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foire le bien saas rîea dire; qui savez si bien aimer, embrassez-moi; embrassez pour moi vos petits enfants, et aimez toujours bien mon frère.
Et vous, notre bonne tante Thérèse, qui, dans votre petit coin, dans votre modeste chambrette, priez Dieu et nous aimez tant, recevez l'expression sincère de mon attachement de quarante-deux ans. Embrassonsnous. Et toi, petite Ninie, je ne t'oublie pas, va, tu auras ton tour; je te vois d^ici, à Técart, tu devines bien, n'est-ce pas, que tu as ta bonne part dans les vœux que je fais pour vous tous? Tu ne te trompes pas, donne-moi ta bonne petite face que j*y applique un bon gros baiser fraternel.
Et vous tous qui formez le petit cercle de famille, venez recevoir aussi Texpression de mes sentiments d'amitié.
Toi, mon brave frère, charge-toi du reste auprès de tes amis qui sont les miens.
Je vais toujours bien : j'ai, dans ce moment, un coin de baraque où je suis un peu plus abrité que sous la tente. Mon installation marche, malgré le mauvais vouloir des gens qui nous gouvernent.
Les affaires politiques sont assez calmes : l'empereur du Maroc a délégué le caïd d'Oudjda pour déterminer la délimitation des deux territoires; je pense que cette opération ne va pas tarder à être exécutée.
Abd-el-Kader est toujours au même point, sur les bords de la Moulouïa, à deux grandes journées d^ici; les rapports qui me viennent sur son compte me disent qu^il est assez malheureux, ce qui ne l'empêche
pas de s'organiser. II recrute quelques soldats, il achète de la poudre. Il a toujours avec lui trois cents chevaux et deux cents fentassins, d'après la moyenne que j'ai prise sur tous les chiffres que Ton me donne de ses troupes.
L'empereur du Maroc l'aurait engagé à laisser cultiver sa daira; il paraît qu'il ne veut pas, espérant toujours faire un mouvement.
J'ai attrapé ici, il y a deux jours^ un homme qui n'est autre chose qu'un espion d'Abd-el-Kader; voilà quarante-huit heures que je laisse ce gueux sans manger, et je ne puis en tirer une parole. — Il sort de chez moi à l'instant; — il n'a plus que le souffle; — il ne veut rien dire : — il crèvera...
J'ai encore ici deux hommes que j'ai arrêtés comme servant Abd-el-Kader; je ne peux obtenir d'eux une parole sensée; ils jouent la folie, et ils souffrent aussi, ceux-là, — ils devraient se lasser ; — mais non, ils sont toujours aussi tenaces dans leur détermination à ne pas proférer une parole.
Ces actes d'autorité vous paraissent abjects, à vous, braves gens qui vivez en paix dans votre cité industrielle; mais, dans ces pays-ci, oti les serpents rampent sous l'herbe, où les loups-cerviers sont partout sur les sentiers, la mort doit faucher sans relâche. Voilà pourtant comment le cœur le plus sensible peut devenir féroce, lorsqu'il est obligé d'endosser cette immense responsabilité de la tranquillité d'un pays.
Il y a quelques jours encore, à minuit, j'ai fait une descente, à deux lieues et demie d'ici, dans une maison
OÙ je voulais arrêter le caïd du pays qui m'entoure. J'ai trouvé seulement les femmes et de pauvres petits enfants; le coquin était parti, il y avait quelques heures. J^ai emmené tous ces êtres au milieu de la nuit, par la pluie, jusqu^au fort. Le cœur me saignait de voir ces pauvres petites filles, ces femmes, ces malheureux petits enfants tripoter dans la boue, dans les broussailles; il fallait encore faire taire chez moi tout sentiment d^humanité. Je souffrais, je vous Tassure. A chaque instant, je suis forcé d^user de ces moyens qui brisent toutes les fibres de mon pauvre vieux cœur, pour réprimer certains crimes, pour maintenir ces populations remuantes, et qui ne comprennent encore que cette justice saignante. Ce ne sont que roses auprès de ce que leur faisaient subir leurs anciens chefs, sous le régime des Turcs ou d'Abd-el-Kader.
Je ne suis pas méchant, allez! mais pour avoir la vie des masses, il faut que quelquefois la mort plane sur certaines têtes. Cest une fausse philanthropie, celle qui épargne les coupables; et j^ai le bras dur à cet endroit.
Adieu, bons parents, adieu, vous tous mes amis.
Aimez-moi toujours comme par le passé, voilà mon seul bonheur que je cherche à augmenter, en me rapprochant sans cesse de vous par la pensée, et par quelques bonnes petites lettres que je lance, de loin, dans Pimmensité qui nous sépare.
A M. de Leuglqy.
Djemmaa-Ghazaouet, 3i décembre Z844.
Mon cher de Leuglay, je ne veux pas commencer Tannée 45 sans vous envoyer quelques mots d'amitié î . . . Ma vie s'écoule toujours ici au milieu de la besogne et des responsabilités. Enfin tout marche à peu près... Ce point-ci peut devenir très-important, très-florissant. Mais pour cela il faut vouloir le bien, et le vouloir longtemps; malheureusement, ce n'est pas toujours ce qu'on veut en ce monde.
Nos affaires politiques paraissent assez calmes de ce côté. L'empereur du Maroc a l'air de répandre des paroles de paix. Abd-el-Kader est toujours au même endroit, à Sebera, sur la rive gauche de la Moulouïa, tout prêt à faire un mouvement. Ses chevaux sont ferrés, et il a autour de lui un goum assez considérable.
Les pays environnants sont tranquilles, personne ne songe à bouger. Mais notre traité est établi sur des bases tellement misérables que, dans ma conviction, le printemps prochain s'annoncera à coups de fusil. Il y a une question de délimitation qui va se résoudre un de ces jours. Le caïd d'Oudjda a été chargé de cette opération avec un délégué du gouvernement français. Je ne sais qui sera choisi pour représenter la France.
Cette affaire pourrait bien soulever quelques discus-
sîons de nature à tout brouiller. Qui vivra verra! Adieu^ mon cher de Leuglay; croyez toujours à mon bien vif attachement.
A M, Bernard de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, 8 janvier 1845.
Mon bon oncle, je vous écris le jour de ma fête, cela me portera peut-être bonheur. J'en ai besoin. Je ne trouve rien autour de moi qui me satisfasse. Lutter toute la vie contre les éléments, contre les hommes, contre les choses, n'est pas vivre! Malgré toute Féncrgie dont on se sent farci, il arrive un moment oîi la lassitude s'empare de votre esprit. On voit tant de vide^ au milieu de ce tourbillon qui vous étourdit comme le bruit d'une crécelle, qu'on se met la téie entre les deux mains, qu'on ferme les yeux et qu^on essaye de ne plus penser.
J'étais dans cette situation, lorsqu'un petit charbon, que j'avais entre les pieds pour me réchaufier un peu^ pétille légèrement et m'envoie une étincelle dans le nez. Il me réveille de ma torpeur; je l'en remercie, et saute sur ma plume, seule compagne que je possède et que j'aime bien, car elle me sert à causer avec vous. — Je la laisse glisser au gré de mes vieux et bons souvenirs, et c'est vers vous, mon cher oncle, qu'elle se dirige, aujourd'hui 8 janvier, — jour de ma fête! Hélas! quelle fêtel 11 y a longtemps qu'elle n'en est
plus une pour moi ; car, depuis bien des années, elle se passe loin de vous !
Hier, c'était le soir — je vous entends d*ici, mon cher oncle, vous avez dit : « Buvons à la santé de Lucien! » — Merci I — Moi qui bois tout seul, je dis la même chose au ciel pour vous. — Puisse-t-il exaucer mes prières bien longtemps encore! Je vous avouerai, mon cher oncle, que je ressens, pour la première fois, depuis bien des années, un ennui dont je ne me croyais pas susceptible. — Rien ne me satisfait, ni les hommes, ni les choses : tout ce qui a été entassé parle génie des uns et des autres, en cet endroit, est mal fait. — Ce léger provisoire que le brave général de Lamoricière a poussé peut-être un peu à outrance, et qui a été mal exécuté, ne tient pas. Tout cela menace ruine. Les eaux nous ont causé de graves avaries. — Tout est ébauché, rien n'est achevé, parce qu'on ne veut rien allouer. — Soucis, soucis!... On me donne un pays à commander, un territoire de cinquante lieues de circonférence, avec quatre pelés et un tondu pour dominer tout cela. C'est tout au plus si je puis garder mon poste. Je suis à six lieues de la frontière du Maroc, à deux jours de marche d'Abd-el-Kader; l'une et l'autre à observer, et je suis obligé, au point de vue militaire, de me croiser les jambes et les bras, et de regarder la mer clapoter... déferler... Soucis, soucis!! !
Abd-el-Kader, qu'un tas de menteurs se plaisent à faire mort, ou sans ressource, est en ce moment trèsfort. Il profite de son séjour à Sebera, sur le bord de la Moulouïa, pour s'organiser. Il a aujourd'hui
plus de deux mille chevaux et de mille fantassins.
Tous les jours les renseignements m'arrivent et s'accordent à me le montrer utilisant son sé|our dans le Maroc pour augmenter ses forces.
^empereur du Maroc a Pair de le retenir là. La France est satisfaite. (Il lui &utpeu de chose.) Abd-«1- Kader a Tair d^écouter le mulej. Chacun est content, — Abd-el-Kader surtout, qui voit ses troupes se refaire, et qui sent le moment approcher où il pourra tout bouleverser et tout brouiller entre la France et le Maroc.
Voilà ce que vos avocats, vos épiciers de France viennent vous démontrer comme un internement. Oh! tas de marchands de blagues et de mélasse, que ne puis -je 'VOUS placer aux premières loges, avec moi, pour recevoir quelques pruneaux par vos fuces, pareilles à des culs de chaudrons!
J'attends ce dénoûment avec grande impatience pour me sortir de mon ennui et rire de bon cœur.
Pourvu que le sanglier débuche de mon côté! C'est pour le coup qu'il y en aura, des affaires! Laissez le joli mois de mai nous apporter des herbes pour nourrir nos bétes, et vous verrez les cavaliers et leurs longs fusils faire parler la poudre.
Ah ! vous voulez interner Abd-el-Kader, pauvres cornichons ! — Cet homme que pousse une main puissante : la main de Dieu; cet homme pour qui la terre n^est pas assez large! Interner Abd-el-Kader, comme on internerait un misérable émeutier, un Barbés, un Fieschi, quelques polissons de cette espèce? — Voyez-
VOUS cela ! — « Il est enjoint au citoyen Abd-el-Kader, à Pissue de la présente, de se rendre dans le plus bref délai à la citadelle de Fe^, sous peine d'être appréhendé au corps, selon tous les anicles présents, passés et futurs de tous les codes inventés par toutes les f... bétes qui ont existé, existent et existeront. Faite et close, la présente contrainte, les jour, mois et an que ci-dessus, et signée par nous, Pince-Dru, huissier à verge du parlement français près Sa Majesté très-peu Catholique, Muley, empereur de tous les Marocains tannés, retannés, écrasés, etc. » Voilà pourtant comment on rêve en France, et tout le monde de répéter : Abd-el-Kader est interné! O mon Dieu!... Faudrait d'abord le prendre !
Enfin, portez-vous bien, mon cher oncle, moi aussi, en attendant qu'Abd-el-Kader veuille bien me sauter dessus.
J'ai reçu, il y a deux jours, les trois lettres d'Élizé, de Clémence et de son fils. Remerciez pour moi ces braves gens. Qu'ils m'écrivent souvent, voilà tout ce que je leur demande. Je sais qu'on a froid aux doigts dans les Ardennes, mais il y a de si bon bois pour se chauffer! Puis, lorsqu'on a le cœur chaud, les doigts ne gèlent jamais.
Embrassez bien pour moi tous mes bons parents, et croyez toujours, mon cher oncle, à l'attachement sans bornes que je vous ai voué.
A M. Éli\é de Montagnac,
Djemmaa-Ghazaouet, ii janvier 1843.
Je te remercie, mon brave ami, de ton exactitude à tenir tes promesses. J^ai lu avec bonheur ta bonne lettre du 28 décembre. Combien je te suis reconnaissant de ta sollicitude pour Charles! J^accepte, sans hésiter, tous les détails que tu me donnes sur son compte; je sais que de ta part ils sont vrais, et sans la moindre exagération. Tu ne te figures pas, vois- tu, mon brave frère, toute la joie que j'éprouve lorsque j^entends dire quelque chose d'avantageux sur le compte de cet enfant!... Il faut savoir ce que Texistence de ce pauvre diable m^a coûté de larmes, pour se faire une idée de Tintérét qu^il m^inspire. Aussi, quand je vois, dignes gens que vous êtes, que vous vouiez bien vous occuper de lui, je sens que je n'ai pas assez d'un cœur pour vous tenir compte de tant de bienfaits. Oh ! merci, merci ! ... Je doute que Charles, malgré toute la peine qu'il se donne pour entrer cette année à Saint-Cyr, puisse être reçu; ce serait un effort immense qu'il aurait fait, et je doute que ses facultés puissent le lui permettre; enfin, si ce n'est cette année, ce sera Tannée prochaine; — patience.
Dis-moi donc si tu le trouves grandi; est-il propre? a-t-il quelque chose de distingué dans sa tenue militaire? Ne lui passe rien pour cela, je t'en prie : la tenue ne doit jamais souffrir la médiocrité. Toutes les fois
que Je lui écris. Je touche un peu cette corde-là; Je me demande s*il suit mes conseils.
Mon cher ami, je ne sais trop si toutes les lettres que tu m^adresses me parviennent; Je prends celles qui m'arrivent, et Je ne puis guère compter celles qui restent en chemin ou dans le bec de ta plume. J'ai reçu, il y a quelque temps, une lettre de Clémence, de ton fils et de toi; toutes les trois sous la même enveloppe. Ces Jours-ci, J*ai reçu une lettre de toi, par laquelle tu me recommandes le Jeune Perin; voilà tout ce que J^ai reçu depuis un mois environ. Je ne sais si celles que J'écris à la famille arrivent aussi à destination : Téloignement est une bien triste chose! Quelles conséquences fâcheuses cela a de toutes les manières! C'est pour ce motif que Je suis triste quelquefois; c^est pour cela que dans mes lettres vous voyez percer quelques idées noires. Mais ne va pas croire qu'il y ait découragement de ma part. Je ne comprends pas le découragement chez l'homme qui accepte une mission élevée; c'est un signe de faiblesse qui prouve qu'il n'est pas fait pour commander, ni pour recevoir la plus légère responsabilité. Ne crois pas que J'en sois là. Comme tu me le dis : Que faire en son gîte, à moins que l'on ne songe?... Que de lièvres il y a dans ce monde ! car combien de gens songent ou révent, ce qui n'est pas tout à fait la même chose !
Quelqu'un qui ne me connaîtrait pas pourrait souvent, d'après mes lettres, me croire démoralisé; mais ceux qui me connaissent, ceux qui me suivent
dans cette vie dMsolement^ savent bien le contraire. Ce que personne ne sait, c^est la manière dont mes sentiments me permettent d^envisager les choses. Ainsi^ toi, vois-tu, mon brave garçon, tu ne me connais pas, parce que tu ne peux pas te figurer la vie que je mène. Enfin, ce qui fait que je ne suis pas souvent heureux, ou pour mieux dire ce qui fait que je ne le suis jamais, c^est que je suis dépourvu de certaines facultés qui font que les autres trouvent dans leurs actes des satisfactions éblouissantes.
Les trois quarts des hommes se nourrissent du contentement de leurs œuvres : tout ce quMls font leur plaît; chez eux les actions les plus ordinaires sont un aliment à leur satisfaction... Eh bien, moi, je n^ai jamais pu me coucher encore sans avoir une arrièrepensée de tristesse sur tout ce que j'ai fait au monde. Quels que soient mes actes, ils ne m^ont jamais paru complets, et cette lacune me laisse sans cesse dans le cœur un vide dont le fond est toujours noir comme Pâme d^un puits.
Certes, les plus beaux jours de ma vie sont bien ceux que Dieu m'a permis de passer près de vous dernièrement; eh bien!... j^avais sans cesse une pensée accablante : celle d^étre obligé de vous quitter!... Toute ma vie a toujours un angle écorniflé, et ça me fait mal. Je n^ai pas assez d^insouciance pour mYtourdir là-dessus; plus je vais, plus le creux sombre qui est à mes côtés me fatigue. Ce n'est pas du nouveau, va, brave frère, ce que je te dis là; voilà vingt-cinq à trente ans que je suis comme cela. J'avais peut-être un peu
plus de vacillation dans les idées il y a quinze ans qu 'aujourd'hui; mais j'ai toujours éprouvé quelque chose de triste en me retirant le soir sous le voile du sommeil.
Il me semble que bien des personnes, celles qui pensent au moins, doivent ressentir cette souffrance, lorsque, comme moi, elles sont condamnées à vivre seules et sunout loin d'une petite patrie (la famille) où le temps commence déjà à faire quelques ravages ! Mais ne parlons plus de cela, tiens !...
Seulement, crois bien fermement que jamais je ne me découragerai en ce monde ; aie meilleure opinion de mon caractère.
Tout cela aura une fin, va, mon brave garçon; c'est toujours là ma fiche de consolation; et je bénis quelquefois le ciel de n'avoir rien laissé de durable ici-bas, quoique, cependant, je voudrais bien pouvoir vous voir vivre à perpétuité.
Je suis loin d'être content de ma position, qui n'est autre chose, pour le moment, que celle d'une espèce de cadi chargé, depuis le matin jusqu'au soir, de régler des affaires arabes, et celle d'une façon de commandant de place, sans émoluments, sans frais de représentation, sans troupes, sans rien de ce qu'il faut pour donner aux choses une couleur avantageuse, et imposer aux populations qui m'entourent.
Le colonel du régiment (i 5* léger) est parti en congé de trois mois, je dois le remplacer dans le commandement du régiment; — on me fait V honneur de me donner ici un bataillon du 1 5% en échange de celui
du 32* que f avais, afin que je puisse le commander. Les deux autres seront à Lalla-Maghrnia et sur la route d*Oran à Tlemcen. On me donne un territoire à gouverner, et je n^ai pas de quoi aller à une lieue de mon poste, que je puis à peine garder avec ce que j'ai de troupes.
Cette vie-là est aussi stupide que possible, attendu que notre installation provisoire est terminée et qu'il n^y a plus rien d^intéressant à suivre. Tout cela changera, s^il plaît à Dieu.
A force de faire chercher dans Oran, j*ai fini par retrouver dans le coin d^un hangar mon portemanteau qui y reposait depuis trois mois. Mes effets ont été abîmés par les vers. J'ai perdu quelques chemises et quelques chaussettes, qu^y faire? Je suis encore trèsheureux d'avoir retrouvé différentes choses, surtout ma croix de la Légion d^honneur que m^a donnée le commandant d^Exéa. Je me porte toujours aussi bien que possible; c^est déjà quelque chose, j^espère que cela durera.
Mes bétes, mes pauvres bétes, qui sont toujours à la belle étoile, ne vont pas mal. J'ai fait ces jours-ci une nouvelle emplette : j'ai acheté un cheval, qui est réellement très-distingué, et surtout d'une grande vigueur. Il a de la taille, six ans, et beaucoup de feu. Il m'a coûté 400 francs. Il nous arrive souvent des chevaux du Maroc, très-beaux. Je suis le président d'une remonte, et je t'assure que tous les chevaux que nous achetons ici sont superbes. Si j'avais de l'argent mignon^ je me monterais d'une façon distinguée; je ne
pourrai jamais être mieux placé pour cela. Ce cheval, que j^ai payé 400 francs ici, je Paurais payé 900 à Oran, et peut-être n^aurais-je pas pu le trouver. Depuis longtemps j'avais chargé un de mes chefs arabes de m^amener quelque chose de bon ; il m^était difficile de mieux tomber. S'il ne lui arrive pas encore quelques guignons, c^est un cheval qui me fera un brillant service. Je te réponds qu^avec celui-là il ne faut pas d^éperons; puis, quelle finesse dans la bouche!...
Je vois avec joie que vous allez tous bien; embrasse pour moi toute notre bonne famille. J'ai écrit à mon oncle ces jours-ci, je pense quUl aura reçu ma lettre.
Ne t'inquiète pas sur le compte du jeune Perîn, j'aurai soin de lui, dis-le bien à sa mère : je suis convaincu qu^il fera son chemin. Je répondrai à Clémence et à ton fils un de ces jours; embrasse tout ce monde-là pour moi.
P. S. — 20 janvier. Cette pauvre lettre attend, depuis le 11, une occasion pour s^envoler vers toi, et cette occasion n^arrivepas; je prends donc le parti de briser Tenveloppe que j^avais déjà cachetée, et je reviens causer avec toi.
Le I*' bataillon du i5* léger est arrivé ici le 18. Perin est du nombre; je Tai tout de suite fait venir chez moi et l'ai employé en qualité de secrétaire. Comme j'ai une besogne assez compliquée, une foule d^écritures à faire, une correspondance très-active, il se formera au travail que je lui donnerai et apprendra beaucoup de choses qui lui ouvriront Pintelligence
sur les affaires de son état. Je Pai aussi nommé secrétaire de la commission chargée de l'administration des revenus de la ville, ce qui lui vaut 10 francs par mois; avec 10 francs que je lui donnerai, cela lui fera 20 francs pour ses menus plaisirs. Il est exempt de tout service. Je vais le nommer caporal aux premières nominations que je ferai pour remplacer nos congédiés.
C'est un gentil garçon, qui a de Pccil et une tête bien taillée pour avoir de Pintelligence. Il a le projet de poursuivre sa carrière militaire, et je suis convaincu qu'il arrivera. Il porte le sac comme un ancien; je crois bien que ce protégé-là me fera honneur : ce sera le premier. Je n'ai jamais eu à soigner que des polissons ou des imbéciles.
Il est, dans le moment oti je t*écris, à Tautre bout de ma table, et il pioche à une besogne que je lui ai taillée; il ne se doute guère que je parle de lui. Dis à sa mère qu^elle soit tranquille sur son compte, il se porte bien, et j'en aurai soin, s'il va bien, comme je Tespère. Il débute parfaitement, du reste.
Je commande maintenant le i5^ léger, je n'ai qu'un bataillon avec moi : le 2* est à Lalla-Maghrnia, à douze lieues d'ici, et le 3* est à Sebdou, à trente ou quarante lieues. Ce commandement de trois batail* Ions disséminés sur trois points où je ne puis aborder, rend mes affaires bien difficiles et bien longues^ car ce n'est que de loin en loin que je puis avoir quelques rapports avec eux. Enfin!... cela se fera tout de même.
Il vient de m'arriver un bien triste événement : un
sous-lieutenant du 32*, sorti de TEcoIe militaire depuis peu, était allé, le j6,à la chasse avec son frère, lieutenant au même corps, à une petite distance de Djemmaa-Ghazaouet. A quatre heures du soir, les deux jeunes gens se dirigent vers la place. L'aîné ne s'occupe plus de son jeune frère, que quelques pigeons retiennent en arrière. Il rentre au camp, persuadé que son frère ne tardera pas à le rejoindre; — la nuit arrive, le frère ne reparaît pas. On me prévint de cela, je fais partir tout de suite des détachements pour rechercher ce jeune homme; ils reviennent tous sans lui.
Le 17, à six heures et demie du matin, j'envoie deux compagnies du 3 2* dans la direction oti on Tavait laissé la veille, et, à un quart de lieue de la ville, on trouve un cadavre sur le bord d'un rocher...
C'est le sous-lieutenant Duchauchois. Il a la tête brisée, le cou mutilé et les mains tailladées intérieurement de plusieurs coups de couteau. Il est dépouillé de tous ses vêtements, ses souliers seuls restent, et à côté de lui. se trouve le bâton qui l'a frappé, tout couvert de sang. (Ce bâton est dans ce moment à côté de moi.)
Comme j^étais bien aise de voir de quelle façon les braves gens que j'avais envoyés s'acquittaient de leur mission, j'allai sur l'emplacement que je leur avais indiqué, et j'arrivai au moment oîi Ton enlevait ce malheureux. Je fis aussitôt déployer tout mon monde dans les maquis, afin de retrouver quelques traces, et je fus le premier à tomber sur la piste de l'assassin,
que m^indiqua une tache de sang laissée à terre par les effets ensanglantés qu^il y avait déposés. Je suivis cette piste à travers les ravins, pendant une lieue et demie; quand }e fus convaincu de la direction qo^il avait prise, je rentrai^ je réunis tous les grands des tribus voisines, je leur expliquai ma pensée toute rouge de sang, et ils comprirent qu^il fallait se mettre en mesure de me livrer le coupable, sans quoi leurs têtes et leurs biens me serviraient de compensation. Je crois que je Paurai; dans tous les cas, j*en aurai d^'autres en attendant; car cette circonstance m*a hit réveiller quelques anciens griefis que je laissais reposer pour en avoir plus ample satisfaction. Il va donc m^étre livré un de ces jours six assassins qui ont tué de nos soldats et de nos officiers, pendant que le général Lamoricière était encore ici. Je te réponds que les conseils de guerre et les avocats n'auront pas à instruire, je leur ferai faire le voyage, sans tant de formalités, et un de ces jours vous allez me voirdénonci dans les journaux pour ma barbarie, pour maférocité. Quelle horreur! tuer d'honnêtes gens qui. n^om été poussés que par leur instinct de nature à assassiner des Français I... Ce butor de militaire qui ne comprend pas cette circonstance atténuante! Voyez, France bénévole, ce que c^est que de confier un pays à des soldats ! — Quelles atrocités ils commettent î — Va-f en voir s^ils viennent, Jean !
A M. Bernard de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, 12 février 1845.
Mon cher oncle, malgré la tempête qui gronde^ la grêle qui fouette contre les misérables châssis qui xn^abritent, malgré Teau qui entre dans ma pauvre baraque luxueusement et orgueilleusement édifiée par un orgueilleux capitaine du génie, je laisse ma pensée suivre mon cœur et voler vers vous; c'est la route qu'elle aime depuis longtemps à suivre, et qu'elle suivra encore longtemps, je l'espère. Ah! mon cher oncle, quelle bourrasque nous essuyons, et cela depuis le 3 1 janvier! je suis étonné de voir encore nos frêles établissements debout; je finirai par croire qu'ils sont doués d'une certaine solidité; mais gare! voilà seulement que ça commence, et nous avons à passer les mois de mars, d'avril et une partie de mai souvent.
Tout mugit, tout rugit, tous les éléments semblent s'être réunis pour nous donner un concert; le vent, la mer, le tonnerre s'expriment à leur façon; et le pauvre humain trouverait peut-être cette musique sublime, si comme vous, braves et dignes gens, il pouvait, du coin de son feu, écouter toutes ces variations discordantes d'une nature en courroux.
Comme on étudie bien tous les phénomènes de cette bonne nature, lorsque l'on ne subit pas ses intempéries I... Comme c'est beaul que de poésie dans tous
45o LETTRES D^UN SOLDAT.
ces bouleversements, lorsque Ton a le dos dans un bon ikuteuil rerabourré, les pieds au feu et le nez dans Robinson Crusoé! On entend clapoter les gouttières, on voit les pauvres petits pierrots faire gros dos sous le pli d^une corniche!... On s^apitoie bien un peu sur leur sort : — Pauvres petites bétes! dit-on; mais on revient à son Vendredi et à son tison qui se dérange, et l'on oublie les pierrots. C'est nous autres, pauvres pierrots, qui n'avons pas une corniche pour nous cacher, c'est nous qui comprenons fort peu le charme de cette grande nature, qui, à certaines époques, &it comme l'homme qui a dormi, bâille à plusieurs reprises, en s'étendant de toute sa force, tousse, mouche, crache, etc., etc., etc. Nous en sentons les rudes éclaboussures, et voilà tout.
Tout à l'heure, je voyais une dizaine de nos pauvres pierrots accrochés après une toile, qui, gonflée parle vent, semblaitvouloir leur échapper; les pauvres diables retenaient leur chétif abri que la nature, à laquelle ils n'ont rien fait de mal, pourtant, voulait leur enlever.
En un instant, quatre autres misérables tentes, qui tenaient encore debout, furent aussi renversées, et tous les pauvres petits bibelots de nos malheureux pierrots de voyager dans l'espace. Allez donc demander à ces braves gens comment ils trouvent les beautés de la nature! Heureusement qu'après ces tempêtes, nous avons de bien beaux jours, et que nous voyons fleurir nos pois, tandis que vous, pauvres Septentrionaux, vous grattez vos engelures. Ne nous plaignons donc pas.
LETTRES D^UN SOLDAT. 45l
Je vous écris, mon cher oncle, le plus souvent que ^
je le peux; mais ce nVst pas sans inquiétude que je vois mes pairwQg^ lettres s'éloigner de moi ; je tremble toujours qû'ettSi ne sVrétent en quelque coin : c'est si loin !...
Je suis encore plus tourmenté sur le sort de celles qui partent de chez vous; car je tiens bien plus à celleslà qu'aux miennes. Pauvres pensées, qofe de ricochets ne font-elles par pour arriver à destination !...
Comment allez- vous, mon cher oncle? la dernière lettre que j'ai reçue d'Elizé me donnait de bonnes nouvelles, mais il y a longtemps déjà de cela, et Phiver est rigoureux! Tenez, mon cher oncle, voilà de J'anxiété! Ne pas savoir ce que deviennent de- vieux parents... pour un homme de cœur, c'est bien la plus cruelle des condamnations ! Passer plus des deux tiers de sa vie comme cela, c'est trop durf
Pour chasser les idées noires qui m'assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d'artichauts, mais bien des têtes d'hommes. Dans la dernière lettre que j'écris à Élizé, je lui parle de l'assassinat commis sur la personne d'un sous-lieutenant du 3 2* de ligne. Peu de jours après, je savais le nom de l'assassin et le lieu qu'il habitait; le tout était d'aller l'y prendre. Il était à près de six lieues d'ici, dans un pays très-difficile, sous Je rapport du terrain et des habitants, et je n'avais que peu d'hommes disponibles. Les difficultés ne m'arrêtent pas un instant, je comprends toute l'importance de cette exécution, pour la sécurité du pays et l'influence qu'elle doit aVoir sur
l'esprit de ces populations qui me croient dans Pimpossibilité de sortir de Tangle de mon rocher.
Le 3o janvier, à sept heures du soir, un brigand qui, pour de Targent, consent à vendre ses frères, me dit : // est là.,. A onze heures et demie, je file à la tête de deux cent vingt-trois hommes du 1 5* léger, je mets le cap sur le village où repose mon coquin avec sa famille; à cinqf heures du matin, le village est entouré; quelques coups de fusil nous sont adressés; nous ripostons, nous tuons deux hommes; un instant après, Vassassin, son père, l'individu qui a vendu les armes et deux autres, chez qui nous avions retrouvé une partie des effets de Fofficier, sont en notre pouvoir.
Le 3 1 janvier, à deux heures de Paprès-midi, j^étais de retour à Djemmaa-Ghazaouet avec mes cinq Kabyles, qui trouvaient si bon le sang des chrétiens.
Le i*' février, à midi, on attachait à un poteau un individu dont Timpassibilité n^annonçait certes pas qu^il allait à la mort. Une seconde plus tard, quatre balles lui entraient dans le cœur, et sa tête était placée au-dessus du poteau.
Cette exécution me vaut des reproches très-violents de la part du brave général Cavaignac, qui trouve que j'ai outre-passé mes pouvoirs (parbleu, je le savais d'avance) et me flanque aux arrêts pour quatre jours : pour une tête d^homme, ce n^est pas la peine d^en parler.
Le général aurait voulu que je livrasse Tassassin à nos tribunaux militaires, pour donner aux populations une idée de notre haute justice! Tout cela est bel et bon, lorsque l'on est fort, bien retranché, comme Test
le général Cavaignac. Avec ses troupes^ et dans la ville où il est, on peut faire très-^bien de la justice froide; mais quand, comme moi, on n'a qu'une poignée de monde et que Ton est en présence de gens qui, vous sachant faibles, peuvent vous tourmenter tous les jours, il faut des moyens épouvantables pour les frapper de terreur; — voilà les moyens que j'emploie.
Je ne puis pas encore me dépouiller de la conviction que nos lois, nos tribunaux^ sont des stupidités pour faire la police de ces pays qui sont avec nous depuis deux jours; plus tard, peut-être arriverai-je à des sentiments plus généreux; jusque-là je tuerai : Thomme dont le cœur ne bat plus ne songe plus à assassiner personne.
Si, depuis cinq mois que je suis ici, je n'ai eu que cet assassinat ; si, depuis cinq mois, dans mon poste ouvert de tous les côtés, oti Ton peut arriver plus facilement que dans la prairie de Balan ', si, depuis cinq mois, dis-je^ on ne m'a pas pris une poule, il faut bien l'attribuer à quelques moyens de rigueur, que je n'ai pas été raconter, bien entendu, à nos arabomanes.
Mais j'aurais été en France, dans la première province venue, avec ce camp tel qu'il est, il n'y a pas de nuit où l'on n'eût crié : A la garde! à l'assassin! au voleur!
Il y a un mois, dix boeufs partent du parc pendant la nuit, personne ne sait ce qu'ils sont devenus : le soir à cinq heures ils m'étaient ramenés.
1 Village situé à la porte de Sedan.
434 LETTRES dVn SOLDAT.
Dernièrement^ un ca minier poltron venait d^un camp que nous créons à une lieue d^ici. Chemin fusant, il se retourne, par hasard, et aperçoit, sur ses talons, deux grands coquins de Kabyles qui suivaient la même route que lui ; la peur le prend, il se sauve, abandonne son âne, sur lequel il y avait deux tonneaux, une grande marmite en fer-blanc, une tente, du lard, de la morue, etc., etc. Il arrive à moi tout haletant, blême comme un navet, me disant qu^on avait voulu Passassiner. A force de Tinterroger, je finis par connaître la vérité, et je le chasse de ma tente comme un chien.
Quatre jours après, les efifets, que j^avais réclamés, m'étaient rapportés. Ces Kabyles sont pourtant de fameux voleurs; ils ne cessent de se piller entre eux. Croyez-vous que ce soit par des moyens de douceur qu'on les a amenés à cette obéissance?
Si vous avez été si souvent dindonisés par les Arabes, c^est que vous avez été de bons et stupides enfants.
Ils ne me disent pas à moi : « Toi bono », je vous en réponds.
Je m^aperçois que je parle trop longtemps de moi, il ne manquerait plus que j^aille devenir vantard! Inespéré bien que cela ne m^arrivera pas !
Il m*est permis de nous dire que je vais toujours bien, sans me vanter, n'est-ce pas? Mon poignet est toujours de même. Dans quelque temps d'ici, les eaux viendront à mon secours; mais je ne veux pas prendre la peine de me soigner. Si je Tai fait, quand j^étais à Sedan, c'est uniquement pour vous être agréable aux
uns et aux autres, braves et dignes parents; vous devez m'en savoir gré, car cela m'a diablement embêté...
J'ai reçu une lettre de Charles qui m'annonce qu'il a eu un duel au pistolet avec celui qui lui avait donné, dans le temps, un soufflet : il est tombé à tirer le premier, il a manqué son adversaire. Celui-ci a été assez généreux pour tirer en l'air, et mon bougre me dit avoir été fort désappointé de cela; il voulait recommencer. Je lui di rai que lorsque, dans un duel, l'homme qui a déjà essuyé le feu tire en l'air, c'est un homme généreux; mais si celui avec qui l'on se bat doit tirer le premier, et qu'au lieu de vous ajuster, il tire en l'air, c'est un c... On doit alors exiger qu'il tire, parce que, s'il a tiré en l'air, c'est pour que l'on ne fasse pas feu sur lui. Je suis bien aise qu'il ait réglé ce comptelà comme cela, quoi qu'en disent les Dupin et autres lâches avocats. Qu'il tâche de ne pas se faire tuer, voilà tout'.
Adieu, mon cher oncle; embrassez pour moi toute notre sainte famille, et croyez à ce vieil attachement qui, je l'espère, ne périra pas.
> Dans différentes circonstances, Lucien de Montagnac avait fait casser des sous-officiers, et même de simples grenadiers ou voltigeurs qui, après avoir reçu une insulte, ne s'étaient pas battus.
A la suite d'un duel au pistolet qui eut lieu entre deux sousofficiers du 6i*, et dans lequel un des deux adversaires fut tué, Lucien de Montagnac fit paraître Tordre du jour suivant :
a Tout en déplorant la mort du sergent-major D..., enfant du 6 l'y le commandant du régiment ne peut qu'approuver la conduite du sergent- major J..., parce que toute insulte mérite une réparation par les armes. »
Mon cher oncle, j'allais faire glisser ma lettre dans le trou de la boîte, lorsqu^un courrier m^en apporte une du général Cavaignac. Comme vous avez bien voulu réserver, dans vos archives de famille, une place spéciale pour quelques pièces qui me concernent, je vous adresse copie de celle-ci. Elle vous donnera une idée de la loyauté de notre brave général, dans cette affaire dont je vous parle plus haut, au sujet de l'exécution de Passassin de Tofficier du 32*.
Après les reproches que le général m'avait adressés, il m'avait engagé à lui écrire pour lui promettre solennellement de ne plus renouveler de pareils actes; je lui avais répondu, et, comme je croyais m'apercevoir de quelque inquiétude de la part du général Cavaignac, dans différentes recommandations qu'il m'avait faites d'être un peu moins rude à l'égard des populations arabes sous mon commandement, je lui disais : a Que (( j'étais désespéré d'être sans cesse son cauchemar, a mais que je tenterais de modifier ma manière de « faire, etc., etc. »
De là le mot cauchemar que vous voyez dans sa lettre.
Je vous en prie, mon cher oncle, que la lettre du général Cavaignac ne sorte pas de notre petit cercle de Êimille.
(c Mon cher Colonel,
tt J'ai reçu votre lettre du 8 février. Avant tout, (( écartez de vous la pensée que vous puissiez être un (c de mes cauchemars, une de mes charges; vous êtes
a au contraire pour moi un motif de sécurité et de « repos d'esprit. De tous les officiers dont je dispose a en ce moment, il n'en est aucun auquel je voulusse, a plutôt qu'à vous, confier le commandement que vous c( exercez; je vous en ai fourni la preuve, en déplaçant « votre régiment. Que ceci soit bien convenu entre « nous, car je regretterais vivement que la pensée con- « traire vînt vous troubler dans l'exercice de votre a pénible commandement.
« Ne croyez pas que je reste étranger à vos embar- « ras et qu'il me soit plus facile qu*à vous de faire de « la justice froide (c'était l'expression dont je me serti vais dans ma lettre).
« Ne perdez pas de vue que bientôt doivent avoir « lieu les conférences pour la fixation de la frontière, (c Vous connaissez les formes hautaines et la duplicité « des Marocains; il est donc tout naturel de penser (c qu'ils se montreront tout d'abord exigeants, deman- (c dant beaucoup pour obtenir quelque chose. Je ne « pense pas qu'il ressorte de la conférence rien de <c grave, mais enfin vous devez sentir à quel point il « importe que le trouble ne vienne pas de notre part; a que les populations dont nous allons vouloir, à a juste titre, constater, pour nous, le droit de possesa sion ne soient pas, à cette époque, en fuite ou en (( révolte, ne soient pas disposées à commettre des tt désordres, qui nous montreraient aux Marocains a comme réclamant un droit contesté encore par les a indigènes.
tt Dts circonstances de cette nature ne pourraient
« que les pousser à élever des prétentions fâcheuses. « II nous importe, je le répète, de maintenir le pays « dans son état de calme extérieur jusqu'à Tépoque à « laquelle la frontière sera nettement reconnue. C'est (( dans ce but que je n'ai pas voulu, jusqu'à ce jour, « pousser trop à fond les questions qui se rattachent a aux Msirdas et aux Athias (deux tribus de mon « cercle), et ma conduite n'a pas été réglée par la <( crainte de me compromettre vis-à-vis de l'autorité a supérieure, mais par celle de donner naissance à des a embarras que je crois mauvais pour notre cause.
« Le pays est occupé depuis hier; il nous faut du (( repos pour asseoir notre domination; le peu d*obéis- « sance que vous y trouvez vous révolte; songez que (( voîÀS obtene:^ déjà plus que rCont obtenu nos pré' tt décesseurs; que vous lui demandez ce qu'il n'a (( accordé à personne, et ce que personne n'a été assez u fort pour obtenir de lui.
a M. le général de Larue ne peut tarder d'arriver « ici; nous touchons donc à l'époque à laquelle nous (c ne serons plus gênés dans notre action ; je vous <( verrai donc prochainement, et nous ferons les choses (c qu'il y aura à faire.
« Tout ce que vous avez fait jusqu'à ce jour est très- (( bien, sauf un seul fait qui ne se reproduira plus.
a Agréez, mon cher colonel, l'assurance de mes « sentiments affectueux.
« Signé : Cavaignac. »
A Madame Éli\é de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, i3 mars 1845.
Ma pauvre Clémence, il est donc dit que le diable s*en mêlera toujours pour vous faire souffrir, et le diable, dans ce cas-ci, c'est l'hiver, — c'est-à-dire le diable pendant six mois.
Vous êtes dans les neiges, mes pauvres enfants, tandis que mes petits pois sont en âeur.
Mais pourtant ne croyez pas que nous soyons exempts des intempéries de la mauvaise saison. Nous avons eu dix-huit jours de pluie, et, dans les hauts plateaux, de la neige comme en France. A Tlemcen, il a neigé très-fort; à Sebdou, un bataillon de mon régiment a été hermétiquement bloqué. Il y avait quatre-vingts centimètres de neige sur la terre. Mais, après les pluies, nous avons les plus beaux jours d'été de nos Ardennes. Tous nos arbres se garnissent de feuilles. Jusqu'au mois de juin, ce sera la plus belle saison de l'année. Je vois avec plaisir que vos moutards vont toujours bien, c'est une grande satisfaction. On se résigne facilement à souffrir soi-même, mais on ne peut voir souffrir ceux qu'on aime. Embrassez pour moi toute cette petite famille.
Je travaille comme un damné, et je ne suis pas satis&it, quoique mes chefs veuillent bien ne pas manquer une occasion de m'adresser des paroles bienveillantes. — Que voulez-vous? je ne puis pas me refaire. — Je n'ai jamais été complètement satisfait,
une fois dans ma vie, d^une de mes actions. — Je crèverai comme cela. — Peut-être alors, en voyant mon âme sortir de mon pantalon, aurai-je la consolation de me dire que j^ai fait ce que j'ai pu.
Encore quelques années, ma bonne Clémence, et, lorsque je sentirai que les engrenages de mon tournebroche commencent à se rouiller, j'irai vivre un peu pour moi et cacher ma guenille humaine dans un petit coin. C'est là mon rêve, ma chère sœur; — j'ai beau remonter le passé de ma vie, je retrouve toujours cette pensée en chemin, — toujours elle me sourit.
Voyez-vous, ma chère Clémence, après avoir vécu largement de la vie d'homme, de soldat, je ne comprends pas de félicité plus pure que celle d'aller attendre, à Pombre d'une modeste baraque, l'invitation de la Camarde à la suivre paisiblement dans son tranquille séjour. Faire tout le bien que l'on peut avant de mourir, et quitter la terre en embrassant quelques bons parents qui vous aiment, voilà bien la plus douce compensation à toutes les tribulations dont nous sommes accablés en ce bas monde, et plus je vais, plus ce rêve me sourit.
Je vous adresse, ci-jointe, une lettre de M. le général de Lamoricière que je classe encore au nombre des titres honorables que je possède. Veuillez la donner à mon oncle, qui la mettra dans ses petites archives '.
' Oraa, 38 février 1845.
Mon cher colonel,
J'ai reçu les échantillons de marbre que vous m'avez envoya par le Grondeur. Un jour viendra où l'industrie nous demandera
L'affaire de délimitation n'est pas encore terminée. M. de Larue est à Tlemcen; il a envoyé M. Roche à Oudjda pour y préparer les affaires. Cet interprète a été parfaitement reçu, on lui a fait cadeau de trois beaux chevaux. M. Roche est retourné à Tlemcen rendre compte de sa mission. Six cents cavaliers marocains sont venus renforcer la garnison d'Oudjda,
la concession de cette carrière dont l'exploitation semble facile. Je doute cependant que vos marbres soient de qualité assez supérieure pour qu'avec le prix de la main-d'œuvre en Afrique, il nous soit possible de faire concurrence à l'Italie.
Le capitaine d'IUiers m'a dit que Djemmaa-Ghazaouet était tenu avec un soin et une propreté remarquables, que tout votre monde paraissait s'y plaire, et que vous aviez su vous parer des grandes pluies, de manière à n'en pas trop souffrir.
Il est fâcheux que tous vos magasins niaient pu être complètement couverts et terminés. — Les travaux vont reprendre. — Des matériaux vont vous être envoyés par le chef du génie. Dans peu de temps vous serez donc dans un état d'installation aussi avancé au moins que les villes de l'intérieur occupées depuis quatre ou cinq ans. On tâchera aussi de caser vos douaniers et vos canonniers. Je vois avec plaisir que vos colons n'ont pas trop souffert de l'absence de fortes colonnes. Les jardins que vous avez donnés à vos marchands les attacheront à vous. Un jour viendra où ils pourront fournir à votre garnison tous les légumes dont elle aura besoin.
J'ai autorisé le commerce à embarquer vingt tonneaux de marchandises sur la remorque nolisée par l'administration; vous recevrez des colons et probablement quelques denrées pour vos officiers et vos ordinaires.
Dites à vos officiers de remonte que le dernier convoi de chevaux qu'il nous a envoyé était fort beau. J'ai su que vous en aviez encore plus de vingt qui n'étaient point indignes des autres, et que M. de Corcy tenait ses chevaux avec un soin digne d'éloges. Faites-lui-en mon compliment et recommandez-lui de continuer à ne nous acheter que des animaux de grande taille, étoffés et surtout bien membres; on le met en mesure d'acheter des chevaux d'officiers (prix moyen cinq cents francs).
Dites-moi où est Abd-el-Kader,ce qu'il compte faire, et quelles sont ses forces et ses ressources. Ne me donnez pas le détail de
462 LETTRES d''uK SOLDAT.
pour faire face à Abd-el-Kader, dans le cas où il voudrait bouger. Le général de Lame doit arriver încessamment à LaUa-Maghmia pour, de là, se rendre à Djemmaa-Ghazaouet, après avoir résolu cette question qui se terminera peut-être pacifiquement, cène année, mais qui pourra fort bien amener quelques complications dans Favenir.
Le pays est on ne peut plus calme, pour le moment. Les marchés sont très-fréquentés ; les relations, fiiciles. Cependant Abd-el-Kader est toujours au même endroit, et je ne serais pas surpris que ce bâton vînt, un jour, se fourrer dans les roues de la machine.
Il est à deux grandes journées d'ici, près de la Moulouïa, à un endroit appelé Zaïou, près du pays de Kebdana, à peu de distance de Sebera, où il est resté longtemps.
Il a sept à huit cents cavaliers parfaitement montés et cinq à six cents fantassins. Sa daïra est autour de lui. Il vit sur les pays environnants et ne bougera que lorsqu'il Faura belle.
Le muley Abd-el-Rahman voudrait bien le voir
tous vos interrogatoires. Résumez-moi Topinion que vous vous êtes faite de tout ce qui vous a été dit.
On vous envoie quarante mille francs en monnaie espagnole.
Recevez, mon cher colonel, etc.
De La MoRiaÈRE.
Il n'y a rien encore de décidé pour Djemmaa-Ghazaouet, mais on est revenu à des sentiments plus humains envers ce poste. Je n'insiste pas aujourd'hui, et je laisse le génie faire en vertu des instructions qu'il reçoit. Le maréchal avait défendu de travailler au casernement. Le ministre a envoyé des fonds au génie. Laissez faire, et continuez à bien employer votre monde. D, L. M.
ailleurs que là. Mais il ne sait comment s^ prendre avec ce serpent qui est plus fin que lui. — Il Fa fait engager, il y a quelque temps, à une fête, par la tribu des Hallafs. Le chat s'est douté qu'on vpulait lui tendre un piège, et s'y est rendu escorté d'une partie de son monde. Les Hallafs (tribu du Maroc), le voyant arriver en force, se sont sauvés, et les grands du pays ont été assez embarrassés pour faire comprendre à l'émir qu^ils ne pouvaient le recevoir en aussi nombreuse compagnie.
Abd-el-Rahman lé prie de vouloir bien rester tranquille et de ne pas troubler la paix. Il l'engage à se rendre, avec tout son monde, dans l'intérieur du Maroc, oti il lui promet quïl sera nourri, lui et les siens; mais vous comprenez que Jugurtha craint son Bocchus. — Abd-el-Kader n'est pas encore à fond de cale!
Mes contrées sont toujours parfaitement tranquilles, pas une poule n'a^été volée par les Arabes depuis que je suis seul ici. Mon exécution a produit un effet immense. — Au fond, tous mes chefs en sont bien contents.
J'ai reçu une lettre de Charles ces jours-ci. 11 paraît que les mathématiques sont dures à digérer. Enfin^ patience!
Comment se porte notre bonne famille? Adieu, ma chère Clémence; embrassez bien pour moi votre mari, vos enfants, petite Ninie, etc., et croyez bien fermement à ma bonne et solide amitié.
A M. Bernard de Montagnac,
Djemmaa-Ghazaouety 9 aTril 1845.
Mon cher oncle, votre lettre du 6 mars m'est arrivée, il y a déjà quelque temps. Aujourd'hui, j'ai un moment à moi; je me hâte d'en profiter pour y répondre. Il ne faut pas perdre les bonnes occasions lorsqu'elles se présentent; je ne sais quand je pourrais les ressaisir. La besogne que j'ai ici peut bien me laisser le temps de penser à vous, mais elle ne me laisse pas trop celui de vous écrire, et je n'accroche pas iacilement quelques minutes dont je puisse disposer pour cela.
Voilà donc un hiver à peu près passé, je m'en réjouis pour vous ; car, pour moi, je n'ai guère cessé d'avoir le printemps. Sauf quelques pluies et quelques bourrasques, nous avons les beaux jours du mois de mai dans nos Ardennes. Enfin, j'espère que bientôt je ne trouverai plus dans vos lettres la pénible sensation des frimas qui vous glacent. Réellement, à travers tous ces effets de neige et de glace dont vos pages étaient pleines, je grelottais. C'est surtout quand, après vous avoir suivis tous dans vos appartements plus ou moins bien chauffés, j'arrive dans la cave où frissonne sans cesse notre pauvre tante Thérèse, que je me sens serré, depuis le bout du nez jusqu'à l'extrémité des fesses, par un froid pénétrant : je vois d'ici les pauvres petits moineaux qui font le gros dos sur les acacias
du père B***, j'entends même le malheureux Fox de Toncle Eugène qui grogne parce qu'il a froid , et la vieille mademoiselle F***, qui vient toussoter bien aigrement avec la tante. Ces chorus de crachotements me font mal à entendre. — Il faut espérer que le solei séchera un peu les poitrines marécageuses. — Dieu le veuille!
Vous allez donc toujours bien, vous, mon cher oncle? Continuez à être longtemps ainsi.
Moi aussi, je ne me porte pas mal, — à part le peu de satisfactions que je goûte ici, — et plus je vais, moins j'en ai.
Il y a quelques jjours (le 4), j'aperçois tout à coup, à huit heures du matin, le beaupré d'un bateau à vapeur. Les pavillons qui le décorent m'annoncent qu'il y a à bord un maréchal de France et un lieutenant général : c'est le père Bugeaud et le lieutenant général Lamorictère, qui viennent me visiter. Ils trouveront certainement la nature sur le fait, car je n'ai pas eu le temps de passer mes sous-pieds pour les recevoir, et mes établissements ne seront décorés d'aucun charlatanisme.
Le père Bugeaud débarque donc, me donne la poignée de main de rigueur, et nous voilà cheminant dans le camp... La prévention est terrible pour les hommes, comme pour les choses sur lesquelles elle pèse; et le papa Bugeaud en a beaucoup contre le malheureux point que l'on occupe malgré lui, et auquel on a donné un développement qu'il trouve exagéré.
Tout lui déplaît donc : il est furieux, il daube le général Lamoricière , daube Pierre, daube Paul, excepté moi pourtant. Je n'enrage pas moins de voir que les hommes qui devraient le plus s^entendre dans ce monde, sont ceux qui sont le moins d'accord... Entre autres apostrophes, appliquées de droite et de gauche, il en a glissé une aux officiers du génie en général, et au général de Lamoricière en particulier (et cela cor am populo)^ un peu vexante pour ceux qui ont la prétention, plus ou moins justifiée, d^étre des guerriers, et de fameux guerriers : a Vous autres meS" (c sieurs qui sorte:( du génie, vous ave:( le génie des «fortifications, mais vous n'ave\ pas le génie de la a guerre. ..Ta Cest, malheureusement, souvent trop vrai, mais ce n'est certes pas le cas pour M. de Lamoricière.
Le papa disait cela à propos du système de fortifications adopté ici, et contre lequel il se gendarmait terriblement. Il a tort, selon moi qui ne suis homme de génie d^aucune façon.
En me quittant, après avoir déploré ybrf injustement l'occupation de ce point qui a sauvé son armée de la famine, il m'a dit : « Si je ne trouve pas une (( population européenne à jeter ici, j'évacuerai ce « poste; c'est un boulet qui nous est accroché à la « jambe. » Si le papa avait suivi comme moi toutes les affaires de ce pays, il comprendrait un peu mieux l'importance de ce point, sans lequel Lalla-Maghmia et Tlemcen crèveraient de faim, oti Abd-el-Kader viendrait s'établir le jour de notre départ, et d'où il bouleverserait tout le pays jusqu'à Oran. C'est pour le
coup que vous vous mettriez encore une fois une fameuse épine dans le talon et un rude boulet à la gigue.
Les renseignements que je lui ai donnés auraient dû lui prouver que ce n^était pas le moment d^évacuer ce poste, car les affaires du Maroc sont loin d^étre terminées, et Abd-el-Kader est bien fort. Il a pourtant compris qu^il était plus que probable que les Marocains nous trompaient encore une fois; et je puis vous certifier que ce ne sera pas la dernière (entre nous soit dit)... Vous ne vous faites pas une idée des inquiétudes de nos généraux à l'endroit du Maroc. Les recommandations que Ton me fait sont mirobolantes; je crois que, si Ton osait, on me dirait de ne pas aller p.... sur le bord de la mer, de peur de choquer le muley Abd-el-Rahman.
Dernièrement, je les ai prévenus que j'avais reçu chez moi deux chefs marocains^ qui m'ont donné beaucoup de renseignements fort intéressants; le pauvre père Cavaignac n'en dort plus, il se figure que j'ai tout compromis!... Honnêtes gens!
Dans ces deux coquins qui sont venus me visiter, fort civilement, du reste, il y avait un assassin de première force, un de ces hommes qui sentent le sang à cent pas. Après nous être croisé les mains, nous être juré protection et attachement, à la vie et à la mort (serment que je n'essayerais pas d'éprouver avec mon brigand), je suis entré en marché avec lui pour une tête assez importante; — il me l'a promise, je ne sais si je réussirai à l'obtenir.
Si j^avais dit cela au père Cavaignac, il se serait noyé dans sa cuvette.
Le général Cavaignac devrait pourtant être bien tranquille, car je n^ai jamais eu Tintention de rien bouleverser; la manière dont j'ai conduit ma barque jusqu^à ce jour devrait le lui prouver. Si jVime le mouvement, je n'aime pas à me mêler des choses qui ne me regardent pas.
En résumé, le papa Bugeaud est donc parti d'id furieux. Quoique cela ne me touche pas beaucoup, et que, pour mon compte particulier, je me f..., comme d'un coq en broche, de Toccupation de ce point ou de son évacuation, cela ne m^a pas laissé beaucoup de satisfaction. Le général Lamoricière, de son côté, n'était pas content d'être daubé, de sorte que tous ces gros messieurs sont partis d'ici avec des figures comme des pistons de seringues. J'aurais autant aimé, dans l'intérêt de tous ceux qui ont commencé quelques établissements et même de la tranquillité du pays, que le papa ne se prononçât pas aussi crûment sur l'avenir de ce malheureux poste, toujours suspendu entre un oui et un non. Je ne sais pas quel aura été le dernier mot de tout cela; en attendant, je les ai envoyés dans le bateau avec onze coups de canon dans le dos.
J'ai toujours ici un bataillon du i5* léger. Celui qui était à Lalla-Maghrnia vient de s'éloigner; le voilà encore à Tiemcen ; il n'y a pas moyen d'en finir avec tous ces déplacements, surtout lorsque l'on ne peut pas communiquer facilement.
A peine le papa Bugeaud était-il à quatre lieues
dMci, que Ton vient m'annoncer qu'il arrive, par terre, un détachement de cavalerie escortant un personnage. Quel est ce personnage? Je me creuse le cerveau, — le diable ne m'aidait pas; enfin^ aujourd'hui, je sais qui ; mais vous, mon brave oncle, et vous tous qui écoutez mes mesquins bavardages, vous ne le savez pas!
Quel est donc ce personnage? — Je vous le donne en mille, et je veux que Ton me mette en croix si jamais vous devinez. — 11 y a vraiment dans la vie des choses bien bizarres, — vous le savez tous, du reste, — et leur bizarrerie prend, à Tinfini, le caractère le plus extraordinairement fantastique selon les imaginations et selon les événements.
Le détachement de cavalerie approchait toujours, et je révais quelle pouvait être la cause de son arrivée : c'était quelque intendant, quelque gros Riz-pain-sel, quelque colonel d'état-major, quelque faiseur de puits anésiens, quelque colon capitaliste; enfin tout cela ne me satisfaisait guère; il y avait, dans le fait de cette réunion de hussards et de spahis, quelque chose de fort singulier qui mettait mon imagination à la torture. Ce personnage donc était, pour chacun, une source de conjectures, et personne n'avait le mot de rénigme. Enfin me voilà à portée du détachement : un petit homme très-maigre, portant de longues moustaches, képi en tête, sabre au c..., etc., etc., saute à bas de cheval, en me voyant venir à lui. Quel peut être ce petit monsieur, qui a Tair si leste, qui n'est pourtant plus jeune? — Cette figure-là ne m'est pas connue en Afrique. — Il est fort difficile de mettre un nom sur
la figure dMn homme, d'^un petit et grand homme, que Ton n'a jamais vu, quoique bien souvent on ait ardemment désiré faire sa connaissance. Mais, vous le savez, braves parents, tous les rêves ne se réalisent pas; pourtant, avec le temps, quelques-uns s'accomplissent ; et, dans cette circonstance, je trouvais la réalisation d'un de mes grands désirs. C*est très-drôle.
Enfin, il est fort désagréable de chercher si longtemps, n'est-ce pas? Eh bien! ce personnage, c'était... C'était Horace VemetU !\ous concevez qu'il était bien permis de se creuser ainsi la tête. Horace Vernet à Djemmaa^el'Gha^aouet^ à la Réunion des voleurs! (traduction de Djemmaa'el-Gha:{aouet).
Heureusement que, depuis quatre jours, j'avais une maison à un étage, et que j'ai pu offrir au grand peintre un appartement avec lit, etc. Quoique le père Bugeaud ne veuille pas de notre Djemmaa, les cuisinières ne sont pas de son avis, et il y a, entre autres, ici, un vrai cordon bleu, qui fut ma providence dans la circonstance actuelle. Nous avons aussi de très-beaux jardins, qui nous donnent d'excellents légumes; nous avons du poisson, des volailles, etc. Je venais tout justement de recevoir, il y a quelque temps, un panier d'excellent Champagne et de trèsbon vin de Lamalgue.
La cuisinière, le poisson, les légumes, les vins complétèrent bientôt un dîner assez confortable. Huit convives célébrèrent ce joyeux festin, et, nous autres, habitants du désert, de nous extasier sur la charmante surprise du jour. — L'Afrique se reliait à Paris par
la présence du grand peintre dans cette chétive cité naissante dont personne ne veut.
Le lendemain matin, un déjeuner de seize couverts acheva de prouver à M. Horace Vernet que, si notre camp n'avait pas son Véfour, il n'était pas dépourvu de ressources culinaires, et surtout de lui prouver, je l'espère, qu'il avait, lui, de vives sympathies dans Parmée. Un bateau à vapeur, qui devait le porter à Mogador, chauffait en rade depuis quelques heures, et le commandant était avec nous à table. Le déjeuner fut gai, on fit honneur au Champagne, et Ton but à la santé des uns et des autres. (Vieux style.)
On sortit de table : le bataillon du 1 5* léger était sous les armes, une compagnie de garde d'honneur au pied du perron. Le bataillon défila devant M. Horace Vernet et alla se placer en bataille à la hauteur de l'embarcadère; M. Horace Vernet nous fit ses adieux, il m'embrassa, me témoigna combien il était touché de cet accueil auquel il était loin de s'attendre, sous le rapport des honneurs militaires, et une barque le porta à bord.
Aussitôt qu'il eut quitté la plage, quatre coups de canon le saluèrent, et, lorsqu'il fut arrivé sur le bateau, la marine répondit par la même salve. Est-ce que ce n'est pas ainsi qu'il faut recevoir un artiste comme Vernet, lui qui a fait revivre, sous son pinceau magique^ les fastes de notre gloire militaire? Si j'avais été prévenu de son arrivée, je lui aurais fait une réception autrement distinguée.
Les grands hommes, de quelque bord qu'ils soient.
peuvent venir ici; ils sont sûrs d^étre toujours bien reçus, et, quoique nos règlements ne me disent pas comment il faut rendre les honneurs à un artiste, je k sais, moi. L'arrivée d^Horace Vemet ici fera époque dans les annales de notre cité '.
Seulement nos gouvernementaux devraient bien me donner quelques frais de représenution, car mon saintfrusquin s'^écornifle légèrement. Ça coûte cher, de donner des dîners. — Mais bah !
Il &ut que ce soit comme cela.
Mieux vaut être pané que cuistre.
Il paraît que les Ardennais vont peupler le i5* léger; tant mieux, pourvu qu'ils soient bons. Perin marche bien, le voilà fourrier; il fera son chemin, s'il veut travailler, et il en a besoin. Cest un garçon qui a le cœur bien placé; je désire que tous les Ardennais que vous m^adresserez aient cette encolure-là, au phj-
* Arrivé à Alger, Horace Vernet écrivit au colonel de Montagnac cette petite lettre datée du 22 avril :
« Mon colonel, si j*ai perdu la tête en vous quittant, n*en accusez que vous-même. Comme à tant de gens, les honneurs m'ont fait perdre aussi la mémoire d*un service rendu, et je suis parti, comme un étourdi, sans vous remettre les deux cents francs que vous aviez bien voulu me prêter. De retour à Alger, mon premier soin est de réparer ma faute,et vous trouverez,ci-inclus,un mandat qui m'acquittera envers vous. Que ne m'est-il aussi facile d'en faire autant pour l'accueil que j'ai reçu dans votre camp! Mais ce n^est point avec la plume qu'un peintre peut témoigner sa reconnaissance.
a En attendant, mon colonel, veuillez croire à tous les sentiments de gratitude de votre tout dévoué
« Horace Vewikt. b
Les événements devaient bientôt^hélas! fournir à Horace Verset l'occasion de se rappeler sa promesse. Il n'y manqua pas, et voici
sique comme au moral; je vous réponds que je m'occuperais d^eux. Vous pouvez dire aux parents de Perin qu'ils soient tranquilles sur le sort de leur fils.
Nous verrons le Vero ; le petit porte-burette pourra parfaitement porter les armes, je le jugerai lorsquUl m^arrivera; mais avant, il a un séjour de quelques mois à faire au dépôt. Il faudra me dire quand il y sera, je le recommanderai au major qui, dans le temps, s'est déjà occupé de Perin.
Mon petit bataillon du i5* marche bien. Il jouit ici d'un bien-être qu'il n'avait pas eu depuis longtemps; je Tai un peu reficelé, il en avait grand besoin. II nY a que le 3« bataillon que je n'ai pas pu encore voir.
Voilà bientôt mon règne fini, car le colonel va rentrer, et je n'en suis pas fâché : tous ces intérim sont stupides. On ne peut pas être et n'être pas; on ne peut pas être chef et ne pas l'être en même temps, et c'est la position d'un ofiicier qui commande un régiment
la lettre qu'il adressa, le 25 octobre 1 843, au frère de Lucien de Montagnac :
« Monsieur, tout ce que vous ferez relativement à l'article nécrologique du colonel de Montagnac, sera bien fait, j'en suis persuadé d^avance. Quant à moi, il me reste une tâche à remplir que la reconnaissance pour votre glorieux frère m'indiquerait, si toute ma carrière, vouée à la gloire des armées françaises, ne me faisait un devoir de représenter ceux de ses enfants qui ont le plus contribué à son illustration.
a Vous me dites avoir un portrait ? Si vous pouviez me le confier, il viendrait à mon aide, car mon intention est de réunir mes souvenirs sur une toile, afin de les reproduire dans les tableaux que je fais pour Versailles.
c< Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments dévoués.
a Horace Vernet. »
par intérim. Pour marcher carrément, il faut avoir ses quatre membres libres, et celui qui fait rintérim ne les a pas.
J'ai déploré, mon cher oncle, la perte de votre pauvre Elisabeth ; la manière dont vous m'avez dépeint les derniers moments de cette pauvre femme sur cette terre et la solennité de son enterrement m'ont vivement touché.
Comme je vous le dis plus haut, je vais toujours bien, j*espère que cela continuera, car voilà une saison qui me convient.
J'espère, mon cher oncle, que je vous en donne pour votre argent; c'est un peu trop abuser de la permission; il y a de quoi fatiguer une paire de lunettes à déchiffrer mon verbiage.
Adieu, mon-cher oncle ; embrassez pour moi tous mes bons parents, et croyez toujours à l'attachement bien ferme que quarante-deux ans vont bientôt cimenter.
Djeromaa-Ghazaouet, lo mai 1845. '
Il me reste un peu de temps à moi ; je ne soufiire pas, je suis donc libre de toutes façons. A nous deux, mon cher oncle! — Va, ma plume, et va, mon cœur, tout à la fois.
J'ai écrit ces jours-ci à Clémence que j'avais eu quelques douleurs de tête. Je pense bien que vous n'avez pas été vous figurer que j'étais réellement malade. — Non. Ce sont des maux de tête et rien de plus. On souffre beaucoup, trop même, mais on n'en
meurt pas. Cette vie de scribe que je mène ici, les mille et une petites contrariétés qui me talonnent, sont un peu cause de ces misères-là.
Ma pauvre tête n^est pas ce que j^ai de meilleur dans ma longue et sèche organisation. Elle m^a souvent causé bien des soucis de tout genre, et, jusqu^à ce qu'elle soit allée s'appuyer au fond d^une tombe, elle me fera encore bien souvent gémir. Heureux ceux qui ont des têtes de veau et des cœurs de salade! — Ils vivent longtemps, ceux-là, et meurent gras. — Ne pas penser, ne rien sentir, manger beaucoup, dormir longtemps, c'est une bonne vie de crapaud. Elle m'a fait quelquefois envie, lorsque, la tête entre mes dix doigts, je maudissais ma nature nerveuse, penseuse, remuante, inquiète et sensible; mais, tout bien réfléchi, le crapaud me paraissait, en fin de compte, un être ignoble.
Ma position ne se dessine pas ; elle est toujours aussi précaire. Ce sont des changements continuels; chaque jour, je m'attends à quelque ordre de déplacement^ et tout cela me tourmente.
Voilà le colonel qui commandait à Lalla-Maghrnia passé maréchal de camp, j^étais sous ses ordres. — Qui va le remplacer? — On parle de réduire le poste de Lalla-Maghrnia, dont Pimportance serait moindre à Favenir. On n'a pas encore dit ce qu^on compte faire de Djemmaa. — Aujourd'hui on veut de ce point, demain on n'en veut plus. — Quel que soit le cœur que vous ayez au ventre, toutes ces oscillations ne laissent pas que de vous dépiter.
Et VOUS, mon cher oncle, comment allez- vous? Voilà le printemps, — vous devez commencer à le sentir? — Je me rappelle qu'il y a un an bientôt (dans quatre jours), lorsque je suis arrivé à Sedan, il faisait bien beau! — Bien beau, pour moi surtout. Ce doux printemps du cœur, mon Dieu! qu^il a passé vite! Mais je le ferai renaître, allez, mon cher oncle, et Tannée prochaine, s*il n^y a pas de mèches qui fument dans la mine, je franchirai de nouveau la distance qui nous sépare pour aller vous embrasser. — C^est un parti bien arrêté, à moins que le Maroc et Abd-el- Kader n'entrent encore en scène. Alors, bien entendu, je ne quitterai pas le théâtre. — Mais tout cela va se dessiner cette année.
Vous savez que le brave homme qu'il faut laisser vivre en paix a bouleversé, par ses insinuations, toute la province d*Oran. Des détachements ont été attaqués, des soldats ont été tués, etc., et pourtant notre tigre est parfaitement tranquille sur les bords de la Moulouîa. Mais dans sa sphère de feu, il forge des brandons qu'il fait lancer au loin, et qui propagent l'incendie partout. — Il est plus maître, dans son coin du Maroc, que le muley lui-même.
Abd-el-Kader, qui vous jouera, sous jambe, tous les avocats de la terre, ne pouvait mieux choisir que le Maroc pour refuge; il comprenait parfoitement ce qu'il faisait, et il acceptera à perpétuité l'internement de nos stupides politiciens. — Dans quel pays pourrait-il trouver plus de ressources en chevaux, en bestiaux, en grains et en approvisionnements de tout
genre? A deux pas de nous, sur un territoire qu^il nous est défendu de violer, il nous fait les cornes et la grimace, remonte son armée, se procure des armes, des munitions, fait la police dans notre pays mieux que nous-mêmes, lève des impôts chez nous, à notre nez, à notre barbe, envoie dans Tintérieur des contrées que nous occupons des goums de quatre à cinq cents chevaux pour une razzia. Des contingents nombreux arrivent à son camp, des troupes en partent, d^autres y rentrent. Il règne, comme par le passé, et gouverne. Le titre de sultan lui est conservé ! Et voilà comment s^exécute le fameux traité ! — Tandis que nous autres, corni^ chons, nous sommes là à regarder tout cela sans oser franchir le Rubicon et forcer le muley à prendre un parti.
Ah! nous ne sommes pas au bout, avec vos petits moyens ratatinés, rabougris, mesquins, stupides. Vous vous en ferez tailler des croupières, je vous prédis cela. — Si vous ne prenez pas une prompte détermination, nous aurons, Tannée prochaine, le Maroc et Abd-el- Kader sur les bras.
Abd-el-Kader attend le moment opportun. Il le saisira, je vous en réponds. — Dieu sait ce qui se passera alors. — Quant à moi, je ne m'en doute point.
En attendant que tous ces événements politiques se déroulent, trouvons toujours chez nous la paix du cœur et aimons-nous longtemps encore. Adieu, mon cher oncle; exprimez à tous nos bons parents et à toutes les personnes que nous aimons, mes sentiments de bonne et solide affection. Pour votre compte particulier, croyez toujours à mon vieil attachement.
A M. Éli:(é de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, i6mai 1843.
Mon Dieu! mon pauvre ami, combien je suis que cet animal de Charles ^ te crée autant de soud ! Aussi vais-je t^en débarrasser et l'envoyer trimer dans un coin de TAfrique. Je t^adresse mon consentement pour son engagement dans Parmée. — Je veux qu'il s'engage au 3 2* de ligne, qui est en Algérie depuis peu.
' A la suite d'une révolte, il venait d'être, avec plusieurs de ses camarades, congédié de l'école préparatoire où il se trouvait. Cet enfantillage fut jugé,,de loin, par son père, avec une sévérité peutêtre un peu excessive.
Charles de Montagnac s'engagea donc au 32* de ligne. Il prit part à la guerre de Crimée, où il fut blessé et où il reçut la croix du Medjidié, et à la guerre d'Italie.
Capitaine et chevalier de la Légion d'honneur, il appartenait^ en 1870, au corps du général Vinoy.
Déjà atteint, à cette époque, de la maladie de la moelle épiuière dont il devait mourir peu de temps après, il fit, avec un courage héroïque, la retraite de Mézières.
On sait ce que fut, jusque Laon, cette marche périlleuse dans laquelle on eut sans cesse l'ennemi sur les talons.
Maintenues et encouragées par l'exemple de leurs chefs, les jeunes troupes qui composaient le i3" corps triplèrent les étapes et marchèrent souvent toute la nuit.
Malgré les cruelles souffrances qu'il endurait, malgré les instances des médecins, Charles de Montagnac voulut rester à la tête de sa compagnie.
Plusieurs fois, ses forces le trahirent, et il tomba sur la route. Use faisait alors relever par ses hommes, et, grâceà defréquentes piqûres de morphine, grâce à un effort extraordinaire d'énergie et de volonté, il put arriver jusqu'à Paris.
Avant la fin du siège, il dut entrer au Val-de-Grftce, presque complètement paralysé, et mourut à l'hôpital militaire d'Angers, le 10 juin 1875.
— Ce régiment est commandé par un homme d'une fermeté de fer qui le matera ou le fera tuer. C'est ce qu^il me faut.
Je suis désolé de la peine qu'il t'a donnée; maintenant, je m'en charge, mais il n'est pas au bout de ses misères. — Je te réponds qu'il en mangera, de la vache enragée !
Il est probable que, dans un jour ou deux, je quitterai Djemmaa-Ghazaouet, pour aller faire l'intérim à Lalla-Maghrnia, en attendant que le colonel, qui doit remplacer celui du 41*, soit arrivé.
Tous ces changements, tous ces déplacements détraquent notre pauvre organisation. Dorénavant, la garnison de Djemmaa sera de trois cents recrues venant de France. — Hélas I — Cela fait pitié!
Abd-el-Kader est parti de la Moulouïa dans la nuit du 8 au 9. Il a avec lui cinq ou six cents cavaliers parfaitement montés et armés. Il s'est dirigé vers le sud, pour, de là, gagner l'est de la province d'Oran. Il a laissé sa daïra sur les bords de la Moulouïa. J'ai appris hier, par mes espions, qu'il avait été faire plusieurs gha^ias du côté de Mascara, et il est venu couper des têtes aux environs d'Oran. — Tout ce que j'avais prévu est donc arrivé.
Le Maroc l'a laissé se refaire, se remonter, s'organiser, lui a procuré toutes les ressources possibles, et, quand il a été en mesure d'agir, on l'a laissé filer tranquillement.
Tandis que sa daïra reste sous la protection du Maroc, il vient bouleverser nos populations. Quelle
loyauté chez nos bons amis les Marocains I Comme nous sommes agréablement dindonnisés ! Abd-el-Kader est plus fort que jamais : il a d'excellentes troupes et pas un des impedimenta qui le gênaient jadis dans ses mouvements. Son grand dépôt, ses richesses, toutes ses ressources sont en sûreté dans le Maroc; c^est là qu^il reviendra déposer son butin après ses courses, après ses coups de main; c'est là qu*il viendra se ravitailler, réparer ses armes et remonter ses goums.
Quant à nous, nous nous extasions sur nos succès, nous chantons nos victoires, et nous n'avons pas un chat pour tenter une diversion, en enlevant la daîra d'Abd-el-Kader, pendant qu'il s'enfonce dans Test.
L'émir a avec lui tous ses khalifas. Son frère El-Hadj-Mustapha commande la daïra; il y est resté avec mille deux cents fantassins réguliers.
Tous ces renseignements sont vrais. Tu peux les croire. — J'ai la satisfaction, si c'en est une, de ne m'être pas trompé encore dans mes conjectures. — Nous ne sommes pas au bout de nos peines.
Disséminés sur tous les points, n'ayant que trèspeu de cavalerie, et de mauvaise cavalerie, nous pouvons à peine garder nos lignes de défense, et voilà tout!
Quant à moi, mon rôle ici peut être des plus insignifiants, des plus stupides, comme il peut être des plus importants. Si l'on me laisse avec trois cents melons, c'est absurde, et je refuse net de continuer plus longtemps les fonctions de commandant supérieur à Djemmaa-Ghazaouet, en donnant mes motifs.
Si Ton me confie la direction de Târrondissement de Lalla-Magbrnia, avec six ou huit cents hommes, ma position devient belle. — Avec un pareil effectif^ je puis couvrir Djemmaa-Ghazaouet, commander tout le pays, depuis la frontière du Maroc jusqu'à la Tafna, paralyser les insinuations du Maroc, déjouer les projets de Fémir et maintenir toutes les populations inquiètes qui couvrent un cercle de cent cinquante lieues carrées. — J'accepte.
Je suis un peu trop fatigué de jouer le rôle d'huitre, dans mon écaille de Djemmaa, il faut que j'en sorte* L'inaction me tue.
Adieu^ embrassons-nous, mon brave ami, et embrasse pour moi toute la famille.
A M. Bernard de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, 3i mai 1845.
Mon cher oncle, je vous remercie de votre bonne grande lettre. Il m'en faut comme ,cela pour me désou-» cier un peu.
Je recueille vos pensées, braves et excellentes gens, comme un pauvre ramasse des miettes de pain, et jamais mon cœur n'est satisfait, — je suis insatiable.
Je n'ai pas encore quitté Djemmaa-Ghazaouet; il est pourtant probable que j'irai à Lalla-Maghrnia faire un intérim, mais je doute qu'on me donne le commandement de ce poste. Le général Cavaignac, quoi qu'il en dise, tremblerait que je ne revinsse, à chaque
instant, à mon système, qui n^est pas le sien, c'est-à-dire qui n'est pas une modération poussée quelquefois jusqu'à l'absurde.
Je lui ai fait, dernièrement encore, un tour qui la bouleversé : un officier de chasseurs, chargé de h remonte, se rend pour acheter des chevaux au marcbé de Nédromah, petite ville à quatre lieues d'ici oti il y a un commerce considérable. Il place son cheval dans une maison qui nous est affectée, toutes les fois que nos affaires nous appellent en cet endroit. Dans une des fontes de sa selle étaient 5oo francs. On arrache les couvre-fontes et l'on vole les Soofrancs.L'oflBcier rentre, il me rend compte du vol dont il a été victime; — sans perdre une minute, j'écris au caïd et à la djemmaa (conseil municipal) pour les sommer de me rembourser immédiatement la somme volée ; — ils me répondent que ce n'est pas eux qui l'ont prise, et qu'ils nç rembourseront rien.
A minuit sonnant, je pars avec deux cent cinquante hommes que je parviens à réunir, et je file sur Nédromah. J'arrive, à la pointe du jour, aux portes de la ville. Chacun se frotte les yeux et paraît très-étonné de me voir là à pareille heure.
Je me forme en colonne serrée en avant de la porte. Tous les citadins sortis de leurs turnes sont bientôt sur les remparts, et l'on me détache les membres de la djemmaa avec le caïd.
— Que veux-tu de nous? medemandent-ils. — De l'argent : les 5oo francs qui ont été volés, ou je vous rase. — Mais cependant, si..., car..., d'autant plus que...
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— Assez Se "conversation; payez, ou je vous rase. — Nous n'avons pas d'argent. — Vous en trouverez.
J^entre aussitôt dans la ville. Je poste quelques hommes sur les remparts, le reste de mon détachement sur la place, et là, je tiens le discours suivant : ce Si, dans une demi-heure, je n'ai pas mes 5oo francs, j'envahis vos maisons et je vous pille. » Un instant après j'avais la somme. Je sortis aussitôt de la ville^ je plaçai mon extrait de bataillon au pied du rempart, et les hommes firent le café au nez et à la barbe de ces coquins, qui avaient d'abord voulu se montrer récalcitrants.
Je n'étais pas encore parti de Nédromah, qu'un cavalier de la ville filait, à toute bride, sur la route de Tlemcen, pour aller porter la plainte des habitants contre moi.
Le général Cavaignac est furieux. Il demande un rapport au général Roguet : « Qu'a donc encore fait le colonel de Montagnac? Il est incorrigible. Pourquoi ces moyens violents ? Est-ce qu'il n'aurait pas dû, au lieu d'agir ainsi, donner aux habitants de Nédromah le temps de rechercher les coupables, avant d'exiger d'eux le remboursement de la somme volée? Adressezlui des reproches sévères, etc., etc. »
Mais, mon Dieu ! est-ce que je n'ai pas fait ce que le général désirait? Seulement, je leur ai dit : Payez, coquins, et vous chercherez après. — Ils chercheront bien mieux. En attendant, j'ai eu mon argent, et sans cela, je ne l'aurais pas encore, je ne l'aurais peut-être jamais. Je n'agirai jamais autrement, quoi que disent
et bssent tous les prudents et philanthropes comme le général Cavaignac.
Quinze jours après, on m^envoyait ici, pour me punir, deux cents pioupious qui ne savent riea, pas même Pexercice.
Le général peut être tranquille, je ne bougerai pas avec ceux-là. Mais que la Providence veuille bien veiller sur nous pour que nous ne soyons pas attaqués! Avec des mioches pareils, je ne sais pas comment je ferais mon compte.
Voilà comment les affaires d^ Afrique se traitent, et Ion vous dit : a Commandez, gouvernez, prélevez les impôts et foites la police ! » Faire la police du fond de sa tente! mais c'est vouloir obtenir ce que vous ne réalisez pas dans les pays les plus civilisés. Car, enfin, lorsqu^il s^agit d^exiger quelque chose des populations, la force publique est souvent obligée de se transporter sur les lieux; et, ici, on voudrait vous mettre dans rimpossibilité de le faire !
On s'étonnera ensuite de toutes les bascules, de tous les bouleversements qui surviennent à chaque instant? Cest votre faiblesse qui en est cause! Voyezvous, mon cher oncle, j'en ai plein le... dos, de vos affaires arabes, avec tous ces systèmes de replâtrage. Ça fait pitié ! Aussi, je les enverrai paître un de ces quatre matins.
Comme je récrivais à Elizé, nos bons amis les Marocains ont laissé filer Abd-el-Kader, et plusieurs grandes tribus du Maroc lui ont fourni des contingents. — Depuis le départ de l'émir, nos communications ne
sont plus sûres; il y a des maraudeurs et même des goums un peu partout.
La plupart des coups qui ont été faits Tont été par des gens placés sous les ordres du caïd d*Oudjda! — Tout cela reste impuni. — On n'ose pas se plaindre au caïd I — Nous jouons, dans ces parages, un rôle idiot. La question de délimitation n'est pas résolue. Les tribus ne savent à qui obéir, et elles commencent toujours par décliner notre autorité. C'est de règle, et nous n'osons leur rien dire, dans la crainte de nous brouiller avec le Maroc.
Nous sommes f... dedans par les Marocains d'une façon mirobolante : pas une condition du traité n'a été exécutée; ils protègent nos ennemis, les voleurs, les maraudeurs, tous les goums des environs qui viennent inonder nos contrées, et Ton trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
J'apprends à l'instant, par une lettre de l'officier chargé des affaires arabes à Maghrnia, que le général de Lamoricîére aurait battu les troupes d'Abd-el-Kader près de Sidi-bel- Abbès, camp situé au sud-ouest d'Oran.
Mais, malheureusement, tout n'a pas été détruit, car j'apprends aussi, par nos Arabes, qu'en se retirant, Abd-el-Kader a fait une gha\ia sur les Djaffras, et leur a pris beaucoup de chameaux et de moutons. — Ces troupeaux sont dirigés sur la daïra par le fameux Bou-Hamedi, l'ancien khalifa de la province de Tlem* cen. — Nous ne sommes pas près d'avoir fini avec le Maroc et Abd-el-Kader.
En résumé, nos affaires d'Afrique sont loin d'aller
bien. Notre armée est disséminée sur tous les points, et nous ne pouvons fkire face partout, avec nos squelettes de régiments. Nos plus forts bataillons n'ont pas quatre cents hommes. — Lorsque nous perdons des effectifs de cinq cents hommes, on nous en envoie deux cents pour les remplacer, et deux cents quoi? deux cents soupes au lait et au fromage, qui ont la morve au nez et la peur dans le ventre I
Un grand gueux de Kabyle me demandait dernièrement ce que ces enfants-là mangeaient en France, pour être si blancs.
Tout cela aura une fin, quand le diable s'en noiêle* rait. Mais quelle sera-t-elle?
Assez causé de toutes les misères de ce pauvre pays d'Afrique, oti tant d'hommes s'épuisent en pure perte, n'est-ce pas, mon cher oncle? — Vous allez toujours bien, à ce qu'il paraît; continuez encore longtemps ainsi. Embrassez pour moi tous nos bons parents, et croyez à mon attachement inaltérable.
A M. Éli\é de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouety 7 juin 1845.
Mon cher ami, j'ai reçu aujourd'hui ta lettre du 16, je me dépêche d'y répondre.
Je n'ai pas bougé de Djemmaa - Ghazaouet. Les ordres que l'on m'avait donnés pour me rendre à Lalla- Maghrnîa ont été modifiés en raison des observations
que j^avais présentées. Je ne sais plus maintenant ce que Ton fera de moi.
Le pays où je me trouve est un peu inquiet depuis le départ d'Abd-el-Kader ; il n'y a pourtant rien eu de la part des habitants contre nous. Mais nos communications, d'ici à Lalla-Maghrnia, sont coupées par les maraudeurs.
Abd-el-Kader a fait une razzia considérable sur les tribus du désert, entre autres sur les Amianis. Cette razzia a été conduite à la daïra par le fameux Bou- Hamedi.
La majeure partie des chameaux a été vendue sur le marché d'Oudjda. Bou-Hamedi a l'ordre d'acheter des chevaux avec l'argent provenant de la vente des chameaux, et de monter le plus de fantassins possible.
Le général Cavaignac, prévenu du mouvement et de la gha:[ia d'Abd-el-Kader, s'était porté de ce côté, afin d'empêcher la rentrée à la daïra de cette prise ; mais il est arrivé trop tard, comme feu M. le marquis de C.V. Ce bon marquis a et aura longtemps des imitateurs, en Afrique surtout.
Le caïd d'Oudjda est remplacé par un autre. L'ancien caïd ne convenait pas à Tempereur, qui le trouvait trop facile à notre endroit, et il est probable qu'on a désigné pour le remplacer un vieux reste du fanatisme musulman.
La mutation du caïd d'Oudjda sert de thème à l'empereur du Maroc. 11 dit à la France : Le caïd Si-Hamida se comportait mal à votre égard, je le change.
Aux siens il dit : Si-Hamida était dévoué aux chré-
tiens, je le chasse. Voilà le jeu de notre estimable sultan.
En attendant, nous sommes singulièrement roulés par les Marocains.
Voici comment j'envisage la question : Abd-el- Kader nous fatigue, le Maroc nous endort.
J'apprends à Tinstant que Pémir a été faire une pointe à quarante lieues de Thiaret, c'est-à-dire à cent cinquante lieues environ de son point de départ, «t il rentre en ce moment, se dirigeant parallèlement au Tell. Il rapporte un butin considérable.
Adieu, mon brave ami; je ne puis t'en dire davantage. Je suis entouré de lettres auxquelles il faut que je réponde. Crois toujours à ma vieille affection.
A. M. A, Husson*
Djemmaa-Ghazaouety i5 juillet 1843.
Mon cher Husson,... tout le monde a le bec en l'air et se demande comment tourneront les affaires du Maroc, les nôtres par conséquent, et la question reste toujours sans réponse. Moi, pauvre sire en politique, je me dis que nos affaires d'Afrique sont plus compliquées que jamais. Le Maroc se moque de nous; ce qui le prouve, c'est le refus de ratification du traité. Aujourd'hui, le muley accepte, parce que nous avons fait des concessions et que nous avons éliminé ce qui pouvait gêner un peu les intérêts des Anglais, c'est-àdire la question de commerce^ et il s'agit d'exécuter le
fameux traité rogné, écorniflé, rapiécé, replâtré, recousu et toujours mal foutu.
Le Maroc, qui, dans toutes ces affaires, a pu constater de notre part une faiblesse des plus stupides, n^exécute rien, se dérobe devant toutes les difficultés, et ne prend aucun parti contre Abd-el-Kader et sa daïra.
Les goums d'Abd-el-Kader vont et viennent dans le pays, arrivent même jusque chez nous, enlever les bestiaux de nos tribus, et nous ne pouvons obtenir la moindre satisfaction de toutes ces exactions. En un mot, le Maroc se montre tacitement hostile, et nous sommes là comme des dindons. — Cet état de choses ne peut durer; notre position est trop fausse. Je crois donc que nos généraux, qui ressentent vivement toutes ces duplicités, sortiront des bornes dans lesquelles on les resserre, et forceront le Maroc à s'expliquer ou forceront la ligne.
Malheureusement, Abd-el-Kader est là. Il est partout. Plus rapide que jamais, il nous inquiétera sur nos flancs, bouleversera nos pays soumis, dès Tinstant où nous voudrons nous porter en avant et dégarnir les points que nous occupons, pour réunir plus de monde. Abd-el-Kader, qui, depuis le 9 mai, parcourt le désert, a fait beaucoup de gha:{ias. La première, faite à notre nez et à notre barbe, à quarante lieues de Thiaret, lui a procuré un grand nombre de chameaux et de chevaux. Il a ramené aussi beaucoup de bétail et a rapporté beaucoup d'argent. Bou-Hamedi a conduit tout cela à la daïra.
Abd-el-Kader y rentre aujourd'hui. Il traîne avec lui quatre cents chameaux, sept ou huit cents bœufs, qu^il a pris partout où il est passé, du butin, de l'argent, etc.. Il sera dans peu de jours à sa daïra, qui se trouve toujours au même endroit, à vingt-cinq lieues d'ici, sur les bords de la Motilouïa, entre le pays des Kilaias et celui des Kebdanas. — La puissance de Pémir est loin d'être abattue. Il est plus insaisissable que jamais. Rien ne le gêne plus pour manœuvrer : ses ressources, sa famille, sont en sûreté; il sait trèsbien que nous n'irons pas les lui enlever dans le Maroc, et qu'on ne fera aucune tentative tant qu'il y sera. La question d'Afrique s'est bien compliquée, par suite du pitoyable traité que nous avons signé après la bataille d'Isly. Il me tarde de voir comment nous sortirons de ce conflit-là. Je suis toujours ici pour juger des coups.
La vie que je mène est un peu abrutissante. Je reste collé sous bande, sans pouvoir bouger de mon trou, attendu que ce n'est pas avec mes deux cents conscrits que je puis aller visiter mon cercle. — Je fais des affaires arabes, chose assez fastidieuse, quand on en est réduit à les faire du fond de son cabinet. Cette vielà ne me va pas trop. — Heureusement que tout a une fin.
Il n'est pas question, mon brave garçon, de mon avancement : tu ne me donnes pas le temps de m^asseoir comme lieuienant-colonel, et déjà tu veux me faire sauter après les épaulettes de colonel. — Patience! — Patience! — Le colonel du 41* est M. de Mac Mabon.
— II est déjà au régiment depuis quelques jours. — Les rêves d'ambition ne me tourmentent guère^ je t'assure. Je tâche de faire ma petite besogne le mieux possible, après quoi, je serai satisfait. — II y a une chose pour moi qui passe avant toutes les autres, en ce monde, c*est l'estime et l'amitié de quelques braves gens, et la tienne, mon cher Auguste^ me sera toujours chère. J'espère que tu ne douteras jamais de la mienne. — Adieu, embrasse pour moi ta femme et ta fille.
A M. Éli\é de Montagnac,
Djemmaa-Ghazaouet, 22 juillet 1845.
Mon bon ami, le général de Lamoricière a le projet de venir un de ces jours ici; il esta Tlemcen. — Tous ces traités, maltraités^ l'ont retenu au rivage, sans quoi il serait déjà venu faire un tour dans mon cercle. — Nos généraux, maréchaux, gouverneur et autres, sont, je le crois, fort embarrassés aujourd'hui de leur Maroc et d'Abd-el-Kader. Jusqu'à ce jour, l'Afrique n'a été qu'une ferme exploitée par chacun dans un intérêt particulier; les uns s'y sont enrichis, les autres engraissés, ceux-ci s'y sont dorés sur toutes les coutures, ceux-là s'y sont empanachés de toutes les couleurs; mais, au milieu de tout cela, pas un système nettement arrêté pour le bien général. — C'est à qui braillera dans les journaux, à qui renversera ce que son voisin veut faire ; pas d'ensemble, par conséquent
453 LKTTRES D ON SOLDAT.
pas de force; une vénalité dans toutes nos opérations, dont nos ennemis s'aperçoivent et profitent, et qui mine la contiancc de nos alliés.
Tiraillements partout. — Nos généraux oe s'entendent pas. — Les deux hommes sur qui les yeux de b France sont constamment tournés deviennent des feuilleionistes et traînent dans les journaux des discussions ridicules. Pendant ce temps, Abd-el-Kadcr vient nous mettre des points et virgules, et le Maroc nous renvoie à la ligne.
Tout cela, je le reconnais, est fort embarrassant pour tout le monde. Je ne sais comment nos rcplâtreurs en sortiront.
Mon Diemmaa est assez joli ; ceux qui y viennent s'y plaisent. On y respire un air pur, on y vît bien, il y a des ressources, c'est à qui voudra venir passerquelque temps ici. — Moi seul m'y déplais. — On m'a envoyé, ces jours-ci, deux escadrons de hussards; ils sont là pour manger du foin, reraire leurs chevaux,et voilà tout.
Enfin il y a quelques trompenes de plus. — Ça ^i hurler les chiens.
Je te remercie, mon brave garçon, de ta délicate attention de m'expédîer un petit nécessaire de campagne. — Tu peux être convaincu d'avance que je ne m'en servirai pas. — 11 ne me faut pas de tout cela en campagne, en Afrique surtout. Le modeste couvert de fer sera longtemps encore le seul service qui ornera ma table. — Toutes ces choses-là se perdent, s'abîment; c'est encore une source de soucis de voir s'éparpiller des souvenirs auxquels on s'est attaché. Malgré
tout, j*attends ce petit bagage avec impatience, et te suis mille et une fois reconnaissant de ton attention. Embrasse Clémence pour moi et remercie-la bien sincèrement.
Maintenant, mon brave ami, tâche de me laisser tranquille; pourquoi veux-tu m'empêcher de me faire plaisir à moi tout seul ? Ne sais-tu pas encore que je n'ai pas de plus grand bonheur que de boucher mes vieux trous? Et j'en ai encore à boucher à ton endroit! Est-ce que tu ne te rappelles pas les 400 francs que tu m'as prêtés quand je suis revenu de Fribourg, sans compter les 3 ou 400 autres que tu m'avais prêtés avant?
— Est-ce que tu ne te souviens pas des 100 francs que tu m'as prêtés lorsque j'étais à Courbevoie en 1 83 1 , etc., et ce que tu m*as donné à mon dernier voyage?
Mon pauvre vieux, il faut que tout cela se règle, et je ne serai satisfait que quand j'aurai écorché toutes ces queues-là. Je sais parfaitement que tu me donnerais tes culottes, ta chemise et tes bottes, et que tu irais tout nu. Je saurai en profiter dans mille et une circonstances, mais laisse-moi au moins le bonheur de te remettre, aux fesses, tes bottes, ta chemise et tes culottes.
— Tu as assez de sangsues au derrière, sans que j'aille encore m'y placer. C'est bien la moindre des choses, que je vive avec ce que j'ai.
Je ne sais réellement pas comment les femmes sont faites aujourd'hui; je n'entends parler que de fausses couches. — Je vois nos rosses de cantinières pondre cela, au bord d'un fossé, et filer leur nœud après, haut le pied, tandis que nos pauvres petites dames sont
obligées d'avoir, pendant neuf mois^ les quatre fers en Pair, sur une chaise longue, pour n^enfanter que des souris mortes!... Pourquoi aussi leur sangle-t-on les reins, Testomac et toute la boutique, quand elles sont demoiselles? Il n'y a plus moyen de loger un pierrot là dedans, une fois qu'arrive le moment de croître et de multiplier. Je partage réellement les soucis de M. et de madame X..., quoique les trois quarts du temps ces chiens d^enfiants vous causent, de nos jours, plus de chagrin qu'ils ne valent. — Ne pas pouvoir faire des petits est une des conséquences de notre excès de civilisation.
Adieu, mon cher ami ; embrasse pour moi tous nos bons parents, petits et grands.
Je t'embrasse.
A Af. Bernard de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, 24 juillet 1845.
Mon cher oncle, je reçois à l'instant votre lettre, que m'apporte un bateau arrivé cette nuit.
Je vous remercie, mon cher oncle, de votre exactitude; continuez donc,'tant que vous le pourrez, à m'entretenir ainsi de vos bonnes lettres, que je ne trouve jamais assez longues, quoi que vous en disiez. — C'est une pâture bientôt dévorée et dont je ne me rassasie pas. Ecrivez-m'en tant que vous pourrez, vous seul en souffrirez.
J'ai bien ri de Tapostrophe appliquée par Thonnêtc
mais insoumis garde national de Balan, à son chef.
— Voilà pourtant le degré de civilisation oîi Ton voudrait amener nos soldats. — Ça viendra. — Il faut espérer qu'à cette époque, je serai relégué dans un petit coin et un peu loin des en.... de ces jeunes troupiers de l'avenir. — Allez donc faire la guerre avec des bougres qui vous en ainsi! Charmant, charmant!
Je reste à Djemmaa-Ghazaouet. — Ce poste paraît décidément prendre une certaine importance dans les circonstances actuelles, car on y jette des approvisionnements considérables, surtout en foin. Il est question de concentrer ici beaucoup de cavalerie, pour être en mesure d'opérer sur le Maroc au premier signal. On y fait construire des écuries pour quatre cents chevaux.
— Enfin ce poste, dont le gouverneur ne voulait pas, est celui qui l'occupe le plus aujourd'hui; on veut y faire tout à la fois; dans quelques jours d'ici, ce sera un encombrement de tous les diables, à ne pas s'}' reconnaître.
Adieu, mon cher oncle; je continue à bien aller; embrassez pour moi toute la famille, et croyez toujours à ma bien vive affection.
Djemmaa-Ghazaouet, 21 août 1845.
Mon cher oncle, il y a longtemps que mon cœur et ma plume ne se sont entendus pour vous dire quelques mots de tendresse. J'ai un peu de répit, j'en profite pour vous exprimer des sentiments dont vous con-
naissez le passé, le présent, et dont, je Tespère, vous êtes bien convaincu pour l'avenir.
Vous êtes bien bon de trouver mes lettres intéressantes. Écrites sous Tempire des préoccupations qui m^assiégent, — toujours les mêmes — sous Pimpression du moment, impression de mauvaise humeur les trois quarts du temps, — il me semble qu'elles doivent être bien décousues, bien uniformes : toujours de PAfrique et encore de l'Afrique. Vous devez avoir de VA/rique asse:{, comme dit le troupier né malin. — Enfin I continuons à fricasser nos museaux, de loin, en attendant que nous puissions nous réunir pour longtemps. — Me réunir à vous, c'est mon plus doux rêve. — Je voudrais bien, Tannée prochaine, aller vous embrasser, mais je crains que nos affaires du Maroc, si mal assises, ne se compliquent encore au point de nous tenir sur l'offensive. Il n'en peut être autrement. Il faudra bien sortir, un jour, de l'atonie dans laquelle nous croupissons, depuis la bataille d'Isly.
Si les hostilités recommençaient, je ne sais pas vraiment oti nous prendrions des soldats. Nos généraux ont eu le talent de mettre nos troupes sur les dents, en les jetant follement dans le désert, pour y poursuivre une chimère : Vernir!
Aujourd'hui, si, sur uneffectifdedeuxmille hommes, on peut en réunir six cents, c'est tout le bout du monde.
Mon poste de Djemmaaest devenu un lieu de convalescence où l'on me jette tous les malades de la subdivision de Tlemcen. Ils s'y rétablissent bientôt, car c'est un des endroits les plus sains de l'Afrique.
Maintenant on y veut faire tout à la fois. Nous sommes dans les constructions, de tous les côtés. Ce qu^on a fait depuis un an est immense. Le général de Lamoricière est passé ici, ces jours derniers ; il a trouvé que nous avions bien travaillé.
J'ai pour le moment une garnison assez solide : un bon bataillon de chasseurs d'Orléans, et deux escadrons de hussards. — Mais c'est bien peu de monde pour la besogne que je puis avoir à faire d'un jour à l'autre, — demain peut-être. — Mon cercle est pourtant trèstranquille, — à la surface du moins, — plus qu'au fond . Les insinuations d'Abd-el-Kader se font un peu sentir, et quelques tribus méritent d'être châtiées.
Malheureusement, on n'en finit pas avec ce stupide traité de délimitations, et l'on n'ose rien entreprendre avant de savoir dans quelles lignes on doit se renfermer.
Abd-el-Kader est rentré à la daïra. Il y a rapporté beaucoup d'argent, beaucoup de troupeaux, du butin en grande quantité. Dans ce moment, il remonte sa cavalerie et se prépare à une nouvelle pointe pour l'automne.
Le Maroc ne prend aucune mesure contre lui; au contraire, on le laisse maître dans le pays qu'il occupe, et, certes, il y est plus maître qu'Abd-el-Rahman luimême. Dans la course qu'il vient de faire, tout lui a réussi. Cette expédition l'a grandi encore aux yeux des populations de l'Afrique, et nous restons là à le regarder agir, à quinze lieues de notre frontière. — Nous lui courons sus, il est vrai, quand il entre dans
49S LETTRES d'^UN SOLDAT.
le désert, et nous rentrons esquintés, tandis que lui est frais et dispos.
Depuis un an, je tourne dans le même cercle et répète la même chose : Le Maroc se moque de nous, et Abd-ei-Kader nous fatigue. Voilà la guerre que nous feront ces braves gens jusqu^à ce que nous sacbioos prendre un parti, et, si nous en prenons un, quel qu*il ^it, je crains quUl ne reste sans résultat, pour avoir été pris trop tard.
Tous les jours, j^ai des preuves que le Maroc se fiche de nous comme de Colin-Tampon. Ces jours derniers, un malheureux pêcheur sMtait un peu trop éloigné sur la côte et fut pris par des maraudeurs. Il est, en ce moment , à huit lieues d^Oudjda, sous les yeux du caïd, qui, depuis le traité, joue un si grand rôle dans nos affaires politiques. — Nous lui avons écrit de nous rendre notre homme. — Il ne répond pas. — Je patiente encore quelque temps, afin qu^on puisse juger du mauvais vouloir de ce brigand-là, mais j^aurai mon pécheur quand je voudrai.
Avant un an, nous aurons franchi la frontière et nous irons respirer Tessence de roses à Fez et à Taza.
Quelle faute on a commise en ne laissant pas le maréchal Bugeaud traiter après la victoire, et en abandonnant la ligne avant d^avoir obtçnu l'exécution de toutes les conditions du traité I
Quelle faute aussi d^avoir songé à Fexpédition de la Kabylie avant que tout fût terminé avec le Maroc! Nous ne finissons, aujourd'hui, ni d^un côté ni de l'autre. Ah ! mon pauvre oncle, on fait bien des bévues
en ce monde! Tous nos conquérants d^Isly et de Mogador se sont enivrés de leurs exploits et ont été trop pressés d'aller recueillir, en France, les ovations qui leur étaient dues. Sentiment bien humain du reste! Mais, en bonne guerre, la première chose à faire, après la victoire, c'est d'en profiter, et c'est là précisément ce à quoi Ton n'a pas assez songé.
Chacun a pensé à autre chose : qui à accrocher un ruban, qui à se couronner d'un titre, qui à filer aux pieds d'Omphale, qui à raconter ses exploits. Et, pendant ce temps, nos bons amis nos ennemis faisaient la cabriole.
Vos stupides, stupidissimes journaux de France sont bien drôles; ce serait à mourir de rire, de voir comme on y écrit l'histoire d'Afrique, si cela ne faisait pitié!
Les enfumades du colonel Pélissier les exaspèrent. Ce sont les moyens sentimentaux qu'il faut employer pour leur faire plaisir ! Tas de cochons! Que je me trouve en pareille circonstance, je leur fournirai de quoi hurler.
Ah ! rossailles que vous êtes, et qui vous gobergez tranquillement chez vous, il faut, pour vous plaire, que les pauvres diables qui viennent ici se disloquer la carcasse et verser leur sang, se laissent encore dévorer par des béteà fauves plutôt que de les détruire ! Tout cela pour satisfaire les exigences de votre stupide philanthropie... C'est un peu trop mirobolant ! Eh bien, moi, moi qui ne fais pas profession de sentimentalité à rebours, je sacrifierais, sans sourciller, dix mille ennemis pour sauver un de mes hommes.
Je vois avec plaisir, mon brave oncle, que vous allez toujours bien et que nos bons parents se portent à merveille ; embrassez, pour moi, tout ce bon monde que j^aime tant, et croyez toujours à ma vieille affection de quarante-deux ans.
A M. Éli\é de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, 3o août 1845.
Mon brave et digne garçon, je profite, aujourd'hui, de roccasîon de M. Berthe, vétérinaire en premier, qui se rend à Sedan, pour t'expédier quelques mots d^amitié. — M. Berthe va voir sa famille; son père est mort. — Triste voyage. — Je te prie de lui faire accueil. — Il y a déjà longtemps que je le vois dans ce pays-ci; c^est un sujet distingué.
J^ai reçu ta dernière lettre du mois d*août. Je te remercie de me donner quelques-uns de tes instants, malgré les travaux dont tu es accablé. Agis toujours ainsi, mon brave garçon, et tu compenseras un peu le vide dans lequel je me trouve, et auquel je ne puis m^accoutumer. Il me semble qu'à mesure que ma carcasse se démolit, mes sentiments d^affection se rajeunissent et s'avivent.
Ce que tu me dis de Charles, je l'ai déjà compris depuis longtemps, malheureusement. Cette indécision dans les allures, malgré une certaine fermeté de caractère, est le fait d'une nature inquiète et un peu sauvage. C'est l'oscillation de l'ours dans sa cage. Quelques
succès dans sa nouvelle carrière parviendront peu être à fixer le balancier.
Il m'a écrit, il y a quelques jours : son début e régiment a été rude, à ce qu'il parait. Tant mieux ! . lui ai envoyé une lettre de son colonel qui me prom de s^occuper de lui. C'est la seule consolation que lui accorde. Je ne changerai pas de détermination. I passage des corps d'Afrique dans ceux de Fran< n'est pas permis. On ne permute pas. — Le voiU dai les brancards, il tirera la charrette, ou il crèvera. - J'aime les enfants tout juste pour ce qu'ils valent. . ne prends pas la peine d'aimer ceux qui ne m'aime: pas, ou qui, s'ilsm'aiment, ne font aucun effort poi me le prouver.
Charles ne peut être que soldai. S'il a du cceur, — j'espère que, chez lui, le cceur vaut mieux que la têt — il arrivera. Sinon, il tirera la bricole, toute sa vi comme un baudet. Il lui faudra faire bien des preuvi pour reprendre la place que je lui avais donnée dai mes affections.
Enfin, mon pauvre vieux, fasse le Ciel que t< enfants ne te causent pas de chagrins, et tu devn t'estimer bien heureux. — 11 semble qu'aujourd'hi ces gueux d'enfants respirent dans l'atmosphère quelqi chose de subversif de tout sentiment d'abnégation l'égard de leurs parents!
Je vais toujours bien. — Mon affaire marche à pe près. — Embrasse pour moi tous nos bons et digm parents.
Quoique les recommandations que je pourra
adresser en faveur du jeune Rétny soient à peu près insignifiantes, je le recommanderai avec le plus grand plaisir. Rémy est en bon chemin au 6i*, c'est un garçon de cœur! — Lorsque j^ai quitté le régiment, le colonel l'avait sous l'œil. Malheureusement, ce colonel est commandant supérieur à Bathna et s'occupe plus des affaires arabes que de son régiment. Mais le lieutenant-colonel mène la machine; je lui écrirai- — Ce régiment va rentrer en France incessamment; je ne sais quel parti prendra M. Rémy. — Dans tous les cas, partout où il sera, je le suivrai.
Je vais toujours bien; mon affaire marche à peu près. Embrasse pour moi Clémence et ses enfants, et tous nos bons et dignes parents.
Ton vieil ami.