‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 36 sur 36 · LETTRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVIII

Gens d'affaires. — Services publics.

Conclusion et Fin.

On nous reproche d'être des gens d'affaires, des hommes d'argent, de considérer la politique au simple point de vue des intérêts.

En cela, nous répondrons qu'à l'occasion nous savons aussi considérer les événements au point de vue des idées, et sommes aussi parfaitement capables d'être sentimentaux ; mais ceci dit, qu'est-ce donc que la politique sinon la gestion des affaires d'un pays ?

Nous considérons que nous avons trouvé notre forme de gouvernement définitive ; alors nous n'avons pas à sauver la Patrie tous les jours comme au temps de l'Indépendance ou de la Rébellion.

Alors de quoi donc notre Président, et notre Congrès ont-ils à s'occuper, si ce n'est des affaires de la République... des affaires de tous les Américains.

Nous attendons de notre Gouvernement qu'il nous assure l'ordre à l'intérieur et la paix à l'extérieur, sans lesquels il n'y a point de

confiance, et sans ' confiance, point d'entreprises.

Que trouvez- vous d'extraordinaire à ce que notre principale préoccupation soit la mise en valem des ressources de notre pays, pour le plus grand bien de notre peuple ?

Nous concevons le rôle du Gouvernement rempli quand il nous a procuré ces biens.

Nous différons sans doute sur la manière de^ remplir ces obligations. Vos politiciens semblent n'avoir d'autre préoccupation que de détruire ou de sauver la République.

En Amérique, la forme du Gouvernement n'est plus en cause ; nous différons parfois sur la manière dont il doit remplir ses obligations, mais pas sur le but.

Nous attendons de notre Gouvernement qu'il développe et non pas qu'il entrave les affaires, et par affaires, nous entendons le tj-avail, l'exploitation du sol et du sous-sol, et la distribution la plus rapide et la plus économique des produits. Si tel n'est pas le rôle d'un Gouvernement démocratique, quel est-il }

Vos administrations sont fermées. Le moindre de vos fonctionnaires est souvent un pares-

seux et parfois même un tyran. En entrant dans TAdministration, il a renoncé à l'avance à exercer toute initiative, cela est déjà fâcheux, mais ce qui est plus désastreux, c'est qu'il' se croit le droit et le devoir de vous empêcher d'exercer la vôtre.

Nous avons encore heureusement en Amérique un grand nombre de fonctionnaires qui ont la conviction que leur devoir est de servir le public, qu'ils sont placés dans leur poste par le public lui-même, dont ils sont les serviteurs.

Vous êtes le peuple le plus contradictoire de la terre, vous êtes traditionnels, c'est-à-dire, vous avez l'horreur du changement ; cependant vous changez de Ministres tous les trois mois, et vous changez aussi la forme des chapeaux et la longueur des jupes, également quatre fois par an.

On dit aussi que vous ne pouvez pas vous entendre. Encore une légende, car vous venez de donner la preuve du contraire ; « Tous de-

bout pour la défense de votre merveilleux pays ». Allez- vous vous quereller après la Victoire ?

A l'avenir, les objets de consommation populaire, les articles courants, seront toujours faits par des machines. Il est donc inutile de faire des apprentis pour leur apprendre des métiers destinés à disparaître ; mais on doit faire des. apprentis pour les industries de luxe et d'art, à la condition toutefois de ne pas pour* suivre en même temps la destruction et Tanéantissement de la richesse ; il est sage ^i on veut maintenir et encourager l'ouvrier d'art, de ne pas tuer le client qui le fait vivre.

Nous autres Américains cherchons à nous enrichir en gagnant beaucoup ; vous Français, en dépensant moins.

Le développement de la richesse a étc entravé consciemment, volontairement dans votre pays.

Richement doué sous tous les rapports, sol, sous-sol, race, géographie ; vous avez donné mission à vos gouvernants de retarder, d'interrompre, de gêner l'exploitation des éléments merveilleux, riches et rares dont votre pays a été comblé.

Vous avez une histoire, vous avez des traditions, vous possédez des monuments remarquables, des musées remplis' de merveilles.

Votre esprit, votre génie national en sont imprégnés.

L'ancienne Grèce, la Rome antique et votre sol donnent à votre littérature, à votre conversation, un vernis et un brio que nous ne pouvons songer à atteindre. Vous nous êtes supérieurs sans conteste dans le domaine de la Pensée.

Vos idées atteignent vite des sommets élevés. Elles se transmettent rapidement dans votre peuple épris d'idéal.

Nous envions votre goût sûr. Nous vous aimons pour votre élégance. Vous excellez dans tous les arts.

A UN îfRANÇAÎS 269

Vos savants, vos théoriciens sont les premiers du monde.

Nous nous sommes contentés souvent de mettre en pratique la plupart de leurs découvertes.

Utilisez donc nos perfectionnenients. Servez-vous de nos machines. Assimilez- vous. nos méthodes de travail. Alors, vous serez la première nation de l'Univers. Vous couvrirez la Terre de vos productions, et vous attirerez à vous, sur votre sol riche entre tous, avec votre climat doux et tempéré, tous les enrichis du ' globe, car ils savent, nous savons tous, que l'argent n'est pas tout... qu'il n'est même rien si on ne peut en distribuer une grande part dans la France Immortelle, au pays des bonnes choses, des 'belles pensées et des braves gens.

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