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même dessous primitif et inconscient de l’être, et tend aussi, d'elle-même, à toutes les inflexions du rythmeet du chant. J’ai déjà nommé Shelley au sujet de ce poète. C'est l’union shelleyenne avec le plus intime, le plus inexprimable de la nature que nous révèle une note comme celle-ci : « Journée anonyme et sans fiqure, journée où cependant commence à sourdre mystériensement le printemps. Air chaud dans l’allongement des jours ; amolissement soudain comme une pâmoison de la nature ». À l’occasion de cet effluve, de cette trop soudaine douceur, 1} prononce même un des mots les plus fréquents du vocabulaire de Shelley : « défaillance ». Au fond, et comme le grand poète anglais qu'il ne semble pas avoir connu, ce qu’il demande à la beauté des choses, c’est l’oubli de soi dans l’état lyrique, l'indicible et bienheureuse sensation où l'être se fond à l’objet contemplé. Ce qui compte pour lui, au cours de ces semaines, ce qu'il se remémore ensuite, ce qu'il voudrait retrouver pour ne plus le perdre, ce sont les minutes culminantes où 1l a connu l’oubli de soi, parce qu'il a senti l’ineffable. Le plus simple objet naturel
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peut lui donner de telles minutes Par exemple, à en cette subite intuition : « Je ne goûtais pas
comme avant la bénédiction de Dieu, quand
tout d'un coup, un arbre si beau, si beau ma
parlé aucœur, — et j'ai compris qu'un instant
… de celte contemplation, c'était la vie entière ». Et
plus continue, plus vibrante, parfois, l’émotion, comme lorsque l’archet développe jusqu’au bout une longue tenue extatique sur un sensible violon. « Quelle volupté que cette constante vibration au sein de la nature! Hier soir, ce même horizon que j'avais vu s’éveiller, je l'ai vu Se baigner dans une lumière rose, puis la pleine lune s'est levée dans un ciel tendre sur lequel se dentelaient des arbres de corail et de safran »! Et c’est vraiment presque lextase
dans cette étonnante nuit de Noël dont tous ceux qui furent alors au front, garderont
le souvenir, — nuit solennelle, toute bleue, pleines d’astres et de musique, où lPordre et la divine unité de l'univers semblèrent
venir se révèler aux yeux des hommes, un
instant réveillés du rêve de haine et de sang,
et qui sur les deux immenses lignes se mirent :
ner. à, À D. 55) amas
à chanter. &« Des hymnes, des hymnes partout... »
Mais en février, des carnages, dont quelques notations précises suffisent à suggérer la grandissante horreur. Alors, les récits s’accélèrent; on y sent passer les rythmes et les élans rapides de l’action, l’impérieuse précipitation du devoir, le jeune sergent ayant charge d'hommes et faisant face à des besognes terribles et précises. Mais, toujours, à travers les tumultes de la tuerie et la hâte du service, de soudains et singuliers instants de rêve et de pitié; et puis, le soir, quelle infinie tranquillité parmi les morts! À cette époque, les notations de paysage disparaissent : la description se fait militaire, technique, ou bien la pensée quitte la terre. Une fois, vers la fin, une seule fois, un retour sur lui-même, une brève et profonde plainte, à la pensée des anciens espoirs, de son œuvre abandonnée d’artste, et de l’immensité du sacrifice. « Comme cette querre est longue pour des gens qui avaient une tâche indéniable à remplir! Pourquoi suis-je ainsi sacrifié, quand d'autres, qui ne me valent pas, sont conserves?
J'avais pourtant quelque chose de bon à faire sur terre! » Déchirant soupir, et qui nous.
touche plus encore que les manifestations supérieures de cette âme, parce que l’angoisse.
étouffée jusque-là s’y épanche soudain, — et c’est toute la faiblesse humaine, la nôtre, qui vient s’avouer, à la veille d’une passion, comme . dans le divin exemple. Parfois un doute, la vue persistante de la mort, la fatigue, les longues désolations de la pluie et de la boue arrêtant en lui le mouvement vital et l'élan spirituel de désir. Il était la jeune plante dont il a parlé,
croissante, aspirant au parfum et à l’éclat de sa fleur, sûre de Dieu parce qu’elle ne sentait que : Jui, vivant et agissant en elle. Mais tout d’un coup elle pressent la gelée, la menace des forces indifférentes. S1 l’univers était vide, si dans l'infini de ce monde extérieur, par dessous la splendide illusion, rien n’était qu'insensible fatalité? Si le sacrifice aussi était illusoire? «J'arrive aux jours sombres où le néant semble la fin de tout, alors que tout dans mon eætstence m'a certifié la plénitude de l'univers ». Et +4 il se pose l’anxieuse question : « Est-il sûr seule-
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ment que l'effort moral porte ses fruits? « C’est comme si son Dieu labandonnait. Mais cet obscurcissement de sa lumière passe vite. Il retrouve les pures régions tranquilles qu'il ne quitte que pour le devoir et le combat, celles où 1l tendait quand il écrivait : « Je voudrais que songeant à MOI, VOUS évOquIEZ Ces FENS QUI avaient tout quitté, que leurs proches ne con-
naissaient plus quen souvenir, et dont ils
disaient : « Nous avons un frère qui, voici bien des annees, s’est retiré du monde ». Combien étrange la sérénité de ces hauteurs, combien détachée de lui-même et des objets humains, sa contemplation, deux petits traits permettent d’en juger. Une nuit, sur un champ de bataille « semé de débris humains » et, plus loin, de feux d’incendies, sous le ciel étincelant d’étorles, il a trouvé pour s’y coucher, une excayation d’où ses yeux suivent le croissant de lune, et guettent le matin. Parfois un obus éclate, des’ mottes de terre le couvrent, et puis le silence retombe sur la terre gelée. « J'ai payé cher, .mais j'ai eu des instants de la solitude pleine de Dieu ». Et un soir, errant après cinq journées
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| d'horreur (« nous n’avons plus d'officiers, tous ” sont morts en braves »), il se trouve tout d’un coup devant le corps étendu d’un ami. « Cadavre blanc et magnifique sous la lune... Je me sus reposé près de lui... » Dans limmobilité des choses, à côté de ce mort, il a trouvé sa quié- . tude; il ne sent plus rien que paix et que beauté.
Ces lettres doivent rester anonymes, au moins
tant qu’on peut espérer que le disparu repa-
raîtra. C’est assez de savoir qu’elles sont d’un Français qui prit avec amour et foi sa part de l'effort et du risque communs, heureux d’effacer sa personne dans la peine et le dévouement de tous. Par une grâce qu'il n’escomptait guère quand il quitta sa pure solitude d’artiste pour les sueurs, les servitudes et les mêlées de la
troupe, il a, sans doute, produit là le meilleur de lui-même. et l’on peut se demander si, au
. cours régulier d’une vie accomplie d'artiste, il. lui eût jamais été donné de s’exprimer avec cette plénitude. Pour ceux qui l’aiment, il y a
5e TND. D. Ÿ À d Dire
dans cette idée de quoi les aider à tout accepter. Son âme est là, plus essentielle et plus belle, peut-être, qu'ils ne l'ont jamais connne. C’est au cours d’une guerre, aussi, que Marc-Aurèle écrivait ses pensées. II faut probablement le pire pour obliger toute la noblesse humaine à se manifester; alors on s’étonne de ce que l’âme peut trouver en soi pour l’opposer à la souffrance et à la mort. Ainsi se révélèrent tant de nos fils aux jours de l’épreuve, et ce fut pour elle-même, comme pour le monde, la merveille de cette France qui ne savait pas encore tout ce qu’elle était. Voilà par où de telles pages touchent si fort. Celui qui les écrivait s'était accordé à un mode collectif. Sous les variations plus mystiques qu’y apporte sa personne propre, nous retrouvons la sublime pensée que nous envoyaient du front, plus ou moins exprimée nos enfants et nos frères, — la haute musique qui monte encore de toute la France combattante. En tous ces compagnons assemblés pour le grand devoir, lui-même avait bien reconnu ce qu’il découvrait en soi de profond et de meil-
leur, et c’est pourquoi il en parle toujours —
rlout es ous Snnples — avec tant damour et de respect. Loin des soucis et des ambitions + À ordinaires, ce qu'une telle vie, si rude et si précaire au milieu des choses éternelles, leur apporte à tous, c'est, avec « une amplitude ignorée du geste et de la pensée », « la sérénité de la conscience et la fraîcheur d’une sensibi- | lité qui s’harmonise à tous les moments de la nature. Ils ne font plus que la refléter. Parce
qu'ils se sont donnés et oubliés, tout s’est merveilleusement simplifié pour eux. Ils retrouvent les transparences d’âme et les clartés de l’enfance. « Nous passons des journées d'enfants... ous sommes des enfants... » | Ce rajeunissement du cœur, sous la menace D oée de la mort, cette innocence dans l’ac- complissement quotidien du devoir héroïque, cest un état qui participe de la sainteté.
ANDRE CHEVRILLON.
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6 août 1914.
Bien chère Maman,
Voici mes premiers jours de vie guerrière, très mouvementés, mais la fatigue que j'en éprouve est très différente de ce que je prévoyais.
Je suis dans une grande tension nerveuse par suite du manque de sommeil et d'exercice. Je mène une vie de bureaucrate. Je fais partie de ce qu'on appelle le dépôt, c’est-à-dire la fraction sédentaire assurant le fonctionnement des services qui ne doivent pas être interrompus, même pendant l'absence des troupes, et ensuite destinée à combler les vides qui peuvent se produire dans la ligne de combat.
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Ce qui nous manque, c’est de savoir ce qui se passe. C...-T... est une ville où l’on ne reçoit plus les journaux.
13 Août.
Nous sommes sans nouvelles, et pendant plusieurs jours il en sera ainsi, car la censure est des plus rigoureuses. |
Ici la vie est calme. Le temps est magnifique et tout respire le calme et la confiance. Nous pensons à ceux qui combattent par cette chaleur, et cette pensée nous fait trouver notre situation trop belle encore. L'esprit des réservistes est excellent.
Dimanche 16 Août.
Aujourd'hui promenade le long de la Marne.
. Temps charmant après un peu de pluie.
Intermède bien agréable en ces temps troublés. Nous sommes toujours sans nouvelles, comme vous, el nous avons heureusement une
/ à forte provision de patience. J'ai eu quelque
; plaisir a goûter le paysage malgré l'invasion : ;