‹ Lettres d'un soldatChapitre 4 sur 13 · IM · texte numérisé non relu

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A madame Bernard de Montagnac (Sedan),

Paris, 6 juillet i832.

Ma chère tante, M. N... a eu la complaisance de me remettre la bonne petite lettre dont vous Taviez chargé. Je notais pas chez moi lorsqu^il prit la peine de me l'apporter, mais il eut la bonté de revenir me voir ce matin, et j'eus tout le temps de m'entretenir avec lui de ce qui m'intéresse le plus au monde, c'est-à-dire de vous et de toute ma famille.

Notre conversation a roulé aussi sur une circonstance de ma vie qui a paru vous inquiéter beaucoup. Les choses, ici-bas, peuvent être envisagées à des points de vue si différents que je ne suis point surpris que ma conduite, présentée sous un faux jour, vous ait causé une impression défavorable; mais changez un peu de point de vue, chère tante, examinez-la à travers votre cœur, et vous la jugerez différemment.

Rappelez-vous un instant l'homme que vous avez élevé^ suivez-le dans le cours de son existence, et vous verrez si cette dernière action est en contradiction avec les principes qu'il a puisés dans Tâme même de ses parents, et qui sont devenus la règle de toute sa vie,

et comme la base fondamentale de sa religion : ce Fais ce que dois, advienne que pourra. » Fidèle à cette devise, je poursuis, sans sourciller, la carrière que j'ai choisie.

Accoutumé, depuis longtemps, à mépriser l'opinion publique, je n^ai pas cru devoir l'opposer, dans la balance, à ce raisonnement bien simple et qui, cependant, étonne tant de monde aujourd'hui : Ma conscience me disait : « Tu n^as pas encore assez fait pour porterie signe dont on veut t'honorer », j'ai suivi l'impulsion de ma conscience; je suis satisfait. — Peu m'importe si quelques-uns de ces esprits étroits, qui ne jugent les actions des hommes qu^à travers le prisme de leurs pitoyables ambitions, donnent à ma conduite quelque interprétation mesquine ! Peu m'importe l'approbation du vulgaire : les trois quarts de la sotte race humaine ne comprennent rien aux sentiments élevés! La seule appréciation à laquelle je tienne est celle de mes parents, de mes amis. — Je n'en veux pas d'autre.

Voici, en quelques mots, ma bonne tante, cette scène que chacun se plaît à assaisonner, comme un ragoût, à des sauces si différentes.

Transportez-vous un instant dans la cour des Tuileries, et écoutez Tinterlocution qui a tant étonné S. M. le roi Louis-Philippe, — surtout le tas d'imbéciles qui Tentouraient.

Devant un cercle de plus de deux cents officiers, en présence de tous les régiments de la garnison, le maréchal Soult m'appelle pour recevoir, de la main du Roi, ce signe qui servait jadis à récompenser les plus

beaux traits de courage, les plus belles actions d'éclat dont Tunivers ait jamais retenti.

Arrivé à une petite distance du Roi — Sa Majesté tendait déjà la main pour me remettre ce que beaucoup d'autres acceptent si facilement, sans se demander s'ils en sont dignes — :

c< Sire, lui dis-je, permettez-moi de vous adresser la « parole. Je ne puis pas accepter cette décoration. Je « n'ai pas encore assez fait pour la mériter. J'espère la « gagner plus tard sur un champ de bataille, en com- (( battant pour ma patrie et pour vous. Dans ces deru nières affaires, je n'ai fait que mon devoir ; je ne veux a pas de récompense. Il y a, dans ma compagnie, de a vieux sous-officiers qui ont blanchi dans les camps; « ils sont plus dignes que moi de porter cette déco- « ration. Depuis longtemps, ils n'ont rien obtenu; ce je serais heureux que Votre Majesté les récom- €< pensât. »

Chose étrange, le Roi n'eut pas la force de me répondre, il me fit quelques signes de tête et sourit doulou* reusement. — Je ne m'attendais pas à produire sur lui une aussi forte émotion. Il appela le colonel du régiment^ et je compris qu'il lui disait d'insister pour me faire accepter la croix.

Le colonel vint à moi.

« — Voyez donc, monsieur, me dit-il, dans quelle position vous mettez le Roi; pourquoi n'acceptez-vous

pas? »

ff — Ma détermination, lui répondis-je, n'est pas celle d'un enfant. Il est fort inutile d'insister davantage. Le

Roi a dû me comprendre, et je pense que vous serez assez juste pour me comprendre aussi. »

Le père Soult, placé à la droite du Roi, me regardait par-dessus ses lunettes; tous les autres vieux généraux qui composent Tétat-major fixaient sur moi leurs yeux ébahis, et si j'avais pu lire au fond de leur âme, je suis sûr que j*y aurais vu, écrites en grosses lettres, ces sottes épithètes appliquées à mon individu : Carliste, Henriquinquiste, Républicain, SainUsimonien , Arlequin, Fou, etc.

Je leur ai fourni l'occasion de penser; ils m'en veulent peut-être à cause de cela. Leur imagination engourdie a tant de peine à se réveiller !

A Pissue de la revue, le maréchal Soult me fit appeler chez lui... En arrivant, la première personne que je rencontrai, et qui m'accueillit de la manière la plus affectueuse, fut le lieutenant-colonel Guyot, frère de la baronne Hulot. Il avait été témoin de ce qui venait de se passer, et me complimenta en des termes qui sont trop élogieux pour que j'ose vous les répéter, mais qui me rassurèrent tout à fait sur la façon dont le maréchal Soult avait pris les choses.

Je fus introduit par lui auprès du ministre, dont la contenance me prouva immédiatement qu'il était loin de me blâmer, et qui me demanda de lui avouer fran-chement les motifs de mon refus.

Je lui exprimai que ces motifs étaient ceux que j'avais déjà fait connaître à Sa Majesté, et je lui répétai, à peu près, ce que j'avais dit au Roi.

Après quelques échanges de paroles, il me dit en

souriant : a II y a bien longtemps que je sers^ c'est la première fois de ma vie que je vois un officier refuser la croix des mains d'un souverain. »

Mon colonel est parfaitement entré dans ma manière de voir, et tous les renseignements qu'il a été appelé à fournir sur mon compte sont pleins des choses les plus flatteuses pour moi. Afin de vous en donner une idée, je vous envoie la copie d'une lettre qu'il m'écrit, et dans laquelle il me communique un passage de son rapport au ministre de la guerre :

a Mon cher Monsieur de Montagnac,

« Le ministre vient de me réclamer votre lettre de (i nomination, et je la lui adresse. Comme je suis tou- « jours prêt à rendre officiel ce que j'écris, je crois de- « voir vous faire part des termes dans lesquels j'ai solff licite, sur votre demande, une décoration en faveur u du voltigeur Bertrand :

« Monsieur le maréchal,

« D'après votre dépêche de ce jour, j'ai l'honneur de a vous adresser l'état des militaires de tous grades qui ' <c ont été décorés à l'occasion des journées des 5 et 6 juin. c( Je n'y ai pas compris le lieutenant de Montagnac, ce qui, bien que nommé par ordre du 1 6 courant, a, par «un mouvement de modestie sans exemple, refusé la déa coration, prétendantqu'ilnel'avaitpasencoreméritée. ce Cette action étonnante, que rien ne devait faire tt pressentir, m'impose le devoir de profiter de la cir- « constance pour vous faire connaître, Monsieur le

Cl maréchal, ainsi que vous avez pu en juger vous- (( même, en recevant cet officier, que son refus n*a absoa lument aucun rapport avec la politique. C'est le « résultat d'une exaltation chevaleresque, fruit des (( souvenirs que laissent, chez certains jeunes gens, les « traits sublimes de désintéressement et de patriotisme « qui marquent les beaux jours de Sparte et d'Athènes.

<( Du reste, M. de Montagnac est un officier plein « d'honneur, et sur le dévouement duquel on ne sauce rait avoir aucun doute; c'est, en outre, un des office ciers les plus instruits et les plus distingués du corps, c( mais qu'il ne faut pas juger sur le ton et les formes ce qui le caractérisent comme militaire, etc. »

cr Telle est ma lettre, en ce qui vous concerne, mon « cher Monsieur de Montagnac, et je dois croire que c( vous y trouverez un langage conforme à la considéc( ration et à la distinction que je n'ai cessé de vous « montrer depuis que je suis appelé au commandement ce du régiment. Je désire avoir l'occasion de vous en ce convaincre, comme de mon ajGFectueux dévouement.

« Le colonel du i" de ligne, c( Sigrté : Dénizet. »

Rassurez-vous donc sur ma position passée, présente et à venir, et sachez bien que je suis au-dessus de toutes les misérables illusions dont se bercent les différents partis qui divisent notre pauvre France. Je n'ai d'autres sentiments que ceux de mon devoir. Aucune considération humaine ne me fera dévier de la route que je me suis tracée, et j'espère bien

que mes enfants n'en connaîtront pas d'autre. D'ailleurs, je ne m'appelle pas Montagnac pour rien, et je veux que mes parents puissent dire que je suis digne d'eux.

Adieu y ma chère tante; e vous embrasse de tout mon cœur, et je vous prie de croire au bien tendre

attachement de

Votre neveu,

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