‹ Lettres d'un soldatChapitre 19 sur 30 · LL · texte numérisé non relu

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que j'ai eue à obtenir un résultat! je crois que mon petit crayon était réus$i. Il est parti dans une lettre à destination d'une bonne amie quelconque. Ce me fut une véritable jouissance de sentir que je n'avais pas perdu mes facultés.

17 décembre,

dans un nouveau cantonnement.

. Nous avons été arrachés de nos habitudes hier soir, alors que je quittais les tranchées de première ligne, après trois Jours de paix complète. On nous a désigné un cantonnement où nous avions séjourné les 6 et 7 octobre. On sent dans l'air un vent de changement. J'ignore ce qu’il en adviendra, mais la sérénité du temps d'aujourd'hui porte à augurer heureusement de tout.

Il y a eu, ces jours-ci, de merveilleux spectacles dont je me rends mieux compte maintenant que pendant ces quelques jours de défail-

lance. Cela tenait à ce que je m'étais laissé aller

à de piètres calculs humains.

Je t'écris au bord d'une fenêtre de laquelle je vois le soleil se coucher. Tu vois que FAIRE il ÿ a | de la bonté pour nous.

RAEE © |, AO 15 heures.

Je reprends cette lettre au crépuscule d’un hiver exceptionnel : le jour s'endort aussi placidement qu'il s’est éveillé. Je regarde les laveuses sous la rangée des arbres qui bordent une rivière; la paix est partout et, je crois, même dans les cœurs. La nuit tombe...

19 décembre, au cantonnement.

Journée douce finissant autour de la table.

Tranquillité. Dessin. Musique. Je songe avec calme à la longueur des jours à venir, en pensant combien rapides ont été les jours venus. Voilà passée la moitié de ce mois, et les fêtes de Noël arrivent dans la guerre. Il n’est plus question pour moi que de m’adapter vraiment à nos conditions d'existence, puis parvenir, grâce à notre union, à une acceptation qui est

d’un ordre plus haut que le courage humain.

21 décembre au matin,

Bien chère mère,

J'ai dit librement mes bonheurs dans mes lettres, mais l’écueil du bonheur, c’est que

ce CES

notre pauvre humanité tremble toujours de le perdre, sans reconnaître, malgré l'expérience, que toujours l’ordre éternel place un bonheur nouveau à côté d’un bonheur ancien.

Pour moi, je n'ai pas à en chercher de nouveau. Je dois essayer de concilier les deux sagesses. L'une, qui est humaine, me pousse à cultiver mon bonheur, mais l’autre m’enseigne que ce bonheur humain est une fleur bien délicate. À

On pourrait dire : Usons des jouissances humaines qu’une conscience rigoureuse aura sélectionnées, mais reconnaissons Ja part d'éphémère qu'elles ont toutes.

Oui, les écritures saintes renferment la plus belle et la plus poétique philosophie. Je crois qu’elles la doivent à leur filiation avec de bien anciennes philosophies. Il y a bien des choses discutables chez Edouard Schuré, mais ce qui est à retenir, c'est la divination qui lui fait | remonter, à travers toute doctrine, vers la Source

infiniment lointaine de la Sagesse humaine.

Sais-tu que les mythes si touchants du » Bon Berger » et de la « Mère Divine », si heu- reusement exploités dans nos religions chré-

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tennes sont d'anciennes créations de la symbolique humaine ? Les Grecs les tenaient d’ancêtres spirituels, et chez eux, le bon berger s'appelait Hermès le transmigrateur des âmes : Hermès Psychopompe. Egalement l’aïeule de nos madones, c’est la grande Demeter, la mère qui porte un enfant dans ses bras.

. On sent que toutes les religions se sont, à mesure quelles se succédaient, transmis le même fonds de symboles, que la toujours jeune poétique humaine rénovait chaque fois.

23 décembre (dans le noir).

… Quelle ironie! J'avais commencé hier cette

lettre que j'ai été forcé d'interrompre. Il faisait

alors un temps splendide, qui d’ailleurs s’est maintenu à peu près. Mais nous avons regagné

nos premières lignes. Cette fois-ci nous occu-. pons le village même, — ce joli Corot d'il ya

deux mois. Mais l'emplacement de notre avant-

poste se trouve dans une maison où l’on doit se

calfeutrer afin de céler sa présence à l’ennemi.

Nous voici dans une chambre où nous goûtons

à neuf heures du matin l'illusion des veillées .de

la Noël.

et 94 Li $ te

Ta chère lettre récemment reçue m'a donné.

bien de la joie. C'est vrai que la Grâce et lInspiration sont les deux termes de la même chose. Si tu vas faire un tour au musée du grand!

poète Gustave Moreau, tu verras un panneau intitulé « La vie de l'humanité » (je crois). Il: comprend neuf compartiments formant trois séries qui s'intitulent : l'Age d'or, l'Age d’ar-: gent, l'Age de fer. Au-dessus est un fronton. d'où le Christ préside à cette représentation humaine. Mais voici où ce grand génie a la:

même intuition que toi : Chacune des trois séries porte le nom d'un héros : Adam, Orphée, et Caïn, et chacune d'elle comporte trois heures. Or, les heures de l’âge d'or s'appellent: l Extase, la Prière, le Sommeil, alors que les heures de. l'âge d'argent s'appellent : l’Inspiration, le Chant, les Larmes. 1 L’Extase, c’est aussi bien la Grâce, car la pein+ ture représente Adam et Eve dans la pureté de. l'âme, au milieu d’une floraison parfaite, et MR de la contemplation divine. Rien d'au tre qu'une nature harmonieuse ne les seconde en leur élan vers Dieu. i L'Inspiration, dans son Age d'argent, c est encore la Grâce, mais compliquée déjà de l'ars

tifice humain. Le poëte Orphée voit toujours

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Dieu, mais la Muse le côtoie, le symbole de l’art humain est déjà né; et la manifestation humaine de Dieu, le Chant, est suivie des larmes, de la souffrance.

Poursuivant encore le cycle et atteignant la pollution humaine, Gustave Moreau dépeint l’âge

) de fer : Caïn condamné au travail et au crime.

Cette œuvre dit que l'instant divin est saisissable, mais fugitif, et ne saurait être l’ordinaire de l’homme. Elle excuse nos défaillances. La peinture en est trop littéraire, diraient quelquesuns, mais elle touche l’âme de ceux qui veulent lire à travers les glaces dont tout se refroidit dans l’expression humaine.

- Sans doute un Rembrandt fut le génial poète par excellence, en même temps que le « Peintre » pur. Mais concédons que notre époque présente

moins de richesseet moins d’universalité de tem-

pérament, et reconnaissons la beauté du poème de Gustave Moreau dont, en deux mots, tu avais

pressenti l'esprit.

Ton fils.

24 décembre, au matin.

Notre première journée d'avant-poste s’est

passée dans le calme bucolique d'une campagne, qui attendait la neige. Celle-ci est venue la nuit.

Aux arrière-jardins, défilés à la vue des Alle- ? mands, je suis allé la voir, qui dessine et enno- k blit les moindres choses. Puis je rentre à la : chandelle, et je t’écris sur la table où mon : voisin râpe du chocolat. Voilà la guerre.

La vie militaire présente des surprises amusantes. [l nous a fallu venir en première ligne ! pour que deux gradés trouvent une baignoire et puissent prendre un bain. Pour moi, je me.

suis contenté d’une douille de 75 en guise de |

pot à eau. : ’

… Je ne te parlerai pas de patience, car une longue réserve de patience peut être inutile | devant l’X. Mais je te dirai que le temps passe | extrêmement vite.

. Nous passons des journées d'enfants; d'ailleurs nous sommes des enfants en regard de | ces événements, et le bénéfice de cette guerre : -… aura été de refaire une jeunesse de cœur à ceux qui reviendront.… J

Chère mère, notre village vient encore de w recevoir la visite de deux obus. Seront-ils 1 accompagnés ? Que Dieu y pourvoie! L'autre |

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jour, ils nous en avaient envoyé cent quinze

pour blesser un homme au poignet.

Une maison flambe, où habite une section de

notre compagnie. Nous ne voyons personne

remuer. Souhaitons que, pour nos camarades, tout se passe bien.

Je suis profondément heureux d’avoir vécu ces quelques mois. [Il m'ont enseigné ce qu'on pouvait faire de la vie, sous quelque forme qu’elle se présente.

Mes camarades sont admirables dans leurs manifestations du génie français. Ils blaguent,

mais leur blague est l’épiderme d’un magnifique

cent, c

courage profond.

Mon grand tort d'artiste est de vouloir toujours revêtir l'âme de ma race d’une belle robe peinte à mes couleurs. Quand ces gens-là m'aga- ’est qu'ils salissent ma belle robe; mais,

au vrai, elle les gênerait bien pour faire honnétement leur devoir, comme ils le font.

Noël, au matin.

Quelle nuit unique! — nuit sans seconde, où

la beauté a triomphé, où malgré ses vertiges

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sanglants, l'humanité prouva la réalité de sa conscience, | ia Sache que parmi les fusillades Rae un chant n'a pas cessé de s'élever sur toute la ligne ! | En face de nous, un ténor admirable disait le Noël ennemi. Beaucoup plus loin, derrière les. crêtes, à l'endroit où nos lignes reprennent, la Marseillaise répondait. La nuit merveilleuse | prodiguait les étoiles et les météores. Des hymnes, des hymnes partout. 1 C'était l’éternelle aspiration .à l’harmomie, l'indomptable revendication pour l’ordre dans la beauté et la concorde.

Pour moi, j'ai bercé mes souvenirs en évo-.

quant les suavités de l'Enfance du Christ. Les | fraîcheurs, la rosée juvénile de cette musique 4 française m'ont ému. Je me rappelais le célè- | bre Sommeil des Pèlerins et le chœur des bergers. Une phrase que chante la vierge me fai- È sail vibrer : « Le Seigneur, pour mon fils, a à béni cet asile. » La mélodie chantait en moiw pendant que j'étais dans cette petite maison. i dont la voisine flambe et qui, elle-même, est : S vouée à un sort bien précaire. | 1 Je pensais à tous les bonheurs accordés ; ; je. L.

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pensais que peut-être, à cette heure, tu demandais pour moi une bénédiction sur mon asile.

Le ciel était si beau qu'il me semblait accorder une réponse favorable, mais surtout ce que J'aurais voulu avoir la force de demander perpétuellement, c’est la sagesse de tous les 1instants, une sagesse, qui pour humaine qu'elle soit, n’en est pas moins à l'abri de toute surprise. |

Maintenant le soleil magnifique inonde la

campagne, et je t'écris à la bougie, mais, de temps en temps, je vais le voir dans les arrièrejardins. Tout est lumière, et la campagne déserte recoit le calme d’en haut.

Je rentre dans notre chambre où, dans la demi-clarté, brillent les cuivres des admirables lits meusiens et le bois sculpté des armoires. Tout cela détérioré par le mauvais usage qu’en

font les soldats, mais nous procurant un confort réel. Nous avons trouvé des couverts, de la vaisselle, et nous avons deux jours de suite fait du chocolat dans une soupière. Luxe!

O chère mère, si Dieu m’accorde la joie du retour, quelle ‘jeunesse m'’aura refaite celte époque extraordinaire! Comme je l’écrivais à mon bon P.., je mène une existence d'enfant

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