LETTRE LXIII
A Monsietir ***.
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On a décrété, depuis dix ans, la résurrection deTlialie. On a évoqué un fantôme, et depuis lors a commencé une grande expiatioii* Les destructions se sont accumulées, la justice a succombé et les usurpations ont trouvé les consciences dociles. Cependant les com-^ motions de la Péninsule sont nées d'effroyables besoins de sécurité ; car c'est l'épouvante qui devient conseillère de la cniauté. Les maîtres ont voulu régner tranquilles et les vassaux alors n'ont pu vivre tranquillement. Depuis dix ans on a établi la mort et on l'a appelée la vie ; mais on ne croit pas même que ce soit la paix. Quant au triomphe final, on le proclame hautement, mais on y nenoace tout bas.
Ces historiens qui se promènent sur des gémonies, voyent fifiiH tilité de leurs efforts pour fonder un empire en dehors des conditions qui font durer les Etats. Pendant les premières années on était pins confiant peut-être, mais on n'était pas moins obstiné à ni^. On ne peut plus à présent se révolter froidement contre l'évidence. Tous les fonctionnaires sont désormais les premiers à convenir que ce Lazare ressuscité de l'Italie est maintenant un cadavre de dix ans. Sisyphes de la politique unitaire, ils roulent depuis dix am on focher, et ils se sont inutilemnnt efforcés de dissimuler la pesanteur de leur tâche. Mais désormais on avoue que le travail de l'anilé* est moins avancé que jamais. On revient souvent sur ce sillon laissé dans l'histoire de ri talie. On constate chaque jouf davantage la misère et l'immoralité, les taxes et les dettes, les désordres et les vols, les programmes nationaux et les humiliations^ le PaTïement pares-
seux et le Statut impuissant. On voit flamboyer au-dessus du cata- , laïque les mots redoutables de Custozza, de Lissa, de Montana, de banqueroute. Dans le Parlement, on se jette à la face les noms d'enfants et de fous. C'est la justice de la postérité qui commence.
Le royaume des Deux-Siciles continue à résister aux étreintes de l'annexion. Dans le reste de l'Italie, c'est le dégoût d'un régime qui n'a réalisé aucune de ses promesses. Partout , avec les oppressions, les longs emprisonnements et la surdité de la justice ; c'est le mépris hautement exprimé. Avec le poids écrasant des impôts, les charges de la conscription, les ralentissements progressifs et la destruction du commerce, c'est l'amer regret de Tindépendance perdue. Gênes , Florence , Venise sentent renaître leur ancien levain républicain. La monarchie perd chaque jour de son prestige et la dynastie savoisienne est publiquement insultée. On a voulu, pendant neuf ans, combattre la Terreur par la Terreur, mais les défiances et les divisions se multiplieront avec les soupçons et les rigeurs du pouvoir. Avec l'unité on a fait haïr même le nom de la liberté. Du temps de la Terreur, en France, on écrivait aussi sur les prisons : Liberté, Égalité, Fraternité.
Ohl l'unité de l'empire Romain en Italie I II faut entendre l'écho de ce cri, ici parmi les ruines, ici où l'on marche sur tant de débris et sur la poussière de l'empire des Césars. On croit le relever au Capitole par la ruse ou par la force ; et l'on ne voit pas qu'on l'a relevé dans le reste de la Péninsule uniquement avec la justice méconnue, la faiblesse opprimée, la brutalité victorieuse ! A Rome, c'est tout au plus si l'on parviendrait à rouvrir le Colisée pour y donner et recevoir la mort. Peut-être réussirait-on à exciter par moments, pour César, les applaudissements de la populace et les adulations avares qu'on n'excite plus ailleurs .
C'est qu'on a agi comme feraient des conquérants aveugles et vindicatifs. On nevoulaitpas laisser échapper l'occasionfavorable; on voulait profiter de la situation où les récents événements de l'Europe plaçaient l'Italie; mais la conquête, au commencement du siècle, avait été •assez forte pour qu'il lui fût possible de réformer d'une main en apparence tranquille. Et encore avait-elle introduit des innovations sans chercher ce qu'il y avait à faire, paraissant ignorer quels étaient les liens forts et intimes qui rattachaient les anciennes institutions aux fondements même de la société italienne.
On s'était dégagé violemment des institutions vieillies et détraquées du moyen-âge ; mais on avait détruit même ce qu'on aurait dû en garder. jOn avait imposé à Tltalie des institutions étrangères, et on la livra aux hasards des expériences politiques. Ce fut dès lors que l'Italie fut jetée dans des agitations stériles, déchirée par des guerres civiles et poussée vers Tabime des révolutions. Et cependant l'exemple de l'Angleterre était là! car l'Angleterre, même depuis ses révolutions, n'a pas détruit progressivement ses anciennes institutions, et elle en garde encore plusieurs. C'est par les restaurations que le principe de l'autorité monarchique s'exerça véritatablement au préjudice des institutions féodales et à l'avantage des intérêts généraux de l'Italie. Les restaurations furent la réhabilitation du patriotisme. Et c'est par l'esprit des restaurations que se produisait dans la Péninsule une transaction entre la décadence du commencement du siècle et toute tentative de renaissance. Ce n'étaient, il est vrai, que ^es perfectionnements greffés sur des institutions déjà introduites; mais C' était un nouvel esprit qui venait les ranimer.
Avec la conquête révolutionnaire on a tout détruit. Elle a été une faux exterminatrice comme le cimeterre de Tamerlan. On a exécuté une invasion au nom de la liberté, et désormais on s'aperçoit qu'on n'a réussi qu'à renverser des pouvoirs [ solidement établis et à miner toute indépendance. Désormais les désastres de la révolution ont fait comprendre à tous que les peuples payent toujours les frais des guerres faites à l'ordre établi. Les révolutions commencent par l'espérance et finissent parla déception.
Qu'a-t-elle créé l'unité en dix ans ? Une société sceptique, indisciplinée, manquant de base et de lien, où l'ordre n'existe qu'en apparence, où le pouvoir n'est plus qu'une oppression, où la sainteté du foyer ne protège plus l'intégrité des générations. Ce n'est que dans les campagnes que sont encore conservés cet amour du sol et de la famille, ce respect des croyances, cette fidélité aux vieilles coutumes qui font l'union et la force d'un peuple. Dans les villes, où l'œuvre de Voltaire est prêchée comme victorieuse, c'est Ja licence, c'est la révolte, c'est la conspiration en permanence. Le pouvoir et la monarchie y sont assaillis par un déluge journalier d'insultes et de sarcasmes. La société s'efl'raye désormais de la liberté comme d'un abandon .
La vid publique, si tant est qu'elle ait jamais existé dans Tltalie unitaire, maintenant y est morte. A Naples, c'est une chose incroyable, même pour les Napolitains, que l'indifférence qui a gagné les esprits. On déserte généralement les collèges électoraux. Chaque collège ne présente que rarement trois à quatre cents, électeurs. Mazzini, lui-même, n'obtint en 4866 que 240 votes, et il ne succomba que par le manque de quatre voix seulement. Les amis du pouvoir dirent que c'était la victoire de la monarchie sur la république ; c'était de la con^or/drta qu'il fallait dire. Aussi, comme protestation, quelques jours après, on lut au coin des rues des écriteaux qui portaient : Vive la République ! Garibaldi ne fut jamais plus heureux que Mazzini ! Peu , très-peu de députés, et même des ministres, sont élus au premier tour de scrutin : c'est toujours le ballotage qui décide l'élection. Il y a des honorables qui se reposent et s'endor»ment sur leurs chaises curules, grâce à 80 et parfois à 45 voix.
Il arrive même que ces 45 électeurs ignoraient même l'existence de celui qu'ils devaient nommer. Il n'y avait pas peut-être deux électeurs qui eussent entendu prononcer son nom. Mais à Florence on voulait ce député et on se disait : si les électeurs ne le connaissent pas, c'est donc qu'ils désirent le connaître. On n'avait pas à le recevoir sous un arc de triomphe, on n'avait pas même à le voir, on n'avait qu'à le nommer. Le peuple ne va pas aux élections municipales, car là on veut demander une protection pour le toit paternel, pour le foyer domestique. Mais y a-t-il une sécurité quelconque, par le temps d'orage qui court depuis neuf ans ?
Dans les fêtes officielles, dans la fête annuelle du Statut, il n'y a que les illuminations des édifices publics et les drapeaux hissés par ordre des autorités. Le peuple fatigué, arrivé au dernier période d'épuisement , y répond par des sifflets, des injures, des malédictions. Beaucoup de ceux-là même qui contribuèrent à la révolution pleurent amèrement aujourd'hui, voyant le contraste qui existe entre les espérances du passé et les désillusions du présent (1).
(1) Les événements marchent plus vite que la plume de l'historien contemporain. On sait maintenant la gravité des désordres de Parme, pendant la fête du Statut ettJe ceux de Milan après l'attentat contre M.Lobbia, Partout on a crié Vive la Repui^iM/oaaclumtà l'hymne de Garibaldi et lancé des pierres contre le pendrait de Victor*Emmanuel. Ce sont les bersaglierl et les lanciers qui, lances et baïonnettes baissées, ont rétabli rordre, chargeant le peuple & l'improviste, sans sommations. Le gouyer^ement sent sa faiblesse.
Les journaux pullulent partout ; mais heureux celui qui compte au-delà de 200 abonnés. lU surgissent avec la môme précipitation qu'ils tombent. Les journaux qui ne sont pas subventionnés ne se soutiennent pas. Ce n'est pas une spéculation, c'est un instrument pour se donner de l'importance. Les seuls journaux catholiques prospèrent ; les journaux républicains, depuis quelque temps, ont de la vogue parce qu'ils sont satiriques, mordants, audacieux. Ils donnent en pâture à la malignité les chasses mytérieuses, les aventures scandaleuses, les débauches des plus hauts personnages. Chacun peut mettre le nom au-dessous de tel pacha, de telle odahsque, de telle bayadère.Tout le harem est peint dans le but de persuader au peuple que maajimas virtutes jacere omîtes necesse est^ voluptate dominante. Ah î que dirait Cicéron s'il vivait de nos jours!
Toutes les souscriptions, en commençant par le Consorzio nazionale, ont avorté. Il est dommage que les unitaires n'aient pu ériger le monument de Monti et Jognetti. La fête même de l'anniversaire de la naissance de Machiavel, cette récente invention des Arcades de l'unité, n'a pas trouvé de souscripteurs ; et c'est une mascarade qui a passé inaperçue. Il n'y a que les journaux catholiques qui versent des millions pour le denier de Saint-Pierre.
La fatigue et la satiété se sont emparées des législateurs. Ils désertent le palais Vecchio ; ni les exhortations, ni les circulaires des chefs même, dans les grandes occasions, ne peuvent les y ramener. La Chambre n'est jamais en nombre. Aussi, quand on ne veut pas essuyer une défaite, un député n'a qu'à demander l'appel nominal. Vont-ils encore, ces pères conscrits, briguer les suffrages des électeurs? Ce sera tout au plus pour ne pas payer le chemin de fer ni la poste. Le Sénat est encore plus vide, car les sénateurs sont les invalides de l'armée législative.
Et le peuple italien qui ne se soucie pas d'élire ses députés, qui ne se donne pas même la peine de s'enquérir du nom des élus, reste tout à fait indifférent aux débats des Chambres. Pour lui, le système parlementaire est maintenant dévié , condamné. Le peuple qui a maudit Turin pendant quatre ans, maudit encore depuis quatre ans Florence. S'il en demande parfois des nouvelles, c'est par hasard ou par désœuvrement. Il sent que de là doit arriver une crise, mais il n'en attend aucune amélioration pour sa situation. A Naples, on rit (car le Napolitain rit de tout et même de ses misères) de la compo-
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sitiondes ministères qui ne naissent jamais viables. On rit de celuici, métamorphosé en garde des sceaux ; de celui-là, en financier; de cet autre, en ministre de Tinstruction publique. On se moque des enthousiasmes de sang-froid et des élucubrations patriotiques des députés. Mais on jouit des injures et des satires du journalisme contre les plus hauts personnages. Pour les Napolitains, c'est une satisfaction, une vengeance, peut-être même une espérance. Ainsi, Tunitarisme se débattant contre le vice de son origine, écrasant par des folles dépenses la fortune publique et privée, abaissant le niveau des consciences et des âmes, n'a laissé aux Italiens d'autre alternative que de s'envenimer dans la haine, ou de s'aplatir dans le servilisme. L'unitarisme marche, s'enfonce, descend plus bas, descend toujours. Son ouvrage, entamé de toute part, livré au plus menaçantes misères, est déjà en pleine dissolution. C'est une outre qui va se dégonfler... par un coup d'épingle !