‹ Lettres d'un soldatChapitre 5 sur 30 · EC URE · texte numérisé non relu

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rouge et bleue. D'ailleurs ces braves gens rouges et bleus donnaient la meilleure impression morale. Nos dépôts vont subir de forts prélè- k vements et les acceptent avec tranquillité.

19 Août (d’un carnet de notes). os

La monotonie de la vie militaire m’'engourdit, mais je ne me plains pas. h

Les types, à neuf années de distance se retrou- ë vent, un peu atténués, améliorés, nivelés et surtout orientés vers la grande pensée queles nou velles de l'Est maintiennent présente à l'esprit.

L'ordinaire camaraderie de chambrée fait place à une solidarité plus digne et à un effort d'adaptation méritoire. Un des avantages de notre situation est que l’on peut jouer au soldat avec la certitude de ne pas gaspiller son temps. Cet ensemble d’occupations puériles et peu pénibles qui, toutes, présentent une ulilité et un résultat immédiats ramène le calme de l'esprit etendortles nerfs. Puis, encore, la grande digue qui maintient tous ces hommes, c’est un profond et vague sentiment de fraternité qui tourne tous les cœurs vers ceux qui se battent. Chacun sent que le léger inconfort que l’on subit,

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on est qu’un bien faible tribut en Rean de la si dépense effroyable de toutes les énergies et de tous les dévouements élancés à la frontière.

25 août.

Cette lettre précèdera de fort peu notre départ. Le choc terrible nécessite notre présence auprès de ceux qui luttent déjà. Je vous laisse, Grand-Mère et toi, avec l'espérance de vous revoir el la certitude que vous m’approuverez de faire tout ce qui m'apparaît comme mon devoir.

Rien n’est désespéré, et surtout rien n’a ébranlé Ja notion de notre rôle.

Dis à tous ceux qui m'aiment un peu que je pense à eux. Je n'ai le temps d'écrire à personne. Ma santé est au mieux.

- ... Après un tel bouleversement on peut dire. ue notre vie précédente est morte. Mettons donc, chère Maman, tout notre courage à nous adapter à une existence entièrement différente, toi et moi, quelque durée qu'elle doive avoir. Sois bien persuadée que je ne chercherai rien qui compromette notre bonheur, mais que je m'efforcerai de satisfaire ma conscience et la

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tienne. Jusqu'à présent, je n’ai rien à me reprocher, et je compte persévérer.

25 août (2° leltre).

Deuxième lettre pour te dire qu'au lieu de nous, c’est le régiment de Pierre qui part. J’ai eu la joie de le voir passer devant moi quand j'étais de garde en ville. Je l’ai accompagné une centaine de mètres, puis nous nous sommes dit adieu. J’ai eu l'impression que nous nous reverrions.

L'heure est des plus graves; le pays ne mourra pas, mais sa délivrance sera arrachée au prix d’effroyables efforts.

Le régiment de Pierre est parti couvert de fleurs et chantant. Ça été une profonde consolaion de nous être trouvés ensemble jusqu’à la fin.

C'est beau, de la part d'André {1) d'avoir sauvé son camarade qui se noyait. On ignore les réserves d’héroïsme qu'il y a France et dans la jeunesse intellectuelle de Paris.

Pour nos pertes, je te dirai que des divisions entières ont été anéanlies. Certains régiments n'ont plus un officier.

(1) Le sous-lieutenant André Cadoux, tué glorieusement à l’ennemi le 13 avril 1915.

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Quant à mes sentiments, ma première lettre te dira peut-être mieux ce que je crois mon devoir. Sache qu'il serait honteux de songer un instant à se conserver quand la race demande le sacrifice. Mon seul rôle est de porter une conscience droite aussi loin que mes pieds pourront la mener.

26 août.

Bien Chère Maman,

J'ai été heureux d’un bel article de Maurice Barrès « l’Aigle et le Rossignol » qui correspond, point par point, à ce que je sens. Les dépôts contiennent des déchets, mais aussi, bien des éléments d'énergie parmi lesquels je n’ose pas encore me compter, mais avec lesquels je compte bien partir. Le major m'avait dispensé du sac, mais je le porte pour m'’entraîner et le supporte bien. |

La seule assurance que je puisse te donner, concerne mon état moral et physique qui est excellent. La vraie mort serait de vivre dans un pays vaincu, surtout pour moi, dont l'art serait anéanti.

à Je m'isole le plus que je peux, et je suis vraiment intact au point de vue intellectuel. D'al-

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leurs l'atmosphère de la chambrée est bien supérieure à celle des temps ordinaires : l’ennul est que les constants déménagements el permutations nous trimballent de logis en logis, et la confiance qui naissait s'arrête devant des

inconnus sans cesse renouvelés.

30 août.

… Ma petite maman, il est certain que si nous ne sommes pas partis hier, ce n’est qu'une question d'heures cependant. Je ne te dirai rien de ce que je Lai déjà dit, content seulement que tu m'approuves comme j'en étais sûr.

… À mesure que le coup de chien approche toutes les veuleries s’effacent. Dans la marche très dure d'hier, un seul a lâché, vraiment malade. La France sortira de ce mauvais pas.

Je ne puis que te répéler encore combien je suis préparé à toute éventualité, el que rien ne peut abolir nos vingt-sept années de bonheur. Je suis résolu à ne pas me considérer comme une victime désignée, et j'envisage la joie du retour, mais je suis prêt à aller jusqu'au bout de mes forces. Si tu savais la honte que j'éprouverais à sentir que j'aurais pu faire quelque chose de plus.

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