ARTE T J
au milieu de gens si simples que, même très rudimentaire, mon existence est encore bien compliquée pour mon entourage.
Mère chérie, cette guerre très longue exerce nos facultés de volonté passive, mais j'ai la sensation que tout se réalise ainsi qu'il m'avait été accordé de pressentir. Je crois que ces longs intervalles d'inactivité remettront la machine intellectuelle en repos. Si j'ai le bonheur d’avoir
hé ge: CNT -R ES Le
à m en servir de nouveau, sans doute sera-t-elle .
quelques instants à se remettre en mouvement, mais quelle vigueur nouvelle! Ma dernière œuvre était de la pensée pure, et mon ambition, que
tout peut légitimer, est de donner plus de forme plastique à ma pensée, à mesure qu'elle se déve- .
loppe.
Dimanche, 27 décembre; 9 heures.
5e jour de 1° ligne.
Il paraît que la terrible position, conservée courageusement par nous au 14 octobre et qui .
avait été perdue immédiatement par nos suc- . rer Ge d] Q À cesseurs, a été reprise, plus 200 mètres, mais au :
-prix de 100 hommes hors de combat. Fi Chère mère, le manque de sommeil me prive .
d: Fe
d'intelligence. Il est vrai qu'il en faut peu pour l'ordinaire de cette existence, mais j'aurais aimé te parler. La consolation est que notre ASSIS n'a pas à s'exprimer.
Peu de choses à te dire. J’ai été fort abruti par la journée d'hier, toute passée dans l’obscurité. Et encore, de ma place, je voyais un joli arbre dans le ciel.
Ce matin, au petit jour charmant, je voyais une belle étoile extrêmement brillante. J'étais parti chercher du charbon et de l’eau et au retour, alors que Ia lumière était déjà vive, cette extraordinaire étoile persistait. Mon caporal qui, comme moi, de buisson en buisson, regagnait notre maison, me dit :
« Sais-tu ce qu'est cette étoile? Eh bien! c'est le signe de ralliement pour la patrouille ennemie. » C'était vrai, et d’abord, j'ai été outré de cette profanation du ciel et puis (outre l'ingéniosité du procédé), je me suis dit que cette étoile représentait pour les pauvres gens de l'autre côté la direction du salut. Je lui en ai moins voulu. Elle m'avait fait tant de joie que je me suis décidé à rester sur ma première 1mpression.
30 décembre.
J'ai reçu hier soir ta lettre de Noël. Peut-être à l'heure où je t’écris as-tu reçu la mienne du même jour. Alors, malgré le risque, je goûtais la beauté, mais aujourd’hui, j'avoue qu'elle m'est un peu empoisonnée par ce qu'on nous rapporte de la dernière boucherie.
Le 26, on nous a fait rester sur nos positions de combat, positions uniquement occupées la nuit entemps ordinaire. Notre situation, purement défensive, était ce jour-là privilégiée, à cela près que nous étions exposés au feu d'artillerie, mais, à notre droite, un régiment de notre division, situé sur un de nos terribles emplacements du 14'octobre, reçut une mission affreuse, dont le résultat négatif coûta plusieurs centaines dé . vies. Îci dans notre grand village, où notre bonne hôtesse connaissait, comme nous, les victimes,
tout est tristesse.
Même date.
: … Rien n'attaque l'âme. Certainement l'anpoisse peut parfois être grande, et surtout l’ap-
préhension, mais les interrogations lointaines se …
subordonnent à l'acceptation présente. Le temps
Da
est doux et la nature indifférente. Les morts ne géneront pas le printemps...
Et puis, une fois l'horreur du moment passée,
lorsqu'on voit la place prise par le souvenir de
ceux qui ont disparu, on éprouve une sorte de douceur à la pensée dece qui existe réellement. C'est dans ces bois lugubres qu'on perçoit l’inanité des sépultures et des pompes funèbres.
L'âme de ces pauvres et braves gens n'a pas besoin de cela.
4 heures. — Je termine le quatrième portrait :
un lieutenant de ma compagnie. Enchanté! Le
RTE
jour tombe. Je t'envoie ma pensée toujours vaillante. Espérance et sagesse.
Du 3 janvier 1915.
… Hier, après la première satisfaction éprouvée en me constatant débarrassé du travail
manuel, j'ai contemplé mes petits bouts de
galons, et d’abord j'ai été humilié, car, maintenant, au lieu de l'immense supériorité anonyme
qui me mettait en dehors de toute évaluation
militaire, j'étais devenu un numéro inférieur de
la série hiérarchique.
Mais aussitôt, j'ai senti que je devais, chaque fois que je regardais mes lainages rouges, me rappeler mon devoir social, devoir que mon individualisme oublie trop souvent. J’ai senti que j'étais toujours libre de cultiver mon âme,
ayant seulement un effort plus complet à lui
demander.
4 janvier (partie le 7 janvier),
dans une galerie de mine.
Je t’écris à l’orifice d’un souterrain qui s’engage sous l'emplacement ennemi. Mon petit