‹ Lettres d'un magnétiseurChapitre 13 sur 14 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

MoN CHER MONSIEUR,

Vous nie demandez quelques détails sur feu le prieur d'Amilly, dont le nom est cité dans le journal de Niort, où se trouve consigné le fait de somnambulisme naturel observé récemment sur une pauvre fille de Mauzé.

Il v a déjà plusieurs années que j'ai recueilli, sur cet ecclésiastique, des notes dont je vais vous donner communication, et qui se trquyeîit confirmées atijour-

d'hui même par une personne digne de

toute confiance, M. J , de Mauzé,

actuellement à Paris, qui a beaucoup fréquenté le prieur d'Aniilly.

D'abord, il est bon de vous dire que mon grand-père maternel, de qui j'ai gardé le pins parfait souvenir, s'étant vu enlever d'un coup, par la révolution, la majeure partie de la grande fortune qu'il possédait, éprouva une telle secousse des confiscations dont il fut victime au nom de la nation, qu'il tomba frappé d'apoplexie, et, par suite, de paralysie, à laquelle il a résisté pendant vingt-deux ans d'une triste agonie ! Il fut conduit lui-même par ses enfants chez le prieur d'Amilly, habitué, disait-on, à opérer desguérisons mimeuleuses (c* est le mot qu'on employait), maisdont les tentatives réitérées échouèrent pourtant à l'endroit de mon aïeul,

probablement placé dans les conditions les plus défavorables, à cause des sujets de douleur se succédant sans cesse après tant de prospérité héréditaire; car ensuite de la perte de ses biens, il vit suc comber daus les angoisses d'un chagrin invincible sa chère et vertueuse épouse , dont 1 âge était encore peu avancé.

D'après cela , vous comprenez combien j'ai dû entendre de conversations au sujet du prêtre médecin, soit de la part de ma famille, soit de la part des personnes fréquentant [dors la maison de mon père. 11 n'y avait pas jusqu'à nos domestiques qui ne s'entretinssent des pro » diges attribués au bon curé, taxé souvent de sorcellerie par les gens ignorants.

J'étais bien jeune encore, néanmoins ces récits firent sur mon esprit assez d impression pour nue je ne les aie jamais ou-

bliés. Enfin, quand, devenu magnétiseur, je visitai le départementdesDeux Se ères, où. j'ai passe' mon enfance, je m'enquis du prieur ci Amilîy. dont on m'apprit Ja mort, et sur la vie de qui j'écrivis ce que vous allez lire.

Don José Burnico Prni , trësr verse dans les sciences naturelles, s'appliquait à l'étude de la philosophie occulte; doué d'une imagination vive, d'un esprit enjoué autant que studieux, il se plaisait dans la société des personnes de belle humeur, Lagailé de soa caractère l'entraînait assez fréquemment à des facéties aussi intéressantes au fond que bouffonnes en apparence. Jugez plutôt.

Le prieur avait un saion symétriquenifehl meublé, où il recevait ses malades. (Jn c'avecin, dont il jouait fort bien, ornait un coin de la pièce: un soplia, des

fauteuils et Jcs chaises, qu'il ne permettait point de déranger de leur place, complétaient le mobilier visible de ce salon. Cependant, les plus pénétrants découvraient une chaîne métallique passant en dessous de chaque siège, mais on ne trouvait ni baquet, ni boîte, rien qui ressemblât à un appareil mesmérien. C est là. disent les vieillards du pavs, que le prieurfaisait asseoir à la fois ses malades, chez lesquels, au moyen de la musique et probablement de la chaîne qui unissait leurs sièges, il excitait une hilarité dont une danse convulsive et irrésistible était la conséquence forcée.

Après quelque temps de cet exercice quotidien, les malades s'en allaient guéris.

Don José se! ait fait un cabinet de physique assez complet pour son époque.

Il avait une machine électrique à laide

de laquelle il tenait presque constamment chargé un éleclrophore d'où partait un conducteur serpentant par toute sa maison, et dont les méandres cachés se révélaient seulement par les effets qu'en ressentaient à l'improviste les bonnes gens qui venaient visiter le prieursorcier.

Outre le cabinet ostensible, il possédait un cabinet secret. Personne n'avait la permission d'entrer dans celui-ci, rJservé strictement aux opérations occultes de l'abbé. Tout ce qu'on savait, c'est que de cette pièce mystérieuse partait un fil métallique désigné par les habitués de la maison sous le nom de fil de fer, lequel fil communiquait à un très-bel arbre situé à peu de distance du prieuré, arbre dont les branches, artistement fléchies par les soins du prêtre, formaient un

— Km — vaste berceau cl un ombrage délicieux, et sous lequel notre gai physicien invitait d'ordinaire, quand la saison le permettait, ses curieux visiteurs à s'asseoir, en accordant toujours la préférence aux plus beaux esprits. Lt. quand le temps était d'une sérénité sans nua"e, il amenaît spontanément une pluie averse qui forçait aussitôt les cens de déserter la place. On eut dit que les branches de Tarbre-torrent étaient transformées en autant de cribles invisibles a travers lesquels s'échappait bruyamment toute l'eau d'un vaste réservoir. Ces scènes d'inondation paraissaient être l'objet d'une prédilection particulière de la part de don José.

Je ne veux, mon cher monsieur, vous faire part d'aucune de mes réllexions touchant ces remarquables choses; je

me contenterai de vous citer encore quelques-uns des faits du prieur d'Amilly.

Don José avait pour servante une vieille femme aveugle qu'il mettait en somnambulisme si fréquemment, que cet état était devenu pour ainsi dire permanent chez elle. Cette femme donnait des consultations aux malades, et quand elle sentait qu'ils ne pouvaient se procurer aisément les piaules indigènes qu'elle avait indiquées, elle s'en allait seule, à travers champs, cueillir elle-même les simples prescrits. Elle était d'une adresse incroyable dans l'exécution de tous les Ira vaux du ménage, et fort habile dans I art culinaire.

11 paraîtrait aussi que le bon prieur possédait lui-méu e la faculté de vision et de sensation à distance, d'après ce qui suit.

Un fermier de la commune de Lié (Vendée) arriva un jour chez le curé d'Amilly, qu'il se disposait à saluer, quand celui-ci, prenant l'initiative, lui dit avec véhémence : « Je sais ce que tu veux: tu viens me consulter pour ton frère qui est fou furieux. Tiens, va lui porter ceci.» Et en même temps , don José applique sur la face du pauvre paysan un soufflet étourdissant. « Donne-le-lui aussi fort , ajouta-t-il, et si cela ne le guérit pas, tu reviendras me voir. »

Voilà sans doute, mon cher monsieur, un bien singulier remède, et dont beaucoup de gens se riraient en criant à la démence. Cependant il est très-certain que le fermier, aussi surpris du coup de main qu'étonné des paroles du prieur, qui, n'ayant pu être prévenu, venait de lui dire juste l'état de son frère, syen re-

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