PA1I
Il n^y avait jadis, en Italie, que le seul gouvernement de Naples qui publiât des statistiques sur la population, sur le commerce, sur Tadministration civile. Depuis 4833, il rendait un compte général de Tadministration de la justice criminelle. Et quoique une statistique puisse servir parfaitement à dissimuler les fautes administratives, on voit aisément, par les tableaux de ce temps, combien la justice était rapide, clairvoyante, et combien le nombre des crimes était borné. Or, si la justice a une double fonction, si elle doit songer bien plus à maintenir les bonnes mœurs qu'à infliger des supplices, les hautes cours de justice et les tribunaux de Tltalie peuvent maintenant nous fournir un tableau fidèle de la situation morale de la Péninsule. Parmi les promesses de 4860, on avait bien cru nécessaire de faire celle de moraliser le peuple italien ; promesses de la veille que le lendemain se réservait de démentir I
Maintenant, dans un gouvernement de liberté et de publicité, on n'a plus même le moyen de compulser les statistiques officielles. On ne peut puiser des renseignements que dans les discours de rentrée de qi!elques procureurs généraux, et encore dans le seul royaume de Naples, où Ton était habitué depuis trente-six ans, à une telle publicité. Jusqu'à présent il n'y avait eu que quelques députés qui s'étaient plaints de l'augmentation effrayante des crimes et du nombre toujours croissant des détenus. Le garde des sceaux, de son cote, s'était vu réduit à demander une augmentation de fonds pour l'entretien des prisons. Mais écoutons les aveux du procureur général de la Gourde cassation de Naples.
L'année 4868 commença avec 7569 causes criminelles inachevées et 1882 causes correctionnelles pendantes. Autrefois, depuis 4833, dans le royaume de Naples, il n'y avait que 300 détenus environ qui ne se trouvaient pas jugés à la fin de chaque année. C'étaient les derniers arrivés. Chaque Cour criminelle pouvait attester, dans son ressort, la véracité de la statistique. Maintenant les chiJQTres sont effrayants. Le nombre des crimes est de quatre à cinq fois ^supérieur à ceux de la France ; mais ce qui doit faire plus frémir encore, c'est que la plupart des coupables restent inconnus ou sont relâchés. Un tiers des instructions judiciaires sont sans résultat. Le procureur général a osé expliquer ce débordement de crimes et ce défaut de répression par les prétendus vices de l'ancien gouvernement, qui n'eut jamais à déplorer le vingtième de ces forfaits, de ces relâchements. Oh ! puissance de la logique, qu*il serait facile de la retourner contre son auteur I Mais le passe, lui, n'a plus rien à donnet: aussi on Taccuse même des crimes qui ne se commettaient pas alors, et l'on absout le prèdent, au moment même où Ils se commettent avec une incroyable audace.
Il faut croire qu'il en est de même dans le reste de la Péninsuie, car le commandant des carabiniers seul annonce une moyenne de quatre à cinq mille arrestations par mois. Et combien de coupables qui parviennent à se soustraire aux poursuites! Témoins tous ces fonctionnaires, ces caissiers, ces employés qui disparaissent avec leurs caisses. Et les arrestations exécutées par les gardes municipales et les gardes dé sûreté publique 1
Mais écoutons encore le pmcuï^eur général.
La statistique qu'il expose embrasse Une période de six ans. Or, dans la circonscription de la Cour loyale de Naplès, qui comprend une population de 5,464,796, on a constaté 4â,737 crimes et délits en <863, et 57,030 en 1868. Dans la Juridiction de la Coçr de Trani, sur 4,345,468 habitants, on en compta U,967 en W63, 21 ,095 en 1867, et ^7,661 pour l'année 18^8. C*est une rare exception de décroissance* Dans la juridiction de la Cour d'Aquila, avec une population de 866^828 habitants, les résultats furent de 6,966 crimes ou délits en 1863, et de 17,649 ton 1868. Récemment^ dans la juridiction de la Cour de Catanzaro (1,140,627 habitants), on eut 22,316 crimes en 1863.
Pour connaître la nature de tous ces crimes, il faut remarquer
qtle lei» trois cinquièmes de ceux qui furent jugés par les assises de Naples, se composaient de 236 homicides et meurtres, 12 parri*cides (crimes inconnus autrefois), de 45 tentatives d^homicide, de 99 aflfàires de coups ou blessures, d'infanticides, d'empoisonnement. La France, et c'est le procureur général qui en fait la remarque, en 1866, avec une population de 38 millions d'habitants, n'eut que 3906 crimes à punir. Les provinces napolitaines, avec 6,785 ,000 habitants, en eurent 9,725, c'est-à-^iire trois fois plus. Les criminels se sont donc attachés à la société, comme le mollusque Vhélicine marine [bufgtm perceur) s'attache aux huîtres et les détruit par une liqueur corrosive. C'est lin travail égal et continu de perforation.
LêS absolutions ne sont pas une présomption dinnocence, mais uûè preuve de la faiblesse des juges : c'est le procureur général qui le remarque. Sur 72,408 instructions criminelles, 7,254 n'ont pu s'appliquer à personne; 45,449 ont été amorties après les investigations préliminaires; 49,705 ont donné lieu à des renvois aux assises. De sorte que presque une plainte sur trois est restée ense*^ velie dans les préliminaires des enquêtes. A cela, il faut ^jouter les absolutions du jury. Ainsi, sur 1 00 détenus, on a obtenu seulement 44 condamnations. Tout accusé peut donc compter sur Cinquantesix chances d'impunité.
Épouvanté de ces résultats, le procureur général en accuse l'ignorance dans laquelle l'ancien gouvernement laissait pourrir le peuple» Mais ce peuple ignorant n'a*t-il donc appris en neuf ans que le crime? Bl comment en commettait-il alors si peu? Ce serait le cas dé béatifier l'ignorance. Et puis l'inutilité des poursuites, et le scandale des absolutions, doit-on les attribuer aussi à l'ignorance du peuple ou à celle des magistrats et du jury ? Les anciennes lois du royaumô étaient de beaucoup supérieures aux lois actuelles. Le procureur général ne doit pas l'avoir de sitôt oublié ; les peines étalent encore plus humaines, la détention préventive de beau-* coup moins ton^e et moins effrayante. On parle depuis neuf ans de liberté, de commerce, de ohemlîis de fer. Les résultats de la justice Criminelle auraient dû être tout à fait différents. Le procu* reur général n'en aurait-il pas trouvé des explications plausibles, dans la détresse du commerce, dans la destruction des industries , dans le manque de travail, dans l'énormité des taxes, dans la misère inconnue auparavant ? N'en trouverait-il pas la cause dans cette ten-
talion journalière de la richesse improvisée à côté de la pauvreté imméritée ; dans la souffrance en face du luxe insolent , et au milieu des fausses joies officielles ? Ne la trouverait-il pas dans la perte de respect à Tégard des autorités et des classes supérieures ? Et surtout dans la destruction de tout esprit religieux, puisqu'on s'est efforcé pendant neuf ans de Teffacer de l'esprit du peuple ? Ah I si l'on a oublié l'histoire, qu'on la relise.
Le jury, selon le procureur général, ne sent pas la dignité et l'importance de sa mission. Le jury admet presque toujours les circontances atténuantes; il ne croit pas aux preuves les plus évidentes, et même aux aveux des accusés. Il est toujours prêt à céder à toutes les influences, et même à l'influence ignoble de la peur. Le jury est pourtant choisi parmi les classes plus éclairées de la société. Oui les nouvelles institutions sont comme des habits neufs dans lesquels on est pour quelque temps gêné. Mais depuis neuf ans ? Vous en accusez, Monsieur le procureur général, la faiblesse des magistrats vous leur reprochez même leur déférence pour les avocats. Mais, mon Dieu I qui les a créés ces magistrats si différents des anciens ? Vous parlez du peu de sûreté des prisons et des évasions fréquentes de détenus? Mais qui est-ce qui doit les surveiller ces établissements ? N'est-ce pas le gouvernement unitaire qui a choisi tous ses employés parmi les martyrs. Mais pourquoi ne nous parlez vous pas de l'état de ces prisons, de la discipline inhumaine qu'on y entretient, des tortures qu'on y applique aux détenus? Tout cela est chaque jour dénoncé par la presse, le gouvernement s'est cru obligé de nommer des commissions d'enquête, et les magistrats l'ont sanctionné tout récemment par leurs arrêts.
Garibaldi appela naguère le gouvernement italien négation de Dieu. C'est une expression qu'il a volée à M. Gladstone, qui jadis avait dit la même chose de celui de Naples. Âh I si nous pouvions conseiller et décider le noble ministre à faire aujourd'hui une journée philanthropique dans le midi de l'Italie. Cependant des écrits tels que celui du procureur général de la Cour de cassation de Naples devraient frapper mortellement les gens contre lesquels ils sont dirigés. Mais le manque de cœur les rend invulnérables de ce côté. Monsieur le procureur général , d'ailleurs, ne serait-il pas par hasard un ami maladroit et compromettant ?
La satisfaction des unitaires s'est placée trop haut pour pouvoir
désormais entendre les plaintes des Italiens ; et il est bien plus aisé de dire : vous ne voulez pas voir les choses comme je les vois , donc vous êtes aveugles.Et vous. Monsieur le procureur général, n'avezvous pas aussi le cachet de la même origine, et ignorez-vous, par hasard , que les unitaires , en Italie , voient tout et ne connaissent rien, qu'ils font tout et ne se soucient de rien? Ce sont des eunuques avec des convoitises de satyres. Et votre discours ne peut servir qu'a faire maudire la dépravation, et donner un prétexte à ceux qui lisent le journal à un sou de siffler les sottises des unitaires. Le peuple italien doit être satisfait de marcher au milieu de la poudre que font voler sur lui le char de ces affranchis.
Le peuple avait entendu parler autrefois des meurtres d'Ancône et de l'assassinat de Rossi. Si Naples, en 4820, avait été saisi dhorreur par le meurtre dn directeur Giampetri, c'était aussi dans un temps de révolution. Mais le peuple des Deux-Siciles n'aurait pas imaginé l'existence possible des frères du poignard, qui ensanglantèrent Palerme par des assassinats mystérieux, comme il y a des siècles les Beati Paoli. Il n'avait pas connu ces véhèmes du XIX' siècle, ces comités qui mettent à prix la vie des fonctionnaires publics^ des incendiaires qui font sauter des casernes. Il n'aurait pas supposé les forfaits des Romagnes et le meurtre du procureur général Cappa (4).. .
(1) La tombe de ce magistrat était k peine fermée, que le peuple vient d'apprendre l'assassinat commis contre M. Lobbia, un député, dans les rues de Florence. A ce peuple unitaire il faudra donc mettre une camisole de force?
Rome, 1869.
ii»