ET M. VICTORIEN SARDOU
Je consacre le début de cette causerie à ceux qui tiennent dans leurs mains augustes la destinée des faibles, des petits et des humbles, aux maftres du vaste monde, aux pasteurs des peuples errants. Rois constitutionnels ou monarques absolus, impératrices au front penché sous le poids des lourdes couronnes, reines dont les mains blanches manient les sceptres d'or, princes et princesses inférieurs qui gravitez autour des souverains de haut parage comme les astres secondaires autour des soleils éclatants, je vous salue avec
respect, je vous admire avec raison et je vous nomme avec terreur. Vous nous donnez à volonté la paix dont nous avons besoin et la guerre dont nous avons peur, et si notre patience égalait votre sagesse, vous eussiez trouvé depuis longtemps le moyen d'allier les exigences de la liberté aux prérogatives du principat. Vous avez des canons dont la rayure est un progrès , et des vaisseaux dont la cuirasse est sans défaut. Vous habitez de vastes palais où votre grandeur est h Taise, et tous les ans la reconnaissance publique vous alloue une forte somme qui ne peut être l'équivalent de vos nobles labeurs et le prix du temps que vous nous consacrez. Mais, comme on Ta justement dit, l'argent ne fait pas le bonheur, et l'artillerie à longue portée est un argument qui convertit plutôt qu'un bien qui console. Heureux comme un roi! Le proverbe est faux comme un jeton et menteur comme une épitaphe. Sunt lacrymœ regum, et je tiens qu'on est mieux assis et qu'on se sent plus immortel sur les fauteuils de l'Institut que sur le trône des souverains! Pauvres princes ! on ne vous connaît pas beaucoup et on ne vous plaint pas assez.
Guatimozin n'était pas couché sur un lit de roses, et cependant c était un roi, et môme un assez bon roi. Si je cherche de plus récents exemples, je dirai sans détour que l'avenir de la princesse Dagmar m'inspire de justes alarmes. J'imagine que dans l'idiome danois Dagmar est un nom de fleur ou d'oiseau réservé aux seules jeunes filles qui promettent d'avoir le parfum de l'une ou les ailes de l'autre. Je n'ai jamais
vu la princesse, et je le regrette, car ceux qui viennent de loin et qui Font regardée disent qu'elle a la grâce des dieux et la beauté du diable. Pour peu qu'une princesse soit passablement tournée, on la prétend faite à ravir, et comme chez les souveraines le cœur importe plus que la figure, on fait de sa bonté qu'on ignore la rivale de sa beauté qu'on exalte. La charité semble plus douce, servie par de petites mains et rayonnant sur un visage aimable, et c'est merveille quand sur un front charmant se réunissent toutes les couronnes éphémères, beauté, jeunesse et royauté.
La princesse Dagmar est donc une femme accomplie, et la couronne sied à sa tôle, comme le trône à..., le respect qu'on doit aux personnes augustes m'interdit de compléter ma phrase. Souveraine, on l'admire ; bourgeoise, on l'eût aimée. Mais si un riche et simple mortel l'avait demandée, même sans dot, au roi de Danemark, appauvri par des traités récents, je ne crains pas d'affirmer qu'il eût été reconduit jusqu'aux portes du Sleswig par les soldats d'un père désolé de borner \h sa poursuite.il faut des princes aux princesses, car l'or pur ne s'allie pas au plomb vil et l'ambroisie divine ne se mélange point aux boissons d'ici-bas. On a vu des rois épouser des bergères, mais jamais, fussent-ils jolis comme l'amour, fussent-elles laides comme le péché, les bergers n'ont épousé des reines, et je le regrette pour elles.
Or, voici quelles choses advinrent. Le fils aîné du puissant empereur de Russie grandissait à vue d'œil sur les bords dèfleuris où la Neva gèle en hiver. Le
czar, qui commande à soixante-dix millions d'hommes, sentit que l'heure était venue de marier son héritier et promena ses regards sur les filles nubiles de ses royaux collègues. En ce moment même le roi de Danemark, qui avait donné sa première fille au prince 'de Galles, cherchait pour la seconde un parti d'égale valeur et un époux d'autant d'avenir. Le czarewitch lui allait comme à Cendrillon la pantoufle. On répare par un mariage ce qu'une défaite vous enlève, et l'on peut se consoler de deux provinces perdues quand on fait de l'une de ses filles une reine de premier ordre, et de l'autre une impératrice sans seconde. Le roi de Danemark ne règne que sur dix-sept cent mille âmes, mais ce sont des âmes d'élite, et en pareille affaire la qualité du pasteur importe plus que le nombre des moutons.
Il n'y avait à l'union projetée qu'un bien léger obstacle. Le czar en herbe appartenait à la religion grecque et la princesse danoise marchait dans les ornières de Luther. La princesse jugea que Saint-Pétersbourg valait bien une conversion, et vola d'un schisme àl'autre, avec la grâce qu'elle met dans ses moindres actions. Elle confessa ses peccadilles à l'oreille d'un pope indulgent et crut à la papauté de son infaillible beaupère. Je ne changerais de religion ni pour un mariage ni pour un empire, mais Dieu m'a fait la grâce de n'être ni protestant ni princesse, ce dont je le remercie deux fois.
Nous sommes tous mortels ou presque tous, petits et grands, rois et sujets. L'héritier présomptif des Rus-
sies blanches et noires, atteint d'un mal sans remède, vint demander à Nice, devenue française, une mort plus lente sous un ciel plus chaud. Autour de ce jeune homme frappé dans le printemps des années se pressaient son père et sa mère, attestant par leurs larmes amères le néant de la puissance et l'égalité des douleurs humaines; pendant que l'empereur pleurait le meilleur de ses enfants prématurément ravi aux promesses de l'avenir, on entendait les derniers cris de la Pologne expirante, et il semblait qu'on eût voulu donner à ce prince agonisant des compagnons dans la mort et des sujets dans l'autre monde.
La princesse Dagmajr fit le voyage de Copenhague à Nice pour adresser un éternel adieu à ce fiancé sitôt espéré que perdu. De sorte que les yeux du mourant purent emporter dans leur dernier regard la vision des têtes chères et des êtres aimés. Oh ! jeunes gens que les dieux chérissent, faut-il vous plaindre ou vous envier, vous qui dans les bras d'une femme adorée, image voilée de l'amour en pleurs, vous endormez, en rêvant ici-bas d'un long regret et là-haut d'un éternel revoir!... La chose rare que tact d'amour malgré tant de couronnes ! J'en fus ému, s'il m'en souvient, et je me figurais la princesse Dagmar inconsolable comme Artémise après Mausole, et parant sa beauté touchante des vêtements noirs des vierges veuves. Mais la princesse avait vingt ans, peut-être même ne les avait-elle pas.
Le temps du deuil à peine écoulé, le czar, qui commande à soixante-dix millions d'hommes, dit à son
cousin de Danemark : Voisin, mon second fils doit recueillir l'héritage entier du premier, trône et femme. Marions nos enfants avant l'hiver qui vient : votre fille n'y gagnera pas, mais les Russes n'y perdront rien. De toute sa famille le czarewitch actuel est, paraît-il, le moins réussi, et on prétend qu'il ne vaut ni son aine qui n'est plus, ni son cadet qui grandit. Une Française qui revient de Russie me racontait qu'un jour, assise et entourée dans un jardin dePétersbourg, elle émettait librement son opinion sur les nombreux rejetons du plus absolu des monarques. Le premier, disait-elle, était charmant, le second est absolument manqué, et le troisième est très-gentil. A ces mots, un jeune homme, se détachant d'un groupe de promeneurs, vint à elle, saluant d'une main et se désignant de l'autre : « Madame, le très-gentil, dit-il avec un gai sourire, le très-gentil, c'est moi. »
C'est, j'imagine, sans aucun plaisir que la princesse Dagmar accepta ce changement de main. Il y a dans ce passage d'un frère à l'autre et du mort au vivant une brusquerie qui déplaît et une communauté qui froisse. Je sais^bien qu'une princesse qui se marie fait de la politique et non du sentiment, et obéit moins à l'impulsion de son cœur qu'aux conseils de ses ministres ; mais quand on est de moitié dans la confection d'un empereur, il est pénible de ne pouvoir se donner un collaborateur de son goût. De quoi pourtant vais-je me mêler? et suis-je le Fantasio de Musset, pour empêcher l'infante bavaroise d'épouser le prince de Mantoue? Le prince de Mantouc est mal tourné,
me direz-vous. Oui, mais ses chambellans sont si jolis !
J'abandonne la princesse Dagmar à son nouveau mari, pour m'occuper d'une autre infortune royale plus complète et moins commune. L'impératrice du Mexique, venue en Europe pour traiter des intérêts de son jeune empire, n'a pu mener jusqu'au bout sa mission périlleuse, et on nous apprend que sa ferme raison a sombré dans les difficultés politiques, comme une barque trop chargée chavire sous la pression des flots et sous l'effort des vents. Cette haute intelligence s'est obscurcie soudain, et ce lucide esprit ne se sait plus conduire. Voyageuse égarée que la nuit a surprise, elle erre dans la campagne sans route, en proie aux terreurs de l'obscurité et aux visions des ténèbres.
Et maintenant, objet de compassion pour ses adversaires attendris, et vivante leçon pour les ambitieux qui s'exaltent, elle traîne du Vatican à Miramar le spectacle d'une misère que sa jeunesse rend plus touchante et son rang plus sacrée. Pareille k ce général aveugle qui acceptait dans son casque inutile l'obole des ennemis qu'il ne pouvait plus vaincre, elle reçoit comme une aumône la pitié des soldats de Juarez et d'Ortega. Qu'elle eût été plus heureuse, si, contente de son château d'Autriche et peu soucieuse des longs voyages, elle eût refusé de mordre aux pommes dorées du Mexique! et qu'elle eût été plus sage, si, au lieu de courir le nouveau monde, elle eût attendu dans son lit la fortune qui devait lui venir non des mines de la Sonora, mais de l'héritage de son père !
Les princes éprouvés sont trop nombreux pour que je
puisse les plaindre en détail ; je fais un bloc et je gémis. Que de souverains ont vu l'or de leurs couronnes fondre en un jour de chaleur et leurs brebis pillées par les aigles d'un confrère ! Grands ducs, petits ducs et petits rois expropriés de leurs États pour cause d'utilité prussienne ou piémontaise redemandent leur héritage à Guillaume, surnommé l'indomptable, ou à Victor, dit le galant homme ; mais à quoi bon ? le succès blanchit, la défaite seule déshonore. Les victoires rapides emportent sur leurs ailes la justice dépaysée, et les conquérants jettent leurs épées dans les balances frauduleuses où se pèsent les destinées des peuples. La liberté s'enfuit au bruit des armées en marche, et la conscience indignée n'a plus pour interprète ici-bas que le vieillard du Vatican, debout sur son rocher sacré.
Après cette tirade éloquente, je m'accorde quelques minutes d'un repos bien gagné et je relis les lignes compatissantes que j'ai consacrées aux puissants de la terre. Je ne crois pas avoir parlé des dieux avec trop d'irrévérence, mais si la mesure est de rigueur la variété ne messied pas. Je me dois à mes concitoyens et ne puis parler trop longuement de princes que je ne connais pas. Aucun souverain, pour peu qu'il ait de la franchise, — et aucun n'en manque, — ne peut dire qu'il m'ait vu mangeant à sa table, foulant ses tapis ou flânant dans sa cour. Aucun d'eux, malgré mon incontestable mérite, n'a encore songé à m'envoyer sa photographie sur un porte-cigare ou sa croix par un chambellan. Et, cependant, il m'est dou-
loureux de ne contempler le portrait des princes que sur des pièces de monnaie trop fugitives et trop rares, et je m'ennuie parfois de ne pas voir à ma boutonnière un ruban large comme un arc-en-ciel et rayé comme un canon.
Le roi de Prusse n'a qu'un rival au monde, c'est M. Victorien Sardou; et la comparaison n'a rien de flatteur pour l'écrivain ni d'humiliant pour le monarque. Alexandre regardait avec envie rouler à ses pieds le tonneau où nichait Diogène, et jugeait que l'orgueil du philosophe qui voulait le soleil pour lui tout seul était de la même famille que l'ambition du roi qui se plaignait de la petitesse du monde. Aujourd'hui comme autrefois, les beaux esprits se rencontrent, se reconnaissent, s'admirent. M. Sardou, mieux logé que Diogène, a des prétentions plus modestes ; mais s'il ne prend qu'une part du soleil, il s'attribue le monopole des théâtres et la lumière des rampes. Quant au roi Guillaume, plus accommodant que son prédécesseur Alexandre, il déclare qu'il lui suffit du jardin de l'Allemagne pour que sa grandeur soit à l'aise, et du titre d'indomptable pour que sa gloire soit payée.
M. Victorien Sardou est le laborieux ouvrier de son succès. Il s'est senti dès son jeune âge la vocation dramatique, et, comme Ovide enfant, tout ce qu'il essayait d'écrire avait figure d'alexandrin. Son premier pas fut une chute; sifflé à FOdéon par les merles du quartier latin, il passa les ponts pour aller demander à Déjazet vieillie les leçons de l'expérience et les conseils de la sagesse. Lisette sexagénaire sourit à cet adolescent qui
promettait d'écrire des rôles nouveaux pour une actrice antique et de rajeunir les airs connus de la fauvette qu'écoutaient nos pères. Elle fut sa muse et son interprète, 1* fit valoir et connaître, joua ses pièces, chanta ses couplets, et lança Fauteur applaudi, qui des fenêtres de son petit théâtre rebondit sur les planches du Gymnase. Depuis lors, M. Sardou compte ses années par ses triomphes et marque de craie blanche chacun des jours que Dieu lui donne. Il est déjà décoré, il est plus que riche , il est encore jeune. Sa vogue persiste, son succès grandit; et, comme auteur dramatique, s'il ne remplit pas tous ses devoirs, il touche au moins tous ses droits.
M. Sardou est héritier de Scribe et continue son commerce. Il a une nombreuse clientèle friande de ses nouveautés, exécute sur commande, livre à l'échéance et tient tous les genres, hors le genre ennuyeux. Habitué, comme un ancien, à prendre son bien où il le trouve et à ramasser des perles sur le fumier des autres, il fond ses emprunts avec son avoir et donne à ce mélange réussi la marque de sa fabrique et le cachet de sa maison. Travailleur infatigable et vraie machine dramatique, il ne gaspille pas une minute de son temps qui vaut cher, et sent qu'il est prodigue dès qu'il demeure oisif. Il faut qu'il produise, année commune, autant de pièces que les théâtres en consomment, et que, sans être né malin, il crée tous les vaudevilles dont s'égaye ce Louis XIV ennuyé qui s'appelle le public. Ingénieux et fécond, il possède au plus haut degré la science de l'effet, l'entente de la scène, et
dose l'intérêt semé sur ses cinq actes avec la sûreté de main d'un homœopathe pesant des molécules ; il tire tout le parti, possible d'un rien mis en sa place, et tisse avec un art merveilleux ses intrigues, plus légères que la toile où l'araignée prend ses mouches. Il est du temps présent et travaille pour lui. En un mot, c'est un marchand de plaisir, qui le vend cher mais qui en tient.
J'avais eu quelque idée de le comparer à ceux dont la réputation balance ou surpasse la sienne : Dumas fils, Augier, Barrière ; mais je craindrais de ne pas avoir assez de temps pour être court, et de calme pour être juste. J'essayerai cependant de faire tenir en quelques lignes mes conclusious sans leurs motifs. Ceux que je viens de nommer ont de grands défauts atténués par une qualité rare — la volonté de bien faire.
Leurs recherches sont souvent vaines et leurs audaces parfois déçues ; mais dans leurs comédies, même manquées, passent encore, comme dans un miroir terni , un pâle reflet de nos mœurs et limage effacée des vivants. En outre, mettant entre chacune de leurs productions l'intervalle nécessaire aux enfantements réguliers, ils n'abandonnent leurs œuvres qu'après en avoir fait la meilleure expression de la pensée qui les conçut, et les avoir menées jusqu'à l'extrême frontière de leur génie borné. L'heureux Sardou, au contraire, coupe ses vaudevilles en herbe pour les récolter plus vite et pour jeter au sillon la graine légère d'uae moisson nouvelle. Travaillant en vue du bénéfice actuel et norn de la gloire future, il atteint son but et est payé
selon ses œuvres. Sa littérature facile, qui aide à la digestion des boursiers et au souper des lorettes, me rappelle ces palais élégants que Potemkin construisait jadis avec les glaces de la mer. C'est poli comme un miroir et chatoyant comme un rêve. La lumière y joue, l'œil s'y trompe, mais tout passe avec l'hiver et s'écroule au soleil de mai.
Au moment de signer ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié de vous donner mon avis sur la réorganisation de l'armée, dont on s'occupe fort à l'heure qu'il est. C'est là une omission que je réparerai quelque jour. On trouve que notre armée ne répond pas à nos besoins et que nous avons trop peu de soldats à mettre sous le fusil Chassepot. Tout peut se soutenir en ce bas monde, même et surtout l'erreur. On prétend que dorénavant tous les Français de vingt à trente ans jouiront sans exception aucune des bienfaits de l'exercice et des joies de l'uniforme (i). Je sais plus d'une jeune femme désolée qui n'admet pas pour son mari ce surcroit de dépenses, et craint que le militaire ne fasse tort à l'époux. Quant à moi, qui ait trente ans et quelques lunes, et qui, jusqu'à présent, suis garçon, je ne redoute ni le mécontentement de ma femme ni les exigences de ma patrie. Mais rien ne console de vieillir, et que le projet se réalise ou non, je n'en regretterai pas moins l'âge qui vient et le temps qui n'est plus.
(1) (Test fait; ili on ioninenk.
Norembre 1866.
LA RÉORGANISATION DE i/ ARMEE, LES GÉNÉRAUX ET LES SOLDATS,
LA CLÉMENCE DU CZAR ALEXANDRE ET LA REVANCHE DE M me DE HBTTERNICH.
Jadis, les lauriers de Miltiade troublaient le sommeil de Thémistocle ; aujourd'hui, les victoires de la Prusse nous empêchent de fermer l'œil, et il est dur de ne pouvoir dormir. La Prusse, qui a moins d'habitants que la France, peut mettre sur pied ou à cheval un aussi grand nombre de combattants ; et quand le roi Guillaume éprouve l'envie de conquérir une province, il emmène avec lui une telle multitude de guerriers qu'il est difficile de les voir et fatigant de les compter tous. Or, notre pauvre pays ne peut mettre qu'à grand'peine sept cent mille hommes sous les armes, et encore convient-il de retrancher de ce total insignifiant les malades, les traînards, les musiciens et le général en chef.
On le voit, les chiffres parlent, et rien n'est plus éloquent que les chiffres, pas même un long discours de M. Rouher inspiré. Parle dieu Mars etparBellone,nous ne pouvons permettre qu'une puissance voisine nous humilie par le nombre prodigieux de ses bataillons grossis, et il nous faut augmenter ce matériel vivant qui s'ébrèche aux batailles. Quand la gre-
nouille se mêle d'égaler le bœuf, le bœuf, à peine de déchoir, doit s'élancer sur les traces de l'éléphant. Aussi, nous réorganisons l'armée sur de plus larges bases , en nous efforçant de nous conformer à l'esprit français et aux exemples prussiens. On tient conseil, et les généraux en travail, plus heureux qu'André Chénier, se frappent le front pour en faire tomber dès plans de campagne et des projets de réforme. C'est en montrant des dispositions belliqueuses qu'on prouve son amour du repos, et quand on veut une paix durable on prépare une guerre k aiguille. Tite-Live 1 c'est toi qui l'as dit, et tu jugeais sainement les hommes et les choses.
J'avouerai, dussé-je me perdre dans l'esprit d'une multitude de gens, que les grandes armées m'effrayent encore plus que les longs discours. Avec l'argent que coûte leur entretien, que d'écoles on pourrait ouvrir, que de routes on pourrait tracer, que de misères soulager, que de progrès réaliser ! Est-ce que notre légitime influence et notre antique honneur montent ou baissent avec notre armée augmentée ou réduite, el ne pouvons nous vivre du revenu de nos victoires capitalisées ? Je voudrais que l'on fût soldat comme on est artiste ou comme on devient millionnaire, par vocation ou par accident, et je suis convaincu que Ton se battrait plus résolument encore si on le faisait par plaisir et non par nécessité. Aujourd'hui, on arrache un pauvre diable & sa charrue qui ne peut marcher sans lui,, et sept années durant on lui interdit l'espérance d'être riche et la .possibilité "d'être père. Jacob
resta sept ans au service de Laban, homme riche en Filles et en* moutons ; mais au moins il avait la certitude d'avoir quelques-unes des filles en mariage et plusieurs des moutons en dot.
Si c'est un plaisir d'être soldat, ce n'est pas une sinécure : on ne retire pas toujours son épingle du grand jeu des batailles, et on achète trop souvent une gloire immortelle au prix d'un membre périssable. Il est pénible de s'en aller complet et de revenir dépareillé, si tant est que l'on revienne, et je doute que l'agrément de culbuter Russes ou Prussiens fasse oublier la perte du bras qui tenait la plume ou qui levait le verre. Triste de devoir sa jambe non plus à la générosité de la nature, mais au bois du poirier voisin; triste aussi d'exposer pour des intérêts discutables et des ambitions inutiles une guenille qui nous est chère et dont nous avons le placement. Mourir pour la patrie menacée, c'est un devoir; se battre sans nécessité, c'est une vocation; et ces quelques mots résument tout le système militaire dont je rêve l'application : pour les expéditions lointaines, des volontaires ; pour la défense du territoire, le peuple entier. Qui donc, au cas échéant, pour conserver le large trésor des libertés dont il jouit, se refuserait au maniement des armes et au* fatigues de l'exercice? Tout le monde briguera l'honneur de faire partie d'une garde nationale véritablement nationale, et cette institution, aujourd'hui méconnue, reprendra sa raison d'être dès qu'on aura fait disparaître ses raisons de n'être pas.
Nous n'en sommes pas encore là, et il n'est pas
question d'une transformation radicale, mais de l'accroissement d'une troupe déjà nombreuse. C'est aux gros bataillons qu'appartient toujours la victoire, dit un proverbe accrédité, et je me demande si ce proverbe fameux n'est pas démenti par les leçons de l'expérience et les enseignements de l'histoire. Je prends mon premier exemple dans des temps d'une incontestable antiquité, mais si je remonte aux jours passés, je descendrai aux jours présents. Quand Alexandre s'élança à la conquête de l'Asie, il n'emmenait avec lui, nous dit Diodore, que trente mille fantassins et trois mille cinq cents cavaliers; et il dut sembler aux politiques d'alors que les ressources du général n'étaient point proportionnées à la grandeur de l'entreprise, et que sa faible escorte n'était qu'un point perdu d'avance dans l'immensité du monde à conquérir. Mais ces vieilles phalanges , rompues aux fatigues et amoureuses des combats, avaient déjà vu fuir les Thraces au mont Hémos, les Gètes aux rives de lister, Démosthènes à Chéronée, et ne s'étaient arrêtées au sac de Thèbes que devant la maison de Pindare, rendue sacrée par le génie de son maître. Avec leur aide, le conquérant force le passage du Granique et balaye les Perses innombrables aux champs d'Issus et d'Arbelles. Dans une journée de victoire, Alexandre s'empaca de la femme et de la fille de Darius, et il eut la délicatesse de les renvoyer sans rançon, quoiqu'il eût trente ans et le droit du vainqueur. Bel exemple que Scipion suivit et que Bayard imita!
Groyez-vous qu'il fut médiocre capitaine cet Annibal
qui ramassait par boisseaux les bagues des chevaliers romains, tombés dans le désastre de Cannes? Il marchait Avec une armée restreinte, mais animée de son génie et instruite à ses exemples, et il ne fut arrêté dans ses victoires rapides que par la prudence de Fabius, utilisant les restes des légions mutilées. Si des fameux anciens je passe aux illustres modernes, je trpuve que c'est avec vingt mille hommes seulement que Turenne et Gondé firent ces mémorables campagnes qui ajoutèrent les rayons de la gloire militaire au soleil levant du grand roi. Ce ne fut pas avec des masses nombreuses, mais avec une brave élite, que Frédéric II conquit la Silésie, tint tête aux trois impératrices dont ses bons mots lui avaient attiré la redoutable inimitié, et joua au prince de Soubise le joli tour de le battre à Rosbach. Voltaire, qui trouva l'aventure originale, en rit beaucoup pour le compte du roi de Prusse, qui lui paya plus tard en coups de bâton la monnaie de ses pièce* de vers et le salaire de ses leçons de philosophie. C'était là s'acquitter en roi et nous consoler de Rosbach. Mais Voltaire avait trop d'esprit pour s'en fâcher et trop de santé pour n'en pas guérir.
J'arrive maintenant àl'homme-canon par excellence, à ce grand dominateur qui se dresse sur le seuil de ce siècle déjà vieux. Quelles furent, je le demande, les plus belles campagnes de Napoléon, et, quand le maître du vaste monde fit-il preuve de plus de génie pour le conquérir et de ressources pour le garder ? L'ad- * mirez-vous lorsque, répandant au nord et au midi ses innombrables armées, qui roulaient comme des tor~
rents débordés, il se heurta d'un côté à la résistance d'un peuple, de l'autre k l'inclémence du ciel, et lorsque, marquant sa route des cadavres de ses soldats couchés par milliers sur le sable brûlant ou les neiges durcies, il renouvela le terrible spectacle des folies de Gambyse et du désastre de Varus?
Quant à moi, je le préfère dans ces luttes éblouissantes qui signalèrent son aurore et son déclin, général aux cheveux flottants, empereur au front penché! D'abord aux jours dÀrcole et de Rivoli, quand, promenant sa petite armée au milieu des vieilles bandes autrichiennes, rapide comme l'aigle qu'il devait prendre pour emblème, çt regardant au ciel* bleu d'Italie se lever l'étoile éblouissante qui marchait devant lui,1l se révéla de la race des Alexandre et du sang des Césars. Puis, plus tard, dans la (fttmpagne de -France, àl'Jieure de ses derniers triomphes, lorsque, seul contre l'Europe coalisée, et bondissant sous l'aiguillon du malheur, il se retrouva tout entier et jeta F éclat radieux du soleil k son déclin.
Qu'ai-je donc voulu prouver par cette longue et incomplète énumération de généraux et de victoires? C'est qu'à la guerre comme en toute autre chose le génie triomphe des résistances nombreuses et de la matière aveugle; c'est qu'un seul homme peut en valoir cent mille autres, et qu'une seule épée jetée dans la balance des batailles pèse plus dans le plateau où elle tombe que ne fait dans l'autre la masse brutale des légions mal conduites. L'habileté supplée au nombre, l'adresse k la force, et la fronde de David a raison de la
massue de Goliath. L'art de la guerre, a dit Napoléon, consiste à se montrer le plus fort sur un point donné, et, pour atteindre ce résultat, il suffit de troupes qui sachent manœuvrer, placées sous un général qui sait vaincre. Les bons soldats se trouvent toujours ; l'oiseau rare, c'est le général habile. Je ne me plains pas, à coup sûr, de la rareté de ces phénomènes belliqueux, car l'histoire nous démontre la faible dislance qui sépare les épées des couronnes, et les généraux des empereurs. C'est dans l'ivresse'' des victoires que l'on rêve le passage des fleuves et l'escalade des trônes, et trop souvent les capitaines habitués au maniement des hommes ont puisé dans l'habitude de les vaincre la pensée de les asservir.
Je n'ai plus qu'un mot à dire pour épuiser ce sujet, que je traite sans compétence, mais non sans plaisir. J'ai entendu dire à des militaires constellés portant étoiles aux épaulettes et décorations au pourpoint, qu'une armée de cent mille hommes était le maximum de ce qu'un général, si grand qu'on puisse l'imaginer, pouvait conduire de la main et surveiller du regard. Le génie de l'homme a des limites qu'il ne faut pas dépasser, sous peine de rendre ses efforts inutiles et ses conceptions stériles. On ne se rend pas compte de l'espace que couvrent les grandes armées, des soins qu'il faut pour en diriger les tronçons épars et les conduire en pays ennemi au lieu même où ils peuvent servir, des difficultés des communications, et du temps qui s'écoule entre un ordre donné et un ordre transmis. Joignez à cela le désordre inséparable des batailles
même rangées, le bruil et la fumée des canons qui tonnent sans relâche, et vous comprendrez ce qu'il faut au chef de pénétration et de puissance pour tout prévoir et tout réparer, régler ces sanglantes parties d'où dépend ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité, toujours la gloire, parfois la liberté, et lire dans la mêlée qui s'engage , comme dans un livre ouvert dont on suit les détours et dont on connaît la fin.
Ma conclusion, car il faut toujours conclure, c'est que l'art de la guerre ne peut s'exercer que par des artistes, et que là, comme partout, l'esprit triomphe de la matière et l'élite du grand nombre. — Mais je crois que je l'ai déjà dit. Quand j'entends prétendre qu'à moins d'un million d'hommes on ne peut faire que la petite guerre, et que je vois cette opinion se répandre, je me reporte au temps où des peuples entiers se déplaçant sous la conduite des Attila et des Timour marchaient à la conquête d'une autre patrie, et, renversant dans leur course furieuse les forêts et les cités, frappaient de stérilité et changeaient en désert l'espace où s'étaient dressées leurs tentes. Ces mêlées confuses où s'entre-choquent des multitudes armées sont à la fois l'enfance et la décadence de l'art. Ce sont des œuvres de soldats où le chef n'entre pas. Gomme dans les parcs de Compiègne ou de Rambouil-, let, chacun tire éperdument sur le gibier qui passe à portée des fusils ornés d'aiguilles ; le soir venu, des rabatteurs impartiaux font le relevé des pièces abattues, afin de constater par le nombre des victimes de quel côté s'est rangée la victoire.
En voilà assez sur la réorganisation prochaine de cette vieille armée française qui, suppléant au petit nombre par l'extrême bravoure, avait suffi à la garde du pays, à l'occupation de Rome, à la répression des Arabes et à la conquête du Mexique ; j'ai envie de parler d'autre chose au momentoù je n'ai plus le temps de rien dire. Doré illustre La Fontaine, et voilà de quoi admirer ; le prince de Galles n'est pas tombé de cheval, et voilà de quoi se réjouir; l'empereur de Russie fait grâce aux Polonais déportés, et voilà de quoi s'étonner.
Toutefois, informations prises, j'ai reconnu qu'il ne fallait pas prendre au sérieux la miséricorde du c£ar, et mon étonnement n'a pas eu le temps de grandir. Le magnanime empereur ne vide pas ses trésors de clémence et fait des grâces souveraines un usage qui ne le ruinera pas. Les condamnés aux travaux forcés de la Sibérie perpétuelle auront le droit de rester comme colons dans cet Eldorado où ils ont travaillé comme forçats. Ni leur patrie, ni leurs droits civils ne leur seront rendus, car il ne faut pas abuser des grandes vertus royales, dont la clémence est la première. On conviendra que Titus n'est pas encore dépassé, et qu'on pouvait mieux attendre de la générosité d'un ' empereur mariant son fils. Le czarewitch se porte bien, mais on assure que la princesse Dagmar est malade. Est-ce des émotions de son premier début ou des sensations de son second baptême ? Toute étrangère qui épouse un Russe change de nom et de religion ; on la débaptise et on la rebaptise. La première
cérémonie est toute simple, mais la seconde est bien froide. On improvise un fleuve de convention et un Jourdain de famille, et on plonge la nouvelle convertie dans l'eau sacrée où se purifient les taches de l'âme et les souillures du corps. On dit que la princesse Dagmar se prêta de bonne grâce à ce bain symbolique, ne demandant d'autres adoucissements à l'usage que beaucoup de feu et peu de témoins.
Que dire en terminant, si ce n'est que les rois s'amusent et que la cour est en fêtes? On a chassé dans les tirés de Marly, et les grandes dames du monde échangeant , sans que leur grâce y perdît rien , le sceptre indulgent contre le fusil meurtrier, ont rappelé aux poêles officiels le souvenir des Dianes chasseresses qui laissaient aux rives des fontaines ou sur les sentiers du bois l'empreinte de leurs pieds divins. La princesse de Metternich a daigné tuer de sa main blanche cinquante-huit pièces dont voici le dénombrement :
Chevreuils, 3
Lièvres, 1
Lapins, 10
Faisans, 40 Perdrix, 1 ♦
Râles, 2
Pièces diverses, 1
Quel agréable total et quelle revanche de Sadowa !
Ah! si chacun des soldats de l'Autriche avait tué autant de Prussiens que l'ambassadrice a tué de faisans, la face des choses eût été bien changée, et jamais
Vienne n'eût vu la fumée du camp ennemi. Mais à quoi bon se plaindre quand il y a tant de sujets de se consoler ? La victoire de la princesse sur les faisans de Marly est une victoire sans larmes et qui peut nourrir le vainqueur.
Décembre 1866.