, on ne l'écoutait pas. Enfin, il a réussi à obtenir le silence et, pour nous rassurer, il a dit qu"il n'y avait pas grand'chose dans Paris et que, s'il y avait beaucoup à craindre, il serait le premier à se mettre sous les armes. On s'est mis à crier : « brave citoyen » et à claquer tellement des mains que le censeur est descendu du premier étage et s'est montré à la porte de la classe ; on a claqué encore plus fort. On était à peine à la moitié de la classe que tous les maîtres de pension sont venus, les uns après 1rs autres, rechercher leurs élèves parce que la rue Saint- Jacques se couvrait de barricades. Les externes libres sont tous sortis également, malgré le professeur qui, cependant, ne s'y refusait pas trop. Enfin, la classe est restée presque vide. Après le dîner, il y eut récréation en cour. Le proviseur appela certains élèves distingués et leur dit de tâcher de calmer leurs camarades qui, entendant le bruit du canon et du fusil, voulaient absolument enfoncer la porte pour aller se battre. Les étudiants nous appelaient du dehors et on leur répondait. Le proviseur, M. Rinn, fit dire qu'il accordait l'exemption dos élèves" mis en retenue et une prolongation de récréation ; il noiis prévint que, si on criait encore, it ferait rentrer en étude. Les élèves n'ont pas tenu

compte de ces paroles ei ont vociféré déplus belle. L»ë proviseur a fait monter en étude; dans l'escalier, on a poussé des hurlements de bête féroce. Le proviseur et le censeur sont venus dans les études et nous ont parlé, mais, selon moi, ils ont commis une grande faute. Pour nous engager à cesser, ils nous ont dit que, malgré ce que nous avions fait, ils avaient encore à se louer de notre conduite; que slèves des autres lycées s'étaient bien plus mal conduits.

En effet, les élèves de Henri IV et Saint-Louis s'étaient sauvés et roulaient dans la rue avec des fusils. Naturellement, nous avons été encore plus excités ; lorsque nous sommes descendus en cour, nous apprîmes que Louis-Philippe était à bas, que les Tuileries étaient prises et la République proclamée. Beaucoup d'internes voulaient se sauver; ils se précipitèrent sur la porte, foulèrent le poignet du portier, renversèrent les maîtres d'études ; vingt élèves s'échappèrent ainsi. Les autres ne le purent ; le directeur de la première cour, homme à cheveux blancs et très respectable, les en empêcha. On aurait pu très bien passer sur lui ; mais comme on lui portait beaucoup d'affection et de respect, on ne le voulut pas. Les vingt élèves qui comptaient être suivis par cent cinquante autres, se voyant seuls et craignant à cause de cela d'être, renvoyés, montèrent sur des bornes et haranguèrent le peuple pour qu'il enfonçât la porte du collège : « Allez cher-

cher des haches et brisez la porte ! » Le peuple s'est écrié : ■« Oui, oui, allons chercher des haches ». En attendant les haches, on frappait des coups de pique clans la porte. Il y avait des voix enrouées pour avoir beuglé depuis le commencement de la journée qui nous criaient à travers les fentes : « Brisez tout, cassez tout ! » et mes camarades leur répondaient par des acclamations. Le proviseur, M. Rinn, sortit courageusement sur la place du collège ; il fut entouré par le peuple qui accourait avec les haches pour faire sauter la serrure de la porle. M. Rinn s'y opposa en lui parlant avec beaucoup d'énergie et d'éloquence ; le projet de. briser la porte fut abandonné. Sur ce, plusieurs hommes du peuple réclamèrent le rappel de ceux de nos camarades qui s'étaient échappés du collège. Des membres de l'Institut et de l'Université qui étaient accourus au bruit sur la place du collège se joignirent à eux ; M. Rinn, enchanté de s'en tirer à si bon compte, céda, bien entendu. Il consentit à reprendre les élèves qu'il avait devant les yeux, mais non ceux qui s'étaient enfuis chez leurs parents. Tout finit ainsi.

Le lendemain, le collège fut licencié et les élèves reconduits chez leurs correspondants ou chez leurs parents par les maîtres d'études. Nous sommes restés seulement six, moi entr'autres. J'avais demandé à rester, je ne voulais point être à charge à M. Duriez, mon correspondant, qui n'a pas

le temps de s'occuper de moi dans un pareil moment.

Samedi 26 Février 1 848.

Ghers Parents,

Hier vendredi, j'ai pu voir l'aspect de la rue Saint-Jacques. J'ai en effet regardé à la fenêtre du dortoir par un trou que nous avons fait au grillage. Il y avait deux barricades gardées par des hommes en blouse et surmontées du drapeau rouge. Sur les murs s'étalait une grande affiche où il était écrit : Restez en armes, citoyens, de peur que la Révolution de Février ne vous soit escamotée. Beaucoup de citoyens se promenaient avec des cocardes rouges et vociféraient à chaque pas : Vive la République ! Ils se donnaient de grandes poignées de main ; les uns étaient armés de cuirasses du temps des Croisades, les autres de fusils, de crosses, de sabres antédiluviens. A chaque collégien qui passait, le peuple criait : « Vivent les écoles ! » Le collégien répondait : « Vive le peuple ! » J'ai aperçu également des moutards armés de fusils; ils étaient, paraît-il, très à craindre pendant le combat ; ils en voulaient surtout aux hommes décorés ; ils les tuaient en montant sur des bornes : « Ah ! ça aTair de queuque chose », disaient -ils, et pan ! les pauvres décorés étaient dégommés.

Vous savez que notre collège n'est plus royal, mais national ; on ne veut plus de vestiges de la

royauté. Plus de statues de Henri IV, de Louis XIV ni du duc d'Orléans ; toutes seront descendues de leurs piédestaux qui seront transformés en monuments funèbres pour les victimes de cette révolution. Quels changements! Jeudi matin, on ne pensait qu'au renversement du ministère. Aussi, quand clans l'après-midi on nous eût annoncé en récréation que la République était proclamée, nous ne pouvions y croire. On s'appelait en riant : citoyen. Maintenant, c'est l'habitude ; or donc, citoyen papa, citoyenne maman, vous souhaiterez le bonjour à mes sœurs, les citoyennes Marie et Céline.

Votre fils dévoué.

P.-S. — J'ai vu passer, toujours par le trou fait au grillage, six à sept cents Polonais avec un prince polonais à leur tête. Ils allaient je ne sais 011 ; ils faisaient peur, je vous en réponds, avec leurs grandes barbes ; ce qu'il y a de bon dans cette révolution, c'est qu'on ne s'attaque pas du tout à la religion ; j'ai vu des prêtres circuler en toute sécurité dans la rue Saint-Jacques.

Aux Tuileries, un magnifique crucifix a été trouvé ; un homme s'est levé et s'est écrié : « Voilà notre seul maître ». Le peuple s'est mis à genoux et a porté en triomphe .ce crucifix à Saint-Roch ; c'est un maître d'étude qui m'a raconté cela.

Mon cher père, tu m'écriras le plus lot possible,

o'est-à-dire dans un mois, selon La louable habitude. Dis à maman qu'elle ne se tourmente pas, il n'y a pas le moindre danger.

Deuxième P.-S. — J'ai ou uno belle peur : le trou que nous avons l'ail au grillage n'étant pas très grand, j'ai eu de la peine à' rentrer la tête après avoir longtemps plané sur la rue Sainte Jacques; enfin, grâce à <les efforts intelligents <il au secours d'un camarade, j'ai pu sauver cette tête précieuse et la conserver à la République. (1)'.

Vendredi 10 Mars 1848.

Chers Parents,

Je suis sorti aux jours gras chez mon correspondant M. Duriez. Nous avons eu un congé de cinq jours, ce qui n'a pas lieu d'habitude : pas un seul masque sur le boulevard, pas de bœuf gras ; les- gamins disaient qu'il était détrôné.

Cependant, le samedi, quoique pas gai, a été au

(1) M. Gidel, proviseur au lycée Louis-le-Grand, m'a envoyé le mot suivant dont j'ai été fort heureux : « Pour les Lettres d'un Lycéen et d'un Étudiant, M. Ch. Gidel envoie tous ses remerciements à M. H. Dabot ; il a déposé à l:i bibliothèque générale du Lycée un exemplaire qui y demeurera comme un document digne du plus grand intérêt, car M Dabot a écrit une page très curieuse de l'histoire du Lycée pendant F année mémorable de 1848 ».

moins animé ; il y a en une très belle cérémonie : le convoi des victimes. Les corps se trouvaient sur le char de la Liberté. Foule énorme; les fenêtres étaient noires de monde. J'étais près d'un arbre, quand tout à coup., crac ; c'était l'arbre qui cassait sous le poids de trois crapauds. Il était en effet gros comme un manche h balai. Il n'y en a plus d'autres maintenant ; les beaux ont été coupés pour faire des barricades. Il paraît qu'il y en a eu plus qu'en 1830. Aussi dit-on que le roi des barricades s'est sauvé à travers les barricades.

Je suis allé voir la tante Duremer. Elle n'a pas eu trop peur des coups de fusils et des coups de canon, et, cependant, on se battait pas bien loin d'elle, dans la rue G rambuteau R, comme on a mis grossièrement sur les plaques indicatrices du nom de la rue Rambuteau.

J'ai manqué de me fouler le pied entre deux pavés qui n'avaient pas été bien remis. Pendant les cinq jours que je suis resté en vacances chez mon correspondant M. Duriez, il a monté la garde cinq fois ; c'est éreintant, d'autant plus que son poste était, sans contredit, le plus désagréable des postes de Paris. C'était ni plus ni moins que la Grande-Roquette.

Il y a eu dans cette prison une révolte terrible. Deux cent cinquante gredins, excités par les événements, sont descendus en cour et n'ont plus

voulu remonter dans leurs cellules ; la garde nationale a été requise. Quand elle esl arrivée, les gredins ont crié : « Vive la garde nationale ! » Ils espéraient se faire ouvrir les portes ; mais cela n'a pas pris. Paris aurait été infesté et infecté d'hommes immoraux, voleurs et assassins. La nuit était venue ; c'était effrayant et lugubre dans cette prison où retentissaient d'horribles cris. M. Duriez en a été très affecté. Les mutins ne sont rentrés que parce qu'ils voyaient les fusils des gardes nationaux braqués sur eux ; on allait tirer, on n'aurait pu faire autrement.

Maman peut bien venir à Paris. Tout est tranquille maintenant. S'il y avait à craindre quelque chose, ce serait peut-être pour les élections, mais pas en ce moment.

20 Mars 1848.

Chers Parents,

Cette manifestation du 17 mars, faite par les clubs à l'Hôtel de Ville pour forcer le gouvernement à éloigner les troupes de Paris, vous a effrayés outre mesure ; tout est rentré dans l'ordre. Le soir, on a illuminé. Je ne vois donc aucune nécessité de revenir.

Nous n'avons rien à craindre. Je me trouve très bien à Louis-le-Grand, pardon, à Descartes; je ne suis pas imprudent, je ne me mêle à aucune manifestation. Je ne suis pas allé à la manifestation des

lycées, le dimanche gras; cela peut vous donner une idée de mon calme. C'était pourtant bien tentant. Beaucoup de nos camarades se sont rendus devant l'hôtel de ville avec un drapeau, afin de demander à Lamartine et à Carnot qu'on nous fit faire l'exercice et qu'on lût le Moniteur au réfectoire. Lamartine a fait un très beau discours. Un de nos amis de Charlemagne a répondu et a parlé si bien que Lamartine Ta embrassé. Carnot a promis ce qu'on lui réclamait ; c'est une grande joie pour les lycées. Sur le blanc du drapeau tricolore on avait écrit, en grosses lettres, le mot Lycées. Pour avoir ce drapeau, des élèves de Rollin, forts en gymnastique, ont monté les uns sur les auties et ont décroché le drapeau qui se trouvait au haut de la porte du lycée ex-Bourbon. Le proviseur a été furieux; il a eu tort, car les proviseurs doivent filer doux en ce moment. Dans un club, on a demandé la déposition du citoyen Rinn, notre proviseur, parce qu'il a, le 24 février, empêché défaire des barricades devant la porte du collège. Somme toute, il n'a fait que son devoir; c'était pour empêcher qu'il n'arrivât d'accidents aux enfants qui lui étaient confiés.

M. Dufossé est donc sous-préfet de Péronne? Il doit être content, lui qui n'était pas le moins du monde philippiste. Que je voudrais voir M. Xottelle, mon parrain ; il doit être ravi, son Henri V est vengé. Il paraît que le quartier Saint-Germain est

très satisfait, .l'ai entendu un légitimiste dire : « c'esl bien fait, Louise-Philippe esi te dernier roi de la dynastie donl il a été le premier »..!»• tiédis jamais rien, je ne parle pas politique, comme vous me le recommander Je lâche le plus possible de mettre ma langue dans ma poche, ce qui n'est pas sans mérite pour moi.

.1»' vous embrasse...

Ludovic Halévy, présidant en 1888 le banquet des anciens élèves de Louis-re-Grand, leur fit une causerie charmante sur ses souvenirs de collège. L'un de ces souvenirs datant, de 1848, ferait certes bonne figure dans la lettre qui précède.

M. Halévy était alors en quatrième ; c'était un petit. Aussi eut-il beaucoup de peine à se faire admettre à une manifestation que les grands du lycée Descartes organisèrent afin de faire adhésion à la République. L'adhésion générale, apportée avec tant de solennité au grand poète Lamartine et à Carnot, le ministre de l'instruction publique, ne suffisait pas sans doute à un lycée qui, pendant si longtemps, avait porté le nom d'un tyran, celui de Louisle- Grand.

Or donc, le dimanche qui suivit le dimanche gras, rendez-vous fut pris chez lanière Moreau, lanière aux prunes. Le jeune Ludovic arriva au rendez-vous accompagné de trois autres petits. Un grand barbu, meneur de la manifestation, s'écria en les apercevant : « Pas de crapauds, Lamartine ne nous recevra pas s'il y a des crapauds avec nous ». D'autres lycéens manifestants furent touchés du désappointement des quatre crapauds On décida de voter à mains levées pour savoir si on daignerait les admettre ; on daigna . On les admit donc dans les rangs avec recoin-

inandation de se dissimuler au milieu des « grands ». Hélas ! ni grands ni petits ne virent Lamartine. Ils furent simplement reçus par le bon Dupont de l'Eure qui se contenta de donner une paternelle poignée de main à chacun d'eux en leur recommandant d'être obéissants envers leurs maîtres. Quelle mortification !

M. Halévy déclara devant ses anciens camarades que ce fut une des plus cruelles déconvenues de sa jeunesse.

Lycée Descartes, 24 Mars 1 848.

Mes chers Parents,

Mon Dieu! que de craintes peu fondées, mais faciles à comprendre. N'ayez pas peur, je ne m'enfuirai pas du collège pour aller combattre dans la rue, s'il y avait quelque remuement de pavés ; ne sachant pas faire le coup de fusil, je ne servirais qu'à embarrasser et d'ailleurs ce n'est pas à nous, la plupart imberbes, à nous mêler de politique ; mais je n'irai pas non plus me sauver dans le quartier des petits ou à l'infirmerie comme un lâche; je continuerai de me promener dans la cour avec une foule d'amis à têtes tempérées et laisserai se sauver les camarades à têtes chaudes. Enfin, j'agirai comme au 24 février. Dans quelque temps, on nous fera faire l'exercice. Notre uniforme va être totalement changé ; au lieu du chapeau tuyau de poêle, un képi; au lieu de l'habita queue de morue, une tunique. On a fait essayer l'uniforme aujourd'hui devant les inspecteurs ; j'espère que je pour-

rai revenir en vacances à P^ronne babillé en militaire; j'y ferai mon républicain.

On esl assez tranquille au lycée, et l'année, j'espère, finira bien ; seulement on demande de temps en temps <lrs réformes au proviseur; nous en demandons môme au portier. Nous ne lui achetons plus de pâtisseries, de fruits, de bonbons jusqu'à ce qu'il ait modéré ses prix excessifs.

Nous savons ce qui se passe à Paris et dans les pays étrangers aussi bien que vous, car on nous lil le Hfoniteur au dîner et au souper. Dieu merci, nous avons eu assez de mal pour l'avoir! On murmura tant et tant que le proviseur se décida à le faire lire, mais en partie seulement. C'était tricher, car le ministre Carnot avait dit positivement aux élèves : je vous accorde la lecture totale du Moniteur. On recommença à faire un bousîn monstre; des pancartes furent attachées près de la porte du cabinet du proviseur; en voici une :

« Lycéens, le proviseur se moque de nous ; il < veut nous mettre dedans, mettons-le dehors. « Nous demandons la lecture totale du Moniteur et « la sortie tous les huit jours. »

Cette pancarte tomba sous les yeux du proviseur ; mit en colère tout d'abord, puis, comme c'est un homme droit, il se radoucit ; notre juste réclamation fut écoutée et le lendemain, la lecture totale du Moniteur était accordée ainsi que la sortie tous

les huit jours, mais pour les élèves qui se seraient bien conduits dans la semaine. Cet heureux lendemain étant un jeudi, le proviseur nous appella tous dans son cabinet et nous dit :

« Messieurs, les élèves d'ex-Bourbon se réunissent « aujourd'hui au Luxembourg ; ils s'efforceront « d'entraîner les lycéens qu'ils verront passer pour « aller en promenade. Je vous ai fait beaucoup de « concessions, vous vous le rappellerez ; aussi « j'espère qu'on ne pourra point vous débaucher. »

Nous le jurâmes et nous passâmes, raides comme balles, devant le Luxembourg. Nous avions donné notre parole ! Sur les deux côtés de la rue Saint Jacques on voyait ces affiches: « Les citoyens lycéens sont priés de se rendre au Luxembourg, jeudi, à deux heures et demie. » Aucun de nous ne broncha.

Les maîtres d'études sont doux comme des moutons ; ils n'osent plus bouger. Le proviseur leur a signifié de ne plus nous traiter comme des bambins.

Au revoir, citoyens père et mère.

H. Dabot.

Citoyen lycéen au lycée Descartes.

10 Avril 1848.

Ghers Parents,

Je n'ai pas grand'chose à vous dire. Je ne puis que vous répéter ce que je vous dis continuellement.

Nous sommes très calmes; nous l'avons encore prouvé à la dernière promenade. Nous revenions très tranquillement au lycée quand tout à coup nous apercevons une foule de collégiens débandés qui chantaienl la Marseillaise. C'étaient des élèves d'Henri IV qui avaient fait fuir leurs pions. Us s'avancent vers nous et nous disent en regardant furieusement le maître d'études qui nous accompagnait : « Citoyens lycéens, votre pion vous persécute-t-il? » Nous avons répondu: «Non; c'est un très bon- enfant. » — « Ah ! il a de la chance d'être si bon enfant, sans cela, nous l'aurions fait sauter. » Nous sommes au mieux avec nos maîtres d'études, quoique nous leur chantions continuellement l'air des Girondins, avec modification à leur

adresse :

Trancher d'un pion la vie

C'est l'acte le pins beau ) . .

\ ois Le pins digne d'envie. )

Us en rient tous les premiers. Nous sommes déjà grands et nous réfléchissons qu'avec toutes ces agitations politiques nos parents peuvent perdre leur fortune et nous laisser dans l'embarras. Nous serions bien heureux alors de trouver une place de pion. Savez-vous bien que nous avons au lycée beaucoup d'élèves dont les parents sont presque ruinés. Le père d'un de mes bons amis, un des riches banquiers de Paris, s'est fait sauter la cervelle. Souvent, pendant les récréations, on voit des

camarades pleurer en lisant une lettre. La crise est terrible; en ce moment, plusieurs parents d'élèves ont porté leur argenterie à la fonderie, ils ont reçu en échange des bons du Trésor. Nous avons eu un moment l'intention de donner nos timbales et nos couverts. On a fait deux quêtes, une pour la caisse d'épargne , l'autre pour les blessés. J'ai donné quatre francs; en passant sur la place de l'Hôtel de Ville, j'ai vu le bel arbre de la Liberté qu'on y a planté. Il a été béni par le curé de Saint-Gervais. La Révolution de Février n'a pas du tout été défavorable aux idées religieuses. Un de nos professeurs nous a dit que Jésus-Christ devait être regardé comme le premier citoyen de la République. Ne trouvez-vous pas que la pensée est belle. C'est lui, en effet, qui a donné le premier la vraie liberté aux hommes.

il Avril 1848.

Chers Parents,

Oui, sans doute, il y a encore eu une tentative de renversement du gouvernement par les clubistes ; en somme c'était peu de chose et en un rien de temps la garde nationale a mis le hola. Les externes nous ont dit que le rappel avait été battu et qu'aussitôt leurs parents s'étaient empressés d'aller à l'hôtel de ville pour l'empêcher d'être pris ; il ne faut donc pas vous effrayer de cette échauffourée et craindre de me laisser à Paris. Je suis revenu

écœuré de ma dernière promenade. Le maître

(Tétudes, qui nous conduisait, nous a permis de regarder les caricatures. Il y en a d'ignobles ; Tune d'elles représente Louis-Philippe, le chapeau à la main, devant le maire d'Eu à qui il dit : « Ah ! mon pauvre maire d'Eu, on m'a donné mon congé. Vous n'auriez pas, vous, à me donner autre chose, un peu de monnaie?» — «Non, lui répond le maire d'Eu en fouillant dans sa poche, je n'ai pas de monnaie ; je n'ai que du papier et vous comprenez qu'il me faut le garder, car j'ai souvent de petits besoins à satisfaire. » Une autre caricature représente Louis- Philippe vomissant une foule de papiers, avec indication de toutes les propriétés qu'il aurait prises. Guizot lui tient et la tête pour l'aider à vomir et ce langage pour l'agacer : « Je vous avais bien dit, Sire, que vous vous feriez mal à ce banquet. » C'est une allusion au banquet électoral. Après notre promenade, nous sommes rentrés lire le journal ; je ne veux pas parler du Moniteur, mais de notre journal, du journal à nous, que nous rédigeons nous-même et qui paraît tous les jours ; il s'appelle : le Progrès. Il y avait aujourd'hui un article curieux contre notre économe, M. Loustaud. Ce cher économe a fait graver sur une plaque de marbre notre nouveau nom de Descartes et a fait placer cette plaque au-dessus de la porte d'entrée du lycée. L'auteur anonyme de l'article prétend que cette plaque de marbre est l'ancienne retournée

oo

et que le nom de collège royal de Louis-le-Grand se trouve encore derrière, contre le mur. « C'est un homme bien avisé que M. Loustaud, déclare l'article ; si, ce qui n'est pas impossible, une réaction s'opère en faveur de la royauté, il se contentera de retourner la plaque ; quel économe économe ! » histoire de plaisanter, bien entendu ; car nous ne cloutons pas des sentiments libéraux du citoyen Loustaud.

Les détails que papa m'a donnés sur la plantation de l'arbre de la Liberté à Péronne m'ont vivement intéressé. J'aurais bien voulu voir Monsieur le curé bénissant ce beau peuplier et adressant à ses ouailles un discours patriotique. J'ai raconté le tout à la chère tante Virginie ; elle fait des vœux pour qu'il vive plus longtemps que certain arbre de la Liberté du temps de son enfance, arbre qu'elle et ses camarades de Péronne ont fait mourir à force de l'arroser.

18 Avril 1848.

Cher Père,

Tu n'es pas aimable pour ton fils; je me suis, dans ma dernière lettre, laissé aller à dire : décidément je suis républicain, et tu me réponds par ces quatre mots : pioche tes versions grecques. Tu m'as froissé ; mes camarades ont partagé mes sentiments

61 j'ai vu le momeril où, indignés du joug paternel, nous allions chanter :

Contre nous de la tyrannie L'étendard...

Mon proviseur n'est pas plus aimable que mon cher père. Je suis allé avec des camarades de rhéthorique et de philosophie demander à faire l'exercice. M. Rinn a répondu que nous ne voulions pas sans doute faire l'exercice avec des manches à balai, qu'il fallait des fusils et que le lycée n'était pas assez riche pour en acheter.

Du reste, a-t-il ajouté, pourquoi faire ? pour qu'à la première émeute on vienne les prendre. Cependant, il faut être juste, il nous a promis de parler de cette question au ministre Carnot. Nous avons confiance dans sa parole...

. 16 Mai 1848.

Chers Parents, Depuis dix-huit jours que, mes vacances de Pâques étant terminées, je me suis enfui à tire d'ailes du nid paternel, j'ai eu passablement d'émotions ; mais la plus forte fut, sans contredit, celle que j'éprouvai hier. Vous savez déjà probablement que l'Assemblée nationale fut sur le point d'être "chassée par les ouvriers des faubourgs. Ils la trouvaient trop réactionnaire. Ayant Blanqui et Barbes à leur tête, ils ont envahi l'Assemblée et en

ont prononcé- la dissolution ; mais la brave garde nationale est accourue et a chassé les envahisseurs. Vive la garde nationale ! Barbes a été pincé, Raspail aussi Ta été, non loin du lycée, chez son fils, rue des Francs-Bourgeois Saint-Michel 1 .

Pendant que ces événements se passaient dans la rue, nous étions en récréation et nous apprenions les nouvelles coup sur coup. Nous étions attentifs pour saisir le moindre bruit, soit de fusil, soit de canon, quand tout à coup nous voyons s'avancer vers nous un pion, la figure effarée et le chapeau plein de renfoncements qui attestaient par leur grandeur qu'ils avaient été donnés par une main vigoureuse. Ce joli chapeau avait cinq ans d'existence ; le temps l'avait doré sur tranche; aussi avait-il l'air très comique avec la nouvelle mésa-

i L'invasion du lo mai fut un étrange spectacle. Qu'on se figure la balle mêlée au Sénat. Des flots d'hommes déguenillés, descendant ou plutôt ruisselant le long des piliers des tribunes basses et même des tribunes liantes jusque dans la salle, des milliers de drapeaux agités de toutes parts, les femmes effrayées et levant les mains, les émeutiers juchés sur les pupitres des journalistes, les couloirs encombrés, partout des têtes, des épaules, des faces hurlantes, des bras tendus, des poings fermés', personne ne parlant, tout le monde criant, les représentants immobiles ; cela dura trois heures

Victor Hugo, Choses vues, page 254, Hetzel et Quantin, éditeurs.

venture qui lui était arrivée. Nous nous mettons

à rire. — « Il ne fau! pas tant rire, s'écrie le pion, savez-vous bien que je viens de recevoir de terribles coups de poing parce que je refusais de marcher contre l'Assemblée nationale. J'en ai été quitte à bon marché ; je me suis faufilé dans une rue et me suis enfin sauvé. »

Nous avons un professeur de cosmographio qui nous a montré un fil des épaulettes du général Gourtais. Des gardes nationaux les lui oui arraché js parce qu'il semble avoir pactisé avec l'émeute.

Ce professeur allait défendre, avec les camarades de son bataillon. l'Assemblée nationale, lorsque des hommes à bonnets rouges, pour les en détourner, se mirent à crier : « Qu'allez-vous faire. l'Assemblée est dissoute. » — « Eh bien, s'écrie notre professeur, ressoudons-la. » Ce qui fit rire toute la compagnie, car le mot se répétait de rang en rang : l'ardeur ne fit qu'augmenter. A neuf heures du soir, lui et ses compagnons n'avaient pas encore dîné. Mais enfin, la patrie, reconnaissante de leurs services, leur distribua de sa main parfumée, comme dit le poète, des cervelas... à l'ai!. A deux heures du malin, elle leur donna du pain pour manger avec leurs cervelas avalés, depuis Men longtemps. Les pauvres gardes nationaux n'avaient aucune botte de paille pour se coucher. Heureusemeril pour eux qu'un Jardin se trouvait là toul près. Au milieu s'étendaii un immense rond degazon, parsemé de fleurs rm .

bleues et blanches. Les braves citoyens se couchèrent sur les trois couleurs nationales qu'ils avaient si bien défendues.

Le mardi matin, il y avait peu d'élèves externes dans la classe de rhétorique : presque tous étant de la garde nationale avaient couru au secours de l'Assemblée et avaient monté la garde. Quand nous les avons revus, vous vous doutez bien, chers parents, des prouesses qu'ils nous ont racontées. Quelles bavettes au détriment du grec et du latin. A bas le grec, à bas le latin ! Je reste aujourd'hui en retenue volontaire pour lire Y Histoire de la Révolution française par M. Thiers ; je suppose bien qu'on va nous l'enseigner maintenant. C'est ridicule de n'enseigner l'Histoire de France que jusqu'au commencement de la Révolution.

3 Juin 1 848.

Ghers Parents,

On ne peut vraiment pas dire, comme vous le prétendez, que Paris soit en pleine émeute ; il y a tous les jours, il est vrai, des rassemblements à la Porte Saint-Denis, mais on on ne peut vraiment pas dire que ce sont des rassemblements d'émeutiers. Les ouvriers ont tout simplement peur de la fermeture des ateliers nationaux ; ils croient que les bourgeois poussent à cette fermeture. Aussi, quand les gardes nationaux passent, se mettent -ils

à crier: A bas les ventrus ! On leur en fait lanl à ces malheureux gardes nationaux, qui sont toujours sur le qui-vive, que ça leur fera tomber le Ventre. Tant mieux ; mais, je le répèle, de ce mécontentement à une émeute il y a encore loin.... Donc je ne veux pas revenir dans ma placide ville de Péronne, à moins que vous ne l'exigiez positivement...

Paris, Dimanche 25 Juin i 848.

Chers Parents,

Vous avez dû être fort inquiets ces jours derniers,

puisque vous n'aviez ni lettres ni journaux pour vous renseigner sur ce qui se passait à Paris ; la poste recommençant à faire son service, je m'empresse de vous écrire.

Les émeutiers ont commencé vendredi matin à faire des barricades dans notre quartier, non loin de notre lycée. La ligne, la mobile, la garde républicaine et la garde nationale se sont avancées pour les en chasser; le combat s'est engagé. Nous avons entendu une vive fusillade, des coups de canon, le tocsin, etc. Le bruit du vent, de la pluie, du tonnerre s'y mêlaient; c'était un terrible assourdissement. Quant à nous, nous ne courions aucun danger; nous étions bien tranquilles dans nos éludes, nous efforçant de percevoir les bruits du dehors. Hier samedi, le combat a continué ; tout au matin les garçons nous ont prévenus qu'il y avait

clans la rue Saint-Jacques des mobiles qui n'avaient pas mangé depuis la veille à midi. Nour leur avons fait distribuer notre déjeuner et nous avons été très contents de faire quelque chose pour la patrie. A trois heures, la ville a été déclarée en état de siège ; cela veut dire que tout homme, qui n'est point dans un des corps de l'armée, est fusillé sur le champ lorsqu'il est porteur d'un fusil ou de toute autre arme. Dans notre quartier les exécutions ont lieu au Luxembourg. « Emmenez-moi cet homme au Luxembourg » veut dire « fusillez-moi cet homme. » De toutes les provinces arrivent des gardes nationaux pour renforcer la force armée. Les lignarcls, les gardes nationaux de Paris, les mobiles ont beaucoup souffert. On tirait sur eux des fenêtres; les femmes chargeaient les fusils de leurs maris. Maintenant des perquisitions sont faites clans les caves et tous les émeutiers qui sont pris sont fusillés. L'un de nos pions a été surpris par la mobile, en train de faire une barricade (les insurgés l'avaient probablement forcé) ; il ne sera point exécuté parce que la ville n'était pas encore en état de siège au moment où il a été empoigné. Le quartier Saint-Antoine est le dernier refuge des révoltés. S'ils ne veulent point" se rendre, Gavaignac qui est maintenant le seul maître fera, dit-on, tirer bon train dessus. C'est vraiment malheureux de tuer des hommes si braves.! Ils feraient de si bons soldats contre les Russes et les

Anglais qui sont, paraît-il, les instigateurs de tous les troubles. Sur presque tous les cadavres on trouve des centaines de francs en monnaie étrangère; c'esl du moins le bruit qui court.

Le Qèveu <lu proviseur M. Rinn a eu 1rs deux jambes emportées. J'ai vu passer toùl à l'heure M11" Rinn fondant eu larmes. Par bonheur, mon correspondant, M. Duriez, n'est pas à Paris: il lui faudrait marcher au feu comme les autres gardes nationaux qui ne reviennent pas tous du combat ou qui en reviennent mutilés.

Je n'ai qu'une demi-heure pour vous écrire et j'écris au courant de la plume, sans faire attention au style auquel maman tient tant. Pour une autre fois le style ; ce n'est pas le moment de faire de la rhétorique. .

Lundi 26 Juin 1848.

Chers Parents,

C'est complètement terminé dans notre quartier et même, je crois, dans tout Paris. Hier, il y a eu une chasse de tous les insurgés qui s'étaient battus au Panthéon. Plusieurs ont gagné les toits du collège. L'un d'entre eux a pénétré dans mon dortoir et, ne sachant pas où il se trouvait, a regardé par une fenêtre. C'était précisément celle qui se trouve près de mon lit. Ça m'a fait un effet terrible de l'apercevoir ; il n'avait pas l'air méchant, malgré Une énorme barbe ooire qui lui couvrait presque

toule la figure. Lorsqu'il nous a vus dans la cour, il a. disparu et n'a point été retrouvé. Tant mieux, puisque tout est fini...

Mercredi 28 Juin 18'i8.

Ma chère Mère,

Je t'écris ces quelques mots pour te rassurer sur ma santé. Je n'ai pas eu peur; cependant, j'ai eu, comme mes camarades, de grandes émotions. Dans la nuit du vendredi au samedi, énervés par les luttes qui avaient lieu si près de nous, nous ne pouvions nous endormir; de plus, à chaque instant, nous entendions dans les rues environnantes les mots : Sentinelle, prenez garde à voua, prononcés d'une voix lugubre ; nous étions tous accoudés sur nos oreillers. La fatigue avait réussi à nous assoupir quand, sur les quatre heures du matin, un garçon ouvrit précipitamment la porte du dortoir en nous criant : « Levez-vous ; les catacombes sont pleines de poudre, tout le collège va sauter avec le Panthéon ». Je te réponds, chère mère, que je ne me suis pas amusé à me nettoyer les ongles comme tu me le recommandes sans cesse. Au bout de cinq minutes, nous avions tous dégringolé clans la cour. C'était un faux bruit. Le proviseur nous a rassurés ; mais, dame, nous avons été secoués. Bientôt, nous avons entendu le bruit de la fusillade et du canon ; la lutte recommençait. Les balles pleuvaient dans

— Si —

la grande cour où j'étais ; on se jetail dessus pour les ramasser : mais les gens prudents, comme moi, se sont tranquillement assis par terre dans un angle de ta cour, devisant tristement, la mort dans l'âme.

On n'était plus animé comme, la veille où, pour voir ce qui se passait sur la place du collège, cous regardions chacun à notre tour parla petite fenêtre d'un couloir débouchant sur cette place ; on était anéanti. Aussitôt qu'on nous eut annoncé que le Panthéon était pris, nous nous sommes remis. Enfin, enfin ! disions-nous. Nous avons bien mieux mangé et bien mieux dormi ; je me porte à ravir...

On vient de me communiquer une horrible nouvelle que je te prie de transmettre à ma petite sœur Céline. Beaucoup d'insurgés se sont, pendant la lutte, retranchés au Jardin des Plantes. Gomme il n'y a pas d'étal de boucher dans ce jardin, ils ont fait leur pot-au-feu avec les pauvres bêtes, notamment les gazelles. Ils n'ont eu garde de négliger les bisons, dont la bosse est très appréciée dans les grands dîners. HeureusemenL, les animaux féroces, étant trop coriaces, ont été respectés.

De quelques parties du collège, on a vue sur le dôme du Panthéon; nous avons cru voir quelqu'un. pendu dans la lanterne. Tu juges il.- notre impression ; nous nous sommes peut-être trompés. Toujours est-il qu'il a dû se passer là quelque chose de terrible.

Quand le calme sera-t-il revenu dans notre pauvre pays? Quoiqu'en rhétorique, je t'assure que nous n'aurons, d'ici longtemps, le goût d'émailler nos devoirs de fleurs de rhétorique.

Ton bien dévoué fils.

3 Juillet 1848.

Ghers Parents,

Je veux rester au collège, d'abord parce que les compositions des prix et du grand concours approchent, puis parce qu'il n'y a plus rien à craindre; je travaille autant et même plus qu'avant l'émeute ; que peut-on redouter maintenant? Tous les projets des perturbateurs ne sont-ils pas tombés dans l'eau ou plutôt dans le sang? Je vous réponds que Descartes est bien gardé ; notre quartier est plein de soldats. Gomme ils n'ont pas toujours beaucoup à manger (les gardes nationaux de province passant avant eux) nous leur envoyons , à l'exemple des bonnes gens du quartier, une portion de notre dîner et de notre souper ; nous leui avons même aujourd'hui donné tout nôtre pain de goûter. Gela leur procure un vrai soulagement parce que nous sommes beaucoup. Il paraît que les autres lycées font de même.

Je suis allé en promenade jeudi. Paris présentait un aspect très pittoresque. Tous les cinquante pas, une barricade ou plutôt un reste de barricade qui manquait, de nous casser les jambes; des carreaux,

pour la plupart brisés à cause du bruit du canon et, de tous côtés, étendus sur les trottoirs, uVs gardes nationaux de province, des soldats de la ligne el des mobiles. Nous n'avons pu mous empêcher de rire en voyant certains gardes nationaux dont F accoutrement est vraiment cocas leurs schakos surtout, avec leurs tonnes inénarrables, nous onl mis en gaît'é ; mais nous n'en avons pas moins avec bonheur crié : u Vivent les gardes nationaux de province! » Nous sommes rudement contents de les avoir à Paris.

Sous les fenêtres de notre dortoir se promènent des sentinelles. Leurs sinistres cris: « sentinelles, prenez garde à vous », nous font tressauter dans nos lits.

Quelques élèves du lycée Descartes se sont battus dans les rangs de la garde nationale auprès de leurs papas. Un externe nous a assuré qu'il en avait vu deux à côté l'un de l'autre, qui tiraient merveilleusement bien et. qui avaient abattu trois insurgés, ce qui était très difficile puisque ces insurgés se cachaient derrière les grés des barricades. Pour les débusquer il fallait employer la ruse. Ou raconte des choses impossibles sur le compte des mobiles. Il y avait un insurgé sur la porte d'une maison ; un mobile s'élance dessus, lui traverse la poitrine et lui crie : portier , /'• cordon ! Ils plaisantent en tuant ou en mourant, (le n'est

pas pour rien qu'ils ont été gamins de Paris1. La plupart sont très distingués, ont de très bonnes manières et parlent très correctement. Un de nos camarades s'est engagé clans la garde mobile ; il s'est battu comme un lion ; il n'a rien attrapé. Son lieutenant , neveu du malheureux général Négrier, avait été blessé à l'œil ; il l'a conduit à l'infirmerie du collège. Quand il est revenu de l'infirmerie, nous nous sommes jetés sur lui pour le serrer dans nos bras. Il s'est mis à embrasser ses amis et un de ses anciens professeurs.

J'ai souvent le cœur serré comme dans un étau en pensant à l'horrible lutte qui a eu lieu entre les insurgés et les soldats autour de notre lycée.

Au revoir, chers parents...

4 juillet 1*48.

Cher s Parents,

Hier ma chère tante Virginie m'a fait demander au parloir et m'a raconté des choses intéressantes

(t) Mon vieil ami Ernest L..., notaire à Paris, en réponse à l'envoi de mes lettres m'écrivit ceci : « Mon cher maître, je viens de lire avec le plus vif plaisir votre opuscule qui me rappelle tout mou jeune temps ; Bugnet, Vuatrin, Racliel, Lacordaire, Ravignan, les journées de 1848 où on se battait dans la cour de ma maison ; je voyais des soldats laver leurs sabres ensanglantés dans la fontaine, les mobiles sauter à la corde sur la place du Panthéon, après s'être battus toute la journée

que je vous transmets. Croyez-vous qu'elle esl venue me voir à l;i réoréation de quatre heures el demie, le vendredi 23 Juin? Elle àvail heureuse-1 ment choisi son jour, comme vous le voyez. En chemin elle avail rencontré deux journalistes de sa connaissance dbnl l'un se disait très bon républicain, quoique républicain du lendemain, el dont l'autre se vantail fort d'être républicain de la veille Elle leur dit en riant: « républicain de la veille, républicain du lendemain, si on vous passait à l'alambic, on ne trouverait peut-être pas en vous un centième de patriote. » 11^ riaient à leur tour, mais du bout des dents, quand ils entendirent , du côté dû quartier latin, dans le lointain, <\r> décharges de fusil'. On se quitta pour rentrer au plus vite chacun chez soi. Ma tante traversa au galnp un p<mt qui était encore libre el se jeta dans la rue Saint-Martin afin de regagner sa rue des Francs-Bourgeois. Il y avait déjà des barricades au milieu desquelles on avait ménagé un tout petit passage. Un homme superbe, les bras nus, un poignard du côté droit, un pistolet du côté gauche, voulut l'empêcher de passer; elle se croisa les bras et le regarda d'un air bien assuré". L'homme dit : <■ en voilà une de parisienne qui n"a pas peur » et il la laissa passer en souriant. De péripéties en péripéties, de barricades en barricades, elle est arrivée chez elle à dix heures du soir, rue i\i>< Francs-Bourgeois , dans sa belle maison où on

avait établi une ambulance. En même temps deux insurgés entraient. Ils apportaient un des leurs dangereusement blessé ; l'.un d'eux lui dit : « Madame, me reconnaîtriez-vous ? » Elle leva la main vers le ciel en disant : « il y a quelqu'un là-haut qui me le défendrait. » L'insurgé fut touché de cette réponse et ma tante profita de l'émotion qu'il éprouvait pour tâcher de le décider à retourner près de sa femme et de ses enfants ; il lui répondit avec un très gros soupir : « cela est impossible, j'ai été payé et largement. » Derrière la maison se trouve un marché précédé d'une petite place. Ma tante prétend que des fenêtres de son appartement elle y a remarqué des messieurs fort bien mis qui distribuaient de l'argent aux combattants.

En outre, des lucarnes d'un grenier, elle a vu, étendus par terre, beaucoup de pauvres diables se débattant contre la mort. C'était affreux.

Elle m'a également raconté qu'elle était allée à l'archevêché pour voir ce pauvre archevêque sur son lit de parade ; elle a fait bien longtemps la queue. Désespérant même d'arriver jusqu'à la chapelle ardente, elle lia conversation avec le petit mobile qui était de planton pour empêcher de passer. Elle lui dit qu'elle avait un fils de son âge, qui s'était engagé depuis deux ans dans l'infanterie de marine, et elle lui narra beaucoup de choses qui étaient arrivées à Prosper. Gela intéressait beaucoup le mobile ; ce n'est pas étonnant, elle a tant

d'esprit. Après qu'elle eul conquis ce brave garçon,

elle lui dit : « Vous êtes mobile el vous ne bougez pas; remuez-vous donc, retournez-vous donc! » Le petil mobile, fin comme un petit Parisien des rues, bougea, se retourna, et la chère tante en profita pour filer au plus vite. Elle vit donc son bon archevêque et fit loucher à son cœur le portrait de Prosper.

A bientôt, chers parents, à Péronne. J'en ai encore bien long à raconter.

Août 1848.

Chers Parents,

Ma tante vient de recevoir une lettre de son fils Prosper, lettre écrite de l'île de la Réunion (autrefois File Bourbon). Il est d'une inquiétude mortelle depuis qu'il a eu connaissance des événements de Paris. Il n'a, en effet, de sa mère ou de son oncle Talma que des lettres antérieures au 24 février ; il craint que quelque chose de fâcheux ne soit arrivé à sa mère, à son oncle. Voici un passage de sa lettre :

« Nous avons reconnu la République hier onze juin ; il n'y a pas eu le moindre enthousiasme. Tout s'esl passé très froidement; la plupart des gens qui assistaient à la reconnaissance de la République ne savaient pas ce que c'était qu'une république. Quant à moi, je n'ai pas de conviction ; si j'étais en

France et si je pouvais suivre la marche des événements, il est probable que j'aurais une

opinion. En attendant, comme militaire, je me contente de servir mon pays. »

C'est parler en vrai soldat.

A bientôt les vacances.

10 Octobre iS4S. Mrs ctiers Parents,

Mè voilà donc en philosophie ; j'ai d'abord eu du chagrin de ne plus être avec le père Lemaire, mon cher professeur de rhétorique latine, et AI. Despois, mon professeur de rhétorique française, hommes de grande valeur qui ont été si bons et si dévoués pour moi. Mais je me suis consolé en me voyant sous la direction de M. Jacques, professeur de philosophie. C'est un excellent homme, 1res fort ; il est directeur d'un journal intitulé la Libre-Pensée, dans lequel il écrit avec M. Jules Simon. Il a publié un manuel de philosophie que je m'en vais acheter (prière de m'envoyer une subvention . Je lui ai donné une copie sur des leçons qu'il avail faites; il a été très satisfait de mon résumé

G Avril Î8rà9

Chers Parents,

On vient de me dire qu'un a transporté en Picardie, à Doulîens, Barbes et Blanqui, condamnés

par la Haute Cour de justice pour l'affaire du 15 mai. Quel honneur pour la Picardie d'avoir la fleur des pois en fail de révolutionnaires !...

Mai 184P.

Chers Parents,

On a donné, il y a une quinzaine, la première représentation du Prophète. C'était une exaltation incroyable au lycée où on aime étonnamment la musique. Plusieurs de mes camarades ont voulu à toute force aller entendre Roger à la seconde représentation. Ils sont sortis le dimanche et ne sont rentrés que le lendemain de cette représentation. Ils vont être rudement punis ; on ne sera peut-être pas trop sévère cependant, parce que Roger est un ancien Louis-le-Grand. Il vient chanter dans nos concerts ; vous pensez bien comme nous l'accueillons. Il est aussi heureux que nous. Si vous saviez comme il est beau et bon ; il paraît qu'il ne veut pas de cachet comme les autres chanteurs ; dame, il est de la maison. Les concerts de Louisle-Grand sont les plus renommés de Paris et c'est un honneur d'y venir chanter...

Ce vieux souvenir m'en rappelle un autre. Je me souviens qu'on racontait an lycée L'histoire suivante :

« Henri Meilhae, notre camarade, avait une terrible envie de voir Roger dans le Prophète ; mais sa bourse était légère, même Tris Légère. Il se rendit au tbé&tre et

écrivit an Prophète une lettre si originale que Roger, quoique sur le point d'entrer en scène, voulut le voir. 8a figure malicieuse lui plut ; une bonne place fut octroyée immédiatement au futé lycéen. »

16 Juillet Ï8k9.

Chers Parents,

J'ai passé mon baccalauréat. J'ai eu une peur bleue; j'ai fait récrit samedi et j'ai passé l'oral aujourd'hui lundi. Mon camarade P... et moi avions montré notre brouillon à un maître d'études. Ce pion a dit h P... qu'il serait évidemment reçn et à moi que je serais refusé ! J'ai passé deux journées atroces. Aujourd'hui je suis nommé le premier et P... pas du tout

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