‹ Lettres d'un soldatChapitre 5 sur 13 · L. DE Montagnac · texte numérisé non relu

L. DE Montagnac

A M. Éli^é de Montagnac^ (Sedan).

Paris, 17 février i836.

Mon cher ami, vive le carnaval! je suis capitaine; mon colonel m'a appris aujourd'hui, par une missive très-aimable, que je tenais les deux épaulettes.

Je suis heureux.

Je ne puis t'en dire davantage, il faut que je me sauve; un de mes camarades m'attend pour dîner. J'ai trouvé la lettre du colonel en rentrant de mon atelier^ à quatre heures.

Fais part de cette bonne nouvelle à tous ceux qui veulent bien s'intéresser à moi.

Ton ami.

' Frère cadet de L. de M., né en 1808, mort en 1882, officier de la Légion d'honneur. Fut pendant de longues années conseiller général et député des Ardennes.

* L. de M. était élève de Delaroche, qui lui trouvait assez de talent, comme peintre, pour l'engager vivement à renoncer à la carrière militaire.

A M. Bernard de Montagnac^ (Sedan),

Toulon, 8 janvier i837.

Mon cher oncle, les journaux qui vous ont annoncé notre départ pour TAfrique se sont trompés, ce qui leur arrive souvent. J'aurais bien désiré qu^ils dissent vrai, mais il n^en est malheureusement pas question. Nous espérons, — du moins j'espère, — et voilà tout. Il est probable que cette fois on ne sautera pas notre tour; ce serait vraiment à perdre courage.

Je vous remercie, mon cher oncle, des bons conseils que vous me donnez. Je saurai les mettre à profit en temps et Heu, et j'espère, si les circonstances s'y prêtent, vous prouver que je les ai compris. Vous m'avez bercé avec des principes d'honneur trop solides pour que je puisse déchoir.

Que mes chères tantes et mes bonnes petites sœurs ne se tourmentent donc pas de mon voyage en Afrique! Qu'elles ne se fassent pas des monstres des fatigues, des privations, des peines qu'on endure dans ce pays. — Il est bien clair qu'on n'est pas là comme chez soi, qu'on ne trouve pas tous les jours un bon dîner bien chaud, bien à point pour se restaurer, ni un bon lit pour se reposer des fatigues de la journée; mais, mon Dieu! tous ces luxurieux bien-être de la vie sont-ils donc si indispensables que Ton ne puisse s'en passer?

' Bernard de Montagnac, chevalier de Saint-Louîs. Oncle de L. de M.

La nature fournit parfois des abris suffisants, et quand elle ne se charge pas d^en fournir, on s'en crée. — Si la broche n'offre pas chaque soir les suaves contours d'un bon gigot ou d'un aimable chapon, on caresse, à belles dents, le savoureux pain de munition qu^un appétit solide fait toujours trouver excellent.

En résumé, on vit en Afrique comme partout ailleurs, moins bêtement peut-être. Que mes tantes et mes sœurs ne se figurent pas que j'y veuille laisser mes os, et qu'elles se persuadent bien que tout mon avenir militaire dépend de quelques années de campagnes, après lesquelles je serai heureux de vous embrasser tous.

Je viens (d'être accroché à l'instruciion des recrues, ce qui ne contribuera pas peu à me faire faire quelques pintes de mauvais sang. — Peut-être la peine que je vais me donner sera-t-elle compensée par certains avantages auxquels j'ose rêver: une compagnie d'élite! qui sait?... Enfin vive la galère ! Si j'entrais en Afrique à la tête d'une compagnie de voltigeurs, la terre ne serait plus digne de me porter. — Ces compagnies sont toujours en avant« et, avec ellçs, on peut faire de la bonne besogne. — Un château, deux châteaux, trois châteaux en Espagne, ça ne coûte pas grandVhose, maïs on s'endort content avec cela , et l'on se prépare de doux rêves.

Adieu, mon cher oncle; chargez-vous de mes amitiés pour notre bonne famille, et croyez à l'attachement franc et solide de votre neveu.

Page 1