PROVINCE D'ORAN
A M. Éli^é de Montagnac.
Oran, 2 août 1844.
Mon cher ami, je suis arrivé à Oran, hier soir, après une traversée très-heureuse : c'est la seule fois que j'aie pu conserver toutes mes facultés... et le reste.
Ma première pensée, en arrivant ici, a été pour la famille; j^y donne libre cours et t'envoie quelques lignes de tendresse, seul bonheur dont je puisse jouir aujourd'hui, — comme autrefois. Écrivez-moi souvent pour me faire oublier, de temps en temps, que je suis à quatre cents lieues de vous.
Depuis que tu es rentré à Sedan, tu as dû recevoir quelque lettre de Charles. Comment se trouve-t-il dans son école ?
Diaprés ce qu'il a confié à Eugénie, il paraît que la pensée qu'il n'est pas enfant légitime est, depuis long-
temps, la source de tous ses chagrins. Toutes ces jérémiades-là sont assez ridicules et me blessent vivement» — je me propose de le lui faire sentir. — Je conçois que s'il sMtait réveillé au coin d'une borne, n ayant d*aatre nom que celui dont on Taurait étiqueté dans une maison de charité, il eût à gémir de sa position dans le monde. Mais si toutes les conditions sacramentelle et sociales ne se sont pas réunies sur son berceau, il a trouvé, depuis, des garanties d'avenir et d'existence que beaucoup d'enfants légitimes auraient eu de Ja peine à réaliser. Ses plaintes seraient donc un blâme jeté sur ma conduite passée et sur celle de sa mère, dont il doit, avant tout, respecter la mémoire. Elles seraient, de sa part, une preuve d'égoïsme, puisque ne voyant que lui, dans cette circonstance, il oublierait la sollicitude dont il a été l'objet depuis le jour où il est né. Pour moi, elles seraient une source de désaffection.
Je suis encore plus sensible que lui à Tendroit de ce qui paraît le faire souffrir. Car les chagrins que j'ai dévorés, depuis sa naissance, sont un peu plus cuisants que ceux qu'il se forge aujourd'hui, et qui dérivent d'un sentiment tout à fait personnel. Je suis très-peu disposé à souffrir toutes ces grimaces-là. Je ne lui demande pas d*affection. Cela lui est peut-être impossible, après tout! Mais qu'il se garde bien de toucher à une corde trop délicate...
J'ai retrouvé ma ville d'Oran assez embellie, et les hôtels encore plus mal tenus que par le passé. Je ne sais pourquoi. — J'attends une occasion pour aller
rejoindre mon régiment. Ce sera probablement dans une huitaine de jours.
On ignore ce qui se passe sur la frontière du Maroc. Le maréchal correspond directement avec le ministre de la guerre. Cest donc par les journaux de France que nous apprendrons quelque chose.
Je vais toujours bien. Je viens d'acheter un cheval; il n'est pas merveilleux^ mais il me ponera jusqu'à ma destination. Il me faut encore un mulet, et ce n'est pas chose facile à trouver.
Comment te portes-tu? Comment va Clémence? Comment vont tes enfants? Embrasse pour moi toute la famille. Adieu, mon brave ami; crois toujours à mon attachement le plus vrai et le plus sincère.
A Madame Éli\é de Montagnac,
Tlemcen, i3 août 1844.
Ma chère Clémence, je suis arrivé hier à Tlemcen, après six jours de bivouac, et je me suis aperçu que je m'étais un peu amolli dans les délices de la douce existence que j'ai menée auprès de vous.
Dans ce court trajet, j'ai eu le nez et les oreilles rôtis par le soleil, ce qui ne m'était pas arrivé depuis de longues années.
Du reste, je vais aussi bien que possible. Je partirai probablement de Tlemcen pour Lala-Maghrnia, oQ se trouve mon régiment, vers le 20. Je suis arrivé à Tlemcen avec un régiment de hussards venu de France
récemment. On ne saurait croire ce que ce paorre régiment a souffert du voyage entre Oran et Tlemcca. Les chevaux surtout, habitués à la vie la plus caime, à de bonnes écuries, à une excellente nourriture, oasL paru bien désappointés de se trouver, tout à coup, transplantés sous un soleil de plomb et réduits à k portion congrue. Pauvres bétes ! Arrivées, à midi, à Tlemcen, elles sont reparties le soir, à onze heures» pour Lala-Maghrnia. Le gouverneur concentre là toutes les troupes. Nous ne savons rien de ce qui s'j passe; pourtant nous sommes en première ligne pour apprendre quelque chose. Mais rien ne fermente.
Je suis bien ennuyé de m^arrêter partout et de reculer sans cesse mon arrivée au régiment. Me voilà encore forcé d'attendre ici le départ du convoi. Tout cela m^assomme! Il est impossible de faire autrement.
J^ai appris avec bien de la peine la démission de vou% beau-frère *. Cétait, selon moi, ce qu^il fallait le plus redouter. Ce jeune homme brise cruellement une carrière où il avait de Tavenir. Quelle fâcheuse pensée il a eue là! et quel est le mauvais génie qui la lui a soufflée? Malheureusement, il ne sera pas seul victime de cette détermination. Quand on est jeune, la fortune ne compense jamais le vide que Toisiveté laisse dans le cœur et dans la tétc. Plus on a de feu dans Tâme, plus on a besoin d'occupation d'esprit.
Me voilà encore une fois bien éloigné de vous, ma chère Clémence, et seul avec moi-même! 11 y a bien-
' Le baron A. Ameil, ofiBcier d'infonterie.
tôt deux mois que je vous ai quittée. Les années vont, de nouveau, se dérouler, longues et tristes, à travers les noirs soucis de Tabsence.
Je devrais pourtant y être habitué; mais non, plus je vais, et plus je sens combien cette existence est creuse I
Comment va toute notre famille? Exprimez bien à tous ces bons parents mes sentiments d'affection.
J^ai reçu une lettre de Charles. Celle que je lui avais écrite, il y a quelque temps, paraît l'avoir bouleversé un peu.. Il n^y a pas grand mal à cela, il ne faut pas que les enfants s'accoutument à s*endormir dans leurs défauts, et lorsqu'on voit qu'ils ne font aucun effort pour sortir de la détestable enveloppe dont ils s'entourent, il faut la briser sans pitié, lldoit en résulter, évidemment, une secousse douloureuse. Mais il serait assez bizarre que les parents, après s'être sacrifiés toute leur vie pour leurs enfants, fussent les seuls à souffrir, tandis que ceux-ci se complairaient dans la satisfaction de leur égoïsmeet de leurs mauvais penchants. Je n'aurai jamais cette faiblesse et cette stupidité.
Sa lettre, que je vous envoie, prouve qu'il a senti assez vivement la mienne. C'est déjà une satisfaction pour moi, mais il m'en faut d'autres.
Le chagrin est la source des belles actions. Je le mènerai souvent boire à cette source, s'il m'y oblige. Dites-moi s'il a écrit à la famille et s'il continue cette correspondance. J'y tiens plus qu'à toute chose.
Je viens d'apprendre qu'il y a une occasion demain pour Lalla-Maghrnia; je pense en profiter. Le pauvre petit mulet que je me suis procuré précipitamment,
à mon passage à Oran^ a été horriblement blessé dus le trajet d^Oran ici. Je ne sais sUl sera capable déporter mes trois livres de riz, mes deux livres de sucre et de café, et mes quatre oignons. C'est égal, il âiut partir. Adieu, ma bonne Clémence; je vous aime toujours bien tendrement; c^est maintenant une douce habitude avec laquelle je m^endors et je me réveilk. Embrassez, pour moi, mon brave frère que j'aiioe tant! Adieu, ma bonne sœur, je vous embrasse.
A M. Bernard de Môntagnac.
Camp de Lala-Maghrnia, 1 6 août 1844.
Mon cher oncle, parti de TIemcen le 14, à trois heures de relevée^ avec le général Coste qui va prendre le commandement de la cavalerie du maréchal, je suis arrivé à Lalla-Magbrnia hier 1 5 , à sept heures du matin. Il y a quinze lieues de TIemcen. En arrivant, nous avons appris que le gouverneur et son armée étaient partis, le 12, pour Lalla-Maghmia, et qu'après une marche de nuit, il s'était trouvé, le i3 au matin, en présence des troupes marocaines. L^attaque a été entamée immédiatement, sur tous les points, parles Marocains, forts, dit le maréchal, d'environ vingt-cinq mille hommes; l'engagement a été vif; nous avons tué aux Marocains huit cents hommes, pris onze pièces de canon, douze drapeaux, mille cinq cents tentes, dont celle du fils de TEmpereur, beaucoup de chevaux, et un butin très-considérable. Ce que je vous dis là est
LETTRES d'un SOLDAT. 3Sj
tiré de la lettre qu$ le gouverneur a écrite au commandant du camp de Lalla-Maghrnia, c'est donc officiel. D^autres détails suivront, et vous les connaîtrez peutêtre avant moi par la voie des journaux!
Je suis arrivé, vous le voyez, comme le marquis de C. V..., trente-six heures après la bataille
Je suis, dans ce moment, bivouaqué à deux portées de fusil de la redoute de Lalla-Maghrnia; il fait chaud, et les mouches qui me dévorent font tout leur possible pour m'empêcher d'écrire; mais elles n'y parviendront pas, je les défie bien de m'enlever ce bonheur-là, le seul que je possède aujourd'hui. Lalla-Maghrnia est une immense redoute dans laquelle on a entassé force vivres, des baraques, des tentes et une caserne, seul établissement en pierres qui s'y trouve encore. Abrité des vents du nord par un contre- fort assez élevé, ce poste n'a pour respirer que le soufQe qui vient du sud; jugez s'il doit faire chaud! Pas un arbre! Un ruisseau d'assez bonne eau passe au pied du fort, et quelques sources alimentent les troupes campées ici. C'est le plus abominable séjour que je connaisse, surtout en cette saison; on y enfonce dans la poussière jusqu'au jarret; je n'ai jamais vu tant de poussière que là. Ce poste commande une immense plaine assez fertile, la plaine des Angads.
Ma cavalerie se compose, dans ce moment, d'un cheval et d'une petite mule. Le cheval que j'ai acheté est hongre^ chose très-rare chez les chevaux arabes. C'est un cheval de taille, très-vigoureux et distingué.
J'avais d'abord porté sur son compte un jugement
défavorable; mais j^en suis tout à fait revenu, il m^a prouvé, dans le petit voyage que je viens de faire avec lui^ de quoi il est capable.
Je vais toujours aussi bien que possible; me voilà remis à ma vie de campagne; la transition ne m^a pas paru trop dure. Je couche maintenant par terre, sans regretter les trop bons lits de Clémence, et je repose assez agréablement, quand les puces me le permettent. Je me suis remis à Teau, comme par le passé, et n'ai pas eu de peine à oublier le vin que j'ai bu à Sedan, malgré ses excellentes qualités.
Et vous, mon cher oncle, comment allez-vous? Comment se portent tous nos parents?
Je vous tiendrai au courant de tout ce qui se passera dans les parages où je me trouverai. Je ne sais pas encore quand je pourrai rejoindre Tarmée du gouverneur; le général Coste, qui est retenu ici, comme moi, a écrit, hier au soir, au maréchal, pour savoir quelles sont ses intentions à notre égard. Nous attendons.
Adieu, mon cher oncle; je vous, embrasse de tout mon cœur; ne doutez jamais un instant de TafTectioa solide que je vous ai vouée.
A M. Éli\é de Montagnac,
Camp de Lalla-Maghrnia, 26 août 1844.
Mon cher ami, le gouverneur vient de pousser une reconnaissance à cinq journées de Lalla-Maghmia. Nous n'avons cessé de suivre, presque toujours, une
LETTRES D*UN SOLDAT. 3&g
plaine immense qui sVtend à Tinfini. Cette plaine est fertile, mais dépouillée d^arbres. De loin en loin quelques oasis. La difficulté de trouver de Teau a seule empêché le gouverneur de pénétrer plus avant dans rintérieur du pays, et d'agrandir encore le cercle de la reconnaissance qu^il avait entreprise.
Nous rétrogradons, Tarmée va se réunir à Djemmaa- Ghazaouet, espèce de plage par où le gouverneur s^est approvisionné pendant le cours de ses expéditions. Nous attendrons là le résultat des négociations entamées, et nous serons prêts à faire face à Tarmée marocaine, s'il lui plaisait encore de se faire battre.
Les différents corps de la division iront, à tour de rôle, se revêtir à Tlemcen; ils en ont besoin. Les maladies commencent à se déclarer dans Parmée , nos hommes sont fatigués, beaucoup tombent d^épuisement, il leur faut du repos. L^air de la mer quUls vont respirer les retrempera.
Le 22, des envoyés du fils du vieux Muley ont apporté une lettre au gouverneur, en réponse à celle qu'il lui avait écrite après la bataille. Ce jeune homme est insolent : il nous accuse de Pavoir attaqué en traîtres, tandis qu'il venait avec des intentions pacifiques et le désir du bien. Une se rappelle pas, ce pauvre guerrier, que sa correspondance, restée entre nos mains, prouve le contraire; il ne veut pas se souvenir que les seuls à taxer de félonie sont les Marocains : ce sont eux qui ont rompu Tentrevue ménagée le i5, et nous ont attaqués. Le pauvre petit Muley est vexé qu'on ne lui ait pas permis de prendre son café qu^on avait
trouvé versé^ chaud et bon, et il ne nous pardonne pas de lui avoir enlevé sa belle tente qui est quelque chose de fabuleux en fait de luxe.
L'invincible Abd-el-Haman a beau faire, son prestige est tombé, et le sanctuaire de l'islamisme est profané. Le règne des musulmans est fini, c^est assez pour eux d'avoir envahi le monde; leur bannière glorieuse peut leur servir de linceul.
Je vais toujours bien, je mange du riz, bois de Teau, savoure le café et couche dans la poussière. Au moment oîi je t'écris, mon lit se compose de branches de laurier-rose; c'est poétique, mais un peu plus dur que tes bons lits dont les moelleux matelas n'ont pas été appréciés par moi.
Mon cheval et mon mulet vont bien; mon petit bagage chemine cahin-<aha^ et, dans ma position insignifiante de lieutenant-colonel, jeiile modestement sur le flanc du régiment, ne me mêlant que très-peu aux affaires de mon nouveau corps. Je me tiens à l'écart tant que je peux, quoique mon colonel ait pour moi beaucoup de prévenances.
Et toi, comment vas-tu? Et vous, ma bonne Clémence, que devenez- vous? Et vous, mes petits enfants? Toujours bien polissons? Je vous embrasse tous, braves et dignes gens; pensez à moi.
Je ne laisse pas échapper les occasions de vous écrire; je regrette seulement qu'elles ne . se présentent pas plus souvent, car c'est le seul bonheur qui me reste.
Adieu, mon brave ami; crois toujours à rafifectioQ que je suis si heureux de te conserver.
LETTRES d'un SOLDAT. 3gi
A M. Bernard de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, le 6 septembre 1844.
Mon cher oncle, après avoir poussé une pointe dans l'intérieur du Maroc, le maréchal est venu, avec toute son armée, s'établir à Djemmaa-Ghazaouet. Nous y sommes depuis le 2 septembre. Il a été décidé que Ton s'installerait sur ce point ; j'ai été choisi pour créer le nouvel établissement, et j'ai planté, le 4 de ce mois, ma tente sur cette vaste plage qui prendra tous les jours plus d'importance. La baie a environ neuf cents mètres d'étendue, de Test à l'ouest; bornée à l'est par un immense rocher sur lequel les volcans se sont plu à vomir leur lave aride, à l'ouest par un autre rocher beaucoup moins élevé, qui se relie à un contre-fort peu escarpé, et au midi par une vallée de sable marin qui va toujours en se rétrécissant vers le sud; au milieu de ce sable : de beaux jardins, espèces d'oasis assez fertiles, des arbres fruitiers^ beaucoup de vignes surtout, et beaucoup de figuiers. Par la vallée débouchent quelques torrents, dont les lits sont à sec pendant l'été, mais qui en hiver doivent être très-gros.
Le rocher qui borne la plage, à l'est, est couronné d'une espèce de village construit en lave, oQ existe une population de trois à quatre cents âmes, d'assez belle race. Les hommes y sont vêtus beaucoup plus proprement que ne le sont ordinairement les Arabes, et les femmes ont dans leur mise plus de coquetterie
que les autres. Elles arrangent assez bien leurs beaux cheveux; on retrouve chez elles les types espagnol et italien.
Ce ramassis de masures informes est un nid de forbans qui fournissaient d'audacieux pirates, et qui se sont enrichis en écumant la Méditerranée. Ils ont dû aussi dans leurs expéditions enlever quelques femmes, surtout des Espagnoles et des Italiennes : de là cette différence dans le type et cette recherche dans la mise qu'on ne remarque pas chez les autres femmes arabes.
Djemmaa-Ghazaouet doit donc être le point de ravitaillement de Parmée appelée à opérer dans le Maroc, et commander toute la contrée qui, jusqu'ici, s'était toujours maintenue indépendante; nous serons reliés à Tlemcen par Nédroma, qui n'est qu'à deux lieues d'ici. J'ai maintenant à ma disposition le ciel, la terre et Teau; Dieu n'avait pas tous ces éléments lorsqu'il a créé le monde; aussi l'homme, avec ces ressources, peut bien enfanter quelque chose; j'en viendrai à bout, je l'espère. Aujourd'hui l'armée entoure la place; j'ai des bras pour pousser mes travaux, et j'en profite: depuis le 4 que je suis ici, j'ai fait beaucoup de choses. Les arrivages sont très-considérables en approvisionnements de tous genres : j*ai déjà des vivres pour quinze mille hommes, pendant trois mois; du fourrage pour deux mille chevaux, pendant deux mois; un matériel d'ambulance très-considérable; des objets de campement, etc. Il faut mettre tout cela en ordre sur cette plage oîi il n'y a pas encore une seule baraque debout, les matériaux n'étant pas arrivés. Après cela,
LETTRES d'un SOLDAT. SgS
il faut se fortifier, il faut niveler, il faut piocher; et, toute la journée, cinq cents travailleurs sont à Fouvrage, depuis cinq heures du matin jusqu'à six heures du soir.
Je crois que dans deux^mois nous serons bien organisés; nous pouvons nous approvisionner par mer de toutes les denrées nécessaires^ et TEspagne nous enverra ses produits. Les Arabes nous amènent des bestiaux, des poules, des œufs, des fruits, surtout beaucoup de figues et de raisins excellents. Ils nous appor tent aussi de Torge et de la paille en grande quantité
M« le maréchal m'a fait le plus bel accueil ainsi que le général Lamoricière, lorsque je les ai rejoints. Vous voyez qu'ils ne m'ont pas laissé chômer Je suis très-heureux du choix qu'ils ont fait de moi pour ce nouveau commandement. Je ne me dissimule pas toutes les difficultés dont il est hérissé; mais j'aime cette vie; j'ai de l'énergie à dépenser, il faut que j'en trouve l'emploi; pour l'homme qui n'a pas du sang de navet dans les veines, les difficultés sont autant de maîtresses qu'il doit vaincre afin de les caresser, plus tard, avec bonheur. Je sens que j'ai besoin de faire mon sillon comme un bœuf, Tinaction m'endort et me tue. Enfin me voiià mon maître, et le maître des autres; je régnerai, je vous en réponds, et je gouvernerai; vivent les gouvernements absolus!
J'ai non-seulement cette installation à créer, mais j'ai tout ce pays difficile, sans cesse remué par les Marocains et Abd-el-Kader, à contenir, à administrer, à dominer. Lorsque l'armée aura quitté ces parages, et
ce n^est pas le moindre de mes soucis, je n^aurai ici que quatre cent cinquante ou cinq cents hommes de garnison; mais, Dieu aidant, je ferai &ce à tout. En un mot, je tâcherai de répondre à la confiance que le général Lamoriciëre et le maréchal m'ont témoignée.
Je vais toujours bien; seulement le 4, le jour oii je suis venu m^installer ici, je courais avec le général Lamoriciëre^ à cheval, au milieu des montagnes et des rochers, afin de reconnaître la position que nous avions à fortifier; sur un rocher glissant comme du verre, mon cheval s^est abattu des quatre pattes et m'est tombé sur la jambe; je croyais avoir la jambe cassée; j'en ai été quitte pour le gros orteil du pied gauche un peu froissé; cela n^aura pas de suite. Et vous, mon cher oncle, comment allez-vous? Comment se portent tous nos bons parents? Faites-leur bien, à tous, mes amitiés. J^ai reçu ces jours-ci des lettres d^ Eugénie, de Célestine, de Charles; toutes ces bonnes choses-là me font du bien.
Adieu donc, mon cher oncle; croyez toujours bien fermement à mon attachement solide.
A Madame Durand de Villers *.
Djemma-Ghazaouét, 6 septembre 1844.
Ma bonne petite sœur, tous les jours je remettais au lendemain le plaisir de tMcrire; mais les circonstances
* Née Célestine de Montagnac.
LETTRES D*ON SOLDAT. SgS
mbnt tellement entortillé jusqu'à ce jour, que je n^ai pu que penser à toi. Cette douce et délicieuse pensée ne me quitte pas, sois-en bien sûre, c^est toujours toi que je vois la première toutes les fois que je rentre dans mon âme pour y visiter mes souvenirs. Ma petite sœur^ j'ai reçu les lettres que tu m'as adressées à Bourbonne et ailleurs; c^est avec bien de la peine, c^est après bien des pérégrinations que ces pauvres petites missives m'ont rejoint; enfin elles me sont arrivées; avec quelle joie je les ai accueillies !
Depuis que je t'ai quittée, j^ai été bousculé dans des diligences, j'ai roulé dans des wagons^ j^ai vomi dans des bateaux à vapeur, j^ai été rerôti par le soleil d^Afrique, et, après bien des vicissitudes, je suis arrivé à mon régiment le 20 août, c^est-à-dire six jours après la bataille de Plsly, où le père Bugeaud a administré une frottée mirobolante aux impudents Marocains qui voulaient nous avaler comme des huîtres. Il serait difficile de déconfiturer une masse d'hommes, comme celle qui s'est présentée à lui, avec plus de promptitude et plus de précision : quinze cents tentes prises, dont celle du petit Muley, d'une richesse fabuleuse, sept cents chevaux ou mulets, onze pièces de canon, vingt drapeaux, un butin extraordinaire, de l'argent; enfin, une déroute complète. Les Marocains ont eu, pour se retirer, quinze lieues de pays à parcourir, sans trouver une goutte d'eau; ils ont perdu presque tous leurs blessés. Nous avons poussé une pointe dans rintérieur du Maroc, à cinq journées de Lalla-Maghrnia (notre poste avancé). Le gouverneur, empêché d'aller
plus loin par le manque dVau, est revenu à Lalla«* Maghrnia avec Tarmée^ et de là à Djemmaa-Ghazaouet où nous sommes toujours. C*est en cet endroit que j'ai planté ma tente, probablement pour quelques années, puisque j'en suis le commandant supérieur.
Me voilà donc appelé à créer une ville et un port de mer. Je suis depuis le 3 investi de mon commandement, et déjà nous avons fait de la besogne.
Sous le rapport politique et militaire, Djemmaa- Ghazaouet est une position importante, parce qu'elle commande un pays qui, sous une apparence de neutralité, a toujours servi le Maroc et Abd-el-Kader. Relié à Lalla-Maghrnia et à Tlemcen, il resserre entre ces trois points le territoire des Angads.
Sous le rapport commercial, aujourd'hui que Tanger et Mogador n'existent plus, ce poste est appelé à un grand avenir. Il nous servira de débouché pour toutes les marchandises que nous voudrons jeter dans Pintérieur du pays et dans le Maroc.
Par exemple, la rade, ouverte à tous les vents, ne sera pas tenable dans la mauvaise saison, mais il nous sera facile de nous approvisionner par Tlemcen, au lieu de le faire par Oran.
En voilà assez sur tout cela. J'ai appris avec peine que ton mari avait eu la fièvre; embrasse-le pour moi, et exprime-lui bien tout ce que je lui ai voué d'affection. Comment va mon petit Léon*? Tu ne m'en dis rien;
* Lucien-Paul-Léon Durand de Villers, sorti le premier de rÉcole d'application, capitaine du génie à vingt-cinq ans, tué k 14 mai 1871, à vingt-sept ans, dans la tranchée devant Paris,
LETTRES d'un SOLDAT. 3gj
parle-m'en donc toutes les fois que tu m'écriras. Je me porte toujours bien, à part ma main qui est roide; tout cela se passera ou ne se passera pas, ça m'est égal. Adieu^ ma bonne Célestine; laisse-moi toujours te dire combien je f aime, c'est un bonheur dont je ne me lasserai jamais.
A M. Éli\é de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, ii septembre 1844.
Mon cher ami, je n'aime pas laisser les jours s^écouler sans venir à toi et renouer ces bonnes causeries que mon amitié trouve toujours trop courtes. Malgré le mouvement qui règne autour de moi, les pétards qui font sauter le rocher, les bâtiments à vapeur qui saluent la rade, les huit cents travailleurs qui, comme des fourmis, vont, viennent, se croisent; malgré le travail incessant qui m'occupe, mes pensées sont toujours fixées vers le même point, c'est-à-dire vers vous, mes bons parents, et vous dire ma tendresse, vous exprimer tout ce que j^ai dans le cœur d'affectueux pour vous, c'est le seul bonheur dont je jouisse aujourd'hui. Je ne trouve, dans l'activité effrayante qui bouleverse mon existence actuelle, rien qui puisse compenser le plaisir de laisser mon imagination errer au milieu de vous.
après avoir fait très-brillamment la campagne d'Allemagne, le jour même où il était nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Et VOUS, ma chère Clémence, que devenez-vous? Et les enfants, comment vont-ils?
Je t'embrasse, je vous embrasse, je les embrasse.
Les nouvelles fonctions que j'occupe ont quelqae chose de fantastique : fondateur d'une ville! Cette mission m'arrange parfaitement. J'ai toujours aimé avoir mes coudées franches; je serai, ici, le premier dans mon village; mieux vaut cela que d'être le second dans Rome.
J'avais déjà commencé à comprendre la position insignifiante que j'occupais, dans le r^iment, comme lieutenant-colonel, et suis bien aise d'en être débarrassé. J'avais compris aussi que mon colonel était un homme assez ombrageux, grand bavard, parlant toujours de lui, grossier avec les officiers, ce qui nem'allait guère. Malgré toutes les difficultés exorbitantes qui me sortent ici de chaque grain de sable, je suis donc très-content d'y être casé.
J'ai pour capitaine du génie chargé des travaux de fortifications et autres, un M. C... Le temps m'a manqué jusqu'ici pour le juger à fond; mais mon intuition du cœur humain me fait craindre que nous ne nous accordions pas longtemps ensemble. Il est souvent difficile de s'entendre avec les officiers du génie. Leur esprit de caste est terrible. Enfin, nous verrons! Il faudrait qu'il fût un bien grand j. f. pour ne pas s'entendre avec moi, car je crois que je m'accorderai toujours avec un honnête homme.
J'ai dans mon personnel des hommes assez énergiques; malheureusement, ma garnison ne sera com-
posée que de conscrits nouvellement arrivés du dépôt, et j'aurai environ trois cents hommes, tout au plus, qui ne sauront ni manier la pioche, ni manier le fusil, et qui feront dans leurs culottes quand ils verront un Bédouin à quatre mille mètres. C'est assez vexant; lancé au milieu d^un pays difficile, à Feutrée du Maroc, etc., etc. Nous tâcherons de Jeur faire pousser du cœur au ventre; je me charge de leur remuer la bile en conséquence.
Ce qu^il y a de consolant pour moi, ici, c^est que, j^ai tout lieu de le croire, Tétat sanitaire s^y maintiendra bon. L'air y est très-pur, — ce qui n'a cependant pas empêché la peste de décimer la population en 1818, — mais cette peste avait été apportée par des navires que les flibustiers avaient capturés, et nous, nous ne jouerons pas au même jeu qu'eux.
Il faut que maintenant toutes mes facultés fonctionnent; elles ont besoin d'être tendues fortement. Dieu m'aidera, je l'espère; j'ai confiance en lui.
Il est arrivé aujourd'hui des cavaliers marocains qui parlent de paix, mais les espions disent que, de toute part, on se réunit pour marcher encore contre nous.
Toutes les croisades marocaines contribueront à détruire partout, dans ces contrées, le prestige dont était entouré l'islamisme, et à apprendre aux musulmans à se faire frotter par les chrétiens. Ils finiront peut-être par s'y accoutumer.
Adieu, mon brave ami; embrasse pour moi nos bons parents. Adieu, et amitié pour toujours.
A Af. Bernard de Mùntagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, 29 septembre 1844.
Mon oncle, j'ai reçu votre bonne grande lettre. Je Tattendais avec impatience, comme toutes les pensées qui me viennent de notre excellente famille. Je n'ai réellement pas d^autre bonheur que celui-là.
Dans la position où je me trouve, n'ayant à traiter que des questions arides, ardues , hérissées de difficultés, j'ai besoin d^entendre les expressions de votre bonne et franche amitié pour me dérider un peu et me reposer des luttes continuelles que je suis obligé de soutenir contre tous les hommes qui mVntourent, et contre les éléments, qui ne sont pas les moindres ennemis que j^aie à combattre dans la nouvelle création à laquelle je suis attaché.
Malheureusement, nos pauvres lettres font des circuits de l'autre monde avant d^arriver à leur adresse, et le temps coule bien languissamment pour les uns et pour les autres.
Votre bonne lettre m'a désopilé la rate, mon cher oncle; l'histoire de mon cheval hongre et Farrestation de votre camarade du 6* chasseurs m^ont fait rire aux larmes.
Tâchez donc de m'expédier quelques historiettes de ce genre; je n'ai que cela pour m'égayer.
Quoique entouré d^une foule d^individus, je vis seul (et par conséquent mon repas est tôt fait). Je suis
donc toujours seul, et c'est du fond de ma solitude que partent les sentences qui font gémir les uns et sourire les autres. Outre nos affaires dMnstallation militaire, j^ai encore à traiter les affaires arabes du pays que je commande; c'est ce qu'il y a de plus délicat et de plus difficile.
La constitution de ce pays est très-intéressante à étudier, et Tindépendance qui règne chez les populations kabyles complique beaucoup leur organisation. Ils sont très-intelligents, très-fermes dans leurs déterminations, très-rusés, se tuent entre eux pour le moindre différend, détestent cordialement tout ce qui est Roumi, aiment beaucoup leur argent et ne reconnaissent notre puissance que parce que nous sommes matériellement les plus forts.
Pour assembler tous ces éléments hétérogènes, pour calmer tous ces gens inquiets, pour leur offrir des intérêts moraux et matériels qui compensent tous ceux que nous venons froisser, vous comprendrez qu'il faut une bien grande patience, un tact bien fin et une fermeté bien énergique, soutenue avec persévérance. Je tâcherai de m'en tirer. Mais il y a à faire.
Je rois avec bonheur que vous allez bien et que toute la sainte famille fait comme vous. Continuez donc, tous tant que vous êtes, et j'en bénirai la Providence.
Quant à moi, je me porte bien, mon poignet est toujours dans le même état. Je n'ai, ma foi, pas le temps de le soigner. Que le diable l'emporte!
Notre division active, que Ton avait conservée réunie jusqu'à ce jour, commence à se démembrer. Les batail*
Ions venus de la province d'Alger se rembarquent.
Nous ne savons pas encore quelle est la quantité de troupes que l'on gardera ici pour observer le Maroc et commander le pay^. La garnison de mon poste n^est pas même encore déterminée. J^ai un misérable effectif de deux cent soixante hommes, formé de pièces et de morceaux : des mioches, arrivés de France depuis quelques jours. C^est fort désagréable. Ces m... malheureux-là ne sont bons qu^à f... dans tous les coins de mon établissement. Je leur flanque de grands coups de pied dans les fesses quand je les rencontre, et ils vont f... ailleurs. Us deviendront bons comme les autres pourtant, tous ces m... malheureux; mais il faut les secouer. On peut tout attendre, voyez-vous, de ces pauvres petits enfants de la France, à la condition de les mener d^une main de fer et de se montrer invariablement avec eux aussi juste qu'énergique. Mais, en attendant, un de nos Kabyles jouerait à la balle avec dix crapauds pareils !
Adieu, mon cher oncle; embrassez pour moi bonne petite Ninie, et croyez à mon attachement bien durable et bien sincère.
A M. Éli{é de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, 3 octobre 1844.
Mon cher ami, quoique j'aie le feu au derrière et partout, je trouve pourtant une minute pour te dire deux mots. Il faut que je me dépêche, car je sens Tavalanche
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dWaires qui va s'ébouler, et si une fois je suis pris dessous, je ne pourrai plus remuer ni pieds ni pattes.
Enfin je m'en tirerai peut-être, et j'y aurai gagné une dose d'expérience de plus des hommes et des choses. Cet acquis a bien sa valeur.
Je vais toujours bien ; je ne décolère pas, du matin jusqu'au soir. J'ai un capitaine du génie, le même qui a, je crois, embêté dans le temps notre beau-frère Durand de Villers, et qui m'embête beaucoup aussi. Mais, avec moi, il sera le dindon de la farce, et gare... ! Oh ? mon pauvre garçon, que ceux qui veulent mener les hommes paternellement sont bétes!...
Comment se porte-t-on chez toi? Embrasse pour moi toute ta petite paroisse. Remplis le même devoir à l'égard de notre bonne famille.
J'ai écrit cts jours-ci à mon oncle.
Je suis content de Charles. Si j'en crois ce qu'il me dit, il a beaucoup travaillé et beaucoup appris. Continue, mon brave ami, à t'occuper de cet enfant-là, c'est la corde la plus sensible de mon être. Je ne puis te l'exprimer comme je le sens. Les souvenirs qui se rattachent à ce pauvre enfant sont si touchants que la main qui le protégera sera toujours pour moi la main de Dieu. Il m'en a coûté, va! de lui dire des choses dures.
Nous sommes toujours ici. La division diminue : trois régiments sont repartis pour Alger. J'ai sur Abdel-Kader des renseignements que jeté communiquerai plus tard. Les affaires arabes dont je m'occupe aujourd'hui me donnent la clef de bien des détails curieux.
La pluie s'est fait sentir. Ma création a été inondée. Maintenant les eaux ont repris leur cours, et nous sommes à sec.
On m'apprend, à l'instant, qu'un malheureux soldat vient d'avoir la cuisse fracassée par un éclat de mine. C'est le troisième accident de ce genre : un tué (écrasé par un bloc de pierre), un autre qui a eu la cuisse cassée^ par suite d'un éboulement, et celui-ci abîmé, sans compter quatre autres contus. C'est terrible, tout cela!
Adieu, mon brave ami; crois toujours à l'attachement que je t'ai voué.
A M. de Leuglay.
Djemmaa-Ghazaouet, 5 octobre 1844.
Mon cher de Leuglay, j'ai reçu votre lettre et vous remercie de la peine que vous vous êtes donnée. Puisque l'ouvrage qui réunit tous les actes du gouvernement de l'Algérie depuis i83o est d'un prix si exorbitant, j'y renonce, à moins que, comme vous me le dites, vous ne puissiez vous le procurer de rencontre.
Quant au Manuel du génie, s'il ne contient que des formules, n'en parlons plus; il n'y aurait que V ordonnance du 10 mai que je vous prie de m envoyer, si toutefois vous la trouvez.
Je ne vous conseille pas de venir encore me voir à Djemmaa, tout y est sens dessus dessous. On pioche.
LETTRES D^UN SOLDAT. <t|o5
on remue les terres de tous côtés; il n^ a pas moyen de s'y retourner.
Le pays est soumis dans un rayon de sept lieues. II paraît assez tranquille. Abd-el-Kader est à trente lieues d'ici, sur la frontière du Maroc. Il a encore avec lui trois cents fantassins et deux cents cavaliers, mais la maladie décime son camp et sa daïra. Il a reçu du muley Abd-el-Rahmann Tordre d'interner sur un point du Maroc. Il a répondu qu'il le ferait après le Ramadan. Mais ce ne sont pas ses intentions. Il compte repasser dans le désert, chez Amian, ou s'établir chez les Beni-Snassen, tribus limitrophes du Maroc qui ne veulent pas de lui.
Il est arrivé deux cents chevaux de l'empereur du Maroc à Oudjdah, pour faire la police dans ce pays.
Adieu, mon cher de Leuglay; tout à vous.
Djemmaa>Ghazaouet, 19 novembre 1844.
Mon cher de Leuglay, je vous remercie de votre exactitude... Djemmaa-Ghazaouetsortdeson chaos tous les jours. Avec le temps^ avec beaucoup de temps, nous aurons une installation solide, agréable et surtout utile. La question militaire y gagnera, le commerce en profitera, et nos affaires politiques trouveront dans l'occupation de ce poste un appui pour l'avenir.
Le lieutenant général rentre d'une expédition qui durait depuis le 1 1. Il s'était jeté, du côté de l'ouest, dans des contrées jusqu'alors insoumises. Il est revenu avec la soumission de toutes ces populations, et après
avoir saisi la meilleure partie des tribus qui formaient la daïra d^Abd-el-Kader : les Ouled-Mellouk, les Zemmaras, les Acbach, les Djouidas, les Ouled-Mansour.
Il a pris de plus quatre cavaliers de Pempereur du Maroc occupés à lever ïachour sur notre territoire.
Je suis aujourd^hui dans un coup de feu du diable. Mon pauvre camp est sens dessus dessous. Bouleversement général, par suite de l'arrivée de la colonne qui se rue dans tous les établissements civils, pour s^ingurgiter du vin et tout ce qui peut être absorbé par des estomacs vides depuis plusieurs jours, et altérés de tout ce qui peut brûler le gosier et le palais.
Adieu, mon cher de Leuglay ; croyez à rattachement bien sincère que je ne cesserai de vous garder.
A AT. Éli:{é de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaoueti x8 novembre 1844.
Mon brave ami, Dieu sait combien je suis heureux quand je puis me sauver un instant pour courir à vous. Bonjour donc, mon cher frère ; embrasse-moi, embrasse ta femme pour moi, tes petits enfants, mes oncles, ma tante, ma sœur, tout ce que nous aimons, en un mot.
Ta femme m'a écrit. Vos bonnes lettres me font du bien. Je regrette de ne pas les voir plus souvent débarquer sur ma plage.
Je compte mes lettres comme un autre compterait
ses écus. C'est mon existence' à moi, comme les écus peuvent constituer celle d^autres hommes.
J^ai reçu, ces jours-ci, une lettre de Charles. Il me parle d^une affaire qu'il a eue avec un de ses camarades, à qui il aurait administré un coup de bouteille par la figure, après en avoir reçu un soufflet. Condamné à la salle de police^ mon polisson refusa formellement de s'y rendre. M. B*** aurait bien pu le fourrer à la porte; mais chez les marchands de soupe comme le susdit, la discipline passe après les quinze cents francs de pension qu'ils sont très-aises de palper.
Tu dois penser que je lave un peu vigoureusement le bonnet au nommé Charles. Ce bougre-là a une tête du diable. J'ai du reste été très-heureux d'apprendre qu'il était passé en première division. Le voilà en bon chemin.
Comment vas-tu? Comment allez- vous? Répondez vite, braves et honnêtes parents, et a vos voix du cœur arriveront jusqu'à moi ». C'est ainsi que Notre- Seigneur Jésus-Christ parlait à ses disciples. J'ai besoin de les entendre, ces paroles sincères; elles me dédommagent de l'éloignement cruel où je me trouve de tout ce que j'aime. Attrape-moi, une à une, toutes les pièces du petit échiquier sur lequel se croisent nos sentiments les plus chers, et exprime-leur, mieux que je ne le ferais bien certainement moi-même, tout ce que l'affection peut concevoir de plus solide et de plus élevé.
Je vais bien; mon poignet est toujoursdans le même état. J'attrape des poux de temps à autre. Je pioche, je
me remue f je bisque, je jure, je tempête, je ris — pas souvent, par exemple, — je mange — pas trop, — je bois — très-peu, — je dors — pas mal; je fais trimer les uns, je rosse les autres : j^ai fait appliquer, ces jours-ci, cent coups de bâton à quatre Arabes, en plein marché, moyen infaillible pour réduire son monde à l'obéissance.
Mon installation se développe, ^occupation de Djemmaa-Ghazaouet est décidément arrêtée; les travaux définitifs vont bientôt commencer. On a même de vastes projets sur ce point. Le pays y prête beaucoup. Mes légumes poussent, mon orge verdit, mes petits poulets trottent, la maman glousse, mon cheval tousse et p..., ma mule en fait autant; voilà encore mon écurie convertie en infirmerie. Que le diable emporte les chevaux et toutes les bêtes!
Abd-el-Kader est aujourd%ui à Sebera, près de la Moulouïa, dans Pouest, à deux jours d^ici; demain il sera à deux cents lieues de là et ainsi de suite, selon les nouvelles qui changent à chaque instant.
Tous les jours, j^ai quatre ou cinq espions qui circulent, et, le croirais-tu? je ne puis pas trouver deux renseignements qui se ressemblent sur la situation de rémir! C'est une chose très-bizarre.
Le pays est tranquille. J'ai su, par mes espions, que des bâtiments anglais étaient venus dans des ports du pays qu'occupe Abd-el-Kader, sans doute pour lui apporter des munitions.
Le fait est que ce diable d'Abd-el-Kader a encore avec lui six cents cavaliers environ et quatre cents fan-
LETTRES d'un SOLDAT. 4O9
tassins. Tout cela bien monté, bien armé. Il fabrique de la poudre.
Quelle énergie chez cet homme ! Tous ceux qui l'ont suivi dans les moments les plus critiques et qui se sont rendus à nous, à force de misères, ne songent qu'à aller le rejoindre. C'est là leur unique pensée. Adieu, mon brave et digne frère; embrasse pour moi notre Clémence et tes moutards, qui m'aimeront plus tard, s'ils le peuvent.
Embrasse-moi, mon bon vieux frère, et crois toujours à ma vieille amitié.
A Madame Eli\é de Montagnac,
Djemmaa-Ghazaouet, i*' novembre 1844.
Ma bonne Clémence, il me reste quelques moments de répit dans la tâche tant soit peu rude que j*ai à remplir ici, et j'en profite pour venir me mettre à côté de vous et causer avec cette expansion à laquelle nous nous sommes livrés quelquefois ensemble, pendant les jours de bonheur qui ont fui si rapidement, au milieu de ma chère famille.
Le Labrador, cette belle frégate à vapeur, cette masse imposante qui se meut par une force de quatre cent cinquante chevaux, est en rade; elle vient ici prendre des troupes qu'elle doit transporter à Alger. Elle voudra bien aussi se charger de mes pensées, petit fardeau bien insignifiant pour elle, mais impatiemment attendu par ceux que l'absence inquiète.
J'ai reçu votre bonne lettre, ma chère Qémence, il y a déjà quelque temps. Si j^ai tardé jusqu^icî à y répondre, ne m'en veuillez pas, et aimez-moi toujours; cela vous sera moins pénible, et à moi aussi.
Je vous remercie de tous les témoignages d'affection que vous m'exprimez. Quoique depuis longtemps ce ne soit plus nouveau pour moi, j'aime toujours à m'entendre répéter ces expressions si pleines de franchise et d'amitié; ne changez donc jamais de langage, et vous me ferez oublier, de loin en loin, qu'il y a autour de moi un vide que je ne puis combler. Oh ! oui, allez, ma bonne sœur, un vide qui me rendrait stupide ou fou, si je n'avais pas des occupations, et si je ne savais pas m'en créer toute la vie. Cette existence, je la mènerai encore longtemps, car je ne puis, dans la position oti je me trouve aujourd'hui, et dans celles qui se présenteront pour moi plus tard, me former une société des hommes qui m'entourent : chefs , égaux et subalternes. — Me marier, me dites-vous, est pour moi une nécessité d'existence? Oui, si j'étais dans la sphère calme et pacifique des officiers de France, et si je pouvais jamais accepter ce rôle de pantins militaires que jouent les pauvres bonshommes affublés du titre de soldats du Roi ou du Pape, ce qui est à peu près la même chose, par le temps qui court, et pour le service qu'ils font. Mais que voulez-vous que je fasse d'une femme, moi, destiné, tant que ma boîte osseuse renfermera pour o fr. 25 centimes de cervelle, et tant que les ficelles qui agitent sans relâche ma nerveuse charpente ne seront pas brisées, à mener sans cesse la vie
LETTRES d'un SOLDAT. 41 I
de forban? — La laisser, cette créature à laquelle je me serais attaché, végéter, s'étioler dans un coin de la France, et m'exposer à soufFrir de son absence mille soucis plus cuisants les uns que les autres? — La conduire sur cette terre d'Afrique oti, moi, comme homme, je me fatigue , et où, elle, comme femme, mourrait?... M'exposer, après cela, à crever de chagrin! — Non, non, ma bonne Clémence, si je me mariais, c>st que j'aurais aimé, et aimé avec un cœur qui est bien frais encore, celle qui consentirait à s'accrocher à moi, et je voudrais pouvoir faire, pour elle, tous les sacrifices humainement possibles!... Je ne le puis, parce que je suis soldat; va donc, pauvre flibustier, et meurs garçon! — Plus tard? — Encore moins. — li ne faut jamais se marier vieux, voyez-vous, ma bonne sœur; lorsqu'on est vieux, on sent le vieux chien, et il ne faut pas que le mariage soit un échange de mauvaises odeurs; sans quoi, il ne tarde pas à être un échange de mauvais procédés, et, par contre-coup, une déconfiture générale de tous les sentiments passés, présents et futurs.
Je saurai peut-être faire le bien, quand je serai vieux, si Dieu veut me le permettre. Cette satis&ction vaut bien un mariage, — et des moutards qui ne m'aimeraient peut-être pas.
Pardonnez-moi, ma bonne Clémence, cette tirade philosophique; vous en prendrez et en laisserez ce que vous voudrez.
Comment allez-vous? que deviennent mes bons parents? les enfants? enfin, toute la sainte famille?
Embrassez pour moi tout ce monde-là, sans en excepter un seul. Embrassez votre digne mari : vous êtes joliment accouplés tous les deux; à la bonne heure au moins, — vive le mariage quand il est comme cela!
Je me porte toujours bien, mon poignet ne va pas plus mal, mais ne va pas mieux; je pioche, je me fâche, je tempête, et mes affaires marchent; — plus je vais, plus je m*aperçois que les hommes sont d» rosses qu^il faut fouetter.
Enfin, tout cela finira avec le reste du monde ou avant, et toutes les peines que j^ai prises viendront sMteindre dans un vieux paletot, entre un vieux foulard et une vieille paire de pantoufles usées, en face d^un malheureux tison charbonné. Quand on secouera toute cette guenille, on ne trouvera qu^une pensée qui aura nourri le pauvre homme, pendant ses jours de misère et de grandeur; on y lira un amour sans bornes pour ses parents et pour quelques amis. Dans cette pensée qui tombera de la défroque du beau-frère, vous aurez votre bonne part! Quant à mon tiroir, il sera vide, je Tespére, de tout ce qui pourra sentir le cuivre, Targent ou Tor.
En attendant que cette pensée tombe de la guenille, recevez-la toujours, bien fraîche, bien vive, bien pleine d'attachement et de dévouement.
LETTRES d'un SOLDAT. 4l3
A M. Bernard de Montagnac.
Djemmaa-Ghazaouet, 6 novembre 1844.
Mon cher oncle^ je ne sais quand cette pauvre lettre vous arrivera. Je vous l'écris, quelles que soient les éventualités de retard auxquelles elle peut être exposée. L.e plaisir de causer avec vous est le seul que j'aie aujourd'hui. Je dis que je ne sais réellement pas quand je pourrai vous faire filer ce petit bout de papier, car, depuis longtemps, les bateaux fuient nos parages, nous ne recevons rien, et par conséquent nous ne pouvons rien faire partir. Ces retards fâcheux dans nos communications avec Oran rendent assez triste notre séjour ici, où nous n'avons pour toute récréation que le ciel, la terre et Peau ; et ces diables d'éléments, depuis quelques jours, semblent se confondre pour assombrir encore l'horizon de notre bien-être : la pluie tombe, le vent souffle, et l'on patauge dans la boue. Tout cda, pour moi, est insignifiant; lorsque, sur huit ans de sa vie, on en a passé à peu près six au bivouac ou sous la tente^ on sait apprécier à sa juste valeur une goutte d'eau et quelques grammes de crotte; mais, en attendant, les travaux ne marchent pas, les mioches que j'ai sous mes ordres, officiers et soldats, sont comme des poules : une fois mouillés, ils baissent la queue et se cachent. Il faut que je passe ma vie à remonter le moral à ces images de Dieu, très-peu disposées à accepter le rôle de grenouilles que je veux leur im-
4l6 LETTRES D^UN SOLDAT.
passe à me chamailler pour des choses de ce genre, et souvent encore plus simples. Ce bougre-Ià vient de France, et n^entend rien à son affaire, pour ce qui est des travaux à exécuter dans ce pays, de sorte que tout ce qu^il a fait ici est réellement fait en dépit du bon sens. Voyez-vous, le plus simple maître maçon, le dernier maître charpentier feront mieux que tous ces sacrés tire-lignes qui ne veulent pas se figurer qu^avec leurs beaux plans et leurs teintes conventionnelles, ils n'empêchent pas l'eau de nous inonder et Pennemi de nous tuer du monde.
Malheureusement, ils savent très-bien qu'ils sont indispensables; car, dans les positions où nous nous trouvons, les seuls matériaux dont on dispose appartiennent au génie, le génieseul peut en diriger remploi, les seuls outils sont au génie, les tracés émanent du génie, et quelque absurdes qu^ils soient, vous chef, avec toute votre autorité, vous êtes obligé d^en passer par là. Ces plans, ces tracés ne peuvent être modifiés que par leurs supérieurs directs ou leurs inspecteurs. Vous avez donc les pieds et les mains liés, en présence des difficultés sans nombre qu^ils font surgir, si, comme moi, vous ne brisez pas tout sur votre passage. Ah! quel cauchemar qu^un officier du génie!... N^en parlons plus.
Entre nous soit dit, toutes ces diatribes contre le génie, car vous avez avec vous, dans votre petit cercle, deux braves jeunes gens que je serais désoléde blesser.
Comment allez-vous, mon cher oncle? Comment se porte toute notre bonne famille? Comment va petite
Ninie? Mille choses affectueuses à tout ce monde que j^aime tant.
Je vais toujours parfaitement , je suis sous la tente, bien entendu, et mon capitaine du génie est dans un joli petit appartement, bien couvert en tuiles. Tout ceci, pour moi, est la moîndredes choses; — j'ai comme principe que le chef d'armée doit être logé le dernier; — mais c'est Timpudence avec laquelle M. C... est allé se construire une maison , au moment oti l'on avait besoin de matériaux, qui me vexe, et Paplomb avec lequel il vient quelquefois me parler de son abnégation. (Il est bien reçu.)
Je suis seul du matin au soir, et, à plus forte raison, du soir au matin; car personne ici ne partage ma couche que les puces et les poux, cadeaux des Arabes qui viennent chez moi.
Je fais cultiver : j'ai fait faire deux charrues , je fais labourer, je fais semer deTorge. Je plante des pommes de terre et je cultive des jardins, afin d'avoir des légumes dans quelque temps d'ici. Voilà le moment où la végétation reprend vigueur dans ce pays; au printemps, j'aurai des jardins superbes. Ça n'est pas pour moi, bien entendu, c'est pour la garnison. Tout cela se fait sur une très-grande échelle^ car le terrain est partout excellent. Ce seront des ressources que je serai heureux de trouver plus tard; malheureusement je n'ai pas un centime de fonds pour cela; mais, dans ce monde, il faut savoir tout faire avec rien.
J'ai imposé mes habitants civils en raison du terrain que je leur ai concédé. J'ai fixé le mètre carré à
4l8 LETTRES d'un SOLDAT.
o fr. E 5 centimes par mois, de sorte que le loyer du terrain occupé par ces marchands me donnera un revenu mensuel de deux cent dix-huit francs environ, sur lequel j^aurai à payer un cadi pour rendre la justice aux Arabes (quatre-vingts francs par mois), achat de réverbères, entretien de Téclairage du fort, et autres détails. J'ai organisé une commission (espèce de conseil municipal) pour la f)erception et Tadministratioa de ces revenus; j'en suis le président. Tous les mois, cette commission s'assemble pour la vérification de la caisse, pour les délibérations relatives aux dépenses, pour Tenregistrement des recettes, etc., etc.
J^ai déjà quelques sols, mais que je ne puis détourner pour mes cultures, dont les bénéfices reviennent exclusivement à la troupe. Pour ce chapitre, ce n^est qu'une mise de fonds dans laquelle je rentrerai Tannée prochaine, suivant le produit des récoltes.
Vous voyez, mon cher oncle, qu'il y a, dans mon affaire, administration civile et militaire, sans compter la direction du pays arabe qui complique les difficultés souvent d'une façon très-sérieuse. Eh bien ! croiriezvous que les vingt-huit sales civils : cantiniers, marchands, épiciers que j'ai ici, me donnent plus de mal à conduire que tous les Arabes des environs et les soldats de ma garnison?
J'ai un commandant de place qui remplit les fonctions de juge de paix, et passe sa journée à r^ler les différends entre cette ignoble race et à juger leurs puants méfaits!... Quelle horrible engeance que ces gueux d'Afrique qui se jettent, comme des corbeaux, sur
les nouveaux points où Ton s'installe! Vous ne pouvez vous figurer ce que c'est que cette tourbe plébéienne qui infecte notre sol africain I...
M. le général Cavaignac, Tancien colonel des zouaves> ^commande la subdivision de Tlemcen; je suis donc soàa^s ordres directs de cet officier général, et j'en suis^^biâl^se; le caractère de cet homme m'a toujours plu beaucoup.
Mon pauvre cheval, le seul que j'aie encore (et je n^en aurai pas d'autres, tant que je serai ici), a failli être 'estropié ces jours-ci : je l'ai fait ferrer par un massacre, qui l'a brûlé aux quatre pieds. La brûlure avait été si forte, à un des pieds de derrière, qu'il s'est établi une suppuration intérieure. J'ai été obligé de le faire opérer; il va tout à fait bien aujourd'hui.
C'est une très-bonne béte, sur laquelle j'avais porté un jugement injuste. Si ce cheval était entier, il vaudrait très-cher, car il a ce qui manque ordinairement aux chevaux de ce pays, la taille.
Je tâche de résoudre ici la q.uestion antigastronotnique que j'ai toujours rêvée, afin de me débarrasser le plus possible des sujétions que nous impose notre misérable estomac.
Je vis seul (bien entendu) ; par conséquent, je n'ai pas à subir les exigences des bâfreurs que j'aurais à ma table : je mange régulièrement, tous les jours, le matin, trois œufs; je prends un verre d'eau par làdessus et une tasse de café : voilà pour le déjeuner.
Le soir, du riz, ou un plat de pommes de terre, un verre d'eau et une tasse de café. Le matin, en me
levant, une tasse de café. Voilà mon régime, et je me porte bien. Quelquefois, pour changer, je fais jeter une poule ou un coq dans la marmite de mes ordoonances. Jamais une parcelle d'autre viande ne parait sur ma table.
J'ai, comme noyau de ma basse-cour, deux poules et deux coqs. Une de ces poules couve douze œu6. Lorsque mon mauvais génie m^aura élevé le misérabk appentis en planches qui devra former le palais da commandant supérieur, alors je tâcherai d'organiser une basse-cour un peu plus considérable.
La vie que je mène me convient beaucoup, je me plais dans cette existence : je me bats avec le genre humain, c^est ce que j'aime; j^entasse Ossa sur PélioQ et réciproquement Pélion sur Ossa. Plus tard, on verra le résultat.
Adieu, mon cher oncle; embrassez pour moi toute notre sainte famille, la tante Thérèse, Toncle Eugène, les petits, les grands, les gros (il n^ en a pas beaucoup), les courts, etc., etc., et croyez toujours à rattachement bien solide de votre neveu.
A M. Bernard de Montagnac.
Camp d^Aîn-Zerka, le G décembre 1844.
Mes chers' parents, j'espère que cette lettre vous arrivera le i" janvier.
J ^entends de loin la cloche du jour de l'an sonner dans votre église. Je vois, d^ici, les honnêtes gens se
rendre à cet appel, et venir déposer aux pieds du Seigneur quelques modestes prières en faveur de ceux qu^ils aiment, des absents surtout. Je vous vois tous vous réunir, et vous exprimer, avec une sincérité que peu de familles conservent, cet attachement patriarcal dont j^ai ma part. Moi seul, bien loin, bien loin au delà des mers, je ne puis me joindre à vous! J^entends se perdre les derniers sons de cette cloche qui vous dit : a Encore un anneau de plus à la chaîne dé la vie; rivez-le avec force, afin qu'il ne se brise pas; aimez- vous bien, et Dieu vous bénira. » Je me joins donc à vous par la j^ensée, et vous prie de recevoir l'expression de toute mon affection la plus tendre. Cette ritournelle, qui date de bientôt quarante-deux ans, j'aime à vous la redire. Dieu veuille que ce soit encore pour longtemps! Que de premiers de Pan j'ai passés loin de vous, pourtant!... Il me sera bien dû, à la fin de ma vie, quelque compensation; malheureusement, rien ne pourra me dédommager de tant d^années de séparation!
En attendant que je vienne m'établir au foyer de famille, et réchauffer les quelques misérables années que Dieu m'aura laissées pour vous, permettez-moi de vous embrasser tous, dignes parents; cela fait toujours du bien, même en pensée, quand on sait que Ton s'aime.
C'est donc pour vous tous cette première partie de ma lettre, chers parents. — A vous la suite, mon cher oncle.
J'ai reçu votre lettre; mon Dieu, qu'elle est restée
longtemps en chemin ! Que de pérégrinations subissent ces pauvres missives! Il faut réellement qu^elles aient un désir bien puissant d'arriver jusqu'à moi, pour venir me dénicher dans les gorges, dans les montagnes, dans les coins reculés oti le sort me relègue. Ausû combien je leur sais gré de leur bonne volonté, et quel accueil je leur fais, mon brave oncle!
Je suis heureux de la conduite de Charles à Tégard de notre tante de Golbéry. J'aurais été bien peiné que cet enfant eût conservé quelque rancune de Tétonnement bien pardonnable manifesté, fort naturellement, par notre pauvre tante, et dont moi seul suis coupable. Je suis bien reconnaissant envers la tante de Golbéry des attentions, des soins qu'elle a pour Charles; j'espère qu'elle recevra toujours de lui cet échange de sentiments que l'ingratitude seule pourrait effacer, et j'aime à ne pas le croire ingrat.
Je vois avec plaisir que Charles de Golbéry se lait tuer des chevaux sous lui; c'est une preuve qu'il est là où il y a des balles. Peut-être qu'avec de la patience il arrivera, dans cette armée d'Afrique où l'homme de cœur trouve souvent à se faire jour. J'ai écrit à son colonel, il ne m'a pas encore répondu.
Comme je n'ai pas pu le voir, en passant à Alger, ni lui, ni son colonel, je l'ai recommandé au général X..., qui en a pris note, et qui m'a bien promis de s'en occuper.
Mais le général X..., lorsqu'il vient en Afrique, est tellement pressé d'en finir avec tout le monde, que je doute qu'il y ait réellement pensé. 11 est venu ici, à
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Djemmaa-Ghazaouet, au mois de septembre, inspecter les régiments de cavalerie qui s^ trouvaient; il est resté quarante-huit heures pour passer Tinspection des deux régiments de chasseurs, et il ne serait pas resté deux minutes de plus pour Notre- Dame del Pilar (que Ton dit dbr massif). Cest tout au plus si j^ai pu le voir au moment de son départ; il s^est sauvé à bord comme s^il avait eu une vieille marmite de fer-blanc pendue à la queue. Le brave général a bivouaqué, pendant quarante-huit heures, dans le camp du général Lamoricière^ — quoique je lui eusse fait préparer une petite chambre (la seule qui existât alors dans ma localité). — Il le fit par convenance, et pour être plus à portée des régiments qu^il avait à voir.
Dans ce bivouac, où il y avait environ trois ou quatre mille hommes, il y avait aussi trois ou quatre cents coqs ou poules, sans compter les chiens, les ânes, \qs poux, les puces, etc. Tous ces animaux chantaient, braillaient, piaillaient, piquaient àqui mieux mieux, etle pauvre général ne dormait ni nuit ni jour; il était peu satisfait de cette existence, et aspirait impatiemment au moment de fuir cet épouvantable séjour, où il ne gobait que de la poussière, où il était rôti par le soleil, et avait la tête brisée par le chant des coqs; — les coqs Tassommaient. Pourquoi donc tant de coqs dans un camp? me disait-il. — Ce n'est pas pour les faire chanter, croyez-le bien, c'est pour les manger. Lorsqu'on arrive de campagne, où l'on n'a absorbé que de la poussière^ de la mauvaise eau et du mauvais riz , on est
heureux de trouver quelques coqs et quelques poules, afin de se refaire un peu Testomac souvent très-délabré. — Voilà pourquoi le papa X... est tombé au milieu de tant de coqs chantant. Le brave et digne bomme n'est pas fait pour l'Afrique, quoiqu'il paraisse désirer y retourner. Il n'y est pas plutôt qu'il voudrait en être à six cents lieues.
Vous voyez en tête de ma lettre Aïn-Zerka; cela doit vous paraître un peu singulier; voilà le fait : il y a, à deux lieues de Djemmaa-Ghazaouet, un camp d'environ douze à quinze mille hommes, appelés à ùtirc une route carrossable de Lalla-Maghrnia à Djemmaa-Ghazaouet^ et, en même temps, à servir de colonne naobile au besoin. Le colonel qui commande ordinairement cette colonne s'est absenté, et le général m'a donné ce commandement jusqu'au retour du chef. J'ai toujours, malgré cela, lecommandement de Djemmaa-Ghazaouet. Ce déplacement complique beaucoup mon affaire; heureusement, ce ne sera pas long.
Le général Cavaignac est venu, ces jours-ci, visiter le pays. Il est resté deux jours à Djemmaa ; il a trouvé beaucoup de choses à changer à notre installation, quant au projet de fortifications définitives, et il a raison. Ces messieurs du génie qui ont réglé ces travaux définitifs ont fait cela avec une telle légèreté qu*il y a un tissu d'absurdités.
Le général Cavaignac est un homme consciencieux, de beaucoup d'expérience et d'un jugement très-sain; il a fait, sur tout ce qui se rattache au poste que l'on crée, et sur l'organisation du pays, des observations
fort justes; je désirerais, pour mon compte, qu'on les suivît. Si Ton faisait différemment, ce serait un gâchis. J'ai toujours, par-ci par-là, bien des petits guignons, mon cher oncle; je viens d'en essuyer un assez fâcheux : lorsque je rejoignis à Tlemcen, je pris avec moi un petit portemanteau dans lequel j'avais quelques effets : une capote neuve, un pantalon neuf, des chemises, des chaussettes, mes papiers, des livres assez précieux et une décoration à laquelle je tenais beaucoup. J'avais laissé tout cela à M. Bernard, officier payeur au i5* léger, lorsque je partis pour rejoindre la colonne du gouverneur. Aussitôt installé, je priai M. Bernard de m'expédier mes effets à Oran, pour qu'on me les fît parvenir ici, et j'ai appris, par le dernier courrier, que mon portemanteau, parti de Tlemcen dans les premiers jours d'octobre, avait été confié à un voiturier qui allait à Oran. On ne retrouve aujourd'hui ni voiturier, ni effets; tout cela est donc perdu !... J'en suis très-contrarié, et me voilà assez mal ficelé pour l'hiver, attendu que dans ma nouvelle ville il n'y a, en fait de tailleur et de cordonnier, que des marchands de gouttes. J'avais là dedans quelques petites choses auxquelles je tenais beaucoup, tout cela perdu — c'est pénible... enfin, à la grâce de Dieu!
Je vais bien. Nous avons eu un temps épouvantable ces jours-ci. C'est agréable au bivouac! Mon poignet m'a fait mal, le froid ne lui va pas.
Adieu, mon cher oncle; mille et mille choses à toute la famille; croyez toujours à mon attachement bien sincère.
A Madame Durand de Villers.
Djemmaa-Ghazaouet, 19 décembre 1844.
Ma bonne petite sœur, le temps s'écoule, les travaux m^accablent, et je ne puis t^écrire comme je le désirerais; je profite d^n instant de répit que me laissent les affaires dont je suis harcelé, pour venir t^embrasser. Je serais désolé que Tannée 1844 se terminât sans que j^aie eu ce bonheur, et commencer Tannée 1 845 sans que mes pensées aillent à toi serait y entrer sous de trop tristes augures, car ma vie ne s'enchaîne que par les affections que j*entretiens.
Tu sais, bonne petite sœur, quelle place tu occupes sur cette chaîne, et tu sais que je m^ arrête plus souvent qu'à toute autre, pour prier que cet attachement ne s*éteigne jamais. Toutes mes affections sont placées dans mon cœur, comme un chapelet dont chaque grain est un être auquel je dis tous les jours une neuvaine d'amitié. Commençons donc Tannée 1845 par cette douce invocation à Dieu et à notre vieil attachement. Nous pouvons dire vieux, ma bonne Célestine, car les années ont laissé une fameuse trace derrière nous. Dieu veuille qu'elle s'allonge encore!
Comment vas-tu, ma chère amie? Comment va ton mari? Comment va ton fils? Parle-moi de cette sainte petite famille que j'aime tant.
Ton mari commence-t-il à y voir clair dans les affaires qui paraissaient tant Toccuper, lorsque je suis
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passé? Malheureusement, dans ce monde constructeur, on a toujours quelque chose à faire , et lorsque Ton a fini d'un côté, on recommence de l'autre.
Je suis aussi dans les constructions de tout genre; Dieu et ton mari savent ce qu'il y a de terre à remuer dans une cité naissante.
Notre établissement en planches sMlève avec assez d'activité; on aperçoit déjà qu'il y a là-dessous des humains intelligents qui font œuvre de leurs dix doigts. Nos jardins s'étendent, on voit les légumes sortir de terre; dans un mois jVurai de quoi faire une distribution à toute la garnison. Ce pays est un de ceux d'Afrique qui offrent le plus de ressources, sous le rapport de là fertilité du sol. Il y a de quoi faire des choses charmantes. Malheureusement, ces beaux jardins, ces riches ombrages, deviendront un jour la proie de nos Vandales, de nos épouvantables spéculateurs d"* Afrique ; et tout cela tombera sous la cupidité de ces horribles vampires qui ne laissent que des cadavres et des ruines partout où ils passent.
Et ces malheureuses populations, aujourd'hui si vîvaces, si belles, que deviendront-elles? Elles iront toutes mourir de misère sur le bord d^une fontaine tarie; celles qui échapperont au désastre viendront s'^ëtioler sous les miasmes de notre civilisation infecte, et s'éteindre bientôt. Tel est pourtant le sort réservé à tous ces êtres que les événements ont placés sous notre domination. Là où nous passons, tout tombe. — Triste {)ensée pour le philosophe, homme de cœur !
Je suis accablé de besogne; les affaires arabes, sur-
tout, me prennent les trois quarts de mon temps. Je passe ma vie à rendre la justice à ces gens-là, et leurs intérêts se compliquent à Pinfini. Il m'arrive surtout des questions de divorce, des plaintes de femmes contre leurs maris, et pas mal d'assassinats. Jusqu^à présent, la loi du talion a toujours régi ces populations, et, tout en réformant ce que cette loi a de barbare, nous sommes obligés de nous rapprocher de leurs habitudes, de leurs mœurs, de tout ce qui a été consacré par Pusage, et a fini par avoir force de loi ; cela rend les affaires souvent fort difficiles à traiter.
Les populations que je suis chargé d^administrer, de conduire, de gouverner enfin, ont le sentiment de la justice poussé à un très-haut degré; je le vois par la confiance qu^elles ont dans les décisions que je prends à leur égard. Pour peu qu'il y ait quelque chose qui ne soit pas clair, pour peu que la justice ne soit pas d*aplomb sur ses bases, ils s'en aperçoivent tout de suite, avec une vivacité extraordinaire; aussi ces hommes qui apparaissent, à ceux qui ne les connaissent pas, sous forme de sauvages, seraient-ils très-faciles à conduire, avec une justice invariable et ferme. Je voudrais bien parler un peu mieux leur langue, j'en ferais ce que je voudrais; mais il ne faudrait pas craindre de leur couper la tête illico, selon le cas. Quand ils vous savent toujours un sabre au bout du bras pour frapper à Poccasion, ils deviennent souples comme des gants. Lorsque le coup porte juste, ils ne se plaignent jamais; mais frappez bien et frappez fort.
C'est égal, c^est une machine difficile à faire mar-
cher; il faut une patience, une persévérance, une opiniâtreté qui useraient Thomme le plus complet en fait dWganisation morale et physique. Cest bien fatigant; heureusement que j'ai un peu pioché toute ma vie, et que ma tête et tout mon être se font à cette vie qui en tuerait beaucoup d'autres.
Reçois-tu, de temps en temps, des nouvelles de Charles? J'ai appris avec plaisir qu'il était entré en première division; le voilà en bon chemin, Dieu veuille que la porte de l'Ecole s'ouvre pour lui!
Je serais heureux de lui voir porter un sabre avec honneur. Un soldat de plus dans la famille ne sera jamais de trop.
Vos pauvres lettres, que j'ai tant de plaisir à recevoir, m'arrivent de plus en plus lentement; cela rend mon existence bien monotone! Enfin, c'est ainsi que je vis depuis bientôt trente-deux ans, si toutefois cela s'appelle vivre. Heureusement que cette vie d'isolement n'a jamais ébranlé mes affections, et que mon cœur est toujours aussi ferme, malgré les secousses qu'il a éprouvées. Il ne me reste, dans cette solitude oti je languis, qu'un seul bonheur : vous aimer, et vous aimer bien tendrement.
Adieu, toi que j'aime tant, bonne petite sœur; adieu, mon brave Gaston que j'aime bien aussi; embrassonsnous tous les trois, et aimons-nous longtemps encore.
43o LETTRES d'uN SOLDAT.
A M. Éli\é de Montagnac,
Djemmaa-Ohazaouet, 20 décembre 1844.
Ne m^accusez pas, bons et dignes parents, si mes lettres ne se succèdent pas aussi souvent que ;e le voudrais d^abord et que vous le désirez aussi, vous qui m^aimez; mais c^est au plus si j^ai le temps de changer de chemise, tant je suis débordé par la besogne en ce moment. Les affaires arabes me prennent les trois quarts de mon temps, et le dernier quart est accaparé par nos affaires intérieures.
Je vois une petite éclaircie au milieu de cette masse embrouillée qui m^entoure, et j'en profite pour me sauver un instant au milieu de vous; — quand pourrai-je y rester tout à fait? C'est là la seule récompense que je rêve; oh! oui, allez, mes braves gens, une famille, voilà la vie, voilà le bonheur; telle est mon unique pensée, tel est mon seul but.
J^aime Texistence que je mène, elle a pour moi un charme que je ne puis rendre; il me faut du mouvement, il me faut du travail, de Pactivité, sans quoi je mourrais, car dans Pinaction, en face de ma solitude, en face du néant qui me montre sans cesse sa figure livide, en face de moi-même, ramené à ma plus simple expression, je deviendrais^», enragé ou idiot. Mais cette vie qui emploie toutes mes facultés, qui les fait vibrer comme les cordes d'un arc, me corrode, je le sens; aussi doit-elle avoir un terme, pour que je
puisse un peu réparer les avaries du long voyage que j^aurai entrepris, et jouir, un petit moment, de cette affection de famille, seul vrai remède à tous les maux.
Je ne peux pas vivre longtemps, moi, c'est impossible, je vis trop vite pour cela; il faut donc que je me dépêche de jeter Tancre au port et de venir déf)oser au foyer de famille les derniers vœux, les dernières prières du vieux soldat. En attendant, recevez ceux que je fais pour vous cette année. Dieu, je Tespère, les exaucera!...
Encore quelques années, braves parents, et je rallierai notre petit clocher. Vivez tous, vivez longtemps, pour que je puisse encore y prier avec vous. Voilà le fond de mon cœur, allez, chers amis, voilà ma seule fortune : vous aimer, vous aimer comme j'aime Dieu, et je ne rêve d'autre récompense, ici-bas, que de revenir à vous, si la Providence veut bien me le permettre.
Comment allez-vous, mon cher oncle Bernard, mon oncle Eugène, et vous, Toncle Chardron, tous vieux soldats? — N'est-ce pas qu'il est doux de se retrouver en famille, quand on a carambolé, avec sa carcasse, sur tous les champs de bataille de l'Europe? Oh! oui!... Embrassons-nous!... Et toi, mon brave frère, qui as conservé ton beau cœur, ce cœur qui aurait dû aussi être logé dans la casaque militaire, si les circonstances ne t'avaient forcé à engrener ta vie à une machine à vapeur, et toi, comment vas-tu? Embrasse-moi, mon brave garçon, pour l'année 45 et tontes celles qui suivront. Et vous, ma bonne Clémence, qui excellez à