DE MONTAGNAC
Ces lettres, lues- et relues' autour de- la table qui réunissait, le soir, le cercle de famille vers lequel se reporte sans cesse la pensée du colonel de Montagnac, avaient puissamment frappé mon imagination d^enfant.
J'en avais conservé un souvenir plein d'émotion, et, plus tard, il m'arriva, bien souvent, d'y rechercher les récits qui m'avaient tant impressionné.
Chaque fois que je les feuilletais, j'y trouvais un tel intérêt, un tel charme, que je m'étais promis de les faire connaître un jour.
Depuis longtemps, j'avais pris soin de les réunir, de les classer, mais je voulais attendre, pour les publier, que le temps en eût adouci certaines critiques, de forme un peu vive, en leur enlevant tout caractère de personnalité.
Quarante années se sont bientôt écoulées depuis la mort du colonel de Montagnac. — Les contemporains, qu'il jugeait avec la passion du moment et la franchise du soldat, ont disparu pour la plupart. — Ils appartiennent à l'histoire de notre conquête. — D'ailleurs, toutes les fois que j'ai pu le faire sans inconvénient pour la clarté du récit, toutes les fois, surtout, que les critiques m'ont paru toucher, le moindrement, à la vie privée, j'ai remplacé les noms propres par des initiales
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Il LUCIEN DE MONTAGNAC.
choisies au hasard, — ne devant pas perdre de vue que ces sones de conversations écrites n^étaient point» — dans l'esprit de leur auteur, — destinées à sortir du petit groupe de parents et d^amis auxquels elles s'adressaient.
Qu'il s'agisse de ses supérieurs, aussi bien que de ses camarades, ou de ses inférieurs, le colonel de Montagnac apportait autant d^enthousiasme dans Féloge que d^ardeur dans la critique, et s^il lui arrivait de se tromper, il n'hésitait jamais à le reconnaître et à revenir sur sa première impression, bonne ou mauvaise.
Lorsque certaines appréciations m^ont paru par trop acerbesy je me suis permis d'en atténuer légèrement les termes. Mais je ne pouvais faire plus : supprimer le blâme, c'était amoindrir la louange.
Il ne faut pas l'oublier, c'est d'après des croquis de ce genre pris sur le vif, au cours des événements, que l'historien, tout en faisant la part de jugements portés du premier coup, peut se former une opinion exacte sur les hommes comme sur les choses. Ce sont là les véritables documents de l'histoire; qu'ils touchent à ses petits ou à ses grands côtés, personne n'a le droit de les tronquer.
Il m'appanient moins qu'à qui que ce soit de parler de Tancienneté de la famille de Montagnac et de son plus ou moins d'illustration. — Si je fais suivre cette notice d'une sorte de tableau généalogique, ce n'est pas tant pour mettre en évidence les services qu'elle a rendus sur les champs de bataille, pendant de longs
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siècles, que pour en tirer une conclusion : Fils — petitfils — arrière-petit-iils de plusieurs générations de soldats, Lucien de Montagnac était né soldat»
Il ne m^appartient pas davantage de faire Péloge du colonel de Montagnac, qui me touche de trop près et dans Padmiration duquel j^ai été élevé. Du reste, sa correspondance et son portrait placé en tête du volume le peignent aussi exactement, aussi complètement que possible, tant au physique qu^au moral.
Il m*a cependant semblé utile, pour faciliter l'intelligence de ses lettres, de les faire précéder d'une biographie sommaire, me bornant, en fait d'appréciations, à citer celles de ses compagnons d'armes.
François-Joseph-jLi/cten de Montagnac naquit au château de Pouru-aux-Bois, dans les Ardennes, le 17 mai i8o3. Après quelques premières études au collège de Sedan, il entra, en i8i5, à l'École militaire de Saint-Cyr. Compris dans la promotion du !•' avril 1821, il passa, en qualité de sous-lieutenant, au i^' régiment d^infanterie de ligne. Deux ans plus tard, il fit la campagne d'Espagne, qui lui valut la croix de Charles IlL
En i832, le 1^ de ligne tenait garnison à Paris. Pendant les sanglantes journées des 5 et 6 juin, Lucien de Montagnac, alors lieutenant de grenadiers, enleva trois barricades, à la tête de sa compagnie, dont presque tous les officiers avaient été tués ou blessés, et, d'après les rapports officiels, a il décida le succès de la journée ».
C'est à la suite de ces événements quUl fut fait chevalier de la Légion d'honneur et qu'il refusa
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cette distinction, prétendant ne Ta voir pas méritée '.
Le 28 janvier i836, il fut nommé capitaine, et, vers la fin de la même année, il partit pour TAfrique, d'où il ne devait plus revenir qu'une seule fois, avec un congé de convalescence dont il ne profita pas en entier.
Mis à Tordre du jour de Tarmée le 4 juillet 1840, pour sa belle conduite à Paffaire de Blidah, il reçut de nouveau la croix de la Légion d'honneur, qu'il crut alors pouvoir accepter.
Un an plus tard, le 14 juillet 1 841, il était nommé chef de bataillon au 61*. Le général de Lamoricière, qui désiraitle garder avec lui, dans la province d'Oran, lui fit donner le commandement d'un bataillon d'élite composé de grenadiers et de voltigeurs.
a Pendant plus d'une année le brave Lucien tint campagne à la tête de cette troupe d'élite; il rencontra quinze fois l'ennemi, lui fit éprouver de grandes pênes, et mérita d'être signalé quatre fois dans les ordres du jour de l'armée ■. »
Rappelé à son régiment, en octobre 1842, il vint le rejoindre à Philippeville et passa sous les ordres du gé-
' Le Courrier français, dans un article intitulé : « Réflexions d*un journaliste », ayant donné au refus du lieutenant de Montagnac une couleur politique, M. A. de Tourgon, officier au i*' de ligne, fît insérer dans ce journal une lettre rectificative, pleine de sentiments élevés, et qui se terminait ainsi :
ce En vous adressant, au nom de mes camarades. Monsieur le rédacteur, ces réflexions qui partent d^un cœur impartial et étranger à tous les partis, je crois fournir à votre journal l'occasion de faire éclater la justice publique en faveur d'un des plus beaux caractères de l'armée française. »
• Biographie du colonel de Montagnac, par J. Rémy, officier au 61*. Paris, Oumaine, 1847.
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néral Baraguey d'Hilliers, qui ne tarda pas à Papprécier.
Sous ce nouveau chef, Lucien de Montagnac prit part à une suite d^expéditions qui durèrent du mois d^octobre 1842 au mois de mars 1843, et, dans la province de Constantine, comme dans la province d^Oran, son nom fut l'objet de plusieurs citations à Tordre du jour.
Au commencement de 1843, lors de l'expédition qui coûta la vie à Si-Zerdout, Montagnac, à la tête d'un bataillon du 61* de ligne, sauva la vie à Pescadron de spahis de Philippeville.
« Ce jour-là, cet escadron, entouré de toutes parts, allait succomber, lorsque, arrivant au pas de course, le brave Montagnac lança son infanterie et nous délivra '. »
a Le 7 avril, une colonne dont il faisait partie, avec son ami le commandant d^Exéa, rencontra les Kabyles au fond d'un ravin , et eut avec eux une lutte des plus vigoureuses à Tarme blanche. L'ennemi, repoussé, écrasé, n'osa plus reparaître de longtemps. A la suite de ce fait d'armes, Lucien de Montagnac, qui avait été cité à l'ordre du jour, protesta contre cette citation, dont il reporta tout l'honneur sur son camarade M. d'Exéa.
« Le i5 mai, continue M. J. Rémy, le général vint dans notre camp, fit former le cercle aux officiers, et, après avoir fait au régiment des éloges qui nous étaient d'autant plus sensibles qu'ils étaient rares dans sa bouche, il se tourna vers le commandant de Montagnac, lui dit qu'il avait beaucoup entendu parler de
* Général Ambert, Moniteur de V armée du 25 octobre 1845.
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lui^ et lui promit de le faire participer à Texpédition prochaine des Anencba, à la tête d'un bataillon d^élite, comme celui qu'il avait commandé dans la province d'Oran.
<£ Cinq jours après, le commandant quittait Philippeville avec les six compagnies d^élite du 6 1 ", et se diri* geait sur Guelma. A deux petites journées de marche au delà du camp, son bataillon se trouvait en présence de Tennemi. Après l'avoir culbuté, Montagnac, placé, selon son habitude, en avant de sa troupe, lutta corps à corps avec un chef arabe. — D'un vigoureux coup de sabre, il le fit rouler par terre; mais le brave Lucien avait fait un si puissant effort, que, perdant les étriers, il alla tomber auprès de son ennemi renversé. Lorsque les spahis et les voltigeurs du 2* bataillon arrivèrent, ils trouvèrent le commandant déjà relevé, tenant dans la main gauche son bras droit deux fois brisé près du poignpt.
« Pendant soixante et onze jours que dura Pexpédition, de Montagnac garda le commandement de son bataillon. — Le matin, au momentdu départ, les soldats le plaçaient sur son cheval et l'en descendaient à l'arrivée au bivouac. Lorsque, après cinquante jours, on leva l'appareil, le chef du bataillon d'élite était estropié et ne pouvait plus se servir de la main droite \ »
Avec la volonté et l'énergie qu'il montrait en toutes choses, Montagnac se mit vite à écrire de la main gauche.