‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 25 sur 36 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

< Cela n*est pas français » ! — Inventions françaises arrêtées par ce cri. — Les premières autos. — Les pantalons rouges ! — Pas de romantisme ni de panache. — Le l>âton Uanc de vos agents.

« Cela n'est pas français ».

Avec ce mot-là on a condamné en France, dès leur naissance, une multitude d'inventions qui depuis ont fait lei*r chemin et qu'on a été obligé d'adopter ensuite mais très en retard sur les autres nations.

J'ai connu des gens qui déclaraient ne pouvoir lire ou écrire qu'avec une lampe à l'huile. On a même conservé dans les Ministères français des lampistes jusqu'à ces derniers jours, parce que certains chefs de bureau déclaraient que l'électricité leur abîmait les yeux ! Pendant ce temps-là d'autres fonctionnaires logés aux frais de la princesse réclamaient l'électricité dans leur logement !

On a dit cela des automobiles, aussitôt qu'abandonnant la forme des vieux carrçsses, elles prirent la forme alloi:gée. « C'est bon.

disait-on, pour les gens qui marchent comme des fous ! »

Les bicycles avaient une grande roue devant et une petite roue derrière ; c'était le contraire des premières automobiles qui avaient une grande roue derrière et une petite devant. Le jour où apparurent les premières bicyclettes, ce fut un tollé général : *t Dieu que c'est laid, ce n'est pas français ! » C'est miracle que l'industrie des bicyclettes ne soit pas tout entière passée à l'étranger, comme celle des machines à coudre qui ont été inventées par un Français, mais que Ton fabrique presque exclusivement aux Etats-Unis.

Que n'a -t-on pas dit des chaussures américaines : laides, hideuses, pas françaises. Elles avaient pourtant un grand mérite, celui d'être faites pour les pieds, tandis qu'en France, il y a 20 ans, on vous imposait des bottines pointues qui exigaient des pieds faits pour les bottines, et qui ont fait la fortune des pédicures.

Naturellement rien de ce qui est nouveau n'est français, par le fait même que cela est nouveau ; mais si on le condamne d'avance en diluant : « Cela n'est pas français », on ne

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ne fera jamais rien de neuf et on sera toujours en retard sur les autres pays. C'est pour cette raison qu'on n'a ^jamais pu se décider chez vous à changer la couleur des pantalons des soldats.

Personne n*ignoraît que cette couleur rouge était fâcheuse et faisait des cibles de vos troupiers. Presque toutes les armées du monde étaient habillées avec des draps de couleur»

neutres^ se confondant avec les terrains. Che» vous, il a été impossible de se mettre d*accord sur la couleur à adopter. Mieux que cela : pour dessiner un uniforme, vous vous êtes adressés aux moins qualifiés pour créer cet article, à des peintres, dont la réputation s'était faite à peindre les gloires du passé.

Votre goût artistique et votre amour de la tradition dans cette circonstance vous ont mal inspirés. Le peintre généralement aime à faire ressortir les objets. Son talent consiste , à faire le contraire de ce que vous cherchiez. Sur un fond neutre il a dessiné un guerrier éclatant. Il a fait une jolie aquarelle qui a coûté la vie à peut-être 100.000 de vos soldats.

n eût été préférable de s'adresser à un bra-

connier ou à un contrebandier. Ils vous auraient désigné mieux qu*un académicien la couleur du drap nécessaire pour passer inaperçu. Mais les badauds auraient déclaré : « Cela n*est pas français », parce quHls n^ont jamais vu que des pantalons rouges. Il fallait laisser dire les badauds et faire régler par quel(|ii'un de compétent et de responsable une que.^ticyi qui ne regardait ni le public ni les artistes.

Le « Tirez les premiers, Messieurs les Anglais » fait bien dans un roman ou dans un drame, mais c'est détestable à la guerre.

En Amérique, nous sommes moins chevaleresques et plus pratiques. Dans notai Ouotît encore incivilisé Thomme intelligent tire toujours le premier sur un adversaire qui fait mine de sortir son revolver ; on s'exj^Uqne ensuite.

Nous ne comprenons pas le gest^^ de ce.^ jeunes sous-lieutenants qui se sont Livancv.^ vers 'les mitrailleuses allemandes coîtiâs lIu plumets tricolores et gantés de blanc* ?*«.h|s plaignons sincèrement ces jeunes gcn.s ^.MUia^ geux. Une mauvaise méthode de gueriu a v^oiUc des existences utiles au pays.

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Les troupes américaines débarquent en France. J'ose espérer que dans nos camps d'instruction on aura appris à nos jeunes officiers à ne jamais exposer inutilement leur vie ni celle de leurs hommes pour un beau geste ou un mot historique.

Lorsque vous avez donné à vos agents de police un bâton^ vous avez eu la singulière idée de faire savoir que ce bâton était en bois tendre et ne pouvait faire .de mal à personne.

On avait proposé de leur donner un bâton comme aux policemen de Londres ou de New- York, et d'en faire un moyen de défense. Vous avez répondu : « Cela n'est pas français », et vous avez continué à armer vos agents avec un sabre en leur recommandant de ne pas s'en servir. * Ces . malheureux n'osent sortir cette arme, et sont parfois roués de coups par des malfaiteurs armés de vrais gourdins qui ne s'inquiètent pas de savoir si leur bâton est français ou non.

Nos policemen en Amérique tiennent en respect des centaines de voyous avec leur trique, pmrce qu'ils s'en servent. Cette trique tombe smr les épaules, le$ avant-bra3, et au besoin

sur les crânes des manifestants qui reculent, parce qu'ils savent que le bâton est en bois dur, tandis que chez vous ils ne reculent pas parce qu'ils savent que le bâton est en bois blanc et que le sabre ne sortira pas du fourreau.

at» tBTTRES D*im VIBn. AMÉRICAIN

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