AU LECTEUR
Lecteur, ce recueil (Cessais Est terminé, je le livre Au vent qui fait le succès Ou ^infortune d'un livre.
Il esU selon les instants.
D'humeur joyeuse ou morose.
Mais c'est l'histoire du temps.
Car il ne vaut pas grand' chose.
Je voudrais, sans me flatter D'un triomphe sans réclame.
Voir sur ses pages flotter La main blanche d'une femme.
Une, c'est peu; mais, s'il plaît Au hasard qui nous seconde Que pour lectrices il ait Toutes les femmes du monde.
Pauvre livre, je lui dois Le don des heures moins lentes.
La gaîté franche, et parfois L'oubli des choses présentes.
Simple, il dit la vérité, Qui déplaît même à la Chambre Et la sainte Liberté, Proscrite un jour de Décembre,
Et les souvenirs pieux, Et les espérances chères, Et le passé glorieux Qu'eut la France de nos pères,
Quand on mettait, par raison.
Le peuple étant moins volage.
L'homme qui trompe, en prison.
Et V aigle qui vole, en cage.
Si, parfois, ce livre prend Une flèche à la satire, Cest pour se moquer gaiment Des grands hommes de F Erppire f
Des ministres sans éclat, Perroquets de la tribune, Cochers du char de VÉtat, Et bâtards de la fortune;
Du sénateur, du préfet, Et de la gent décorée Qui porte sur son collet Le galon de sa livrée.
On m'a dit : « Faites sans peur Une préface si belle Qu'elle mène son auteur A la Correctionnelle,
« Et puis plus tard à la Cour, Et lui procure la chance D'un mois ou deux de séjour Dans les prisons de la France. »
Grand merci, non; mais, au lieu D'une préface qui sonne, Voulez-vous un conte bleu, Songe d'une nuit d'automne ?
Dans le rêve que je fis, L'air était plein d harmonie :
On voyait fleurir la lis Sur la terre rajeunie.
On était dans la saison Qui fait la campagne verte, Je regardais Vhorizon De ma fenêtre entr' ouverte ;
Et je vis dans le lointain, Oit court la plaine féconde, De\u % fantômes en chemin A travers la moisson blonde :
Figures aux. traits pâlis y Formes trop longtemps voilées, Elles venaient des pays Où s'en vont les exilées.
Toutes deux, nous rapportent La réalité féconde, Savaient pas d'arme, et pourtant Elles conquéraient le monde.
Les vendeurs et les vendus Disparaissaient devant elles.
Ainsi que les vieux abus Dont on fit les lois nouvelles.
On sait le nom qu'ont porté Ces fille* de mon caprice :
Lune, c'est la Liberté, Et Vautre, c'est la Justice.
Je reconnus à leurs traits Ces deux grandes méconnues.
Grâce aux récits qu'en ont faits Nos père* qui les ont vues.
Je leur disais en rêvant :
« Hélas! qiï avez- vous pu faire t Depuis le jour qu.on attend « Votre règne sur la terre;
a Depuis qu'on trompe et quon ment, « Et que des actes injustes « Sont commis en invoquant, « Déesses, vos noms augustes*
« Enfin, vous voilà, c'est vous,
« Le peuple opprimé respire ;
« Déesses, délivrez-nous
« De ce que je n'ose dire. »
Mes vœux furent exaucés :
Plus d'esclave et plus de maître !
Je rêvais, vous le voyez, Et je rêve encor peut-être.
On jouait moins au soldat, Un instrument de famille Qui remorque aux coups d'État Les Césars de pacotille.
On avait des fonds serrés En des caisses toujours prêtes.
Des budgets équilibrés.
Et des ministres honnêtes.
On supprimait des deux mains, Les gens étant économes, Le Mazas des écrivains Et le Sénat des grands hommes.
Toutes deux en sûreté Accomplissaient leur office :
Sans , la Liberté^
Et sans juges, la Justice.
On comprend ce qu'il advient D'un rêve couleur de rose; Après le sommeil revient La réalité morose.
C'est ainsi : nous nous lassons D'un règne qui se prolonge, Et vainement nous cherchons L'Espérance dam un songe.
On a peu, F on veut beaucoup; En rêvant, on se console; Le corps cède sous le joug, Mais Vâme est libre et s'envole.
Arthur de Boissieu
Beire, 12 novembre 1868.