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L'incendie de Moscou

Cette lettre, datée du 21 septembre, est une note que Maret, duc de Bassano, eiiA'oya au corps diplomatique d'après les l'enseignemeuts qui lui furent transmis par Lelorgne d'Ideville et d'autres correspondants (1). Il y énumère les preuves du <' crime » de Rostopchine : enlèvement des pompes, emploi de projectiles incendiaires, embrasement des édifices publics soudainement livrés aux flammes sans qu'on puisse savoir comment le feu y fut mis, déchaînement des criminels qui concoururent à celte oeuvre de ruine.

Moscou, le 3 1 septembre 1812

L'incendie, qui a dévoré la plus grande partie de cette belle capitale, est enfin éteint. Cette épouvantable catastrophe qui a fait plus de mal à la Russie que la perte de six batailles, est le crime du gouverneur général Rostopchine, le seul auteur, le seul directeur de cette combinaison infernale. Son horrible projet a été exécuté avec méthode. Il n'aurait pas trouvé d'incendiaires parmi les habitants, intéressés à la conservation de leurs propriétés ; il est allé cher-

(1) Ebsouf, Maret, duc de Bassitno, p. 480.

cher dans les prisons des complices dignes de lui. Dès le matin du 14, il a tiré des fers huit cents misérables, condamnés tous à la peine capitale pour des crimes moins alîreux, sans doute, que celui dont Rostopchine les destinait à devenir les agents.

Dans les journées et dans les nuits du lo. du 16 et même du 17, on a vu successivement le feu se manifester dans les quartiers situés sous la direction du vent et dont les flammes étaient ainsi dirigées sur les autres parties de la ville. Les toits des palais inhabités qui se trouvaient au milieu de quartiers où le feu n'avait pas paru, devenaient tout à coup la proie des flammes, comme s'ils avaient été frappés de la foudre. C'est ainsi que le beau bâtiment de la Bourse, dont toutes les portes de fer étaient fermées aux verrous, a été subitement consumé, sans qu'on pût savoir comment le feu avait été mis.

Tout était prêt d'avance, et lapproche d'un seul incendiaire suffisait pour qu'un incendie éclatât. On a découvert dans beaucoup de maisons des amas de linges et autres matières combustibles imbibées de goudron et de soufre et placées dans les greniers, dans les écuries et sous les escaliers de bois. Des cordes, de l'espèce des mèches à canon, communiquaient avec le dehors et servaient à porter l'incendie dans l'intérieur. Là où ces moyens n'avaient pas été préparés d'avance, les complices de Rostopchine lançaient des fusées incendiaires si bien fa-

briquées qu'elles ne pouvaient manquer leur etîet.

On a le cœur serré, lorsque, parcourant la vaste enceinte où fut autrefois Moscou, on ne trouve plus, au lieu de ces beaux palais qui en faisaient l'ornement, que des tas de briques et des débris encore fumants.

Par une précaution digne d'un esprit infernal, le gouverneur Rostopchine avait ordonné à tous les pompiers et à tous les hommes de la police de partir, et avait fait enlever toutes les pompes à incendie dont le service était ici mieux organisé que dans aucune autre ville de l'Europe.

Mais ce qui caractérise toute l'imbécillité de sa fureur, c'est qu'il n'a su désigner à ses complices ni les établissements de l'artillerie qui renfermaient les munitions de guerre de l'armée russe, ni les immenses magasins de farine formés à grands frais pour sa consommation. L'armée française y a trouvé des approvisionnements suffisants pour plusieurs campagnes, et ses subsistances sont assurées pour six mois.

Selon les habitants qui sont restés à Moscou, on avait attendu l'empereur Alexandre qui s'était fait annoncer pour le 10. Il n'a paru ni dans sa capitale ni dans son armée. Le grand duc Constantin est arrivé après la bataille de la Moskova. On assure que c'est lui qui a donné le conseil d'ouvrir les prisons au moment où Farmée française entrerait ; on doute de ce fait.

Rostopchine n'avait besoin du conseil de personne.

Cet homme alFreux était, à lui seul, capable de tous les crimes.

On se rappelle l'avis qu'il avait fait insérer, il y a environ deux mois, dans la Guzctte de Moscou, au sujet d'un nommé Véreschaguine, fils d'un marchand de cette capitale, soupçonné d'avoir dit ou écrit qu'elle serait dans huit mois au pouvoir de l'empereur Napoléon. Cet homme fut arrêté. Il était encore dans les prisons lorsque le 14, à 3 heures du matin, Rostopchine l'en fît arracher. Il le fît amener dans la cour intérieure du palais du gouvernement, et, sans autre forme de procès, il le livra à la fureur des soldats. Il avait ordonné d'amener aussi devant lui le père de Vérescha^uine, mais l'infortuné sut échapper à ses satellites. Rostopchine fut ainsi privé de la jouissance féroce de faire massacrer un fils sous les yeux, de son père. La mort de Véreschaguine a été lente et cruelle. Son corps, couvert de blessures, était encore à la porte de Rostopchine, au moment de l'entrée des Français. L'ordre est rétabli dans la ville. Le maréchal duc de Trévise est nommé gouverneur général de Moscou et de la province, le chevalier Lesseps est nommé intendant et le général Milhaud (1), commandant de la place. La ville était divisée en vingt quartiers ; cette division subsiste et chaque quartier a un commandant spécial.

(i) Ce lut Darosnel et non Millmud.

On a beaucoup parlé d'une milice de paysans que le gouvernement russe avait formée. A peine a-t-il pu rassembler quelques milliers d'hommes. On en a pris un certain nombre, mourant de faim et de lassitude. Ils disent qu'on les pousse comme des troupeaux de bétail. Malgré tout ce qu'on a fait pour échauffer ces hommes ignorants et à demi barbares, on n'est pas parvenu à les fanatiser. Ils jettent partout les piques dont ils sont armés, et ne demandent qu'à rentrer dans leurs villages. Ils portent pour tout uniforme un morceau de cuivre qui représente un A surmonté d'une croix grecque, attaché sur leurs bonnets.

Les jeunes gens de Moscou s'étaient formés en petites compagnies de grenadiers, de chasseurs et de cosaques à pied et à cheval. Ils ont la volonté, mais non la force de fuir ; on en prend tous les jours ; ils paraissent bien revenus de leur ardeur martiale.

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