LA SOURICIÈRE
Pourquoi a-t-on donné ce nom à la prison où je fus déposé en attendant mon interrogatoire
et après l'avoir sUbi? Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a assez d'analogie entre le nom et la chose. La souricière est une cave voûtée, froide et humide, où l'eau dégoutte constamment le long des épaisses murailles, et ruisselle sur les dalles qui la pavent. On y arrive par un souterrain du Palais-de-Justice dont dépend cette salle basse, où, si petit de taille que soit un homme, il est obligé de se courber pour entrer par une énorme porte en fer. Une fosse non-inodore pratiquée dans l'un des coins de cette cave y répand une odeur qui dédommage fort peu de celle qu'on respire dans les corridors de Sainte-Pélagie. Une femme,, remplissant les fonctions de guichetier, procure, à qui en demande contre paiement, un verre de quelque drogue baptisée vin ou eau-de-vie ; elle se charge aussi de faire venir une voiture de place pour quiconque a 2 francs 50 centimes à donner en échange de son transport à sa prison ordinaire.
Je m'étais fait octroyer un fiacre pour venir
de Sainte-Pélagie au Palais-de-Justiee, où j'arrivai en même temps que huit autres prévenus de ma prison. Quand on est avec les loups il faut hurler, dit un proverbe. Cette maxime est fort peu consolante dans certaines positions, dont il faut pourtant subir les rigueurs: ainsi j'étais avec des bandits, il me fallait sinon être bandit, du moins feindre adroitement de n'être pas tres-honnête homme \ car rien ne choque plus un fripon que l'aspect de la vertu, et les méchants sont toujours bien plus disposés à nuire aux bons qu'à leurs pareils.
A mon entrée dans la Souricière, je fus abordé par un individu au front haut, à l'œil superbe, à la démarche aisée, quoique vêtu assez mincement. Cet homme me parla d'abord des prisons, des cachots, des bagnes, de tous les lieux d'horreur qui font ordinairement le* sujet des conversations entre détenus , puis il me raconta toute son histoire, histoire étrange, dont je vais essayer de me rappeler les traits les plus saillants :
k Je suis né à Lyon, médit cet homme, de commerçants aisés. Mon père me donna une éducation assez soignée, et je puis dire que je profitai assez bien de mes études, car, outre le grec et le latin, dont j'eus des ma jeunesse les trois cavités bourrées, j'appris l'allemand, l'italien et l'anglais. J'étais destiné à la carrière commerciale, il me fallait avoir une belle écriture. Je dessinais déjà fort joliment, j'arrivai vite à manier la plume avec une grande supériorité. J'étais au moment de débuter dans la vie spéculative, quand mon père éprouva des pertes considérables qui entraînèrent la ruine de la maison. Réduit à zéro, il me fallut entrer commis chez un négociant, jadis notre ami , dont la généreuse philanthropie m'accorda mille francs d'appointements pour un travail qui n'eût pas été trop salarié par mille écus; mais je commençais, et malgré mon intelligence, mon zèle et mes talents, je ne devais pas pouvoir gagner plus qu'un jeune commis ordinaire. Cependant le chagrin avait saisi mes
malheureux parenls, et en peu de temps mon père et ma mère quittèrent ce monde de tribulations et de désespoir. Seul, libre et pauvre h vingt-deux ans, abreuvé d'amertume, de déceptions, je pris mon courage à deux mains et résolus de tenter la fortune par tous les moyens que je pourrais mettre en usage.
« 3e m'étais assez appliqué à l'étude de la chimie : cette science avait pour moi un attrait puissant. Je me livrai avec une sorte d'enthousiasme «à l'idée que je pourrais bien, tout en satisfaisant à mes goûts, trouver la richesse que je désirais; mais comment faire pour monter un laboratoire ? Point d'argent , point de crédit, point de vrais amis ! J'avais beaucoup entendu parler d'un personnage en quelque sorte mystérieux qui, disait-on, cherchait avec toute l'ardeur d'un disciple de Paracelse la pierre philosophale. A en croire la chronique scandaleuse du jour, cet homme était une espèce de démoniaque passant, en compagnie de tous les diables de l'enfer, toutes ses nuits à souffler les
charbons sulfureux dont l'incandescente ardeur devait opérer la transmutation des métaux les plus vils en For le plus pur. On ajoutait que ce fou-souffleur devait posséder une grande fortune patrimoniale, et qu'il ne serait peut-être pas fâché de trouver un aide qui flattât sa manie. J'allai chez lui et demandai un entretien particulier qui me fut assigné pour le lendemain. Je n'eusgardede manquerau rendezvous, et dès mon arrivée je fus introduit au salon par un valet dont l'empressement me fit comprendre que j'étais attendu.
« A peine avais-je eu le temps de m'asseoir, qu'un homme d'un âge mur, mais plein de vigueur et de noblesse, entra, d'un cabinet voisin. Je fus assez surpris, d'après tous les récits que j'avais entendus, de voir un homme vêtu comme tout le monde, avant un visage sans charlatanisme, et des manières nullement ridicules, moi qui m'attendais à reculer à l'aspect d'un vampire dont tout l'extérieur devait annoncer le ténébreux commerce. Je lui dis net-
tement qui j'étais, ce que j'étais, ce que je pouvais, ce que je souhaitais. Il agréa mes services, et dès le même jour j'entrai en fonctions.
u II serait trop long de dire tout ce que je vis de curieux, tout ce que j'appris d'utile , tout ce que je soupçonnai de secrets pendant mon séjour auprès du prétendu fou possédé 5 mais ce qu'il y a de certain, u'esl que j'ai pu me convaincre que si mon maître avait quelques travers d'esprit, cela était mille fois plus que compensé par les profondes connaissances dont il était pourvu, par l'immensité de sa science, par sa haute philosophie. C'était hien véritablement un alchimiste zélé*, mais c'était aussi un chimiste du premier ordre, dont les belles découvertes ont augmenté la gloire de plus d'un nom célèbre. Un jour que nous venions d'obtenir des résultats qui, tout incomplets qu'ils fusseni, nous ravirent d'aise, mon laborieux professeur s'écria, comme éclairé d'une soudaine lumière : Il faut partir pour l'Egypte ; nous y achèverons noire œuvre l Je consentis d'au-
tant plus volontiers à le suivre, que je ne souhaitais rien tant que les voyages. Quelques mois après nous étions installés au Caire. Mon maître se mit promplement en rapport avec tous les gens de qui il supposait devoir tirer quelque lumière; indigènes et étrangers étaient reçus chez lui , et quiconque, s'occupant de science occul(e. ?e présentait à la maison, était le bien venu. L'Egypte fourmille de gens qui, par tradition, possèdent les secrets les plus merveilleux 5 pour vous en donner une idée, écoutez ce dont dont j'ai été témoin oculaire.
« Un de nos visiteurs habituels vint nous annoncer que deux soi-disant magiciens avaient opéré la veille, chez des Français de distinction, des choses incroyables qu'ils reproduisaient à volonté , en présence des plus sceptiques , moyennant une rétribution proportionnée à la durée de leurs opérations. Mon maître les manda, ils vinrent aussitôt. Ces deux individus étaient assez pauvrement vêtus, et soit qu'une =orle de prévention de laquelle on ne peut pas
toujours se défendre se fût emparée de mon esprit à leur endroit, soit qu'ils eussent réellement quelque chose d'étrange dans leurs habitudes , toujours est-il que dès l'abord je les regardai comme des envovés de l'enfer, contre lesquels je me tins en méfiance après m'èlre signé trois fois. On leur demanda ce qu'ils étaient capables de faire. — Beaucoup de choses, répondirent-ils; par exemple, défaire naître sous vos yeux des serpents de différentes couleurs et de différentes tailles. — C'est bien; mais vous allez vous déshabiller complètement dans celte chambre; puis, quand vous serez tout nus, vous nous suivrez dans la pièce où nous désirons vou3 voir opérer. «-- Tout fut accepté, tout fut fait avec les plus minutieuses précautions ; nous nous rendîmes tous dans une salle dont mon maître avait constamment la clé. >ous nous y enfermâmes ; l'un des magiciens se mit à l'oeuvre, après s'être vêtu d'habits que lui donna mou maître. Il commença par grimacer affreusement, il se tordit les membres, se
roula par terre, se prit à vociférer d'horribles imprécations, et au bout de quelque temps nous vîmes, se glissant par dessous la porte qui d'un cabinet donnait dans notre chambre , un long et épais ruban noir dont la forme s'arrondit sous nos yeux et qui se dirigea vers cet homme, en rampant avec vivacité. C'était bien la figure d'un serpent ! Nous demandâmes si nous pouvions le loucher; on nous répondit négativement; on ajouta que nous pourrions nous satisfaire sur ceux des autres reptiles qui allaient s'offrir à nos regards. Quant à ce ser* peut noir, le magicien le prit et l'enferma dans un petit sac de toile qu'il rivait demandé et que mon maître lui avait fourni lui-même. Un instant après, nous vîmes arriver de la même façon, par le même endroit, successivement deux énormes serpents gris que nous touchâmes et dont le contact glacé compléta notre illusion, si tant est que nous fussions illusionnés, ce que je n'oserais encore affirmer. Quand nous eûmes satisfait notre curiosité par
un examen très-attentif des deux reptiles, le
magicien s'en empara et les mit aussi, eux, dans le sac de toile où nous ne pensions pas qu'ils pussent tenir. Enfin, pour dernière expérience, le magicien dirigea ses regards vers un coin supérieur de la chambre, fixa des yeux cet endroit pendantquelques minutes, et nous vîmes bientôt s'y former comme une boule de fumée grisâtre qui s'épaissit promplement, devint noire, se condensa et se fondit en deux rubans de feu qu:, en venant se briser à terre, donnèrent naissai ce à deux nouveaux serpents aux couleurs les plus varices et les plus brillantes. Ils furent mis dans le sac comme les autres l'avaient été, et la minute d'après tout s'était évanoui, le sac était complètement vide, il ne restait nulle part aucune trace de cette scène (i).
(i) Bien des gens, à ma place, eussent p'nsé, en entendant un si étrange récit, que le narrateur voulait, avec tous ses serpents, leur faire avaler au moins une énorme couleuvre, comme dit le vulgaire 5 mais des faits analogues n'ayant été affirmés bien des fois par des yoyageurs dignes de confiance, j'écoutai tres sérieusement
Nous ('-lions depuis tantôt trois ans au Caire 5
nous avions vu beaucoup, étudié beaucoup, appris beaucoup : nous devions, suivant les projets de mon maître, aller visiter plusieurs villes d'Asie, repasser en Afrique et revenir en France, pour nous y livrera la transmutation en grand el procurer à notre gouvernement, en échange des honneurs qu'il nous eût probablement accordés, une fortune considérable dont toute la nation eût sans doute profité. Au dire du maître, et d'après les expériences auxquelles j'avais coopéré , nous ne pouvions échouer dans l'accomplissement du grand œuvre; je mevoyaisdèjà riche à milliards, possesseur de la panacée, dispensateur du pabulum vitœ} en un mot j'allais devenir fou aussi moi, quand un accident des plus malheureux el des plus imprévus à la fois vint creuser sous ha
ce que la plupart eussent considéré comme une billevesée inventée à plaisir. Cependant, je n'accepte pas la réalité de ces merveilles; mais je me garderais bien d'en nier la possibilité. J'aime mieux dire avec Montaigne : « Que sais-- je ! a {Note de V Auteur.)
pas de mon infortuné maitre une tombe profonde de laquelle il ne devait plus sortir. J'héritai des fourneaux, des cornues, des alambics, des malias, de tous les instruments', mais le fond du secret était enseveli avec mon noble professeur, u L'argent que j'avais économisé sur mes appointements, celui que je pus retirer des objets qui m'avaient été laissés, tout ce (pie je parvins à réunir de ressources sufflit à peine aux frais de mon voy-ige pour revenir en France. Il est vrai que n'ayant plus rien à faire à Lyon, j'avais résolu de me rendre à Paris dans l'espoir d'y trouver une occupation quelconque, en attendant que le hasard m'y fournit l'occasion de me rallier k quelque alchimiste avancé avec qui je pusse réaliser ce que tout le monde appelle une chimère. En arrivant à Paris, dans ce monde nouveau pour moi, dans cette capitale où les extrêmes se heurtent constamment, je m'enquis de certaines personnes que j'avais connues et que je savais habiter la grande ville; mes démaiches fure.'.t infructueuses : oepen-
dant je cherchais à gagner mon pain ; de ci, de là, je quêtais tout le jour; enfin un vendeur d'autographes, à qui je proposai des imitations, voulut bien occuper mon temps et me payer, h peu près un vingtième de ce qu'il les vendait, des manuscrits de rois, de princes, desavants, de poètes, que je lui fabriquais au fur et à mesure du débit. Je vous ai dit que je maniais bien la plume, joignez à cela que je sais parfaitement remettre à neuf ou vieillir à volonté tous papiers et parchemins : en conséquence, il m'est aussi facile d'imiter rigoureusement une pièce de plusieurs siècles de date, qu'il me serait aisé de contrefaire votre propre signature, si je l'avais un instant sous les yeux, de manière à vous tromper voiu-même.
« Malgré le peu de lucre que je retirais de mon curieux travail, j'aurais attendu patiemment une occasion favorable de tenter la fortune par des moyens licites, si mon acheteur ne m'eût fait défaut. Mais il paraît que tous les
— I.Mi —
amateurs de précieux autographes étant pourvus, la vente devint difficile, les recettes rares : je fus remercié. J'en étais à songer à d'autres moyens d'existence, lorsqu'un inconnu se présenta chez moi et me demanda de lui fabriquer un passeport pour se rendre en Angleterre. La somme qu'il m'offrit était assez ronde ; rien n'élait plus aisé pour moi que de le satisfaire : j'y consentis. Ma foi, je l'avoue, ce nouveau métier me parut bon, et afin de l'exercer avec une ^orte de conscience, en ne faisant profiter des avantages que je pouvais offrir que des gens imprudents, mais non criminels, je voulus étendre mes relations et me livrer en même temps à d'autres spéculations-, d'ailleurs, j'avais assez de temps libre pour faire valoir mon argent. J'achetai donc un fourneau, quelques instruments, certaines substances, et je me mis à fabriquer des vins de Champagne, de Frontignan, de Madère, de Malaga, de Constance, deChypres, et jusqu'au laeryma-ehristi -, je fis de l'eau de
fleurs d'oranger, tle l'eau de Cologne, <\c> essences ; sur tous ces objets, je gagnais au moins cent pour cent, malgré l'extrême bon marche
auquel je les vendais. Je marchais h grands pas dans une voie prospère, lorsque je fus arrêté, il y a quelque temps, comme fabricateur de
(aux passeports. Ce qui a été trouvé chez moi. les témoins qui sont assignés, tout me force à un aveu dont je n'eusse pu me défendre quand même il n'y eut pas eu toutes c(s preuves ; mais c'est une leçon dont le fruit ne sera pas perdu pour mon avenir, et dès que j'aurai subi ma peine, je saurai bien comment m'v prendre pour dompter cette rétive fortune que je combats depuis si long-temps. »
Cet homme allait probablement me faire part de ses projets, lorsqu'on vint m'appeler pour être interrogé. A mon retour dans la Souricière, j'appris qu'il était actuellement sur le banc des accusés. J'avais hâte de sortir de cette cave : je demandai une voilure, je rentrai à
Sainte-Pélagie sans l'avoir revu. Il purge sans doute à présent la condamnation à laquelle il s'attendait*
Si dans vos excursions outre-Rhin vous ren~ contrez de nouveaux trésors philosophiques, n'oubliez pas votre tout dévoué, etc.