‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 35 sur 36 · LETTRE XXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVII

Pour payer ses dettes et ses importations, la France devra créer des excédents et les exporter. Qu*eUe étudie la production américaine sur place, et qu'elle engendre chez elle im mouvement d*opinion irrésistible.

Après la guerre, la France se trouvera en face de formidables dettes extérieures ; il faudra pour les payer qu'elle exporte des marchandises.

Elle sera, comme auparavant, obligée d'acheter à l'extérieur ce qu'elle ne peut produire: le coton, la plus grande partie de la laine, le cuivre, le pétrole, etc.

Pour payer ces marchandises, la France devra exporter. Pour pouvoir exporter il faut qu'elle exploite son sol et son industrie, subvienne à sa consommation et crée des excédents.

Pour surproduire avec une main-d'œuvre très diminuée, il faut que la France organise une production intensive. Il ne suffit pas de la désirer, il faut la comprendre, la connaître

et être convaincu qu'elle peut être réalisée. Pour cela il faut sortir de chez soi, aller dans les pays où la production existe sur cette base, apprendre à la faire fonctionner, voir sur place les nouveaux rendements. C'est en Amérique surtout que cette conviction pourra être acquise.

Il est donc nécessaire qu'un grand nombre de Français, de toutes les classes de la société, aillent en Amérique, par leurs propres moyens ou envoyés par leurs organisa^tions ou par l'Etat, de manière à créer en France un courant d'opinion irrésistible qui permette dès maintenant d'orienter vers les industries de la paix ce qui a été créé pour les industries de la guerre, et de développer ces dispositions nouvelles dans toutes les branches de l'activité nationale : agriculture, industrie, commerce, transports.

Par exemple, évitez avec soin d'envoyer chez nous, pour nous mieux connaître, des ratés ou des mécontents, à plus forte raison, des malfaiteurs.

Songez bien que ces enquêteurs ne viendront pas uniquement pour étudier nos méthodes et

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nos procédés de travail. Ils seront investis également du rôle écrasant de représenter la France. C'est d'après eux, que ceux des nôtres qui ne voyagent pas, c'est-à-dire, l'immense majorité, jugeront les Français.

Evitez donc de nous expédier des politiciens gênants, des artistes méconnus, des cabotins usés et des conférenciers tarés. Il est arrivé aux Etats-Unis, depuis la guerre, une foule de Français pourvu^ de vagues missions, telles que resserrer les liens qui unissent les deux républiques sœurs.

Le but de beaucoup de £es étranges missionjiaires, nous a paru avant tout, et surtout, de déserrer les liens qui les attachaient à l'Armée, trop près du Front...

De grâce, envoyez chez nous des hommes propres, connaissant à fond leur métier, capables de saisir tout ce qu'il y a d'avantageux à être pris chez nous. A ceux-là, nous ouvrirons toutes grandes les portes de nos usines, de nos cercles et de nos maisons.

Si l'on ne se décide pas à produire, la France tombera au niveau de l'Espagne. Les touristes continueront à y affluer, pour visiter Veisail-

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les, et le reste, mais ils quitteront votre pays stupéfaits du spectacle d'un peuple doté d'un sol et d'un sous-sol particulièrement riches, de côtes merveilleuses sur trois faces, d'une nation douée des plus merveilleuses qualités d'intelligence, d'ingéniosité, d'initiative, et incapable de tirer parti de tout cela.

Il ne manque pas de Frauçais au courant des progrès de l'industrie américaine qui essayent ou qui ont essayé, d'introduire chez eux les nouvelles méthodes. Aucun de ces efforts ne sera vain, mais ce n'est que par un effort d'ensemble englobant patrons, ouvriers et a'dministration, qu'on pourra réussir.

Il y a trop d'osbtacles aux efforts particuliers. Un homme isolé qui aura été voir ce qui se passe en Amérique devra à son retour convaincre l'un après l'autre ses associés, son bailleur de fonds, ses ouvriers, son beau-père et son concierge.

L'influence des femmes s'exerce en France d'une façon très vive, et il importe de les cobquérir. Or, actuellement, la femme française.

prudente, n'entend pas qu'on risque sa dot dans des « aventures », et tout le monde considère que c'est une aventure que d'acheter des machines nouvelles pour remplacer celles avec lesquelles le père a fait fortune.

Il faut en France une influence politique pour planter un poteau le long d'une route, ou faire passer un fil par-dessus un chemin com* munal. La plupart des gens se rendent cc^mpte qu'il y a quelque chose -à faire, mais ce quelque chose ne peut être fait que si la nation en bloc cesse d'admirer les vieilles roues de bois et s'engoue pour l'acier, le machinisme, Tautoma.tisme et le système Taylor.

Les Allemands sont certainement trop étatistes pour nos goûts, et par « nos goûts « j'en* tends les goûts américains et les goûis français. Il y a une multitude de cas où TEtat rendra grand service à l'industrie française en ne s'y mêlant pas. Il y en a d'autres où il faudra qu'il apporte son concours.

Il serait difficile de remédier à la lenteur administrative. On pourrait décharger 1* administration de tout ce qui ne la regarde pas^ en laissant faire les autorités locales, sans

mêler le pouvoir central à une multitude de questions qui peuvent être résolues sur place par les fonctionnaires locaux. Les quelques erreurs qui pourront se produire seront largement compensées par le temps gagné.

En Amérique nous avons plus de liberté que vous. Cette liberté a quelques , inconvénients mais nous n'avons pas, par exemple, à écrire à Washington sur du papier ministre, en quatre exemplaires, pour obtenir de changer un- tableau de place dans un musée. Il faut faire crédit aux gens, provoquer toutes les initiatives, et exercer les intelligences. Il y a tellement de génie comprimé chez vous que les bénéfices de la liberté dépasseront de beaucoup les inconvénients. Votre administration tracassière et compliquée n'agit plus que dans le sens de la neutralisation de tous les efforts.

L'activité des Français pourrait être comparée à un bon moteur capable d'entraîner une forte machine, dont tous les freins sont bloqués par un système néfaste de suradmînistration.

Votre législation sur les Sociétés par actions est trop compliquée. Destinée dans la pensée

du législateur à protéger le public, elle n'atteint pas son but, parce qu'elle n'empêche pas l'éclosion de nombreuses iilouteries. Et il est toujours loisible à vos nationaux de faire des sociétés belges ou anglaises pour échapper à la complication des sociétés françaises. Alors ces complications ne servent qu'à faire passer votre argent à l'étranger ou à faire administrer vos propres affaires par des étrangers sous des législations étrangères.

En un mot c'est dans la simplification que vous devez chercher tout d'abord le remède à votre développement retardé ; ensuite c'est dans- l'application des méthodes que vous apprendrez chez nous.

Le jour oil ce sera la mode en France de travailler à l'américaine, les Français seront imbattables.

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