J. R^MY
LUCIEN DE MONTAGNAC. VII
Le lo mars 1845, il fut nommé lieutenant-colonel au 1 5* léger, et obtint un congé de convalescence.
Après quelques jours passés dans sa famille^ il se rendit aux eaux de Bourbonne, pour soigner son poignet brisé, qui lui causait d'incessantes douleurs.
Il y était depuis trois jours^ lorsque les journaux lui apportèrent la nouvelle d'une guerre prochaine avec le Maroc. — Il n'hésite pas une minute, et, renonçant à sa cure, il reprend en toute hâte le chemin de PAfrique.
— Il arriva trente-six heures après la bataille d'Isly. On lui donna alors le commandement supérieur du
cercle de Djemmaa-Ghazaouet, oti il y avait un établissement nouveau à créer, avec de très-faibles ressources, a Par ses talents d^administrateur, par sa probité scrupuleuse et sa juste sévérité, le colonel sut faire honorer le nom français et le sien, qui n'était prononcé par les tribus arabes qu^avec crainte et respect.
— La sécurité régna bientôt aux alentours du camp *. » Au mois de septembre 1845, après le Ramadan,
Abd-el-Kader s^appréta de nouveau à envahir notre frontière, à la tête d'une armée que la complicité des Marocains lui avait permis de réunir.
(( Le caïd des Souhalia, Mohammed-Trari, qui avait acquis des droits à la confiance du commandant supérieur de Djemmaa-Ghazaouet, par ses anciens services, fut le pcincipal agent du complot ourdi contre les Français.
« Après avoir gagné ce chef indigène à sa cause, l'émir
» J. Rémt.
vin LUCIEN DE MONTAGNAC,
quina le camp qu'il occupait sur la rive gauche de i Moulouïa et concentra ses forces à Aîn-Aghbal, 1 face et à quelques kilomètres seulement de Mena- ;b-Kiss, sur les derniers contre-forts du pâté montaneux des Beni-Sznassen. Dès que ces dispositions jrent prises, Mobammed-Trari informa perfidement le olonel de Montagnac qu'Abd-el-Kader venait razzier H'Souhalia et les Djebala, et lui demanda un secours mmédiat '. n
Tous les rapportsducommandant supérieur s'accorlaient depuis quelque temps à faire pressentir une jrochaine levée de boucliers *. L'émir, selon lui, n'attendait que la fin des récoltes pour nous attaquer. — 11 se rapprocbait de plus en plus; déjà il se trouvait dans les montagnes voisines, réunissant ses contingents, concentrant ses forces '.
Le lo septembre, le colonel de Montagnac, emmenant avec lui le commandant de Cognord et le lieutenant de Saint-Alphonse, fit une reconnaissance du côté de Sidi-Brabim, à la tête de soixante hussards. Le pays paraissait catme.
' Notice manuscrite sur le combat de Sidi-Brahim, par M. GuiNARD, capitaine ru v louaves, ad)oint eu bureau arab«. Nemours, i novembre 1876.
' Les rapports très-déiailiés, (rÈa-précii, que le colonel de Montagnac adressait régulièrement à ses cbefs.doivent se trouver dans les archives de la subdivision de TIemcen, et dans celle» du commandement supérieurducereledeLalla-Maghrnia.J'avai» demandé l'autorisation d'en faire prendre copie. Jusqu'ici, cette autorisation ne m'a pas été accordée.
' Dana une communication adressée le 16 novembre 1844 au général de Bourjolly, commandant la division d'Oran, le colonel de Montagnac annonçait qu'on avait vu des bfttiments anglais,
LUCIEN DE MONTAGNAC. IX
Cependant les chefs des tribus alliées faisaient savoir au commandant supérieur qu'ils étaient de plus en plus menacés par Témir, et imploraient notre secours avec instance.
Le colonel de Montagnac, après avoir exposé la situation au général Cavaignac et lui avoir demandé des troupes que celui-ci ne put pas lui envoyer ou ne jugea pas nécessaire de lui envoyer, reçut Tordre de faire son devoir '.
Pour le commandant supérieur du cercle de Djemmaa-Ghazaouet, faire son devoir, c'était prévenir un soulèvement. Combinant donc une expédition avec la colonne de Baral *, partie de Mascara, il sortait luimême de Djemmaa, le 22 septembre, à une heure du
probablement chargés d^armes et de munitions de guerre, toucher dans les ports de Kelaîa et en repartir immédiatement.
* Ceci résulte de communications faites à M. E. de Montagnac, peu de temps après la mort de son frère, par plusieurs officiers, dont quelques-uns appartenaient à Tétat-major du général Cavaignac.
En 1848, M. E. de Montagnac fut présenté au général Cavaignac, à la présidence, par le générai Reibell. — Mon père me raconta bien souvent les détails de cette entrevue, dont il avait gardé une profonde impression. En Tentendant nommer, le général Cavaignac était devenu très-pflle, Texpression de sa figure s'était subitement contractée, sous l'empire d'une violente émotion qu'il ne pouvait vaincre. S'avançant vers mon père, il lui serra nerveusement la main, et ne trouva à lui dire que ces paroles entrecoupées : Votre frère!... Pauvre Montagnac 1... Quelle horrible affaire! C'est le remords de ma vie!... Puis-je vous être utile?... Comptez sur moi...
Le général Reibell, seul témoin de cette scène, en avait été lui-même très-frappé, et, dans un coin du salon, ces trois hommes énergiques se regardaient en silence, les yeux pleins de larmes.
• Comm» DE Villeneuve. — Suppl. du Figaro du 18 avril 1880.
LUCIEN DE MONTAGNAC
matin. Sa petite troupe était composée de quatre cent vingt hommes : quatre compagnies du 8* bataillon de chasseurs d'Orléans, formant trois cent cinquante-cinq soldats et neuf officiers, sous les ordres du chef de ba« taillon Froment-Coste; soixante-six cavaliers du 2* ré* giment de hussards et trois officiers, commandés par le chef d^escadrons Courby de Cognord; un médecin, un interprète et deux soldats du train '.
Il emportait trois jours de vivres et laissait le commandement du camp au capitaine du génie Coffjn, qui avait Tordre de se maintenir en communication avec lui. Chaque homme avait reçu soixante cartouches.
« A la pointe du jour, il faisait le café à quinze kilo-
' a Ce n'était pas, écrit le général Ambert dans le Moniteur de Varmée du 26 octobre 1846 , ce n'était pas Tambition de la conquête qui faisait ainsi marcher, la nuit, nos soldats; c'étaient rhumanité, le dévouement au devoir; dans cette circonstance ils étaient la loi qui protège.
« Le chef de cette petite troupe était un homme de quarantedeux ans environ. Sa tête eût pu servir de modèle au statuaire pour une tête de guerrier : le front haut et large, les pommettes saillantes, le nez aquilin et la physionomie un peu rudement accentuée. De fortes moustaches couvraient le bas de la figure, et des yeux vifs, brillants, rapides, illuminaient le haut de la tête.
« La voix était faite pour le commandement : brève, nette dans le service et avec tous; hors de là, bienveillante pour le soldat.
a Montagnac était l'une des natures les plus complètement militaires que Ton pût rencontrer. — Chez lui, l'harmonie la plus belle existait entre le corps, le cœur, l'intelligence et les habitudes. — Il y avait en lui du Spartiate, du gentilhomme, de l'artiste et du grenadier de la garde impériale. Dans l'antiquité, on l'eût surnommé Vir bonus; au moyen âge, il eût été Benve^ nuto Cellini, car il avait poussé loin l'étude des arts; plus tard, le cardinal de Retz Peut distingué pour son courage de ville; enfin, si Napoléon l'eût eu sous la main, Montagnac fût devenu maréchal de France. »
LUCTEN DE MONTAGNAC, 'Xl
mètres de Nemours, au lieu dit Si-el-Hadj-Abdallah, un peu en avant de Zaouïet-el-Mira, oti il fut rejoint par Mohammed-Trari. Ce traître eut alors avec le chef de la colonne française un entretien particulier qui eut pour résultat de lui faire opérer une marche rétrograde > jusqu^à Sidi-Bou-Rahhal, sur le méridien de Zaouïet-el-Mira '. »
La colonne établit son camp à proximité de TOued- Tiouly; mais ayant aperçu des éclaireurs qui Fobservaient des hauteurs voisines, elle plia bagage à rapproche de la nuit, pour aller dresser ses tentes à Es-Slalou, à deux kilomètres au sud du marabout de Stdi-Brahim.
Ces déplacements successifs s^expliquent évidemment par <( l'incertitude des mouvements de Tennemi, auquel deux voies étaient ouvertes pour envahir le plateau des Souhalia : le bassin de TOued-Kouerda d'un côté, et, de Tautre, la partie de sa ceinture qui aboutit au Guerbous ' n.
Le 22, le colonel avait informé le capitaine Coffyn de Pendroit oti il était campé, par une lettre reproduite dans V Histoire d* Abd^eUKader de Léon Plée ^ :
<c Mon cher capitaine, envoyez tout ce que le colonel de Baral vous demande.
« Je ne puis donner les hommes du bataillon de M. Froment- Coste. — Nous sommes entourés de
' D'après la très-intéressante carte dressée par M. Guénard lui-même, c'était plutôt une marche vers l'est, dans la direction probable où devait déboucher Tennemi. — 'M. Gué?fARD. — ' Ibid, — * L'auteur n'indique pas où il a trouvé cette lettre et ne dit pas s'il a eu l'original entre les mains.
XII LUCIEN DE MONTAGNAC
goums considérables, composés de gens du Maroc. Nous avons eu quelques coups de fusil avec eux.
« Abd-el-Kader arrive ce soir à Sîdi-Bou-Djenara.
u Je ne puis rejoindre Djemmaa-Ghazaouet sans m^exposer à une déroute complète.
Cl Je vais me tenir sur la ligne où je suis établi.
a Envoyez-moi demain des vivres pour deux jours, et de toute nature, par les Souhalia , au bivouac sur rOued-Tiouly.
« Faites toujours de même; tenez-moi au courant de tout. Il faut huit mulets pour les vivres. ' (( Tout à vous.
« De Montagnac. »
« En même temps, L. de Montagnac écrivait au colonel de Baral, qui se trouvait à quatre ou cinq lieues dans la direction du sud, avec deux bataillons, un escadron de cavalerie et une section d^anillerie, en tout sept cents hommes, pour le prévenir que Témir, qui avait passé la frontière, était en sa présence, et que le lendemain matin, à sept heures, il commençait Tattaque *. »
<( Ainsi, ajoute M. Rémy, Montagnac, que quelquesuns ont accusé de témérité, avait été prudent dans la conception de son projet, comme il fut, suivant son habitude, audacieux et résolu dans l'exécution. »
Des émissaires, envoyés par les chefs alliés, venaient, à tout instant, prévenir le colonel qu'Abd-el-Kader
* J. RÉMY, Notice biographique.
LUCIEN DE MONTAGNAC. X[II
étaitdanslevoisinageavecdes troupes nombreuses, menaçant d^écraser les tribus qui refusaient de le suivre.
« Cétaient, dit l'auteur des Souvenirs d'un prisonnier d'Abd-el-Kader*, des amis trop faibles pour se défendre, qui demandaient notre protection. »
Hélas ! ces prétendus amis devaient bientôt se tourner contre nous et grossir les rangs de Tennemi.
« La nuit du 22 au 23 se passa sans combat. Le jour paraît, il est six heures; le colonel pense que son collègue (le colonel de Baral) ne peut être loin, puisque lui, à sa place, serait déjà arrivé. Au bruit de la fusil* lade, le commandant de Djemmaa (capitaine Coffyn) viendra opérer sa jonction. Une colonne de mille à
douze cents Français renfermant la combinaison des
trois armes (infanterie, cavalerie, artillerie) doit vaincre les Arabes, si nombreux quUIs soient. Peut-être l'émir, battu, repassera-t-il la frontière; peut-être serat-il tué ou fait prisonnier *... »
Il n^est pas étonnant que Montagnac crût au succès. Mais, tt trahi cette fois, il devait périr. — Sans la trahison, jamais un tel officier ne pouvait être surpris ^ »
a Le 23, dès Taube, le colonel de Montagnac voit, de son camp de Slalou, reparaître les vedettes ennemies qui Tobservent du haut du plateau de Karn-Amsel, dont il n^est séparé que par un ravin. Leur nombre n'ayant rien d^inquiétant, il se décide à les attaquer, laissant les bagages au camp, sous la garde du capi-
* Hippolyte Langlois, d*après les récits du maréchal des logis Testard. Dans VAmi du soldat de iSbj. — ■ J. Réinr.— ' Le général Ambert.
XIV LUCIEN BK MONTAGNAC
taine Froment- Coste et de deux compagnies >. m Ici, je laisse la parole au commandant Courbj de Cognord, run des héros de la sanglante action qui va s'engager :
« A la pointe du jour, d it-il, quelques cavaliers s'étant montrés sur les hauteurs, le colonel donne Tordre aux hussards de monter en selle nue. Il pouvait être six heures et demie du matin quand j'ai quitté te camp, avec le colonel de Montagnac, à la tête de mon détachement. Nous longeâmes te ravin sur tes Iwrds duquel nous étions bivouaques, environ dix minutes à pied, conduisant nos chevaux par la bride; dans ce moment, le colonel s'apercevant que les cavaliers qui nous observaient se retiraient en longeant notre colonne, il nous fit monter à cheval précipitamment pour les poursuivre. Ces mouvements s'exécutaient rapidement; alors l'infanterie qui nous suivait resta loin derrière nous, et les cavaliers que nous poursuivions nous tirèrent quelques coups de fusil et furent se joindre à des groupes qui étaient masqués et qui se disposaient à venir à leur secours. Leur nombre était d'environ deux cents. Le colonel m'ordonna de continuer mon mouvement en avant, en échelonnant mes deuxpelotons à une très-petite distance. Alors lefeu des tirailleurs commença. Nous continuâmes néanmoins notre mouvement, et, peu d'insunts après, le nombre des cavaliers s'augmentant toujours, nous fîmes deux charges successives qui repoussèrent un peu l'ennemi
LUCIEN DE MONTAGNAC. XV
et lui firent éprouver des pertes. Les nôtres furent grandes. Le capitaine de Saint-Alphonse fut tué d'un coup de feu. M. Klein, lieutenant, fut blessé et vint mourir à quelques pas sur nos derrières. Dans ce même moment, mon cheval fut tué de deux coups de feu '. »)
Le colonel de Montagnac s'élance alors au galop, à la tête des deux pelotons de réserve, pour soutenir son avant-garde.
a Atteint d'un coup de feu dans le bas-ventre, il se soutient héroïquement à cheval pour commander ses hussards jusqu^au dernier soupir. — Une main sur sa blessure, d^où le sang jaillit, de l'autre main il manœuvre son cheval et frappe du sabre. Je n^ai jamais vu plus noble et plus mâle figure en face de Pennemi '. n
Il donne au capitaine de Chargère Tordre d'attaquer à la baïonnette; mais celui-ci n'a pas fait trente pas qu^il est tué, sa compagnie enveloppée et entièrement décimée. De Péminence où Ton se trouve, on peut voir une multitude d^ Arabes à cheval, formée des goums du Maroc et de Kabyles composant une masse d'au moins six mille hommes dirigés par l'émir lui-même.
a Les intrépides hussards, comprenant la nécessité de faire bonne contenance, et bien que menacés d^éire coupés de Pinfanterie^ bravent la mort et se maintiennent. — Blessé mortellement d^une balle dans le ventre et d'une autre à la tête, le colonel de Montagnac se fait
' Rapport du commandant Courby de Cognord. Moniteur de formée du 3o octobre 1843.
' Récits du maréchal des logis Testard.
XVI LUCIEN DE MONTAGNAC
jour à travers les cavaliers pour rejoindre les chasseurs d'Orléans qu'il fait former en carré, et envoie le maréchal des logis Barbut transmettre au commandant Froment-Coste Tordre d'appuyer les troupes engagées '. »
a J'aperçus à terre, — rapporte le maréchal des logis Testard, — un képi qu'à ses cinq galons je reconnus pour être celui du colonel de Montagnac, commandant la colonne. Puis je vis passer, à peu de distance de moi, le pauvre colonel, dont la voix cherchait à rallier les débris de son détachement.
a Je lui présentai son képi, qu'il eut beaucoup de peine à replacer sur sa tête, et qui retomba quelques pas plus loin.
« Il était évident que la volonté seule soutenait encore cet officier supérieur.
« Il était pâle à faire peur.
« Ses habits, son cheval tout entier étaient couverts de son sang.
(( La large blessure qu'il avait au ventre, malgré la main qui la comprimait, ruisselait toujours.
<( Et cependant, il parcourait le champ de bataille dans un galop formidable *. »
Le carré est formé : il est immédiatement enfermé dans un cercle de feu, et, suivant l'expression d'un des rares survivants de ce drame terrible, « les Arabes resserrant, de minute en minute, le cercle autour du groupe héroïque, le font tomber comme un vieux mur ».
' J. RÉMY. — • Récits d'un prisonnier cPAbd-el-Kader.
LUCIEN DE MONTAGNAC. XVII
— Les Arabes leur crient en français de se rendre. — (( Aucua d'eux n^y songe, tous tombent en s^encouragéante »
a Cependant Montagnac a encore quelques minutes à vivre. Il les donne à la France*. » — Assis sur un tertre, au milieu du carré, il encourage ses soldats et les conjure de finir comme lui, plutôt que de se livrer à la discrétion des barbares, a Q)urage ! leur crie-t-il, courage, mes enfants! »^Puis, se sentant mourir, il remet le commandement au chef d'escadrons Courby de Cognord : a Ne vous inquiétez pas de moi, lui ditil, mon compte est réglé. Tâchez de gagner le marabout de Sidi-Brahim *.1>
<c II se fait soutenir par le chasseur Perrin et ferme les yeux en s^écriant encore : Courage, mes enfants, courage^! »
Certes, à ce moment encore, il devait compter sur le secours du colonel de Baral.
Ce secours ne vint pas !
En recevant la lettre du colonel de Montagnac, le 22, M. de Baral avait tout d^abord fixé l'ordre du départ au lendemain, à deux heures du matin; mais il donna contre-ordre, dans la soirée, et ne se mit en marche qu'à six heures. — Durant toute la matinée, la colonne entendit le bruit répété de la fusillade, et ne se hâta pas*.
Elle n^était plus qu'à une petite distance deTendroit
■ M. GuéNARD. — * Général Ambert. — * VAkhbar, cité par M. ¥. Thierry, ancien officier. [Notice nécrol. Paris, x846.) — * Récits d'un prisonnier. — * J. Rémy.
XVXII LUCIEN DE MONTAGNAC
OÙ se passait un des drames les plus sanglants de notre histoire militaire, lorsqu'elle fut rejointe par deux fuyards, deux soldats affolés du 8* bataillon de chas« seurs, qui annonçaient Pentière destruction de la colonne. — Malgré les vives instances de ses officiers, — surtout du commandant du lo* bataillon de chasseurs d^Orléans, — le colonel de Baral crut prudent de ne pas s^avancer davantage et ordonna de banre en retraite *.
Je ne veux point me permettre d'apprécier sa conduite, qui fut jugée très-sévèrement dans l'armée. Il est certain qu^en agissant ainsi, il a assumé, ce jour-là, une lourde responsabilité*.
Un général qui a passé plusieurs années dans la province d'Oran, et qui a cherché à se rendre compte, sur le terrain même, de la situation des deux colonnes et de la distance qui les séparait, me disait récemment : (( Si les rôles avaient pu être intervertis, si le colonel u de Montagnac se fût trouvé à la place du colonel (( de Baral, le déAstre de Sidi-Brahim se fût probau blement changé en une victoire décisive pour nos ce armes. — Votre oncle n^était pas homme à reculer
^ J. RéMY. «^ * Si la jonction s'était faite, le lieutenant-colonel de Baral aurait eu le commandement des troupes, à Tancienneté. Concurrent de son collègue pour le grade de colonel, on peut supposer qu'il craignit d'engager sa responsabilité dans une affaire dont le succès lui paraissait douteux. Peut-être même, — et son inexplicable conduite justifie toutes les suppositions, — peut-être même la pensée de laisser son concurrent se compromettre dans une affaire dont il n'entrevoyait sans doute pas alors toute la gravité , traversa-t-elle son esprit et influa-t-elle sur ses décisions.
LUCIEN DE MONTAGNAC. XIX
a devant un appel de la fusillade ^ — Il serait bien « arrivé à temps, lui ! »
Après de prodigieux efforts, le capitaine de Géreaux (resté à la garde des bagages avec une compagnie du 8* bataillon) arrive à gagner le marabout de Sidi* Brahim. Ils^y enferme avec quatre-vingts hommes que soutient encore Pespoir d'une prochaine délivrance. « La Koubba est entourée d^une cour carrée de quinze mètres de côté, dont les murs, élevés d^un mètre et demi, sont crénelés... L'émir en ordonne Tassant : trois attaques sont successivement repoussées!
(( Dans Tespoir et Téventualité possible d*étre aperçu par la colonne de Baral, de Géreaux prend son mouchoir blanc, le mouchoir bleu du caporal Lavaissière et la ceinture rouge du lieutenant Chapdelaine; il les fait nouer ensemble. Lavaissière attache ce chiffon tricolore à un bâton... et le plante au sommet du marabout •. »
Enfin, le 26 septembre au matki, après trois jours dé souffrances épouvantables, n^ayant rien à manger, rien à boire, voyant les munitions s^épuiser et le nombre des assaillants augmenter sans cesse, la troupe
* Toute la matinée, la colonne entendît distincteitient le bruit d'une fusillade des plus nourries. Le commandant d'Exéa, l'ami du colonel de Montagnac, qui en faisait partie, Ta raconté luimême à M. E. de Montagnac. — Le commandant d- Exéa montait ce jour-là uii cheval du colonel de Montagnac, Franconi, qui fut tué sous lui. — La colonne, attaquée dans son mouvement de retraite, eut quelques hommes hors de combat.
* Commandant de Villeneuve. — Ce drapeau, rapporté à Djemmaa, fut offert à la duchesse d'Orléans, qui, en échange, fit don au caporal Lavaissière d'une magnifique carabine d'honneur. {Ibid.)
XX LUCIEN DE HONTAGNAC
héroïque prend le parti de tenter une trouée dans la direction de Djemmaa'.
n Son élan est tel qu'on n'ose l'attaquer qu'à distance et qu'elle peut faire une marche de trois kilomètres, en ligne droite, sans perdre plus d'un homme*, u Mais l'hostilité des villages qu'elle traverse augmente les difficultés à chaque pas; le capitaine de Géreaux est blessé.
On approche cependant, on n'est plus qu'à deux kilomètres de Djemmaa>Ghazaouet ; — il faudrait encore un léger effort. — Hélas! les malheureux sont à bout de forces; — ce dernier effort, ils "ne peuvent le fournir. — Ils espèrent que leur clairon aura étéentendu de la place, qu'on va venir à leur secours, et, après avoir brûlé leurs dernières cartouches, ils s'arrêtent au fond d'un ravin étroit où coule un peu d'eau*.
De la place, on les a bien entendus. Le capitaine Coffyn, réunissant environ cent cinquante hommes valides, marche à leur rencontre. — Il est trop tard, et la petite colonne est trop faible pour empêcher un épouvantable massacre. Perdant elle-même trois hommes, elle ne peut arracher i la mort qu'un caporal et douze soldats du 8* bataillon de chasseurs, qui viennent tomber épuisés sur la ligne des tirailleurs*.
u Cinq mois plus tard, une colonne française composée de quatre mille fantassins et de quatre cents
■ Il restait soixante-douze hommes épuisés par la fatigue et les privations; ils emportaient leurs blessés. '
' M. GuâNARD. — ' Idem. — Le commandant de Villeneuve. — ' Idem,
LUCIEN DE MONTAGNAC. XXI
cavaliers, sous les ordres du général Cavaignac, suivait la même route que le colonel de Montagnac et passait pour la première fois sur le théâtre de ce drame sanglant. — Aussi tous les cœurs étaient émus... Au pied d'un mamelon, nous avons trouvé les cadavres des soldats qui avaient tous péri victimes de la trahison. Nous pouvions lire sur le sol Thistoire de tous les détails du combat : un carré régulier d'ossements nous montrait le carré qui s'était fait tuer, un contre quinze, et au milieu duquel était mort Tintrépide de Montagnac, criant à sa troupe, pour dernier adieu, de mourir comme lui plutôt que de se rendre >. »
Par les ordres du général Cavaignac, tous les ossements furent recueillis avec un soin religieux, et placés dans une fosse, au pied d^un monticule sur lequel on a élevé depuis, en septembre i853, un monu* ment qui porte le nom de Colonne de Sidi^Brahim.
Qu'il me soit permis, pour terminer cette notice, de citer encore un portrait du colonel de Montagnac, dû à la plume d'un de ses anciens compagnons d^armes de la province de Constantine :
« La génération actuelle, dit M. J. Rémy, doit être fière d'avoir eu parmi elle le brave des braves, celui qui fut regretté par ceux qui ont eu l'honneur de faire campagne sous ses ordres, autant que l'Empereur de ses vieux soldats... Si les grades eussent été conférés à rélection, il y a longtemps que Montagnac eût été
' Récit publié par le journal la Presse^ n« du 4 mars 184b.
XXK LUCIEN DE MONTAGNAC
nommé général... Dans les moments de crise, c'était toujours sur lui que se fixaient les regards; qu^il fût simple capitaine au i*' régiment de ligne, chef de bataillon au 6i* ou lieutenant-colonel au i5* léger, il était Tâme des expéditions. Par son coup d'œil militaire, son intelligence, son courage vraiment extraordinaire, il avait su prendre un ascendant irrésistible sur ses soldats et sur ceux qui l'entouraient. Le colonel avait une voix de stentor, les traits du visage fortement accentués, la moustache épaisse, le front large, le regard intelligent et sévère; d'une taille imposante, sa belle tête s^élevait, de même que celle de Kléber, au-dessus des rangs comme un copeau. D'une instruction profonde et variée, sobre, de mœurs simples et antiques, s'occupant beaucoup du bien-être matériel des autres, sans aucun souci du sien, il n'avait, étant officier supérieur en expédition, qu'une simple tenteabri, ainsi que le dernier des soldats, et comme Ta dit un prince, le duc de Nemours : « Nul officier n'était et plus brave ni plus intelligent K »