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sauver ;i travers fes barricades. Légende : Celui i|iii se serl des paves périra par les pavés. • Malheureuse reine Amélie ! quel coup cruel pour son âme si aimante !
fi Décembre 1850.
Chers Parents,
Mercredi, je suis ailé voir M. de Ravignan. Il
s'esl plaint de ce qu'il y avait longtemps que je ne fusse allé le voir ; je lui ai t'ait observer Que j'étais revenu à Paris seulement depuis quelques jours.
Il t*st toujours d'une amabilité charmante avec moi. Je lui ai raconté ma vie quotidienne : ce que je faisais le malin, à midi, au soir, où je mangeais. Ça l'amusait beaucoup, car il se rappelait son ancienne vie d'étudiant en droit. Vous Comprenez bien que je n'ai pas, le premier, entamé la conversation sur ce sujet et que, s'il n'avait pas stimulé mon caquetage, je n'aurais pas caqueté.
Je fais partie au palais d'une conférence fondée par t\i>s jeunes gens de deuxième année ; nous nous y exerçons à la parole. Elle s'appelle Ducaûrroy, du nom d'un professeur que nous aimons parce qu'il nous a fait bien travailler. La masse des étudiants ne l'aime point; oh! c'est qu'il est sévère aux examens ! Outre ma conférence du palais, j'en ai une deuxième, mais très limitée; elle se compose de quatre membres. Nous avons formé cette réuni» m spécialement pour préparer les matières de l'examen.
L'un des quatre, Delavigne, est fort aimé de M. Rouland, avocat général à la Gourde cassation. Cette amitié nous sert beaucoup ; lorsqu'un point épineux nous embarrasse, Delavigne va consulter M. Rouland. Il y a quelques jours je me disputais avec lui sur une question de droit fort controversée. Pour nous mettre d'accord, le fils de M. Rouland, qui était avec nous chez Delavigne, me dit de motiver mon opinion par écrit afin de soumettre la question à son père. Je lui remis ce qu'il demandait et, quelques instants après nous vîmes arriver M. Rouland père, lui-même, qui nous mit d'accord en nous disant que nous avions tort tous les deux. Il nous fit une petite dissertation de droit qui, je vous prie de le croire, valait bien une leçon de M. Bugnet. J'ai été stupéfait qu'un homme de cette valeur se dérangeât pour de jeunes étudiants...
Juin 1851.
Mon cher Papa,
En sortant du cours de M. Bugnet, nous sommes tous allés au Panthéon pour voir le pendule de M. Foucault, un jeune savant qui démontre d'une façon originale la rotation de la terre. Quoique nous ne soyons pas des plus forts en sciences, nous avons cependant très bien compris son expérience. Ce pendule en acier est suspendu à la voûte du dôme du Panthéon et parcourt, dans son mouvement de va et vient une ligne qui ne change pas. Au
contraire, la terre el par suite le Panthéon tournent. Au-dessous du pendule est installé un très grand cercle de bois d'une largeur de dix centimètres environ sur Lequel est placé du sable. Ce cercle de bois tourne pat* suite de la rotation de la terre audessous du pendule qui lui ne tourne pas et qui, à chaque balancement enlève avec sa pointe d'acier une parcelle de sable sur le cercle. Toutes les parties passent successivement en une journée au-dessous de la pointe cl' acier, si bien qu'à la fin de la journée il n'y a plus de sable. Te dire l'effet que nous éprouvions en voyant le sable rejeté régulièrement. Il nous semblait apercevoir le cercle tourner et présenter successivement sa couronne de sable à la pointe inflexible du pendule. Nous nous regardions tous, étonnés, ahuris.
J'ai demandé comment il se faisait que le pendule ne tournât point puisqu'il est attaché à la voûte du Panthéon lequel tient à la terre, tournant elle-même; on m'a répondu que le pendule, par suite de son acerochement à la voûte ne subissait qu'un mouvement de rotation tout-à-fait inappréciable qui ne l'empêchait pas d'osciller toujours en ligne droite.
Les sciences sont bien belles ; mais enfin, j'aime mieux le droit et je ne merepens pas du tout de ne pas m'être dirigé, comme maman le voulait, vers lérole polytechnique dont j'aurais fait un triste élève, si tant est que j'eusse pu y entrer.
Je ne transeris cette lettre, dont les explications sont terriblement confuses, que parce qu'elle rappelle le prodigieux étonneinent dont Paris fut saisi en voyant le pendule de M. Foucault ; c'était l'homme le meilleur et en même temps le plus modeste que l'on put trouver, digne fils d'une brave et digne mère qui tenait le cabinet de lecture de la rue Antoine Dubois, près de la place de l'Odéon.
Notre savant tomba du Jury en 18o9 et j'eus l'occasion de plaider devant lui ma première cause capitale. Mon client fut allègrement condamné à la peine de mort. Il ne l'avait pas volé ; non certes, il n'avait pas volé sa condamnation : c'était peut-être la seule chose qu'il n'eut pas volée dans sa vie ; mais néanmoins j'étais tout-à-fait désolé; j'avais espéré qu'il ne serait gratifié que des travaux forcés à perpétuité.
Le lendemain je courus chez tous les jurés. Je rencontrai d'abord des gens inflexibles qui me trouvaient bien naïf de nie préoccuper d'un pareil client. Mais je fus plus heureux auprès de M. Foucault, qui était d'une boftté extrême. Il signa le recours en grâce ; une fois signée par le grand savant, la pétition le fut sans difficulté par les autres jurés ; mon client put donc conserver sa tète.
28 Juillet L8hl.
Cher Père,
J'espère que lu as vu comme moi l'éclipsé de soleil dans l'après-midi. Je regardais le soleil avec un verre enfumé. Je l'ai très bien vu s'éehancrer puis disparaître en grande partie derrière la lune. Tl y avait beaucoup de monde dans la rue de Seine el foule énorme sur les quais
.J'ai vu avec transport, en traversant la place du
Carrousel, que l'on démolit une masse de maisons entre la galerie du bord de l'eau el la me de Rivoli; beaucoup d'horribles petites rues disparaissent. Quelle joie le jour où le Louvre sera complètement dégagé !' ...
5 Novembre iSôi.
Chers Parents,
La Chambre vient de reprendre ses travaux et, comme vous le savez, le président a envoyé un message qui parle des élections de 1852. Tout le monde à Paris est épouvanté de ces élections parce que les rouges gagnent beaucoup de terrain. On est obsédé en pensant à ces élections; c'est un véritable cauchemar qu'à augmenté la publication d'une brochure : le Spectre rouge. Il y a des gens à qui la pensée de l'avenir fait perdre la tète. Il faut compter sur Dieu, ainsi que le dit ma tante Césarine, sinun on ne vivrait pas....
Mardi 2 Décembre [sr,l.
Chers Parents,
Vous savez sans duute déjà ce qui est survenu à Paris ou peut-être Tapprendez-v<>us en même temps que ma lettre vous arrivera. Louis-Napoléon
» La République de 1848 a donc- en le grand mérite tir dégager le Louvre et Napoléon III celui non moins grand de l'achever : a chacun son mérite.
vient de dissoudre l'Assemblée ! Ce matin nous étions au cours de droit administratif. Le professeur M. Yuatrin nous parlait de la Constitution de 1848 et nous expliquait les cas où le pouvoir législatif pouvait se trouver en lutte avec le président ; tout à coup une voix cria : « l'Assemblée est dissoute ; venez voir les affiches. » Aussitôt tout le monde se précipita hors de la salle malgré les objurgations du professeur 1 ; on s'écrasait, on se poussait ; chacun voulait lire le premier les proclamations du président, fraîchement collées aux murs de la place du Panthéon. Sur cette place, ce n'étaient de tous côtés que baïonnettes. Le changement à vue s'était fait dans l'espace de vingt minutes. Nous nous en allâmes ; nous étions arrivés, au nombre de dix environ, près du Luxembourg quand un officier se
1 Je suis fâché de ne pas retrouver dans mes lettres le nom de M. Valette, professeur de droit civil, dont renseignement, un peu trop élevé pour les élèves de licence, était tout-à-fait remarquable pour les aspirants au doctorat.
C'était un homme d'une rare énergie.
Membre de F Assemblée nationale lors du coup d'Etat de 18ol, il ne se trouva pas avec ses collègues au moment de leur arrestation, mais il alla à la mairie du Xe arrondissement, où ils s'étaient réfugiés, et dit aux militaires qui les entouraient pour les emmener à Mazas : « Arrêtezmoi, soldats; j'ai une double qualité pour l'être ; je suis membre de l'Assemblée nationale et professeur de droit. »
Sa conduite eut une grande influence sur l'esprit des
détacha d'un groupe « I < * soldais et vin! entamer la conversation avec moi en me disant que moi cimes camarades (levions nous tenir tranquilles. Les
jeunes gens Se trouvant avec moi pensaient que je le connaissais; mais je ne l'avais jamais vu rie la vie. Il nous demanda si nous avions abandonné nos professeurs. Je lui répondis que nous avions dissous notre cours, puisque c'était le jour des dissolutions; que nous allions déjeuner paisiblement et nous occuper de notre constitution. Se contentant de ma réponse ambiguë qui, somme toute, ne lui disait pas grand'chose, il retourna dans son groupe. Je ne sais pas pourquoi il s'adressa plutôt à moi qu'aux autres étudiants ; peut-être lui ai-je paru le plus animé de la bande. Mais vous voyez, chers parents, que j'ai eu la langue discrète.
C'est incroyable ce qu'il y a de troupes dans les
étudiants dont quelques-uns (du moins le premier jour avant les luttes des 3 et 4 décembre), étaient fort enclins à excuser le président en face duquel ils ne voyaient, comme
les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, que des députés à vingt-cinq francs par jour, étrangleurs du suffrage universel. Honnête républicain, profondément religieux, connue beaucoup de républicains de 1848, respectueux du reste de toutes les croyances, bon (pas toujours aux examens cependant), généreux, charitable, tel était M. Valette. Combien la ville de Paris a-t-elle été heureusement inspirée de donner son nom à une rue du quartier des écoles !
rues ! Les ouvriers qui lisent les proclamations de Bonaparte n'ont pas l'air trop mécontent ; beaucoup disent : « Faut mieux que la solution ait lieu tout de suite, nous aurons sans doute du pain pour l'hiver. » Je ne sais que dire et penser. Je n'ai pas le temps de vous en écrire davantage.
Tout à vous.
Pm'is, Mercredi 3 Décembre t851.
Cher Père,
Tu sais que je fais partie de la conférence Ducaurroy, afin de m'escrimer delà langue ; j'y ai fait entrer dans ces derniers temps mon camarade René Bethmont, le fils de l'ancien ministre de la justice ainsi que Nadault de Buffon, l'arrière-petit neveu du naturaliste. Nos séances se tiennent le mardi soir au palais de justice dans une des salles du tribunal. Hier soir, comme d'habitude, nous nous sommes rendus au palais de justice ; mais, malgré des efforts désespérés, nous n'avons pu y entrer. On venait de faire séparer de vive force la Haute Cour de justice qui s'était réunie pour prononcer la déchéance du président. La cour d'entrée était remplie de soldats...
Paris, Jeudi soir, fi Décembre 1SÔ1.
Ghers Parents, Je vuus écris à un très court intervalle pour que
vous ne soyez poinl dans l'inquiétude sur mon sort. ( )u n'a pas été aussi calme aujourd'hui que les jours précédents. Cependant il n'y a pas eu de désordre. APécole de droit, sauf quelques grognements contre le président, tout esl tranquille : n(,s eours ne sont pas le moins du monde suspendus. Il y a eu du bruit à l'école de médecine, mais e'esl l'habitude ; l'école de droit au contraire esl calme, c'est aussi l'habitude. Il n'y aura rien dans ma rue de Seine parce qu'il y a dans la rue de Tournon, qui n'est que le prolongement de la rue de Seine, une caserne de municipaux très bien garnie. .le ne sors pas suivant vos recommandations ; les curieux paient souvent bien cher leur curiosité. Aujourd'hui il y avait beaucoup de promeneurs sur les boulevards. La troupe a tiré en l'air pour faire peur et aussitôt les curieux de s'enfuir de tous côtés. Un monde prodigieux est descendu par la rue Richelieu suites (| nais, a traversé les ponts et a voulu remonter par les rues de la Harpe et Dauphine ; ces deux rues n'étant pas libres à cause de quelque trouble qui venait d'y avoir lieu, tout le monde a pris le si m il débouché sur, c'est-à-dire la rue de Seine ; aussi était-elle encombrée. On s'écrasait sous !•petit passage de l'Institut. C'était un brouhaha à ne rien entendre. Ne pouvant travailler, je regardai par la fenêtre el je vis un spectacle qui m'aurait fait rire en toute autre circonstance. Une chiffonnière ramassait, avec son crochet, les casquettes
et les pans d'habits qui jonchaient les abords du passage l.
Vendredi soir, 5 Décembre L8ÔL
Aujourd'hui je suis allé au cours de M. Bugnet entre deux files de baïonnettes. Toutes les rues étaient bouchées. Il m'a fallu près d'une heure pour y arriver. Nous n'étions que vingt au cours ; M. Bugnet a tout de même fait son cours. C'est un intrépide....
Dimanche 7 Décembre IS.'jI.
Hier samedi nous n'avons pas eu de cours ; toute la place du Panthéon était gardée ; c'est en effet une très forte position. Il n'y a plus rien maintenant à Paris ; je viens de faire une immense promenade
i Le jeudi soir, dans mon quartier, on ignorait encore ce qui s'était passé sur les grands boulevards. La troupe avait tiré en Pair, il est vrai, mais ce n'était point seulement, paraît-il, poitr faire peur, c'était encore pour faire déguerpir des fenêtres les nombreux spectateurs qui, de ces fenêtres, s'amusaient à regarder. En entendant les coups de fusil, les curieux qui piétinaient sur ces boulevards, furent pris d'une épouvantable panique et s'enfuirent vers la rive gauche.
La rue de la Harpe était barrée par une barricade ; il en était de même sans doute de la rue Dauphine et tout ce peuple aftolé venait se broyer à l'entrée étroite, même étranglée, de la rue de Seine.
pour voir les débris de la bataille. Je passai par hasard de va ni la Morgue ; on y faisail queue pour y entrer el examiner les morts. Ensuite je suis allé voir si rien n'étail ar/ivé à Edourd L... el à son frère, pan-.' que c'est dans leur rue de Rambuteau que l'on s'esl le plus rudement battu. Ils étaienl partis pour Péroniie depuis mercredi soir. .J'ai parcouru tous les boulevards; il y. a une belle maison toute neuve qu'on est obligé d'étayer tant elle esl abîmée. On est en train de remettre ces pauvres pavés. Si chacun d'eux racontait ses mémoires ! il en aurait long à dire. Dans mon quartier il n "y a rien eu.
Demain les cours reprennent et le travail aussi. Je te réponds que, depuis mardi matin, je n'ai pas épluché beaucoup d'articles du Code civil...
8 Décembre 1851.
Chers Parents,
Maintenant que toute lutte est terminée, qu'il n'y a plus de crainte à avoir, je puis enfin vous raconter ce qui m'est arrivé pendant les troubles ; mercredi dans la journée, quoique je vous eusse promis de ne pas sortir en temps de bousin,/ 'ai dû absolument aller acheter un livre chez un libraire de la rue Richelieu, dans la maison où se trouve l'armurerie Lepage. Ce libraire était en chambre; le concierge m'indiqua avec beaucoup d'amabilité où logeait ce
marchand. J'achetai mon livre, je descendis l'escalier, passai sous la porte cochère, regardant machinalement autour de moi sans penser que je reviendrais bientôt dans cette maison. Le soir après mon dîner, fatigué d'être resté tout le jour chez moi (car j'étais rentré aussitôt après avoir acheté mon livre), je résolus de profiter d'un billet, qu'on m'avait donné pour le théâtre Comte. J'enfile la rue Richelieu; je n'étais pas plus tôt arrivé devant la maison Lepage que je vois arriver une troupe énorme d'individus qui venaient pour piller l'armurerie ; mais presqu'aussitôt je vois déboucher du même côté, au triple galop, un escadron de cavalerie qui se précipite sur ces individus ; j'allais être écrasé, piétiné. La porte de la maison que je connaissais, parce que j'y étais venu dans la journée, était ouverte. Je m'y précipite, je me réfugie chez le concierge qui m'accueille en ami, car il m'avait vu quelques heures avant. Je le préviens ; il ferme la porte au plus vite et me voilà délivré. Cependant je passai encore un mauvais quart d'heure, craignant avec une certaine raison que la maison ne fut fouillée; heureusement il n'en fut rien ; l'escadron poursuivit la troupe d'individus qui voulait piller Lepage.
9 Février 185Ï.
Chère Mère,
Avant-hier je suis allé voir le Père de Ravignan. Je lui ai fait bénir le chapelet que tu m'as donné,
quand j'étais petit, comme souvenir de ta sœur. Il iii";i recommandé de prier pour lui sur ce beau chapelet. Je lui ai répondu : <• Oui. mais en revanche vous prierez pour moi sur le vôtre ; je vous préviens que vous ferez un métier «le dupe. - Il rit de ma réponse el accepta le marché. Il veut me revoir sous peu : ma gailé cTétudianl sans souci le distrail un peu d»' toutes ses occupations si sérieu — : pourvu que je ae me fasse pas Jésuite ; attention ! Il y a quelques jours, mon quartier était forl animé à causé de la réception tle M; de Montalembert à l'Académie française. C'était excessivement dif-' fîcile d'entrer sans billet. On raconte, par farce, par plaisanterie probablement, que le cardinal archevêque de Reims, s'y étant pris trop tard pour avoir un billet, n'a pu en avoir et qu'il n'a pu entrer sans billet que grâce à sa robe rouge. Les appariteurs n'ont pas osé lui demander s'il avait un billet. Rachel était derrière lui avec un délicieux manteau de velours muge et un chapeau rose foncé. De loin, paraît-il. on pouvait les prendre pour deux collègues en cardinalat....
J'espère qu'on ae prendra pas trop an sérieux tontes les
balivernes qui se Trouvent dans ces vieilles lettres. Elles feront sourire les anciens. C'est tout ce que je demande.
11 Mai IS5Q.
Cher Pore,
Il y a trois jours que j'ai reçu ta lettre et en même temps une lettre du préfet de la Seine pour me présenter devant le jury de révision. Aujourd'hui je m'y suis rendu. Décidément il ne faut pas toujours croire ses parents; ma mère prétend que je deviens bossu, parce que je me Liens parfois courbé; le chirurgien m'a dit au contraire que j'étais aussi droit que ma profession ; il m'avait d'abord demandé quel était mon état et je lui ai répondu que j'étais étudiant en droit; peut-être n'a-t-il voulu faire qu'un affreux jeu de mots. Il s'est émerveillé devant la solidité de mes dents et s'est écrié : vous devez avoir un fier appétit; vous êtes capable de ruiner le gouvernement. Il voulut me toucher les dents ; mais comme il venait précédemment de toucher le dessous du dos de mon voisin, je refermai sur le champ la bouche ; il comprit et n'insista pas.
Ainsi donc, cher papa, tu es dans la triste nécessité de me racheter un homme. En avant les écus !
Hier j'ai assisté à la distribution des aigles ou plutôt à la distribution des drapeaux ornés d'aigles. Le Président était sur une grande estrade au Champ de Mars. L'Empire n'est pas encore fait ; mais tout le monde prétend qu'il va se faire. On dit généralement que ce n'est pas bien de vouloir tordre le cou à la République : certaines gens disent même
que (••' s.-rait un crime infâme; d'autres leur répondent : « Votre république ne donne aucune sécurité au commerce; chacun tire le diable par la queue; le président ferait bien de nous en débarrasser. »
Je crains bien que le président n'accueille ce vœu avec trop de complaisance, quand ce ne serait que pour ne plus avoir à prononcer le mot de république; il ne peut dire que ripiplique, ayant été élevé en Suisse, dans une contrée de langue allemande.
Le soir, j'ai vu un magnifique feu d'artifice tiré sur le Trocadéro. C'était l'Artillerie qui l'offrait au président; c'est vraiment comme si c'était l'Empereur. Ah ! quel monde, quel monde ! j'ai eu les cotes enfoncées; mais j'en ai enfoncé à mon' tour. J'ai agoni de sottises une dame qui était au Champ de Mars avec un tout petit enfant ; j'ai été bien peu galant, je l'avoue, mais n'est-ce pas abominable de venir voir un feu d'artifice avec un nourrisson dans les bras. Les Parisiennes ne doutent de rien...
19 Août ftf.52.
Chers Parents.
J'ai passé ma thèse de licence. Les deux mentions, que j'ai eues à la suite du concours entre les élèves de troisième année, m'ont fait évidemment du bien. Mon professeur de droit administratif, le bon monsieur Vuatrin, m'a dit qu'il me fallait faire mou doctorat. Il m'a appris que j'aurais eu le prix de
droit romain si je n'avais pas fait une réflexion ridicule dans un hors-d'œuvre complètement inutile. C'est pour le coup que mes amis m'auraient encore plus appelé : la bête à droit romain. Mais j'aime ce droit ; je trouve les Romains bien plus grands dans leurs lois que sur le champ de bataille. C'est égal, j'ai eu rudement mal au cœur d'avoir si bêtement manqué mon prix. Pendant deux jours je n'ai pu avaler que des fruits ; mon estomac s'était comme resserré. Ma mention de droit français m'a fait plus plaisir parce que je n'ai pas .manqué d'avoir le prix. La composition de Tambour élail infiniment supérieure à la mienne. Mes chers camarades Damaschino, Bigot et René Bethmont ont eu une mention. Bethmont fait vraiment honneur à son père. Pérard, Chain ont passe leurs examens avec toutes blanches.
En 18o2 il n'y avait de concours h l'école, de droit qu'entre les élèves de troisième année.' Les prix étaient donnés grâce à la fondation de Mrac de Beaumont qui, ayant perdu son fils pendant sa troisième année de droit, avait voulu perpétuer son souvenir parmi les étudiants de cette année. Maintenant les concours ont lieu à la fin de chacune des trois années, grâce aux libéralités de la ville de Paris. Avant 18o2 deux de mes compatriotes picards s'étaient déjà distingués dans les concours de la fondation 'de Beaumont: M. Cousin, avocat à Péroime, et M. Daussy, ancien premier président de la Cour d'appel d'Amiens.
Mon camarade Tambour, qui avait, au concours de 1852, remporté les deux premiers prix de droit français et de
droit romain «'t avait fait une thèse de doctorat tout-à-fait remarquable, était destiné au plus lui avenir. La mort en décida autrement : il mourut à peine âgé de iii ans. Sa mère, inconsolable, le fit embaumer et renfermer dans un bloc «le cristal afin de pouvoir 1»' contempler sans cesse. C'était le frère aîné de M. Tambour, ancien avocat très distingué à la Cour de cassation, plus tard Becrétairegénéral de la préfecture de la Seine lorsque M. Ferdinand Duval était préfet.
Mon ami René Bethmout est mort également bien jeune. 11 avait une nature brûlante d'ardeur pour le bien, pleine de générosité. Il s'indignait de toutes les entraves apportées à la liberté, quelles qu'elles fussent. Ses théories, à larges envergures, épouvantaient quelquefois mon caractère timoré. Il ne comprenait point, par exemple, qu'il put y avoir sous la République des femmes esclaves de l'administration, des filles soumises en d'autres termes, et comme je lui faisais quelques objections au point de vue, sinon de la morale, du moins de la santé, il me répondait : « à chacun le soin de se protéger. »
Léon Cléry (^Souvenirs du Palais) parle d'une façon attendrie de cet intelligent et aimable garçon.- C'était le frète aine de Paul Bethmout, mort également, mais dans un âge plus avancé, après avoir été longtemps un brillant député pour devenir ensuite premier président de la Cour des comptes.
■jo Novembre 1859.
Chers Parents,
N'ayez donc pas peur; demain il n'y aura rieg à Paris'; quoiqu'on ne soil pas très défavorable à
1 Le 21 novembre était le jour du plébiscite pour la proclamation de l'Empire.
Bonaparte, de fort nombreuses abstentions auront lieu. Beaucoup de Parisiens ne se donneront pas la peine de voter et de s'escrimer à parler dans les rues pour ou contre. J'ai eu beaucoup de peine à trouver un logement convenable, car la maladie de ma sœur m'a fait rentrer trop tard à Paris. J'ai, rue des Beaux-Arts, numéro 9, un petit logement qu'a récemment occupé un étudiant en droit, nommé Hérold. C'est le fils d'un grand compositeur de musique qui a fait un opéra du nom de Marie où se trouve l'air de : Vogue ma nacelle, dont papa m'a si souvent chanté le refrain. Sa mère, m'a dit mon nouveau concierge, est une femme d'une beauté ravissante qui venait souvent voir son fils. Ce jeune homme aime le droit autant que son père aimait la musique. Pendant son doctorat, il se mettait souvent à côté de moi au cours de M. Bugnet. Il a une tête intelligente de juif avec un nez crochu. C'est un rude piocheur ; il a eu du reste la seconde médaille d'or au concours de doctorat ; la première a été attribuée à un jeune homme des plus distingués, Philbert. Mon doctorat marche pas mal.
22 Novembre 1852.
Chers Parents,
J'ai prêté mon serment d'avocat aujourd'hui devant la première Chambre de la Cour d'appel au Palais de Justice. Nous étions une foule de jeunes
licenciés. Il a fallu couper nos moustaches vierge*;
nous avons eu bien mal au cœur !
Sic (nuisit yloria... nasi.
3 Janvier 1853.
Cher Père,
J'ai assisté, avec un peuple immense, à l'inauguration du Panthéon rendu au culte. Les cérémonies de la neuvaïne de Sainte-Geneviève auront lieu dorénavant tant au Panthéon qu'à l'église Saint- Etienne-du-Mont, où se trouve le tombeau de la sainte, et ou tu as fait ta première communion, cher père, quand tu étais à fe pension Dabot.
Une relique de la sainte, relique qui avait été portée cà Notre-Dame en 18:30 après que le Panthéon eut été rendu au culte... des grands hommes, a été rapportée en grande pompe à ce même Panthéon. La procession a traversé d'horribles rues du vieux Paris. Beaucoup de maisons d'ouvriers étaient tendues de draps, piqués de fleurs d'hiver, comme clans les processions de la Fête-Dieu à Péronne. On aurait dit une procession des reliques de Sainte- Geneviève au Moyen-Age, quand on les faisait sortir au milieu des famines, des pestes.
Quel fin matois que ce Louis-Napoléon ! En tant que Parisien il savait que, pour beaucoup de Parisiens, sainte Geneviève c'est tout ou presque tout oar ils admettent, ils concèdent que le bon Dieu est au-dessus d'elle. Jamais, ton gredin de neveu
Prosper n'a manqué, au retour de ses voyages du tour du monde, rie se rendre au tombeau de la patron ne de Paris.
Donc, vive sainte Geneviève et aussi»vive saint Fursy, le patron de Péronne, le patron de mon cher papa. Amen...
30 Janvier 1853. .
Ghers Parents,
Naturellement, j'ai voulu voir le cortège du mariàge de l'Empereur qui est passé devant moi dans un carrossé afctelé'cte huit chevaux. Ce Carrosseest, paraît-il, celui quti a s«~M*\i au sacre de Napoléon J'r. Tout le monde avait les yeux braques sur la voiture afin d'apercevoir non pas l'Empereur, mais li future Impératrice, M" 'de Montijo, comtesse de Téha. Elle a vingt-sept ans, lui eu a quarante-sept; à la rigueur ça peut aller. Ceux qui l'apercevaient, <>u croyaient l'apercevoir, poussaient de petits cris d'admiration; mais les langues d'aller bon train. C'est une grande lorette, disail-on: un mauvais plaisant prétendait que le prince Napoléon, croyant la chose facile, sans conjungo, avait, dit à son cousin : (W Tu n'as pas froid aux yeux, niais lu as toujours froid aux pieds; couche donc avec Téba. »
À propos de ce mauvais calembour, grands éclats do rire; mais tout à coup ki conversation cessa; il y avait en effet dans la foule des gensqui paraissaient se fâcher et étaient prêts à cogner. L'ouvrier, le
pëtil bourgeois sonl très favorables à ce mariag L'Empereur a eu l'aâressè de dire dansuneprd^ elamatibn qu'il n'étail qu'un parvenu el (ju'à ce titre, il tfëtail pas ténu dé prendre une femme dans 1rs familles souveraines; C'e&l Une véritable calembredaine, mais cette calêmbredame a eu beaucoup de succès; un épicier de ma rue disait : « pourquoi don • n<> pourrait-il pas, comme un autre, se payer une femme à son goût.... »
En 1H4S pareilles ignominies avaient été dites contre les femmes des républicains arrivés an pouvoir, notamment contre la femme d'un excellent homme, très grand culottenr de pipes, M. F... : quand celui-ci mourut, laissant sa veuve sans fortune, Napoléon III. très probablement poussé par rimpératriee, qui avait été outragée de la même façon, lui lit proposer une pension, comme veuve d'ancien ministre; mais Mmc F... remercia, aimant mieux resterdans sa noble pauvreté.
L*t Avril 1853.
Chers Parents,
M. Talma m'apprend que son neveu Prosper lui a écrit de Gayéfine; Prosper a payé son tribut au pays; c'est, paraît-il, un bien. Le lendemain de sun débarquement il s'est réveillé mulâtre ; la bile s'était extravasée dans le sang. Avec cela, <\c± crHinpt's épouvantables, lui tordant les membres, el des vomissements abominables, de quart d'heure en quarl d'heure : le ventre lui brûlait atrocement
et la tête se perdait par moments. Cet état a duré huit jours, puis peu à peu la souffrance a disparu. M. Talma dit avec malice qu'à Gayenne, pour être bien portant, il faut toujours être indisposé. Mon pauvre cousin en a pour cinq ans à être mal à Taise.
Il a été détaché à Saint-Joseph avec un lieutenant qui est commandant de cette petite île. Un bras de mer d'une demi-lieue la sépare de File Royale, sur le plateau de laquelle trois mille forçats vivent agglomérés. Par suite de l'inaction ou de la mauvaise nourriture, une épidémie s'y est déclarée ; il meurt à peu près dix hommes par semaine.
Prosper, qui est très intelligent, a fait faire deux jardins. Ils ont bientôt rapporté des radis, des haricots verts, des choux, de la laitue et de la chicorée ; les pommes de terre et les oignons ne viennent pas dans la petite île...
Vous m'avez écrit que M** de Salinis, évêque d'Amiens, était arrivé de Rome avec une sainte picarde, une martyre trouvée dans les catacombes, originaire d'Amiens si l'on en croit, dites-vous, l'inscription sépulcrale. Une payse dans le ciel n'est pas à dédaigner. Sancta Theudosia ambiana, ara pro me, afin que je passe un bon examen...
Mai 1853.
G h ers Parents,
Vous me recommandez . dans votre dernière lettre, de ne pas aller voir de pièces immorales;
n'ayez aucune crainte : je ne vais guère qu'à l'Opéra- Gomique, étanl de plus en plus passionné pour la musique; cette passion peu dangereuse me vienl de Louis-le-Gr&nd.
Ces! surtout les vieux opéras que je me paie à ce théâtre. Si tu savais, cher père, comme je suis ravi quand je reconnais les airs que tu fredonnes ; aussi je ne manque pas une seule reprise (petite rétribution s. t p.).
Le Déserteur, Jocoade, Marie m'enchantent tour à tour; une des soirées les plus charmantes que j'aie passée est celle où j'ai entendu Nina ou la Folle par amour. Le compère de maman, M. de Baillencourt, m'a payé ce spectacle. Il était heureux de voir sa vieille Nina et Gerfeuil. l'amoureux, avec sa belle culotte, couleur beurre frais. Chaque air ravissait M. de Baillencourt qui, de joie me pinçait le bras en me disant : « Tu vas voir, tu vas voir, ça va être encore bien plus beau. » Enfin Nina entonna lugubrement son grand air :
Quand le bien-aimé reviendra... etc.
air qui jadis, m'as-tu dit, faisait pleurer l'élépbant
du Jardin i\e> plantes; le délire musical de mon compagnon ne connut plus de bornes ; son enthousiasme étail du reste partagé par une foule de vieux spectateurs, nés sous le règne de Louis XVI «-t même de Louis XV, qui se pâmaient véritablement ; je me pâmais aussi, d'abord parce que ça me faisait
plaisir, et surtout parce que ça faisait beaucoup de plaisir à M. de Baillencourt ; pensez donc, chers parents*, il m"avait, à dîner, payé une côtelette Soubise à la Maison dorée, en compagnie de votre ami M. Vagnair. Mon estomac lui devait certes un peu de reconnaissance...
A vous.
Je dis dans la lettre qui précède qu'un grand goût pour la musique me venait de Louis-le-Grand. C'est ({n'en effet la musique jouait un grand rôle dans notre vieux collège : à chaque trimestre on nous y donnait de superbes concerts où chantaient et jouaient les premiers chanteurs et lès premiers instrumentistes de Paris, pour la plupart professeurs de nos camarades.
Ces concerts avaient été établis par un ancien proviseur, feu M. Pierrot Deseiligny, ardent amateur et tin connaisseur en musique. C'est, du reste, l'amour de l'harmonie qui lui avait fait épouser sa femme, harpiste d'un merveilleux talent. Madame la proviseur était, avant son mariage, nue jeune fille très recommandahle qui vivait et faisait vivre sa mère en donnant des leçons de harpe ; chaque jour elle allait chez un nonagénaire, mélomane fanatique, à qui pendant une heure elle jouait delà harpe, Ce monsieur en mourant lui légua une somme de cent mille francs, en guise de dot.
Contestation par les héritiers de la validité du testament. M".' X... confia ses intérêts à un grand avocat du temps, M. Persil, qui lui gagna son procès et qui de plus, appréciant ses excellentes qualités, la fit marier avec son beaufrère, M. Pierrot Deseiligny.
Depuis, les traditions musicales ont été soigneusement conservées à Louis-le-Grand par tous les proviseurs, si
bien qu'encore maintenant 1rs concerts <!<• Louis-le-Grand sont cotés parmi les premiers concerts de Paris,
/"'■ Juin 1863.
Gîiers Parents,
M. Talma a reçu une nouvelle lettre de Cayenne ; il me-etil que Prosper esl en bonne santé, que la mortalité là-bas tienl plutôt aux imprudences commises qu'à la nature du cUmal el du sol; que la mortalité esl même moins grande qu'en France, que seulemenl les indispositions son! fréquentes H ne doivenl en aucune façon être négligées.
Je l'écris sur le champ pour que Lu ne sois aucunement inquiet sur Je sort de ton neveu...
V* Juillet i8f)3.
Je t'ai dit, cher papa, que je faisais partie d'une conférence de Saint- Vincent-de-Paul, placée sous la direction de Lacordaire. Au commencemenl de la séance, on l'ait toujours une lecture d'un demi-quart' d'heure. G'esl moi qui en suis chargé, à ma grande joie bien entendu; car il n'y a rien qui forme la prononciation comme une lecture faite a haûtevoix devant une trentaine de personnes instruites. Le Père Lacordaire vient mais y voir souyenl el mais donne quelques conseils. Notre réunion a lieu aux Carmes, au couvent même des Dominicains, dans
une grande salle non loin de sa cellule1; aussi peut-il venir facilement nous serrer la main et nous faire entendre sa chaude parole.
C'est le bon M. Guillemin, ancien avocat à la Cour de cassation, qui m'a fait entrer dans cette conférence avec B . , mon camarade de Louis-le-Grand. Nous sommes allés plusieurs fois en soirée chez lui dans ses beaux salons de la rue Vaugirard. Il en a profité pour nous débaucher ou plutôt pour nous embaucher dans les troupes du Père Lacorclaire, troupes où ne craignent pas d'entrer beaucoup d'élèves de l'Université parce qu'il y a un double mot de passe : religion et liberté 2.
Mon vieil ami aime Lacordaire, comme si c'était son fils ou plutôt comme si c'était son petit-fils, l'amour d'aieul étant bien plus fort II faut dire, il
1 Cette eellule a été réeemment convertie en oratoire ; le Père Lacordaire y demeura quinze ans.
2 C'était aussi un élève de l'Université, un élève de Louis-le-Grand, le cher Monsieur Oudin, ancien président du tribunal de Péronne, mort conseiller à la Cour d'Amiens. A la date du 3 août 1892 il m'écrivait ceci : «... Vous ne sauriez croire avec quel plaisir, quelle émotion je devrais, dire, j'ai lu ce que vous écrivez du Père Lacordaire. Je l'ai tant aimé ! Je n'ai pas manqué une seule de ses conférences de Notre-Dame. J'ai eu l'insigne honneur d'être admis dans son intimité comme vous, vous avez eu d'inoubliables relations avec le Père de Ravignan...
esl vrai, que Locordaire, étanj jeune étudiant, a travaillé, comme secrétaire, dans son cabinel d*avocat. .
7 Août Î8Ù3.
GhtM-s Parents,
M. Tirmarche, ancien curé de Ham, qui a été très dévoué à Napoléon III pendant sa captivité, vient d*être nommé évêque d'Adras, in partibus infidelium. Son sacre a eu lieu dans la chapelle des Tuileries dont il est l'aumônier. Il a mis dans ses armes le fort de Ham ! Turris Davidica est bien dans les Litanies de la Vierge ainsi que tarris ebur- >it'/i ! C'est égal ridée est originale. A ce propos je dois vous dire que ma tante m'a fait faire la connaissance de votre ami M. Acar, le pharmacien de l'Empereur, autrefois pharmacien à Ham. C'est uu homme très modeste et excessivement capable; ma tante s'est parfaitement trouvée de ses conseils...
8 Décembre {853.
Chers Parents,
Hier, notre quartier latin fut envahi par une foule immense, qui y est venue pour assister et applaudir à l'inauguration de la statue du maréchal Ney sur la place où il a été fusillé, c'est-à-dire pas bien loin il»' L'Observatoire, à l'extrémité du Luxembourg. Certes Ney méritait d'être fusillé ; mais ça n'empêche pas que la Restauration a été maladroite de le
faire mourir. Saint-Arnaud, dans son discours, a reconnu que la mort de Ney avait été légitime, mais il a ajouté avec beaucoup d'à-propos que c'était un privilège des grands hommes de devoir être jugés eu égard à leurs services et non à leurs erreurs. Tout le monde trouve que Saint-Arnaud s'est très bien tiré de son laïus.
La statue de Ney est fort belle. Dans l'attitude du commandement il s'élance en avant, sabre levé el la bouche grande ouverte, criant un ordre.
A la devanture des marchands d'estampes on voit réapparaître de vieilles gravures qui représentent le maréchal Xey, couché sur un lit funèbre, dans un ample manteau. Ce manteau entr'ouvert laisse veilla poitrine trouée par les balles ; une sœur de charité est agenouillée auprès de lui et prie pour le brave des braves. Ces gravures produisent une impression très grande ; tout le monde s'arrête pour les regarder.
Un de mes camarades, bon républicain, aussi ennemi des Ratapoiîs que des Henriquinquisles, est venu avec moi se découvrir devant la nouvelle statue. Il me dit ave;; beaucoup de finesse : « Ce ne doit pas être Louis XVIII qui a voulu la mort de Ney ; il était trop intelligent pour ne pas comprendre que parfois c'est abuser de son droit que d'en user. ■•
'/ Janvier IBôk.
Chefs Parents;
J'ai traversé sur là glace le petil brasdei.i Seine. il y avail foule; quelques dames s'étaieni risquées, c'était un spectacle très original el très réjouissant.
IlitT j'ai vu avec nu vif plaisir le dôme du Panthéon illuminé à L'occasion de la neuvaine de Sainlè-( leneviève.
Vous m.' demandez quelques renseignements sur ma conférence de Saint- Vincent-de-Paul. Elle a le nom de Saint-Dominique parce qu'elle esl dirigée par le Père Dominique Lacordaire. Elle se lient dans la magnifique salle de réception du couvent des Dominicains, installé provisoirement dans l'ancien couvent des Carmes, où tanl de massacres de prêtres onl eu lieu le 2 septembre 1792; elle esl présidée par M. Lequenx, architecte, beaufrère d'un autre architecte nommé Battant'.
M. Lequeux a attire dans cette conférence beaucoup d'artistes. Nous avons comme peintres mon ami Michel, de Péronne, M. Lafon, et,c., el comme sculpteurs M. Cabuchet2 el M. Bonnassieus qui a
i Qui depuis a édifié les Halles centrales et «'■levé le magnifique dôme de Baint- Augustin.
2 L'auteur de l'admirable statue de Saint-Vmçent-tle- Paul qni se trouve ri Saint-Sulpioe.
fait la Jeanne Hachette du jardin du Luxembourg. Il n'y a pas seulement des artistes, il y a encore des personnes de grande science, notamment M. le baron Gauchy, le plus fort de l'Institut en mathématiques, et M. Tulasne, un de nos premiers botanistes, membre de l'Institut comme le baron Gauchy.
M. Lequeux m'a fait l'honneur de m'invitera ses soirées hebdomadaires. J'y ai rencontré le sculpteur Gatteaux, de l'Académie des beaux-arts, les deux peintres Hippolyte et Paul Flandrin, ainsi que leur neveu, mon camarade de collège Desgoffes, un fort en thème et vers latins qui a planté là son latin et son école normale pour se mettre à la peinture ; il y réussit parfaitement.
Quoique j'aime énormément le thé, je n'ose pas en prendre, tellement j'ai peur- de casser les tasses dans lesquelles il est servi. Ces tasses sont merveilleuses ; c'est Mn,î Lequeux qui les a peintes. Je serais désolé d'en casser une. J'aime donc mieux m'en abstenir, mais je me rattrape sur les friandises et les gâteaux.
19 Janvier 48ok.
Ghers Parents,
Je ne travaille pas trop en ce moment ; je m'amuse même, ne faut-il pas se reposer ! Cette semaine je suis allé à trois soirées : chez l'architecte dont je vous ai parlé, chez M. Oudot, professeur à l'école
de droit, ci chez le baron Gauchy, un (\<'+ plus grands mathématiciens <l«' l'Europe. J'ai vu chez lui le fils du fameux comte de Maistre, l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. M. Cauchy me présenta à lui eu parlant de moi très affectueusement. J'étais tout prêt à l'aire plus ample connaissance avec lui ; malheureusement j'en fus tout à coup séparé par une foule de messieurs qui se refoulèrent de notre côté. Il y avait énormément de monde. J'espère le revoir, M. Gauchy m'ayant réinvité pour dans quinze jours.
J'ai dîné aussi chez M. Hallays-Dabot avec des personnages d'importance à qui il m'a présenté en répétant ce qu'il l'a dit : « J'aime beaucoup ce garçon, c'est un gai pinson et une belle fourchette ; » ça ne m'a pas fait perdre un coup de dents. La maison de M. Hallays-Dabot est très hospitalier»' : pas un de ses anciens élèves de province ne vient à Parir voir M. Hallays sans être immédiatement retenu à dîner. Ses amis l'aiment beaucoup ; je le rencontre souvent avec Victor Leclerc, un vieux savant de la Sorbonne.
Le savant professeur M. Oudot, dont j'ai prononcé seulement le nom en passant, mérite de moi un souvenir respectueux et affectueux. Quelle belle tête d'empereur romain il avait ! et ce qui valait beaucoup mieux quelle belle cervelle et combien admirablement meublée de toutes les connaissances humaines ! quel beau génie pliilosopbique ! aussi sou Essai de philosophie du droit est-il un pur chef-
(V œuvre qui n'a été surpassé que par son livre : Conscience et science du devoir.
Sa bienveillanca était extrême pour les étudiants piocheurs. Ayant trié sur le volet une vingtaine de jeunes gens, il leur donnait des leçons dans son salon de l'école de droit. Une question était posée par lui et instantanément l'un de nous deA'ait la traiter. Mes amis de collège Ducrocq, ancien professeur de droit administratif à l'école de droit de Paris et Chevrier, conseiller à la Cour de cassation, brillaient surtout dans ces impromptus juridiques.
Après avoir soigné, cultivé notre intelligence, il songeait à nous distraire. Il faisait jouer des pièces charmantes dans ce même salou, témoin de nos luttes oratoires. Il nous faisait danser soit chez lui, soit chez ses amis. C'est sous l'éclat de son lustre que j'inaugurai mon premier habit.
12 Février 185k.
Cher Père,
Ce bon M. Cauchy m'a joué un tour sans le vouloir, naturellement. Il m'avait invité pour le 11 février, à «une grande soirée et il l'a donnée avant-hier ; oh ! ces mathématiciens ! Ne voyant aucun équipage clans la rue Serpente où il demeure, je me suis méfié. J'ai timidement demandé à la concierge si M. Cauchy ne recevait pas. Elle a ri en disant que la réception avait eu lieu F avant-veille. Je crois que je ne suis pas le seul à qui il ait joué ce tour. Il est très pardonnable ; sa cervelle est toujours en ébullition pour la recherche de problèmes algébriques. Il m'a pris en amitié parce que, dans une soirée, je lui ai avancé une chaise près du
feu. Il n'y avait plus de chaise et je lui ai donné la mienne. C'était bien le moins que je pusse faire pour un grand savant et un homme âgé
26 Avril 1855.
Chers Parents,
J'ai passé ma thèse de doctorat. D'après ce qu'on m'a écrit, maman et toi ne viviez plus que dans les transes depuis quinze jours. Je regrette beaucoup qu'on vous ait prévenus. Maintenant en avant la procédure !