LETTRES D'UN ÉTUDIANT
25 Novembre I8ï0.
Chers Parents,
Je fais donc mon droit et j'en suis bien aise; les cours m'intéressent beaucoup, même, ceux de droit romain. Mes professeurs sont excellents, surtoul M. Ducaurroy, professeur de droit romain, et M. Bugnet, professeur de droit français.
M Ducaurroy n'est pas commode ; il est très dur aux examens '. On se venge comme on peut. Un
1 De M. E. P..v très remarquable homme de lettres, dont s'honore à juste titre la ville d'Abbeville :
« Monsieur.... Qu'il s'agisse du cours de Miehelet, de la Révolution de 1848, d'émeutes à barricades, de manifestations scolaires, de l'avertissement nocturne sentinéOea prenez garde à nui*, de l'aspect de Taris au lendemain des combats, vous nous rende/, bien toute cette vie agitée, puis trop calme de 1847 à 18Î54. J'ai eu à l'Ecole de droit plu-
soir il était àl'Odéon. Les étudiants s'en aperçurent et ce fut tout de suite un branle-bas général. L'un d'eux se faufila dans la coulisse et obtint d'un acteur qu'il voulût bien, au milieu d'une grande tirade de vers, en insérer un qui finirait ainsi : .
J'en appellerai du duc au roi...
Duc au roi et Ducaurroy formaient un mauvais jeu de mots. Dès que l'acteur l'eût débité avec emphase, ce fut une acclamation prodigieuse, stupéfiante ; tout le monde de crier : Vive Ducaurroy: En attendant, moi je ne fais pas le fier ; je me mets toujours au cours devant lui pour qu'il me reconnaisse à l'examen.
Mon autre professeur pour le code civil est M. Bugnet, un franc-comtois très fort, lils de paysan, qui ne pose pas pour le style, et dont la
sieurs de vos professeurs ; j'en reconnais dans vos lettres la vraie silhouette Ducaurroy était, comme vous le dites, très détesté, à tort ou à raison. On jubilait de ce dialogue d'un examen : « En supposant que je vous offre en mariage ma tille Titia, ce que je ne ferais certainement pas... » disait le vieux romain au candidat.
« — En supposant que vous m'offriez en mariage votre tille Titia, ce que je n'accepterais assurément pas... » répondait le hardi patient.
« 7 mai 1892. »
parole, un peu triviale, qous fail entrer dans la tête les points <l<' droil les plus difficiles1.
Nous avons encore un troisième professeur, M. de Portets, qu'on appelle le corbeau blanc parce (|u'il esl légitimiste el qu'il a une belle tête blanche. On raconte sur lui une foule d'histoires. Il paraîl que sous l'Empire, quand il faisait son droil, il aperçul un jour un grand concours de superbes voitures se dirigeant vers le Panthéon. Il y courut, G'étaienl quelques1 grands dignitaires qui venaienl visiter le Panthéon el monter à la coupole. La maréchale Lefebvre faisait partie du pèlerinage; bonne femme, mais commune ; je crois que c'étail une ancienne vivandière. Elle montait avec grande difficulté. Le jeune de Portets s'étail faufilé derrière
1 Du cher M. Kataud, professeur à l'Ecole de droit, que nous avons perdu récemment :
« 17 mai 18112.
«... Ce que vous dites de notre vieille Ecole de droit nra été particulièrement agréable. J'ai bien connu ceux dont vous citez les noms. Ils ont été mes maîtres et j'ai eu l'honneur d'être assez longtemps leur jeune collègue. Aujourd'hui je suis l'ancien. .l'ai entendu dire que l'on me donnait parfois la qualification respectable de père Rataud. Vienne l'an prochain et l'édit de <-<t<in<-is toUendia me sera appliqué. Mais lorsqu'on a attrapé le numéro 7 suivi d'un zéro, d'un zéPO placé à droite, ou pour mieux dire lorsque ledit zéro vous a attrapé, on peut bien se
reposer.... »
elle. Elle se retourne et dit : « Mon garçon, poussemoi donc le ..., » ce qu'il fit très consciencieusement. Arrivée tout en haut, elle le remercia beaucoup et lui dit : « Veux-tu être sous-lieutenant ? » Le jeune homme répondit qu'il faisait son droit, ce qu'elle ne comprit pas trop. Mais toujours est-il qu'elle l'assura de sa protection, et qu'elle fut plus tard très fidèle à sa promesse. Elle le poussa à son tour très vigoureusement dans le monde ; se non e vero e bene trovato.
7 Décembre I8'i9.
Ghers Parents,
Mon professeur de droit M. Bugnet nous a recommandé d'être bien sages et de ne pas nous mêler de politique ; pour moi, je ne m'en occupe pas du tout. Elle ne m'intéresse pas ; c'est toujours la même chose à la Chambre ; sans cesse des batailles, de gros mots. Aussi une dame disait-elle dernièrement à un représentant qui lui parlait d'une façon un peu brusque : « Monsieur, songez que nous ne sommes pas ici à la Chambre. » Je ne m'occupe de politique qu'en regardant les caricatures. On y voit continuellement le président de la Chambre, le père Dupin, qui, avec ses galoches en guise de férules, donne des coups sur les doigts des députés. Il parait que ses souliers sont énormes et armés de gros clous. Un malin dessinateur l'a représenté fixé au sol, sans pouvoir bouger parce
que Ifs clous des souliers s'y étaient enfoncés. Il en profitera peut-être pour 's'attacher a sa place de président. Eh ! voilà que je fais de la politique.
Pour finir, permettez-moi de vous apprendre une fausse nouvelle qui l'ail la joie de l'école de droil : M. Dupin vienj de faire un voyage ; on lui demande snii passe-port.
m — Je n'en ai pas, répond-il; je n'en ai pas besoin, je suis président de l'Assemblée national.'. je suis M. Dupin. »
« — Rien ne nie le prouve, » réplique le gendarme.
« — En voilà deux preuves, » répond Dupin. en lui mettant sous le nez ses deux souliers ferrés.
Le gendarme fut convaincu. Fut-il asphyxié, l'histoire ne le dit pas...
Décembre 1849.
Ghers Parents,
J'ai vu Rachel dans la tragédie de Phèdre, son triomphe. C'était le jour de sa rent ée au théâtre, après le gain de son fameux procès. Elle joua admirablement et fui littéralement couverte de fleurs. Merveilleuse esl sa prononciation : beaucoup d'avocats vont l'entendre pour étudier sa belle diction. On prétend que le Père LaeOrdaire va l'écouter en civil dans une loge grillée ; on a bien raison de dire que dans la vie il n'y a pas déplaisir
sans peine. Vous vous imaginez peut-être que je me suis présenté au bureau, que j'ai payé mon parterre et qu'immédiatement j'ai été reçu dans l'olympe ; pas du lout ; j'ai été obligé de faire trois heures de queue debout ; quelle fatigue ! j'avais beau me raidir sur mes ergots, mes pauvres jambes flageolaient ; la prochaine fois j'irai en solitaire. Gela signifie que j'entrerai avec la claque sans faire de queue. Je ne serai pas obligé d'applaudir vu que je donnerai une rétribution au chef de claque.
Gomme je veux varier mes plaisirs, je suis allé au cours de Saint-Marc Girardin. Il y avait tant de monde que je n'ai pu voir sa tête qui, du reste, n'est pas bien belle, m"a-t-on dit. A un moment, la foule m'a aplati contre un mur au point de me retirer la respiration, mais pas la transpiration. Mon chapeau, mon nez, ma poitrine ont été tous trois réduits à l'état de galette. C'est dans cette position intéressante que j'ai entendu pendant une heure el demie le cours de M. Saint-Marc Girardin. Il nous a fait rire depuis le commencement jusqu'à la fin. Ce qu'il dit est toujours tourné avec infiniment < l'esprit.
Un autre professeur de la Sorbonne, M. Gérusez, m'a vivement intéressé. It remplace M. Vfllemain dans le cours d'éloquence française. Il nous a parlé de La Fontaine et de sa fable les Grenouilles qui demandent un roi. « Gette fable, a dit le professeur, n'a pas changé l'esprit des hommes; car il parait
qu'en certain pays de l'Europe, il existe encore beaucoup de grenouillères », \)r> applaudissements éclatèrent immédiatemenl dans toute la salle.
En voilà assez pour aujourd'hui.
Votre fils dévoué...
Décembre Ï8k9.
Ghers Parents,
En ce moment, je vais entendre prêcher à Saint- Sulpice l'abbé Combalot. Son talenl a beaucoup d'analogie avec celui du père Lacordaire. 11 a comme lui des élans enthousiastes qui enlèvenl notre jeunesse. Le catholicisme de Lacordaire esl libéral, même un peu révolutionnaire ; celui de l'abbé Combalot me semble amoureux de légitimité. Les images de M. Combalot sont fougueuses, brûlantes, palpitantes d'actualité, comme celles de Lacordaire, tout en ayant moins de grandeur et de poésie. L'abbé Combalot tombe quelque fois dans la trivialité, le père Lacordaire jamais.
M. Combalot vient de défendre aux femmes de venir l'entendre ; il leur fait dos conférences particulières le mercredi et le vendredi : il a raison. Ses discours roulent souvenl sur d<'> questions de politique ellesn'y comprendraient pas grand'chose) et sur des articles de foi pourquoi leur parler de points de doctrine auxquels elles croienl fermenjenl . Elles ne sont pas contentes du tout. Un jour l'une
d'elles s'est faufilée au milieu des hommes ; mais il lui a fallu déguerpir à sa grande confusion.
Je suis allé dire un petit bonjour ta M. et M111 Talma. Ils sont toujours enchantés de me voir. Je leur ai appris que j'avais une jolie petite chambre rue de Seine, une jolie petite chambre avec des meubles à moi, avec l'ancien lit virginal de leur belle-sœur Virginie Dabot, avec de beaux rideaux blancs et une garniture de cheminée où mes bottes jouent le rôle de vases, forme de cornes d'abondance. Je leur faisais la description de mon mobilier afin de leur donner l'idée de m'offrir quelque chose. Ça n'a pas manqué ; ils sont tombés dans le panneau et m'ont offert un joli cadre avec un beau port rail de Talma, leur oncle, dans le rôle de Néron. C'est une gravure superbe qu'avait offerte à M. Talma le baron de Lacrosse, un marin d'un haut grade, j'étais enchanté ; malheureusement il y avait, sur le nez de Talma, une tache d'humidité que je voulais faire disparaître. Je donnai la gravure à un mauvais réparateur qui m'enleva bien la tache, mais m'enleva le nez en même temps. Je ne vous peindrai pas mon désespoir. Je ne peux pourtant pas orner ma chambre d'un Talma sans nez. Pour me consoler, j'ai acheté un beau portrait du père Lacordaire que je vais faire encadrer et que je placerai au plus bel endroit de ma chambre.
Au revoir, chers parents...
II. John Talma, <l«>nt il est parlé dans cette lettre, était le neveu de Talma le tragédien et l'oncle «le mon cousin Prosper Duremer, alors lieutenant d'infanterie «le marine, Dans ma petite brochure, Notes (l'une Famille péronnaiêe.
je me suis entretenu Longuement «le «•«■ vieil ami et «le son oncle le tragédien.
M. le baron de Lacrosse, dont il est également parlé dans la même lettre, otair Le fils de l'amiral de Lacrosse que L'empereur Napoléon Ier avait créé baron. C'était L'ami intime «le M. John Talma qui l'avait connu dans la mariné. Après 1848, il avait t'ait partie de la Constituante et de la Législative et le 2!> janvier 18o2, il avait été nommé sénateur. Il était excessivement bienveillant et sérviable et mon cousin Prosper eut souvent lieu «le se louer «le sa protection, «lu reste l>ien méritée.
? Janvier 1850.
Chers Parents,
Je vous souhaite, je me souhaite et jp souhaite à toute la famille une bonne, tranquille el heureuse année. Ce n'est pas un souhait banal par le temps qui court.
Puisque je vous intéresse beaucoup, dites-vous, quand je vous nacre ce que j'entends à mes cuirs. je ne veux pas manquer de vous raconter ce que j'ai appris au cours de M. Michèle! qui professe ou plutôt qui politique au collège de France. La foule m'a porté dans l'amphithéâtre : c'esi à peine si, en un quart d'heure, j'ai touché cinq ou six fois 1»* sol. Arrivés dans l'enceinte, les étudiants ont commencé par chanter la Marseillaise) !«' dm ni du Départ,
puis les Girondins. Vinrent ensuite et successivement les cris, frénétiquement applaudis, de : Vivent les Hongrois ! Vivent les Italiens ! Vive le pape chef spirituel ? A bas le pape chef temporel ! etc., etc. Le tumulte ne cessa qu'à l'arrivée de M. Michelet. C'est un homme dont les cheveux sont blancs, la figure pâle et allongée, la parole brève et saccadée. Ses gestes sont multipliés ; ils remplacent souvent les paroles qui ne viennent pas sur le champ aux lèvres du savant professeur. Il y a comme de petits entr' actes dans le débit : quant à moi, je ne trouve pas qu'il parle si merveilleusement. Ce sont ses allusions politiques d'une finesse exquise, d'une actualité fort intéressante, qui lai ont valu l'immense popularité dont il jouit. Le sujet par lui traité cette année est : V éducation des femmes. Au bas de l'enceinte se trouvent des places réservées aux dames. Les bas bleus de Paris s'y donnent rendezvous ; il y a quelques jolis minois , beaucoup d'atroces.
M. Michelet a commencé par nous raconter l'histoire d'un jeune homme mort en Hongrie pour la liberté. Voici sa première phrase :
Le 24 février, premier jour où la France fut majeure (applaudissements cinq fois répétés), M. N...y hongrois par sa mère, français par son père, romain par le lieu de sa naissance, polonais par son mariage et réunissant ainsi dans son être
Vesprit libéral des quatre peuples républicains d<> l'Europe, <•/<•..., (nouveaux hurlements de joie .
C'était prétentieux au possible, mais scandé avec un chic inouï. Pendant toul le temps de la séance, ce fui la même chose. Je m'en suis donné '. j' m'en suis t'y donné à applaudir, à réapplaudir; j'ai fini
par être empaumé; franchement leviendrail
idiol à ne suivre que dès cours de droil 1....
', Février l*:>0
Chers Parents^ Ce soir en passant sur les boulevards, j'aperçus, près de la porte Saint-Denis % un arbre de la Liberté entouré par plus de deux mille femmes. T<>ul à coup je vis monter non pas une femme c'eul été trop amusant) mais un petit moutard portant el agitant un drapeau tricolore qu'il accrocha au haut de l'arbre aux applaudissements de la foule. Ensuite illumination de l'arbre avec des bougies; puis chants patriotiques. G!était tout simplement le résultat de l'émotion produit.' dans la population par l'annonce de la destruction iU^ arbres de la
i Un homme de talent, rendant compte de mes Lettres d'un Etudiant^ écrivit : « Je désirerais bien savoir si M. Dabot est encore aussi enthousiaste de M. Michdet ! J'avoue que non, je le trouve aujourd'hui trop irréligieux
et trop révolutionnaire
Liberté. Il n'y a pas assez d'agitation pour qu'on ait à craindre une émeute et vous n'avez aucune crainte à avoir pour votre fieu1. Du reste, vous avez beau dire, je ne reviendrai pas. Je suis resté presque tout seul à Louis-le-Grand après les journées de juin, je n'ai garde de m'en aller dans un moment où il y a si peu de danger. Mais je ne ferai pas d'imprudence, je vous le promets sur la tête de Pierre Leroux....
21 Février IS.îO.
Chers Parents,
Tout à l'heure au moment de prendre la meilleure de mes plumes pour vous écrire, j'ai été dérangé par le président de la République qui est passé rue de Seine, sous mes fenêtres. Il se rendait à la caserne du Luxembourg. Près de lui était le général d'Hautpoul, vieillard à cheveux blancs et derrière lui le général Ghangarnier. Devant mes fenêtres est un libraire à l'étalage duquel se trouvait une énorme caricature. Cette caricature représente Louis-Napoléon couché sur un lit de camp et ayant
i Note de V éditeur. — Fieu pour fils. Dans la fable du « Loup, de la Mère et de l'Enfant, » La Fontaine rappelle ce mot en citant le vieux dicton picard :
Biaux eMres Leups, n'écoulez mie Mère tenchent chen fieu qui cric
sur la tête un gracieux bonnel de coton en guise de couronne impériale. Aux pieds de son lil esl assis son oncle qui lui donne <lrs croquignolles sur le nez en lui disant : « Petil polisson, je t'ai «lit bien souvent que je n'aimais pas les folliculaires. » Louis- Napoléon est, dit-on, un des rédacteurs du Napoléon journal, qui vient de paraitre. Le président aperçut la caricature et se pencha fortement vers elle pour mieux la considérer. Il y a huit jours, dans ma rue de Seine, je l'ai encore rencontré se rendant cette fois à la caserne des municipaux.
Je suis allé avant-hier entendre M. Lacordaire ; il a été sublime. J'ai bien regretté que maman ne fût pas là. Huit jours auparavant, elle n'avait vu que son ombre cà Saint-Sulpice ; il n'était pas du tout clans son élément, l'immense clergé qui l'entourait étant du parti contraire à son école. Le Père prêchait probablement à contre-cœur, aussi ne s'est-il pas livré le moins du monde à ses mouvements habituels de grande éloquence. A Notre- Dame, il se trouve au milieu d'un auditoire qui l'aime, l'exalte et l'enflamme. Ses idées libérales et républicaines ne doivent pas faire plaisir aux légitimistes qui l'entendent. Je ne sais si c'est vrai, niais on m'a raconté que l'ancien archevêque de Paris, M. de Quélen, se trémoussait sur son fauteuil pontifical, comme un- diable dans un bénitier, lorsque M. Lacordaire prêchait devant lui. Lacordaire dut bientôt, avant de monter en chaire, communiquer
— oï —
son canevas de discours h M. Âffre, alors grandvicaire, pour que ce dernier lui incliquât les endroits à retrancher, c'est-à-dire ceux qui auraient pu faire tressauter le bon archevêque. Lacordaire commence a prêcher à une heure. Je suis arrivé à onze heures moins un quart, c'était trop tard ; aussi ai-je été très mal placé. Il y a beaucoup de fins de phrases que je n'ai pas entendues ; mais je vais m'arranger avec deux de mes camarades. Nous irons chacun à notre tour à neuf heures et demie du matin et nous retiendrons deux chaises.
La conférence dont je parle dans ma lettre fut l'une des plus importantes du Père Lacordaire. On se doutait du reste qu'elle marquerait entre les plus marquantes ; aussi Notre-Dame était-elle bondée d'un auditoire accouru dès la première heure du jour. Quelque temps auparavant, l'archevêque de Paris avait donné pour asile aux Dominicains français l'ancien couvent des Carmes, qu'il avait racheté, et on supposait bien que la reconnaissance inspirerait la parole de leur supérieur. Celui-ci, dès la première phrase, s'empara de son auditoire, presqu' entièrement composé de jeunes gens, en annonçant qu'il venait reprendre les conférences que la religion tenait à Notre- Dame avec la jeunesse française. Puis ij ht un magnifique éloge de l'archevêque : « Vous avez, lui dit-il, ouvert à des hommes revêtus de l'habit cénobitique, de cet habit persécuté légalement depuis soixante ans, des murs consacrés par le sang des martyrs. » On peut lire, du reste, dans l'édition Poussielgue ce magnifique exorde et, en le lisant, 011 pourra se convaincre qu'après cinquante ans, l'éloquence de l'illustre dominicain n'est pas refroidie. Il
iJO
v tut un frémissement parmi tous Les jeunes et aussi parmi tous les vieux auditeurs quand, à la tin de cet exorde, après avoir superbement parlé de patriotisme, le Père, pour ainsi dire transfiguré, s'écria : « On trouve toujours dans la main de Dieu, la main du peuple français. »
28 Février 1850.
Cher Père,
... J'ai manqué d'être tué au cours de M. Michelet; sans un bienheureux carton qui m'a servi de coussin, (non impunément pour le carton, il est vrai j'aurais été écrasé entre une porte de bronze et une avalanche de furibonds qui voulaient entrer tous ensemble les premiers de peur de ne plus avoir.de place. Ce jour-là, on a chanté au cours la République des paysans. C'était si lugubre que les cheveux se sont dressés sur ma tète, sans cependant l'aire tomber mon chapeau. Ne voulait-on pas me l'aire signer une pétition pour le rétablissement de l'arbre de la Liberté sur la place de l'Hôtel de Ville. Je me suis dit : « Pas si bête..., c'est peut-être la police qui propose cette pétition afin de connaître 1rs fougueux auditeurs de M. Michelet. » Quelle prudence dans un jeune homme ! ! ! Ce qui, traduit en langage vulgaire, signifie : que ce jeune homme a donc peur pour sa peau!
Après avoir assisté à la réunion des démocs-socs, j'ai voulu assistera celle des réacs. En conséquence, j'ai, avec un de mes amis, couru au Vaudeville voir
les Saisons vivantes, pièce politique, ahtidémoc,
(buis laquelle jouaient deux charmantes actrices, M11" Gico et M'"' Octave; j'ai cru, pour un moment, que le paradis allait arracher les poutres du théâtre et les précipiter, en compagnie des banquettes, sur la tête de l'orchestre et du parterre, d'où partaient des bravos frénétiques. Les sifflets et les applaudissements se croisaient et faisaient un tintamarre effroyable. Cependant à la fin, les sifflets exténués cédèrent la victoire aux applaudissements.
Je ne peux vous en dire davantage aujourd'hui, mes chers parents, je me meurs de sommeil.
La pièce des Saisons virantes, dont je parle dans ma lettre, était pour ainsi dire la suite de la fameuse pièce la Foire aux idées, jouée également au Vaudeville un an auparavant. Les lauriers de M. de Leuven avaient empêché de dormir MM. Dartois et Roger de Beauvoir qui avaient échafaudé laborieusement une espèce de revue. Le Temps, flanqué du Jour, son valet de chambre et de la Nuit, sa servante, faisait comparaître devant lui les quatre saisons de l'année 1849, afin de savoir ce qui s'était fait de bon et de mauvais pendant leurs règnes successifs. La charmante M1'0 Cico, dont tous les étudiants de Paris raffolaient, faisait le Printemps. Elle sortait d'un massif de roses et, sous prétexte d'épines, compagnes fidèles des roses, elle piquait, deçà, delà, très fort les républicains. La saison de l'Hiver jetait ses glaçons à la tête de la République, c'était Mm<! Octave ; mais la pomme revenait à V Automne pour sa méchanceté. Elle déchaînait chaque soir un orage épouvantable en lardant outrageusement Mme George Sand qui venait de remporter, à l'Odéon, un grand succès avec
— Dé —
Françoix le Champi; arrêtée sans cesse pat Le tumulte, V Automne mettait un temps infini à chantez cette fin <lo
couplel :
Qu'elle sortie pour sa gloire
Qu'il faut que .-a plume à présent KITace à force de talent Les bulletins du provisoire.
Entre temps, le Joui et la Nuit se disputaient comme doivent le faire domestiques de bonne maison. Le Joui reprochait à la Nuit de favoriser les voleurs; mais la Nuit, qui n'avait pas la langue dans sa poche, lui répondait :
« Et Toi donc, n'éclaires-tu pas la Bourse ! »
Quant à moi et à mon camarade, nous ne disions rien. A peine échappés du collège, nous nous contentions d'admirer M,le Cico, dont on avait tant parlé en récréation, de contempler M11* Cico pour laquelle, disait-on, un prince, fils du roi déchu, avait soupiré ! ! La crainte de recevoir une banquette sur la tête troublait seule notre béatitude.
Paris, 12 Mars 1850.
Chers Parents,
Mon cousin S... m'a prévenu que sa sœur devait venir à Paris pendant la semaine sainte. Dites-lui de ma part que M. Lacordaire prêchera à Notre- Dame les dimanches avant Pâques et que M. de Ravignan prêchera aussi dans la même église tous les jours de la s imaine sainte.
M. (h- Ravignan [tarie maintenant à Saint-Thomas d'Aquin., église du faubourg Saint-Germain. Le premier jour de sa prédication, il y eut une telle foule que cent cinquante chaises onl été brisées;
de plus une multitude de vols ont été commis. Tous les vendredis, je pars de chez moi à midi pour l'entendre à trois heures.
Son genre d'éloquence n'est pas du tout le même que celui du père Lacordaire ; il a une élégance de parole incroyable. C'est l'orateur des dames, tandis que M. Lacordaire est l'orateur des jeunes gens. Vendredi M. de Ravignan a parlé aux dames assez sévèrement; il les a appelées serpents tentateurs ; il leur a reproché l'abus qu'elles faisaient de leurs cha mes, de leurs avantages extérieurs. Il y avait près de moi plusieurs de ces serpents tentateurs qui n'ont pas été du tout flattés. L'un disait, penché à l'oreille de son compagnon: « je crois que M. de Ravignan tourne au socialisme ». Il faut vous prévenir, pour que vous goûtiez tout le sel de cette réflexion, que M. de Ravignan est le plus grand légitimiste que le sol de la France ait jamais porté.
J'aime beaucoup le talent de M. de Ravignan; mais j'aime dix mille fois plus celui de M. Lacordaire. Il faut dire que M. Lacordaire est considérablement soutenu, excité par son auditoire de grands artistes, de grands littérateurs, de grands savants, de grandes notabilités de la politique. Quand il prêche, l'immense cathédrale est entièrement comble. Il y a huit jours, il a parlé de la chasteté. Tous les jeunes gens étaient en proie à la plus grande émotion ; j'ai été tellement électrisé
el enfiévré que je n'ai pas travaillé le reste de la
journée. Pour faire casser cet le fièvre, j'ai été, I<i soir, voirjo'uer Tartuffe au théâtre1 avecundemes camarades qui étail dans le même état que moi. VA ('.'pendant Lacordaire avait été bien simple il n'avait pas visé à l'effet.
Parfois il écume, ses lèvres sonl toutes blanches, à tel point qu'en descendant de chaire il est obligé de les humecter avec du vinaigre.
Ghers parents je vous embrasse de tout cœur.
La conférence indiquée en ma lettre du 12 mars esl celle qui .se trouve dans l'édition Poussielgue («envies de Lacordaire) à la date du 3 mars 18o0, Le Prie y parla de l'épreuve (pie Dieu impose à tout homme poiiï lui créer des mérites; il aborda de front l' épreuve des sens que le jeune homme subit tout particulièrement. Chacune dé ses phrases commençait harmonieusement par ces mots: «sois chaste, ami : sois chaste, ami, pour conserver l'honneur de ton âme ; sois chaste, ami, pour être aimé longtemps et être aimé toujours ». Puis après rémunération de tous
1 Afin de faire diversion et échapper, pour ainsi, dire à l'étreinte de ce diable d'homme dont les conseils nous parais1 saient excellents, mais fort désagréables à suivre ; j'ai dit : diable d'homme ; oh ! pardon pour l'expression, niais il n'y a que celle-là de juste pour faire comprendre l'empire, l'ascendant que Lacordaire exerçait sur les jeunes gens, élèves des Jésuites ou élèves de l'Université] surtout peutêtre sur ceux-ci, plus sevrés des instructions religieuses, par suite plus étonnés, plus charmés.
les avantages de la chasteté, il évoquait l'image de celle que tout jeune homme attend et qui l'attend et lui disait de se conserver pour elle. Le texte, reproduit dans la conférence imprimée, est l'écho fidèle de la conférence prononcée dans la vieille cathédrale. Il parle encore éloquemnient au cœur des sexagénaires qui l'ont entendue à vingt ans.
20 Mars 1850.
Ghers Parents,
Ma journée cTavant-hièr a été une journée véritablement dèmoc.-èob. (démocratique-socialiste).
1° Je me suis payé une promenade de démocsoc; j'ai voulu contempler la colonne de Juillet, dont la base disparait sous de magnifiques couronnes ;. beaucoup sont en bronze avec des feuilles de laurier, d\m goût parfait. Les couronnes sont entourées de rubans très rouges : mais la pluie ne leur a laissé qu'une teinte rose. Si ceux qui ont noué ces rubans pouvaient de même tourner au rose tendre !
2" Après la promenade, qui m'avait aiguisé l'appétit, je me suis payé un dîner démoc.-soc.
Ayant tout d'abord repu mes yeux d'emblèmes archi-républicains, j'ai voulu ensuite repaître mon estomac des mets de la même famille. Je suis allé, pour cela, dîner1 à l'Association fraternelle des citoyens cuisiniers. En entrant dans la salle,
1 Rue Racine.
j'admirai la grâce de deux beaux niveaux rouges au milieu desquels trônail la statue de la République. Derrière, se trouvail le portrail en pied de Garibaldi. J'appelai les garçons citoyens avec une voix formidable. Pour mon dessert, je fixai mon choix sur un montagnard el je me mis à crier : citoyen^ montagnard. La liaison des deux mots que je lis suivre coup sur coup lit éclater de rire tout le restaurants On m'apporta un beignet inondé de confiture très rouge. « Tiens, me dit mon voisin de table, les montagnards sont-ils en déconfiture? ■>
3° Soirée démoc-soc
Pour finir dignement la journée, j'allai au club. J'avalai une foule de discours abracadabrants. Les orateurs emphatiques me faisaient tous l'effel de taper sur une grosse caisse. J'entendis le célèbre abbé Ghantôme, qui a été interdit par le pape, il va un mois, à cause de ses opinions. Il parlait, ma foi, avec beaucoup de facilité et lançait une foule de phrases sonores, ronflantes, qui faisaient pâmer d'admiration tout l'auditoire. Je finis par aller me coucher, mais farci de tant d'images démoc-soc, j'eus un rêve épouvantable.
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit...
Je vis, devant mes yeux effrayés, la perruque de Pierre Leroux et les lunettes de Proudhon danser, avec des bonnets plus ou moins pointus, une ronde infernale. el diabolique. Vous voyez, mes chers
parents, que j'ai retiré d'horribles impressions de ma journée de samedi pendant que vous étiez sans doute bien tranquilles dans votre paisible Péronne où je désire vous revoir bientôt.
Votre tout dévoué fils.
99 Mars IS.'jD.
Chers Parents,
Je vous ai dit que je suis allé trouver M. de Ravignan. J'ai causé avec lui sur certains points de doctrine; satisfaction complète: hier, nouvelle visite et dans quelques jours encore une autre. Il m'a reçu ave.' beaucoup d'affabilité; c'est lui qui m'a dit de revenir, car sans cela vous concevez bien que je n'irais pas le déranger si souvent. Le portier de la maison est excessivement drôle ; c'est à peine s'il ose ouvrir la bouche. Un de mes amis, quand il lui parle, lui dit : « Le père un tel y est-il ? oui ou non. » Sans cela, il n'y a pas moyeu de lui arracher une réponse positive.
Chaque soir en ce moment, je vais entendre ce bon Père de Ravignan à Notre-Dame. Il prêche avec beaucoup d'onction ; il est beaucoup mieux qu'à Saint-Thomas d'Aquin, caria tribune est plus digne de lui. Mais là où je le trouve mieux encore, c'est dans sa petite chambre. Sa parole charmante el fine va et au cœur et à l'esprit. C'est le mercredi qu'il reçoit et je vous prie de croire qu'il faut faire antichambre : je ne m'ennuie pas en attendant,
parce que je me Lrouve avec des gens très haul placés, des artistes, des littérateurs qui souvent causenl entre eux. Or, je ne me fais pas faute d'écouter. [1 y a dans celte antichambre des meubles d'une simplicité extrême: une bibliothèque don! je ne voudrais pas trop pour ma chambre d'étudiant, une table de bois noir sur laquelle il y a quelques livres ou brochures el enfin un paravenl pecouverl d'un papier à grands ramages, pareil aux robes de nos grand'mères. Un jour, me trouvant seul, j'ai été bien tenté d'écarter et tirer à moi le dernier châssis de ce meuble antique ei solennel, pour plonger derrière lui un œil scrutateur. Mais, comme je ne suis pas une femme, j'ai résisté à la tentation de curiosité; j'aurais été attrapé paire que c'est, parait-il, derrière ce paravent que se trouve la couchette très peu matelassée du Père. Attrapé, je l'ai ,élé cependant à propos du Pt're Ravignan. Il faut que je vous avoue une petite faute ou plutôt une grosse faute. La supérieure du couvent de ma sœur, M""' Joséphine, m'avait fort engagé à aller voir M. de Ravignan qu'elle connaissait depuis longtemps. Elle m'avait donné une lettre d'introduction. Quand j'eus cette lettre entre les mains, je fus [iris d'inquiétude ; je n'étais pas trop rassuré dfHre recommandé à un jésuite par une religieuse. « Que peut bien contenir cette lettre? me disais-je uque peut dire de moi cette religieuse? Ah mais, je ne veux pas être embrigadé dans la corporation. Je
ne tiens pas à être nn jésuite de robe courte. » Je ne sais quelle folie me prit ; ô honte, je déchirai le cachet de la lettre et je fus bien penaud quand je lus la charmante épître que la bonne religieuse écrivait au Père. Ma foi ! je perdis mes préventions, je me présentai sans lettre, ce qui ne m'empêcha pas d'être bien reçu....
9 Avril 1850. .,
Ghers Parents,
Mon droit va assez bien. Si je ne vous en parle pas, c'est à cause de l'uniformité. Il n'est pas encore temps d'aller aux tribunaux entendre plaider. C'est tout au plus si on commence à le faire en seconde année. Je vous ai déjà parlé des bontés que M. de Ravignan avait eues pour moi. Il est convenu que j'irai tous les mois pour causer. C'est lui qui me l'a offert ; vous comprenez bien que je n'ai pas refusé. Nous parlerons philosophie, religion el j'aurai toujours soin de préparer une petite question sur laquelle je tiendrai à m'éclaircir. Cela m'a réussi une première fois; nous avons parlé- ensemble, une demi-heure sur la question des mariages contractés, non point dans le but de procréation, mais dans celui de soutien mutuel. C'était très scabreux ; il m'a pleinement satisfait. Je ne m'occupe pas de politique, car je veux, suivant votre expression, conserver mes deux oreilles et mon appendice nasal. Je me contente de me mettre au
cou an! des affaires du pays eri dégustant les camoatures du Charivari^ les nouvelles à la main du Corsaire el les comptes pendus tic l'Assemblée par le journal de Mimi Véron, c'est-a-dire le Constitutionnel. Je suis ton conseil, cher papa ; n'aie pas peur ; je suis prudent, très prudent, le plus prudenl des étudiants en droil de première année. Je ne plaisante jamais que tout seul ou avec quelques amis d'un républicanisme modéré comme le mien: prudentia! prudentia! Quant à ton neveu Charles S..., il faut lui donner un bon savon. Il est d'une imprudence à faire frémir toute la famille. X'a-t-il pas dit à un étudiant socialiste (qui, j'en suis sûr, lui fera couper la langue) que « la soc. n'étail qu'un œuf pourri qu'on teignait en rouge afin de ne pas voir la pourriture à travers les «'failles. » La scène se passait en présence d'un amas considérable d'oeufs de Pâques. Jugez de ce qui serait arrivé si la marchande avait entendu le propos ; car elle eût eu à venger et la soc. et ses œufs.
Dimanche, le président de la République est passé rue de Seine sous mes fenêtres. De mes fenêtres d'enlre-sol j'ai pu parfaitement le voir. Derrière lui était la grande duchesse de Bade, une parente des Bonaparte. L'accueil qu'il reçut de la garnison du Luxembourg différa beaucoup de celui dont on l'avait gratifié au faubourg Saint-Antoine. Lorsqu'il sortit du palais, la musique militaire lui
joua l'air d'une romance que composa sa mère, la reine Hortense. Très souvent cette musique ' passe par la rue de Seine pour se rendre à l'Elysée et me donne d'excellents concerts gratis.
A la fin de la dernière conférence du Père Lacordaire, l'archevêque s'est levé précipitamment et lui a recommandé de ne pas concevoir d'orgueil des talents que Dieu lui avait donnés. Le samedi saint, on a compté cinq mille personnes à l'homélie du Père de Ravignan et cependant il y a encore plus de monde quand parle le Père Lacordaire....
CJ7 Avril Ï850.
Cher Père,
On a appris avec bien du déplaisir une nouvelle que j'aurais cru devoir être accueillie avec la plus complète indifférence : celle de la mort du pauvre Louis-Philippe. Il n'a pu supporter le chagrin d'avoir été chassé. Les caricatures les plus honteuses l'ont poursuivi de leurs traits plus ignobles que satiriques. La caricature qui revient le plus souvent est celle-ci : tout est perdu sauf la caisse. On aperçoit l'ex-roi s'enmyant avec un sac d'écus et cependant il est certain qu'il laisse des dettes ! Une autre se comprend mieux. On voit l'ex-roi se
1 Très probablement la musique de la garde républicaine, log^e rne de Tournoi i dans un splendide vieil hôtel.