L'emrevue de Murât et de Miloradovitcii
Durant la campagne de 1812, Murât et Miloradovitcii, « le Murât de Russie », eurent aux avant-postes trois entrevues, le 15 et le 16 septembre, et le 4 octobre.
L'entrevue du 4 octobre est la plus connue. Elle fut racontée un mois après, dans le numéro de novembre d'une revue de Saint-Pétersbourg, le Syn Otetchestva, reproduite dans d'autres journaux et recueils, reproduite dans une dépêche de l'ambassadeur anglais lord Cathcart, reproduite en 1840 dans le neuvième tome de l'ouvrage de Capefigue, L'Europe pendant le Consulat et l'Empire de Napoléon.
Voici cette conversation où, écrit Capefigue, « Murât et Miloradovitch, comme les héros de V Iliade, déposent leurs boucliers, leurs terribles armures, pour dire les victoires des ancêtres, 1 hospitalité reçue, les guerres, les inimitiés des races ».
MURAT
Avez-vous connaissance, général, des excès que commettent vos Cosaques? Ils tirent sur mes fourrageurs ; vos paysans mêmes, quand ils se croient sou-
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tenus par les Cosaques, massacrent les hussards qu'ils trouvent isolés.
MlLORADOYITCH
Je suis enchanté d'apprendre de la bouche de V. M. ([ue mes Cosaques exécutent strictement mes ordres. Je ne suis j)as moins charmé d'apprendre que nos paysans se montrent dignes du nom russe.
MuiiAT
Cela est contraire aux règles reçues à la guerre, et si cela continue, je serai obligé d'envoyer des colonnes pour protéger mes fourrageurs.
MlLORADOXITCH
J'en serai charmé, Sire ; mes officiers se plaignent d'avoir été trois semaines dans 1 inaction. Ils ^■oudraicnt bien prendre quelques canons, quelques drapeaux...
MURAT
Mais pourquoi chercher à envenimer deux nations faites pour s'estimer sous tous les rapports ?
MlLOr.ADOYlTCH
Mes officiers et îiioi sommes prêts à vous donner toutes les marques possibles de notre estime ; mais, Sire, vos fourrageurs seront toujours pris, et je crois
que les colonnes que vous enverrez pour les protéger seront battues.
INIUTIAT
Général, ce n'est pas avec des mots que l'on nous bat. Jetez les yeux sur la carte, voyez le pays que nous avons conquis et jusqu'où nous avons pénétré.
MlLORADOVITCH
Charles XII a pénétré encore plus avant ; il est allé à Pultava.
Mlkat L'armée française a été constamment victorieuse.
MlLORADOVITCH
Mais nous ne sommes battus qu'à Borodino.
Mur AT Cette victoire nous a ouvert les portes de Moscou.
MlLORADOVITCH
Je vous demande pardon, Sire, on vous a abandonné Moscou.
MURAT
Quoi qu'il en soit, nous sommes maîtres de votre ancienne et immense capitale.
MlLORADOVITCII
Oui, Sire, et tous les Russes en sont affligés; moi, en particulier, j'ai tout fait pour sauver Moscou. La Russie vous a fait un grand sacrifice ; mais elle commence déjà à en recueillir les fruits.
MURAT
Comment?
MlLORADOVITCII
Je sais que Napoléon a envoyé Lauriston au général en chef pour traiter de la paix. Je sais que vos soldats n'ont qu'un tiers de la ration ordinaire...
MuRAT
Les passeports que l'on vous a demandés étaient une farce...
MlLORADOVITCII
Et je vois que S. M. le Roi de Xaples vient au général Miloradovitch demander quartier pour ses fourrageurs et entamer une espèce de négociation pour apaiser ses troupes.
MuRAT, piqué.
Ma visite a été purement accidentelle ; je voulais simplement vous faire connaître les abus commis par
VOS troupes. Le défaut de discipline est un grand malheur dans une armée ; il en a souvent causé la ruine.
MlLORADOVITCII
En ce cas, il vous conviendrait bien mieux de l'encourager. C'est un défaut de discipline précieux que celui qui nous fait tuer les fourrageurs français ?
MURAT
Vous vous trompez beaucoup ù l'égard de notre situation. Moscou est abondamment pourvu de tout, nous attendons des renforts immenses qui sont déjà en route.
MlLORADOVITCII, riant.
Nous croyez-vous réellement plus éloignés de nos renforts (pie vous ne l'êtes des vôtres?
MuRAT
Général, j'ai aussi à me plaindre sur un point très essentiel, et j'en appelle à votre justice. Vous avez tiré deux fois sur nos parlementaires.
MlLORADOVITCII
Sire, nous ne voulons point de pourparlers. Nous voulons nous battre et point négocier. Prenez vos mesures en conséquence.
G 6 LETTF.ES DE 1812
MuRAT
Quoi ! Ne suis-je donc pas en sûreté ici?
MlLORADOVITCD
Vous courriez grand risque, Sire, en venant une seconde fois. Mais, aujourd hui. j aurai 1 honneur de vous accompagner moi-même jusqu à vos vedettes.
Le général demanda son cheval et Murât, frappé d'étonnement, dit qu'il n'avait pas d'idée de cette manière de faire la guerre. Le général lui dit en souriant qu'il aurait pu en prendre une idée en Espagne. Murat vit bien qu'il valait mieux changer de conversation, et demanda au général où il avait d'abord servi en qualité de général.
« On doit se souvenir encore en France, lui répondit Miloradovitch, de la campagne de Souvorov en Italie. J'ai souvent eu 1 honneur de commander l'avant-garde du généralissime. »
Après une conversation assez courte sur la mort du prince Bagration, ils se séparèrent.
Malheureusement, cette conversation n'a jamais eu lieu.
Napoléon et Alexandre avaient défendu chacun de pareilles conférences entre les généraux. Le 22 septembre, Berthier écrit à Murât que l'empereur a prononcé la peine de mort contre tout officier qui parlementerait sans autorisation avec les avant-postes en-
nemis, que les Français ne doivent correspondre avec les Russes, selon la volonté de Napoléon, qu'à coups de canon et de carabine, (1) et de son côté, le tsar ayant appris que Bennigsen avait eu une entrevue avec Murât, informait Koutouzov qu'il était extrêmement mécontent de ces parlag'es et parlementâmes, que de pareilles démarches étaient inconcevables, que le général en chef devait à l'avenir exercer la surveillance la plus sévère pour empêcher à tout prix de pareilles entrevues et conférences.
Au reste, on sait aujourd'hui que le fameux entretien entre Murât et Miloradovitch est une mystification. Bulgakov, de son aveu, l'a fabriqué. Cet écrivain, d'im esprit vif, d'un talent facile et brillant, était alors attaché à Rostopchine qu'il suivit à Vladimir, après l'incendie de Moscou. 11 allait souvent recueillir des nouvelles dans le voisinage, à Andréevskoïé, chez le général Vorontsov, et une nuit, en revenant de ce village, il s'amusa à reconstituer la scène qui, d'après une lettre reçue par Vorontsov, avait dû, aurait dû se passer entre Murât et ]\liloradovitch, ces deux Gascons, assez semblables l'un à l'autre par leur folle bravoure et leur costume excentrique (2). Le lendemain, Bulga-
(i) Le 19 décembre, après son arrivée à Paris, Napoléon écrira à Murât : « Le» Russes se vantent de toutes les entrevues que vous avez eues aux avant-postes et les dé&gurent ; ils ont l'imprudence de déclarer que cela «tait pour endormir et tromper. »
(3) On connaît le costume de fantaisie dont Murât s'affublait ; de même
kov soumit son travail à Rostopchine qui l'envoya au Syn Otetchestva. Trente ans après, en 1843, Bulgakov lut l'ouvrage de Capefigue et, sur le champ, il écrivit à la revue Moskvitanin qu'il était l'auteur du morceau réimprimé par l'historien français. Mais dix années auparavant, en 1831, il avait révélé la vérité dans cette lettre à son frère :
« Je viens de dévorer en deux jours tout Zagoskine, je veux dire Boslavlev. Il v a introduit la conversation entre Murât et Miloradovitch que j'ai imaginée, lorsque nous eûmes évacué Moscou en 1812 et que j'étais l'hôte de comte Vorontsov, à Andréevsko'ïé, sa campagne. Le comte Bostopchine envoya alors mon factum à Saint-Pétersbourg et celui-ci fut reproduit dans toutes les revues, même étrangères. Ce qu'il y a de plus amusant, c'est que Miloradovitch, dînant deux ans après chez llostoptchine, le comte lui demanda intentionnellement devant moi si cet entretien avait été bien lîdèlement rapporté. Et Miloradovitch répondit : « .4 la lettre ». Je n'osai pas regarder Rostopchine, qui me dit, quand nous fûmes seuls : « Et voilîx comme on écrit V histoire! » Or, Miloradovitch, aux avant-postes, avait simplement salué Murât, à qui quelqu'un a glissé à l'oreille : « Voici le Murât de Russie ! »
Miloradovitch : moalu sur un cheval cosaque et le fouet à la maio, il avait autour Ju cou trois cache-nez aux couleurs vives et criardes, dont les extrémités flottaient au vent. Cf. sur cette mystification de Bulgakov l'article intéressant et très complet d'E. C^zalas, Gasconnades franco-russes en 1812, (Feuilles d'histoire, l, p. 43;.)