LETTRE H
a M l'abbé Jî,.,.i
Mon cher abbé ,
Vous avez cessé, me dites-vous, de vous livrer à la pratique du magnétisme, que vous cultiviez depuis long-temps, parce que la dernière décision de Rome vous donne des craintes pour votre salut.
Je ne veux point vous engager à reprendre l'exercice d'une chose que vous avez tant aimée, que vous aimez encore, sans doute, mais qui vous paraît à pré-
sent toucher à l'hétérodoxie. Cependant, permettez-moi de vous démontrer que vous n'avez pas saisi les termes du saint tribunal, et que la conscience la plus timorée n'eût pas dû reculer le moins du monde à leur lecture.
Non, mon cher abbé, non, Rome ne s'est point mise en opposition avec le bon sens; elle n'a point donné de démenti a la science; loin de là, elle a permis et reconnu bon l'usage du magnétisme ; et si elle a posé des restrictions relatives ou conditionnelles, c'est qu'elle avait des motifs d'en agir ainsi. Vous verrez tout à l'heure que ceux qui ont interprété le respectable décret contrairement à mes assertions sont dans l'erreur la plus profonde , car il n'y a qu'à en traduire fidèlement le texte pour voir clairement la Justesse de ce que j'avance.
Lisons d'abord l'exposé qui a motivé le jugement de la sacrée pénitencerie :
« Eminentissime Seigneur,
« Vu l'insuffisance des réponses données jusqu'à ce jour sur le Magnétisme animal, et comme il est grandement à désirer que Ton puisse décider plus sûrement et plus unifor* mément les cas qui se présentent asses souvent, le soussigné expose ce qui suit à votre émî* nence :
« Une personne magnétisée, laquelle est ordinairement du sexe féminin, entre dans un tel état de sommeil ou d'assoupissement, appelé Somnambulisme magnétique, que ni le plus grand bruit fait à ses oreilles, ni là violence du fer ou du feu, ne sauraient l'en tirer. Le magnétiseur seul, qui a obtenu son consentement (car le consentement est nécessaire), la fait tomber dans cette espèce d'extase, soit par des attouchements et des gesticulations en di-
vers sens, s'il est auprès d'elle, soit par un simple commandement intérieur, s'il en est éloigné, même de plusieurs lieues.
« Alors, interrogée de vive voix ou men» talement sur sa maladie et sur celles de personnes absentes qui lui sont absolument inconnues, cette magnétisée, notoirement ignorante, se trouve à l'instant douée d'une science bien supérieure à celle des médecins; elle donne des descriptions anatomiques d'une parfaite exactitude; elle indique le siège, la cause, la nature des maladies internes du corps humain les plus difficiles à connaître et à caractériser ; elle en détaille les progrès, les variations et les complications, le tout dans les termes propres *, souvent elle en prédit la durée précise et en prescrit les remèdes les plus simples et les plus efficaces»
« Si la personne pour laquelle on consulte la magnétisée est présente, le magnétiseur la met en rapport avec celle-ci par le contact. Estelle absente, une boucle de ses cheveux la rem-
place et suffit. Aussitôt que celte boucle de cheveux est seulement approchée contre la main delà magnétisée, celle-ci dit ce que c'est, sans y regarder, de qui sont ces cheveux, où e>t actuellement la personne de qui ils viennent, ce qu'elle fait 5 et sur sa maladie elle donne tous les renseignements énoncés ci-iessus, et cela avec autant d'exactitude que si elle faisait l'autopsie du corps.
« Enfin, la magnétisée ne voit pas par les yeux. On peut les lui bander, et elle lira quoi que ce soit, même sans savoir lire, un livre ou un manuscrit qu'on aura placé ouvert ou fermé, soit sur sa tête, soit sur son ventre. C'est aussi de cette région que semblent sortir ses paroles. Tirée de cet état, soit par un commandement même intérieur du magnétiseur, soit comme spontanément à l'instant annoncé par elle, elle paraît complètement ignorer tout ce qui lui est arrivé pendant l'accès, quelque long quM ait été ; ce qu'onlui a demandé, ce qu'elle a r 'pondu, ce qu'elle a souffert, r'en de tcut
cela n'a laissé aucune idée dans son intelligence, ni dans sa mémoire la moindre trace.
« C'est pourquoi l'exposant, voyant de si fortes raisons de douter que de tels effets, produits par une cause occasionelle manifestement si peu proportionnée, soient purement naturels, supplie très-instamment votre éminence de vouloir bien, dans sa sagesse, décider, pour la plus grande gloire de Dieu, et pour le plus grand avantage des âmes, si chèrement rachetées par notre Seigneur Jésus-Christ, si, supposé la vérité des faits énoncés, un confesseur ou un curé peut, sans danger, permettre à ses pénitents ou à ses paroissiens :
(c 1° D'exercer le magnétisme animal, ainsi caractérisé, comme s'il était un art auxiliaire et supplémentaire de la médecine -,
« 2° De consentir à être plongés dans cet état de somnambulisme magnétique ;
« 3° De consulter, soit pour eux-mêmes, soit pour d'autre?, les personnes ainsi magnétises j
n 4° De faire l'une de ces trois choses avec la précaution préalable de renoncer formellement dans leur cœur à tout pacte diabolique, explicite ou implicite, et même à toute intervention satanique, vu que, nonobstant cela, quelques personnes ont obtenu du magnétisme ou les mêmes effets ou du moins quelques-uns.
« Eminentissime seigneur, de votre éminence, par ordre du révérendissime évêque de Lausanne et Genève, le très -humble et trèsobéissant serviteur, Jacques-Xavier Fontana, chancelier de la chancellerie épiscopale.
« Fribourgen Suisse, palais épiseopal, le 19 mai 1841.1
Quelque singulier que soit cet exposé, voyons la décision.